--«Non, non, répondit Ramond, je ne veux pas mentir pour satisfaire

ma vanité; car qu'est-ce autre chose qu'une vanité pour répondre à ce

Bérenger?... Allons, qu'il n'en soit plus question.»

Il quitta la montagne, que ses observations avaient classée parmi les

plus belles des Pyrénées, en soupirant de ce qu'elle lui avait ainsi

refusé l'accès de sa plus haute cime... Revenu à Saint-Sauveur, il

raconta sa course avec toute vérité.

--«Et finalement, dit M. de Bérenger en se frottant les mains de

contentement, vous n'êtes pas monté jusqu'au sommet du pic?

--Non.

--Ah!... c'est fort bien.»

Et voilà M. de Bérenger allant trouver Laurence, et lui disant qu'il

fallait absolument qu'il retournât au pic du Midi pour y monter avec

lui..

--«Mais, monsieur, c'est impossible! Je vous jure que le diable garde

cette roche qui finit le pic. Je l'ai tournée, je l'ai regardée de

tous les côtés, elle est imprenable!»

M. de Bérenger n'écouta rien, et il décida enfin Laurence à venir

avec lui... Le fait est que je ne sais pas comment il s'y est pris,

mais il est de fait qu'il est monté sur l'extrémité la plus aiguë du

pic du Midi. Lorsqu'il se vit sur cette petite plate-forme, qui n'a

peut-être pas vingt-cinq pieds d'étendue, il se crut un homme destiné

à faire les choses les plus étonnantes. Il revint à Bagnères, et l'on

peut croire que la première parole dont il salua Ramond fut celle

qui lui annonçait son ascension... En l'apprenant, Ramond éprouva un

petit mouvement d'impatience et même d'humeur.

--«En vérité, disait-il, c'est vraiment bien dommage qu'une si pauvre

tête soit sur de si bonnes jambes!...»

Ramond était surtout charmant en racontant ses voyages et ses

courses à Gavarni, au Mont-Perdu, à Gèdres surtout... Oh! la grotte

de Gèdres avait laissé dans son âme des souvenirs qui devaient avoir

leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant

de Gèdres, dans cette charmante pièce intitulée[155]: _Impressions

en revenant de Gavarni_, qu'il y a cette idée gracieuse: _Le parfum

d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!_

[Note 155: Fragments imprimés dans le _Mercure de France_, de 1788 ou

1787.]

On conçoit qu'avec des hommes d'un talent aussi varié, la

conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon

du duc de Bassano. Un jour, c'était M. de Ségur, le grand-maître

des cérémonies, qui racontait dans un souper des petits jours des

anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grâce,

de son esprit, du luxe asiatique de ses fêtes, lorsqu'elle paraissait

au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries,

entourée de jeunes et belles femmes, parées elles-mêmes comme leur

souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit à

justifier la réputation _de Paradis terrestre_, que les étrangers,

qui ne voyaient que la surface, donnaient tous à la cour de Catherine

II. Les décorations en étaient habilement faites; on ne voyait pas

ce qui se passait derrière la scène, tandis que souvent une victime

rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du

lieu où la joie riait et chantait, couronnée de fleurs et enivrée de

parfums.

Jamais M. de Ségur et moi ne fûmes d'accord sur ce point. Il aimait

Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il était le plus aimable

du monde; c'était l'homme sachant le mieux raconter une histoire.

Sa parole elle-même, sa prononciation, n'était pas celle de tout le

monde. Je l'aimais bien mieux que son frère.

Madame Octave de Ségur, belle-fille du grand-maître des cérémonies,

était une femme fort aimable, à ce que disaient toutes les personnes

qui la voyaient dans son intimité. Elle était dame du palais de

l'Impératrice; mais, quoiqu'elle fût de la cour, elle n'était

habituellement de la société d'aucune de nous. Elle était jolie, et

possédait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles,

qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs

veloutés n'avaient une expression moins dédaigneuse que lorsqu'elle

était entourée d'une cour qui n'était là que pour elle. Comme sa

réputation a toujours été bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est

la vérité.

