ma vanité; car qu'est-ce autre chose qu'une vanité pour répondre à ce
Bérenger?... Allons, qu'il n'en soit plus question.»
Il quitta la montagne, que ses observations avaient classée parmi les
plus belles des Pyrénées, en soupirant de ce qu'elle lui avait ainsi
refusé l'accès de sa plus haute cime... Revenu à Saint-Sauveur, il
raconta sa course avec toute vérité.
--«Et finalement, dit M. de Bérenger en se frottant les mains de
contentement, vous n'êtes pas monté jusqu'au sommet du pic?
--Non.
--Ah!... c'est fort bien.»
Et voilà M. de Bérenger allant trouver Laurence, et lui disant qu'il
fallait absolument qu'il retournât au pic du Midi pour y monter avec
lui..
--«Mais, monsieur, c'est impossible! Je vous jure que le diable garde
cette roche qui finit le pic. Je l'ai tournée, je l'ai regardée de
tous les côtés, elle est imprenable!»
M. de Bérenger n'écouta rien, et il décida enfin Laurence à venir
avec lui... Le fait est que je ne sais pas comment il s'y est pris,
mais il est de fait qu'il est monté sur l'extrémité la plus aiguë du
pic du Midi. Lorsqu'il se vit sur cette petite plate-forme, qui n'a
peut-être pas vingt-cinq pieds d'étendue, il se crut un homme destiné
à faire les choses les plus étonnantes. Il revint à Bagnères, et l'on
peut croire que la première parole dont il salua Ramond fut celle
qui lui annonçait son ascension... En l'apprenant, Ramond éprouva un
petit mouvement d'impatience et même d'humeur.
--«En vérité, disait-il, c'est vraiment bien dommage qu'une si pauvre
tête soit sur de si bonnes jambes!...»
Ramond était surtout charmant en racontant ses voyages et ses
courses à Gavarni, au Mont-Perdu, à Gèdres surtout... Oh! la grotte
de Gèdres avait laissé dans son âme des souvenirs qui devaient avoir
leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant
de Gèdres, dans cette charmante pièce intitulée[155]: _Impressions
en revenant de Gavarni_, qu'il y a cette idée gracieuse: _Le parfum
d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!_
[Note 155: Fragments imprimés dans le _Mercure de France_, de 1788 ou
1787.]
On conçoit qu'avec des hommes d'un talent aussi varié, la
conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon
du duc de Bassano. Un jour, c'était M. de Ségur, le grand-maître
des cérémonies, qui racontait dans un souper des petits jours des
anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grâce,
de son esprit, du luxe asiatique de ses fêtes, lorsqu'elle paraissait
au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries,
entourée de jeunes et belles femmes, parées elles-mêmes comme leur
souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit à
justifier la réputation _de Paradis terrestre_, que les étrangers,
qui ne voyaient que la surface, donnaient tous à la cour de Catherine
II. Les décorations en étaient habilement faites; on ne voyait pas
ce qui se passait derrière la scène, tandis que souvent une victime
rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du
lieu où la joie riait et chantait, couronnée de fleurs et enivrée de
parfums.
Jamais M. de Ségur et moi ne fûmes d'accord sur ce point. Il aimait
Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il était le plus aimable
du monde; c'était l'homme sachant le mieux raconter une histoire.
Sa parole elle-même, sa prononciation, n'était pas celle de tout le
monde. Je l'aimais bien mieux que son frère.
Madame Octave de Ségur, belle-fille du grand-maître des cérémonies,
était une femme fort aimable, à ce que disaient toutes les personnes
qui la voyaient dans son intimité. Elle était dame du palais de
l'Impératrice; mais, quoiqu'elle fût de la cour, elle n'était
habituellement de la société d'aucune de nous. Elle était jolie, et
possédait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles,
qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs
veloutés n'avaient une expression moins dédaigneuse que lorsqu'elle
était entourée d'une cour qui n'était là que pour elle. Comme sa
réputation a toujours été bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est
la vérité.
Une histoire étrange était arrivée quelques années avant dans la
famille du comte de S.....; le héros de cette histoire n'était revenu
que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde:
c'était l'aîné de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle
d'Aguesseau, la même dont je viens de parler.
Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de
sous-préfet, soit dans les environs de Plombières, soit à Plombières
même, en 1803, lorsque tout à coup il disparut, sans que le moindre
indice pût indiquer s'il était parti pour un long voyage, ou s'il
s'était donné la mort.
La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut
infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il
n'existât plus, sa femme, ses enfants et son frère ne prirent point
le deuil.
Un jour le comte de S..... reçut une lettre sans signature, mais
son coeur de père battit aussitôt, car il reconnut un cachet qui
appartenait à son fils.
_Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense à vous._
Ce peu de mots n'étaient pas de l'écriture d'Octave de Ségur; mais
combien ils donnèrent de bonheur dans cette famille désolée, dont
les inquiétudes, sans cesse redoublées, prenaient quelquefois une
couleur sinistre qui amenait le désespoir dans cet intérieur si digne
d'être heureux! M. de Ségur ne voulant pas jeter au public un aliment
de curiosité, ne parla de cette nouvelle qu'à quelques amis qui
partagèrent sincèrement sa joie.
Philippe de S.....[156], l'auteur du dramatique et bel ouvrage sur la
Russie, est le frère d'Octave. Il adorait son frère... Du moment où
il disparut, le malheureux jeune homme fut atteint d'une mélancolie
qui dévorait sa jeunesse. Dans ses yeux noirs si profonds, au regard
penseur, on voyait souvent des larmes et une expression de tristesse
déchirante. Il avait alors vingt ou vingt et un ans, je crois. On
aurait cru que c'était l'abandon d'une femme, une perfidie de coeur
qui le rendait aussi triste; et on demeurait profondément touché en
apprenant que la perte de son frère était la seule cause de sa pâleur
et de son abattement. La nouvelle qui parvint à la famille ne lui
donna même aucun réconfort. Jamais il n'avait cru à la mort de son
frère.
[Note 156: Je regrette seulement qu'il ait mis autant en oubli ce que
nous devions à l'Empereur, tout en parlant des fautes de la campagne
de Moscou.]
«Je serais encore plus malheureux si je l'avais perdu, disait le bon
jeune homme!... Je le saurais par l'instinct même de mon coeur!...»
Un jour, Philippe inspectait des hôpitaux dans une petite ville
d'Allemagne, pendant la campagne de Wagram... Il parcourait les
chambres et parlait à tous les blessés, pour savoir s'ils avaient
tous les secours qui leur étaient nécessaires... Tout à coup il croit
voir dans un lit un homme dont la figure lui rappelle son frère!..
Il s'approche!.. À chaque pas la ressemblance est plus forte.....
Enfin il n'en peut plus douter, c'est lui! c'est son frère!.. c'est
Octave!....
Octave fut ému par cette expression de tendresse vraie, qui ne peut
tromper. Quelle que fût sa résolution, il se laissa emmener par
Philippe et revint dans la maison paternelle. Il revit sa femme,
ses enfants et tous les siens avec un air apparent de contentement;
personne ne lui fit de questions, on le laissa dans son mystère,
tant on redoutait de lui rendre la vie fâcheuse; il ne parla non
plus lui-même de ce qui s'était passé, et tout demeura comme avant
sa fatale fuite. Le prince de Neufchâtel avait besoin d'officiers
d'ordonnance, on lui donna M. de S.....
Nous étions un jour dans je ne sais plus quelle lande parfumée de ma
chère Espagne, il était assez tard, M. d'Abrantès allait se coucher,
et moi je l'étais déjà, lorsque le colonel Grandsaigne, premier
aide-de-camp du duc, frappa à la porte en s'excusant de venir à une
telle heure, si toutefois, ajouta-t-il (toujours au travers de la
porte) il y a une heure indue à l'armée. Il avait la rage des phrases.
--«À présent de quoi s'agit-il? demanda M. d'Abrantès. Vous pouvez
entrer.
--Un officier du prince de Neufchâtel, mon général, qui demande
que vous lui fassiez donner des chevaux. Il doit porter au
quartier-général des ordres de l'Empereur, et l'alcade prétend qu'il
n'a pas de chevaux ni de mulets à lui donner.»