Une histoire étrange était arrivée quelques années avant dans la

famille du comte de S.....; le héros de cette histoire n'était revenu

que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde:

c'était l'aîné de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle

d'Aguesseau, la même dont je viens de parler.

Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de

sous-préfet, soit dans les environs de Plombières, soit à Plombières

même, en 1803, lorsque tout à coup il disparut, sans que le moindre

indice pût indiquer s'il était parti pour un long voyage, ou s'il

s'était donné la mort.

La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut

infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il

n'existât plus, sa femme, ses enfants et son frère ne prirent point

le deuil.

Un jour le comte de S..... reçut une lettre sans signature, mais

son coeur de père battit aussitôt, car il reconnut un cachet qui

appartenait à son fils.

_Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense à vous._

Ce peu de mots n'étaient pas de l'écriture d'Octave de Ségur; mais

combien ils donnèrent de bonheur dans cette famille désolée, dont

les inquiétudes, sans cesse redoublées, prenaient quelquefois une

couleur sinistre qui amenait le désespoir dans cet intérieur si digne

d'être heureux! M. de Ségur ne voulant pas jeter au public un aliment

de curiosité, ne parla de cette nouvelle qu'à quelques amis qui

partagèrent sincèrement sa joie.

Philippe de S.....[156], l'auteur du dramatique et bel ouvrage sur la

Russie, est le frère d'Octave. Il adorait son frère... Du moment où

il disparut, le malheureux jeune homme fut atteint d'une mélancolie

qui dévorait sa jeunesse. Dans ses yeux noirs si profonds, au regard

penseur, on voyait souvent des larmes et une expression de tristesse

déchirante. Il avait alors vingt ou vingt et un ans, je crois. On

aurait cru que c'était l'abandon d'une femme, une perfidie de coeur

qui le rendait aussi triste; et on demeurait profondément touché en

apprenant que la perte de son frère était la seule cause de sa pâleur

et de son abattement. La nouvelle qui parvint à la famille ne lui

donna même aucun réconfort. Jamais il n'avait cru à la mort de son

frère.

[Note 156: Je regrette seulement qu'il ait mis autant en oubli ce que

nous devions à l'Empereur, tout en parlant des fautes de la campagne

de Moscou.]

«Je serais encore plus malheureux si je l'avais perdu, disait le bon

jeune homme!... Je le saurais par l'instinct même de mon coeur!...»

Un jour, Philippe inspectait des hôpitaux dans une petite ville

d'Allemagne, pendant la campagne de Wagram... Il parcourait les

chambres et parlait à tous les blessés, pour savoir s'ils avaient

tous les secours qui leur étaient nécessaires... Tout à coup il croit

voir dans un lit un homme dont la figure lui rappelle son frère!..

Il s'approche!.. À chaque pas la ressemblance est plus forte.....

Enfin il n'en peut plus douter, c'est lui! c'est son frère!.. c'est

Octave!....

Octave fut ému par cette expression de tendresse vraie, qui ne peut

tromper. Quelle que fût sa résolution, il se laissa emmener par

Philippe et revint dans la maison paternelle. Il revit sa femme,

ses enfants et tous les siens avec un air apparent de contentement;

personne ne lui fit de questions, on le laissa dans son mystère,

tant on redoutait de lui rendre la vie fâcheuse; il ne parla non

plus lui-même de ce qui s'était passé, et tout demeura comme avant

sa fatale fuite. Le prince de Neufchâtel avait besoin d'officiers

d'ordonnance, on lui donna M. de S.....

Nous étions un jour dans je ne sais plus quelle lande parfumée de ma

chère Espagne, il était assez tard, M. d'Abrantès allait se coucher,

et moi je l'étais déjà, lorsque le colonel Grandsaigne, premier

aide-de-camp du duc, frappa à la porte en s'excusant de venir à une

telle heure, si toutefois, ajouta-t-il (toujours au travers de la

porte) il y a une heure indue à l'armée. Il avait la rage des phrases.

--«À présent de quoi s'agit-il? demanda M. d'Abrantès. Vous pouvez

entrer.

--Un officier du prince de Neufchâtel, mon général, qui demande

que vous lui fassiez donner des chevaux. Il doit porter au

quartier-général des ordres de l'Empereur, et l'alcade prétend qu'il

n'a pas de chevaux ni de mulets à lui donner.»

Pendant le discours du colonel, l'officier voyant une femme au lit

n'osait avancer et se tenait dans l'ombre... Le duc, très-ennuyé de

ces ordres multipliés qui forçaient à imposer les habitants d'un

village à donner leurs montures, était toujours fort difficile pour

les autoriser; et j'ai vu quelquefois, après s'être informé du cas

plus ou moins pressant qui réclamait son intervention, la refuser au

moins pour quelques jours.

--«Votre ordre, monsieur, dit-il au jeune officier en tendant la main

vers lui sans le regarder.»

L'officier avança timidement, et lui remit son ordre.

--«Ah!... S.....! .... Est-ce que vous êtes parent du grand-maître

des cérémonies?

--Je suis son fils, mon général.

--Philippe!....»

Et le duc se retourna vivement vers le jeune homme, mais s'arrêta

stupéfait en voyant une figure qu'il ne connaissait pas.

--«Qui donc êtes-vous, monsieur, demanda-t-il d'une voix sévère?...»

car sa première pensée fut que l'homme qui était devant lui pouvait

être un espion. Elle se traduisit probablement sur sa physionomie si

mobile, car le jeune homme devint fort rouge.

--«J'ai eu l'honneur de vous dire, mon général, que le comte de

S..... est mon père. Je suis l'aîné de ses fils.

--Ah! s'écria joyeusement le duc, c'est donc vous qui êtes _le

perdu_!... Pardieu! mon cher, soyez _le bien retrouvé_!... Voyons,

que voulez-vous?... des chevaux? Vous en aurez; mais d'abord vous

passerez le reste de la nuit ici, attendu qu'il est tout à l'heure

minuit, et que, dans la romantique Espagne, les voyages au clair

de lune commencent à n'être plus aussi agréables qu'au temps des

Fernands et des Abencerrages.»

Quelque délicatesse que l'on mît à ne pas parler à Octave de S.....

de son aventureuse absence, cependant, comme ami fort intime de

son père, dont souvent il avait même essuyé les larmes, le duc

d'Abrantès avait presque le droit de lui en dire quelques mots. M. de

Ségur ne fut pas mystérieux et lui raconta comment une raison, qu'il

nous cacha par exemple, l'avait déterminé à mener une vie errante:

--«J'avais besoin de voir d'autres lieux, disait-il, de parcourir

d'autres contrées!...

Octave de S..... était aimable, avec un autre genre d'esprit que son

père et son frère, et, comme eux, par des manières charmantes et

gracieuses; je l'ai vu dans le monde pendant le peu de temps qu'il y

est demeuré et j'avoue que je n'ai pas compris l'éloignement qu'avait

pour lui, disait-on, une personne qui pourtant aurait dû l'apprécier.

Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Ségur, cette

famille même lui avait même de grandes obligations.

Les femmes qui étaient invitées et reçues de préférence chez la

duchesse et le duc de Bassano étaient les plus jeunes et les plus

jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car

excepté deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous.

J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle

était de bonne foi et savait qu'elle était non-seulement laide mais

bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage

où notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, à

l'heure de sa toilette:

--«Allons, il faut aller habiller le magot!...»

Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impératrice

était entourée de ses dames de service, et que parmi elles étaient

madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouillé, madame de

Montmorency, dont les traits n'étaient pas ceux d'une jolie femme,

mais dont l'admirable et noble tournure était _unique_ parmi ses

compagnes; jamais on ne vit plus d'élégance dans la démarche, plus de

perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir

ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus

jolie. C'était, en outre, de ces agréments du monde qu'elle possédait

parfaitement, une personne remarquable dans son intérieur et même

fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En résumé,

c'est une femme bien agréable et charmante, je dis _c'est_, parce que

les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart était

une fort bonne et aimable femme, elle était fort bien et presque

jolie. J'ai déjà parlé de madame Octave de Ségur; il y avait aussi

sa belle-soeur, madame Philippe de Ségur[157]; elle était fort

jolie, avait d'admirables yeux noirs, une très-jolie petite taille,

dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une

jolie femme. Quant à la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin

de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano

elle était la plus belle parmi ses compagnes.