Pendant le discours du colonel, l'officier voyant une femme au lit
n'osait avancer et se tenait dans l'ombre... Le duc, très-ennuyé de
ces ordres multipliés qui forçaient à imposer les habitants d'un
village à donner leurs montures, était toujours fort difficile pour
les autoriser; et j'ai vu quelquefois, après s'être informé du cas
plus ou moins pressant qui réclamait son intervention, la refuser au
moins pour quelques jours.
--«Votre ordre, monsieur, dit-il au jeune officier en tendant la main
vers lui sans le regarder.»
L'officier avança timidement, et lui remit son ordre.
--«Ah!... S.....! .... Est-ce que vous êtes parent du grand-maître
des cérémonies?
--Je suis son fils, mon général.
--Philippe!....»
Et le duc se retourna vivement vers le jeune homme, mais s'arrêta
stupéfait en voyant une figure qu'il ne connaissait pas.
--«Qui donc êtes-vous, monsieur, demanda-t-il d'une voix sévère?...»
car sa première pensée fut que l'homme qui était devant lui pouvait
être un espion. Elle se traduisit probablement sur sa physionomie si
mobile, car le jeune homme devint fort rouge.
--«J'ai eu l'honneur de vous dire, mon général, que le comte de
S..... est mon père. Je suis l'aîné de ses fils.
--Ah! s'écria joyeusement le duc, c'est donc vous qui êtes _le
perdu_!... Pardieu! mon cher, soyez _le bien retrouvé_!... Voyons,
que voulez-vous?... des chevaux? Vous en aurez; mais d'abord vous
passerez le reste de la nuit ici, attendu qu'il est tout à l'heure
minuit, et que, dans la romantique Espagne, les voyages au clair
de lune commencent à n'être plus aussi agréables qu'au temps des
Fernands et des Abencerrages.»
Quelque délicatesse que l'on mît à ne pas parler à Octave de S.....
de son aventureuse absence, cependant, comme ami fort intime de
son père, dont souvent il avait même essuyé les larmes, le duc
d'Abrantès avait presque le droit de lui en dire quelques mots. M. de
Ségur ne fut pas mystérieux et lui raconta comment une raison, qu'il
nous cacha par exemple, l'avait déterminé à mener une vie errante:
--«J'avais besoin de voir d'autres lieux, disait-il, de parcourir
d'autres contrées!...
Octave de S..... était aimable, avec un autre genre d'esprit que son
père et son frère, et, comme eux, par des manières charmantes et
gracieuses; je l'ai vu dans le monde pendant le peu de temps qu'il y
est demeuré et j'avoue que je n'ai pas compris l'éloignement qu'avait
pour lui, disait-on, une personne qui pourtant aurait dû l'apprécier.
Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Ségur, cette
famille même lui avait même de grandes obligations.
Les femmes qui étaient invitées et reçues de préférence chez la
duchesse et le duc de Bassano étaient les plus jeunes et les plus
jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car
excepté deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous.
J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle
était de bonne foi et savait qu'elle était non-seulement laide mais
bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage
où notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, à
l'heure de sa toilette:
--«Allons, il faut aller habiller le magot!...»
Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impératrice
était entourée de ses dames de service, et que parmi elles étaient
madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouillé, madame de
Montmorency, dont les traits n'étaient pas ceux d'une jolie femme,
mais dont l'admirable et noble tournure était _unique_ parmi ses
compagnes; jamais on ne vit plus d'élégance dans la démarche, plus de
perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir
ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus
jolie. C'était, en outre, de ces agréments du monde qu'elle possédait
parfaitement, une personne remarquable dans son intérieur et même
fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En résumé,
c'est une femme bien agréable et charmante, je dis _c'est_, parce que
les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart était
une fort bonne et aimable femme, elle était fort bien et presque
jolie. J'ai déjà parlé de madame Octave de Ségur; il y avait aussi
sa belle-soeur, madame Philippe de Ségur[157]; elle était fort
jolie, avait d'admirables yeux noirs, une très-jolie petite taille,
dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une
jolie femme. Quant à la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin
de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano
elle était la plus belle parmi ses compagnes.