[Note 157: Mademoiselle de Luçay.]

La maréchale Ney n'avait rien de régulier, mais elle était jolie et

surtout elle plaisait. Ses yeux étaient de la plus parfaite beauté,

sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si

nécessaires à une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux

cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beautés-là donnent

tout de suite une sorte d'élégance qui n'est pas celle de tout le

monde et qui est un aimant agréable.

Madame Gazani n'était pas dame du palais et ne l'avait jamais été;

elle avait pourtant escamoté on sait comment, dans un certain

temps, la prérogative de marcher avec les dames du palais; elle

était lectrice de l'Impératrice, ce qui, pour le dire en passant,

était assez drôle, puisqu'elle était italienne-génoise et que

notre Impératrice était souveraine des Français. Mais après tout,

madame Gazani était une femme ravissante, et jolie comme on l'est

à Gênes, lorsqu'on se mêle de l'être, et voilà le grand secret de

sa nomination. Elle était donc parfaitement belle, encore plus

engageante et piquante, faite pour la cour sans en avoir pourtant les

manières, mais très-disposée à les prendre, ce qu'elle a prouvé; car

elle aimait cette vie de la cour, la galanterie, les intrigues. Quant

à de l'esprit, elle avait celui du monde, à force d'en être, mais

du reste peu, et même pas du tout dans le sens bien prononcé qu'on

attache à ce mot. Pendant la durée de sa faveur, elle ne fut hostile

à personne, ce dont on lui sut gré; et puis cette faveur passée, elle

demeura une des plus belles personnes de la cour et une des plus

inoffensives, ce qui n'arrive pas toujours.

J'ai dit qu'il y avait tous les samedis de petits bals chez la

duchesse de Bassano, où l'on était moins nombreux que les jours de

grande réception. Indépendamment de ces bals, il y avait un grand

dîner diplomatique; je l'appelle ainsi parce que chez le ministre des

affaires étrangères il y avait nécessairement, en première ligne,

les ministres étrangers et tout ce qui tenait au corps diplomatique,

présenté par les ambassadeurs. Ce dîner avait lieu dans la grande

galerie de l'hôtel de Gallifet où était alors le ministère des

affaires étrangères; et il était suivi d'une fête[158] à laquelle

était invité autant de monde que pouvait en contenir les vastes

appartements du ministère, et dont la duchesse de Bassano faisait les

honneurs avec une grâce et une convenance tout à fait remarquables.

[Note 158: Le traitement du duc de Bassano était de 400,000 fr.; la

dépense de sa maison s'élevait à 300,000 fr.]

Il fallait bien cependant se reposer un peu de cette foule, de

ce mouvement, tourbillon dont la tête se fatigue si vite; et les

samedis n'étaient pas encore faits pour cela, comme je viens de le

dire, puisqu'il y avait encore deux cents personnes d'invitées. La

duchesse de Bassano organisa une société habituelle, qui venait

chez elle non-seulement les jours de réception, mais tous les

autres jours de la semaine. Les femmes les plus assidues chez elle

dans son intimité étaient la belle madame de Barral[159], madame

d'Audenarde, jeune, jolie et nouvelle mariée, madame de Brehan,

madame de Canisy, madame d'Helmstadt, madame Gazani, madame Legéas,

sa belle-soeur, élégante et jolie[160], madame de d'Alberg, charmante

et aimable femme; madame de Valence, dont l'esprit est si piquant et

si vrai, si naturel dans le charme de la causerie et un autre charme

qu'on ne peut définir, mais dont on éprouve la puissance et qui

retenaient la jeunesse qui déjà s'enfuyait. Les hommes étaient le

duc d'Alberg, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Montbreton, M.

de Lawoëstine, M. de Flahaut, M. de Narbonne, Lavalette, dont j'ai

déjà fait connaître l'aimable caractère et le charmant esprit; M. de

Fréville, l'un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrés

en ma vie; M. de Celles, dont la causerie rappelle tout ce qu'on

nous dit du temps agréable de Louis XV; M. de Chauvelin, dont les

preuves étaient faites à cet égard-là, mais qui depuis prouva combien

il était à redouter plus sérieusement; M. de Rambuteau[161], M. le

comte de Ségur, M. de Turenne, et tous les maris des femmes que j'ai

nommées, venaient alternativement passer la soirée chez madame de

Bassano; on voit que le noyau autour duquel venait ensuite se grouper

progressivement la foule était déjà assez nombreux pour alimenter une

causerie journalière; et lorsque le duc de Bassano pouvait quitter un

moment ses nombreux travaux pour venir s'y joindre, elle n'en était

que plus aimable.

[Note 159: Aujourd'hui madame de Septeuil.]

[Note 160: Quelque extraordinaire qu'il puisse paraître qu'étant

aussi liée avec M. et madame de Valence, la duchesse de Bassano ne

connût pas leur mère, cela est pourtant _positif_.]

[Note 161: Et M. de Rambuteau, qui a prouvé qu'on pouvait être à la

fois un homme du monde et un habile administrateur. Napoléon l'avait,

au reste, bien deviné.]

Un soir de ces réunions intimes, plusieurs habitués causaient autour

de la cheminée, dans le salon ordinaire de la duchesse de Bassano.

C'était en hiver et même en carnaval (le dimanche gras); on était

fatigué des bals et des veilles; et c'était un grand hasard que ce

soir-là on fût en repos. On causait donc. Je ne sais plus qui se mit

à parler de madame de Genlis, qui venait de publier un nouvel ouvrage.

LA DUCHESSE DE BASSANO.

Mon Dieu! croiriez-vous que je ne connais pas madame de Genlis!... Je

ne l'ai même jamais aperçue...

MADAME GAZANI.

Ni moi!...

MADAME D'HELMSTADT.

Ni moi!...

MADAME DES BASSAYNS.

Ni moi!..

Et trois ou quatre autres femmes, en même temps:

Ni moi non plus!...

LA DUCHESSE DE BASSANO.

C'est bien étrange, en vérité!... Je ne sais ce que je donnerais

pour voir une personne aussi célèbre et en même temps si digne de

l'être!...

MADAME DE BARRAL.

Et moi aussi!...

MADAME DES BASSAYNS.

Allons la voir!...

LA DUCHESSE DE BASSANO.

Mais comment faire? quel prétexte prendre?...

Une voix, à l'extrémité du salon:

Aucun. Si vous voulez, je vous y conduirai.

Tout le monde se tourna vers celui qui venait de parler: c'était un

grand jeune homme élancé, blond, dont la figure était charmante,

ainsi que la tournure: c'était M. de Lawoëstine. En le reconnaissant,

tout le monde se mit à rire.

--Vraiment, dit la duchesse de Bassano, voilà un introducteur bien

respectable!...

--Pourquoi non? Voulez-vous véritablement voir ma grand'-mère?

LA DUCHESSE DE BASSANO.

Certainement!

M. DE LAWOESTINE.

Eh bien! je vous y conduirai.

Plusieurs de ces dames à la fois:

Oh! nous aussi, n'est-ce pas?... nous aussi!..

M. DE LAWOESTINE.

Mesdames, vous êtes toutes charmantes, et sans doute fort aimables;

mais cependant notre caravane doit être limitée à un certain nombre;

car, enfin, je ne puis vous emmener toutes...

MADAME D'HELMSTADT.

Mais moi?...

MADAME DE BARRAL.

Et moi?...

MADAME GAZANI.

Et moi?...

M. DE LAWOESTINE.

Écoutez, madame la duchesse décidera entre vous. Seulement,

laissez-moi vous dire que madame de Genlis aime fort tout ce qui

est extraordinaire... Il faut donc que cette visite ne ressemble à

aucune autre; voilà, je crois, ce que vous devez faire.

Tout le monde se mit autour de lui, et il expliqua un plan qui fut

trouvé charmant. On ne voulut pas en remettre l'exécution plus loin

que le même soir.