[Note 157: Mademoiselle de Luçay.]
La maréchale Ney n'avait rien de régulier, mais elle était jolie et
surtout elle plaisait. Ses yeux étaient de la plus parfaite beauté,
sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si
nécessaires à une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux
cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beautés-là donnent
tout de suite une sorte d'élégance qui n'est pas celle de tout le
monde et qui est un aimant agréable.
Madame Gazani n'était pas dame du palais et ne l'avait jamais été;
elle avait pourtant escamoté on sait comment, dans un certain
temps, la prérogative de marcher avec les dames du palais; elle
était lectrice de l'Impératrice, ce qui, pour le dire en passant,
était assez drôle, puisqu'elle était italienne-génoise et que
notre Impératrice était souveraine des Français. Mais après tout,
madame Gazani était une femme ravissante, et jolie comme on l'est
à Gênes, lorsqu'on se mêle de l'être, et voilà le grand secret de
sa nomination. Elle était donc parfaitement belle, encore plus
engageante et piquante, faite pour la cour sans en avoir pourtant les
manières, mais très-disposée à les prendre, ce qu'elle a prouvé; car
elle aimait cette vie de la cour, la galanterie, les intrigues. Quant
à de l'esprit, elle avait celui du monde, à force d'en être, mais
du reste peu, et même pas du tout dans le sens bien prononcé qu'on
attache à ce mot. Pendant la durée de sa faveur, elle ne fut hostile
à personne, ce dont on lui sut gré; et puis cette faveur passée, elle
demeura une des plus belles personnes de la cour et une des plus
inoffensives, ce qui n'arrive pas toujours.
J'ai dit qu'il y avait tous les samedis de petits bals chez la
duchesse de Bassano, où l'on était moins nombreux que les jours de
grande réception. Indépendamment de ces bals, il y avait un grand
dîner diplomatique; je l'appelle ainsi parce que chez le ministre des
affaires étrangères il y avait nécessairement, en première ligne,
les ministres étrangers et tout ce qui tenait au corps diplomatique,
présenté par les ambassadeurs. Ce dîner avait lieu dans la grande
galerie de l'hôtel de Gallifet où était alors le ministère des
affaires étrangères; et il était suivi d'une fête[158] à laquelle
était invité autant de monde que pouvait en contenir les vastes
appartements du ministère, et dont la duchesse de Bassano faisait les
honneurs avec une grâce et une convenance tout à fait remarquables.
[Note 158: Le traitement du duc de Bassano était de 400,000 fr.; la
dépense de sa maison s'élevait à 300,000 fr.]
Il fallait bien cependant se reposer un peu de cette foule, de
ce mouvement, tourbillon dont la tête se fatigue si vite; et les
samedis n'étaient pas encore faits pour cela, comme je viens de le
dire, puisqu'il y avait encore deux cents personnes d'invitées. La
duchesse de Bassano organisa une société habituelle, qui venait
chez elle non-seulement les jours de réception, mais tous les
autres jours de la semaine. Les femmes les plus assidues chez elle
dans son intimité étaient la belle madame de Barral[159], madame
d'Audenarde, jeune, jolie et nouvelle mariée, madame de Brehan,
madame de Canisy, madame d'Helmstadt, madame Gazani, madame Legéas,
sa belle-soeur, élégante et jolie[160], madame de d'Alberg, charmante
et aimable femme; madame de Valence, dont l'esprit est si piquant et
si vrai, si naturel dans le charme de la causerie et un autre charme
qu'on ne peut définir, mais dont on éprouve la puissance et qui
retenaient la jeunesse qui déjà s'enfuyait. Les hommes étaient le
duc d'Alberg, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Montbreton, M.