Par une singularité assez remarquable, aucune des femmes qui étaient

chez madame de Bassano n'allait au bal; et si les hommes avaient

des engagements, ils les sacrifièrent avec joie pour être de la

partie. Voilà le nom de ceux qui se trouvaient chez la duchesse:

M. de Rambuteau, M. Adolphe de Maussion[162], M. de Montbreton, M.

Alexandre de Laborde, M. de Lawoëstine, M. de Grandcourt et peut-être

quelques autres hommes dont le nom ne se présente pas à la mémoire.

Les femmes étaient: madame Gazani, madame d'Helmstadt, madame des

Bassayns, madame de Barral et la maîtresse de la maison. Aussitôt que

la chose fut convenue, ces dames, ainsi que les hommes, envoyèrent

chercher leurs dominos chez eux. Grandcourt, lui seul, eut l'heureuse

pensée, que peut-être même on lui suggéra, de _se déguiser_, et le

costume qu'il choisit fut celui de Brunet, dans _les Deux Magots_.

On envoya aussitôt aux Variétés; Brunet venait précisément de jouer

le rôle, et il prêta le costume. Cela seul valait la soirée, de voir

Grandcourt en magot. Lorsqu'on fut prêt, toute la troupe monta dans

plusieurs fiacres et se rendit rue Sainte-Anne, où demeurait alors

madame de Genlis[163]. Il était minuit, et madame de Genlis allait

se coucher, lorsqu'elle entendit un fort grand bruit et que tout

son appartement fut envahi par une troupe de masques, au milieu de

laquelle figurait le charmant _magot Grandcourt_. Madame de Genlis

était déjà déchaussée et coiffée de nuit. Mais, comme l'avait dit

son petit-fils, elle aimait ce qui était extraordinaire. L'invasion

de sa chambre, au milieu de la nuit, par une troupe de gens qui

paraissaient de très-bonne compagnie (ce que son habitude du grand

monde lui fit voir en un instant), ne pouvait être qu'un amusement

de cette même bonne compagnie à laquelle, malgré sa retraite, elle

appartenait toujours. Elle ne voulut donc pas être un empêchement à

cette folie de carnaval; elle fut parfaitement aimable; prétendit

se croire au bal masqué et causa de la manière la plus piquante

et la plus charmante avec toutes ces figures masquées qu'elle ne

connaissait pas du tout, non plus qu'elle ne reconnaissait son

petit-fils, qui ne s'était pas démasqué pour augmenter le comique

de la chose. Cependant, elle ne pouvait se prolonger longtemps; de

même que l'_imprévu_ avait tout le mérite de cette aventure, de même

aussi il fallait qu'elle fût courte; madame de Genlis le comprit la

première:

[Note 162: Frère du comte Alfred de Maussion, auteur de plusieurs

romans écrits avec goût et remplis de cet intérêt qui fait tourner

les pages... Le succès du dernier ouvrage de M. le comte de Maussion,

intitulé _Faute de s'entendre_, doit lui donner la volonté de ne se

pas arrêter, et à nous le regret qu'il n'y ait qu'un volume. On y

retrouve les scènes du grand monde, ses perfidies, ses joies, comme

son malheur; et tout cela raconté dans ce langage de bonne compagnie

dont bientôt nous n'aurons plus que la tradition, qui, encore

elle-même, pâlit chaque jour. Le comte Alfred de Maussion est le seul

des deux frères qui ait écrit.]

[Note 163: Et non pas à l'Arsenal, où mademoiselle Cochelet place la

scène qu'elle raconte en tout (comme beaucoup d'autres choses) avec

une grande absence de vérité, et une si grande, que je crois qu'elle

n'y était pas. La manière dont l'aventure s'est terminée me le fait

croire.]

--En vérité, dit-elle, à la douceur de vos voix, à votre mystérieuse

venue, je suis tentée de croire que des anges ont visité ma pauvre

demeure: confirmez mon espoir. Laissez-moi voir vos visages.

Après une courte résistance, madame des Bassayns laissa tomber son

masque, et madame de Genlis vit, en effet, une charmante figure

entourée d'une forêt de boucles blondes et fort convenable au

_personnage d'ange_.

Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 19 / 20 段