de Lawoëstine, M. de Flahaut, M. de Narbonne, Lavalette, dont j'ai
déjà fait connaître l'aimable caractère et le charmant esprit; M. de
Fréville, l'un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrés
en ma vie; M. de Celles, dont la causerie rappelle tout ce qu'on
nous dit du temps agréable de Louis XV; M. de Chauvelin, dont les
preuves étaient faites à cet égard-là, mais qui depuis prouva combien
il était à redouter plus sérieusement; M. de Rambuteau[161], M. le
comte de Ségur, M. de Turenne, et tous les maris des femmes que j'ai
nommées, venaient alternativement passer la soirée chez madame de
Bassano; on voit que le noyau autour duquel venait ensuite se grouper
progressivement la foule était déjà assez nombreux pour alimenter une
causerie journalière; et lorsque le duc de Bassano pouvait quitter un
moment ses nombreux travaux pour venir s'y joindre, elle n'en était
que plus aimable.
[Note 159: Aujourd'hui madame de Septeuil.]
[Note 160: Quelque extraordinaire qu'il puisse paraître qu'étant
aussi liée avec M. et madame de Valence, la duchesse de Bassano ne
connût pas leur mère, cela est pourtant _positif_.]
[Note 161: Et M. de Rambuteau, qui a prouvé qu'on pouvait être à la
fois un homme du monde et un habile administrateur. Napoléon l'avait,
au reste, bien deviné.]
Un soir de ces réunions intimes, plusieurs habitués causaient autour
de la cheminée, dans le salon ordinaire de la duchesse de Bassano.
C'était en hiver et même en carnaval (le dimanche gras); on était
fatigué des bals et des veilles; et c'était un grand hasard que ce
soir-là on fût en repos. On causait donc. Je ne sais plus qui se mit
à parler de madame de Genlis, qui venait de publier un nouvel ouvrage.
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Mon Dieu! croiriez-vous que je ne connais pas madame de Genlis!... Je
ne l'ai même jamais aperçue...
MADAME GAZANI.
Ni moi!...
MADAME D'HELMSTADT.
Ni moi!...
MADAME DES BASSAYNS.
Ni moi!..
Et trois ou quatre autres femmes, en même temps:
Ni moi non plus!...
LA DUCHESSE DE BASSANO.
C'est bien étrange, en vérité!... Je ne sais ce que je donnerais
pour voir une personne aussi célèbre et en même temps si digne de
l'être!...
MADAME DE BARRAL.
Et moi aussi!...
MADAME DES BASSAYNS.
Allons la voir!...
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Mais comment faire? quel prétexte prendre?...
Une voix, à l'extrémité du salon:
Aucun. Si vous voulez, je vous y conduirai.
Tout le monde se tourna vers celui qui venait de parler: c'était un
grand jeune homme élancé, blond, dont la figure était charmante,
ainsi que la tournure: c'était M. de Lawoëstine. En le reconnaissant,
tout le monde se mit à rire.
--Vraiment, dit la duchesse de Bassano, voilà un introducteur bien
respectable!...
--Pourquoi non? Voulez-vous véritablement voir ma grand'-mère?
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Certainement!
M. DE LAWOESTINE.
Eh bien! je vous y conduirai.
Plusieurs de ces dames à la fois:
Oh! nous aussi, n'est-ce pas?... nous aussi!..
M. DE LAWOESTINE.
Mesdames, vous êtes toutes charmantes, et sans doute fort aimables;
mais cependant notre caravane doit être limitée à un certain nombre;
car, enfin, je ne puis vous emmener toutes...
MADAME D'HELMSTADT.
Mais moi?...
MADAME DE BARRAL.
Et moi?...
MADAME GAZANI.
Et moi?...
M. DE LAWOESTINE.
Écoutez, madame la duchesse décidera entre vous. Seulement,
laissez-moi vous dire que madame de Genlis aime fort tout ce qui
est extraordinaire... Il faut donc que cette visite ne ressemble à
aucune autre; voilà, je crois, ce que vous devez faire.
Tout le monde se mit autour de lui, et il expliqua un plan qui fut
trouvé charmant. On ne voulut pas en remettre l'exécution plus loin
que le même soir.
Par une singularité assez remarquable, aucune des femmes qui étaient
chez madame de Bassano n'allait au bal; et si les hommes avaient
des engagements, ils les sacrifièrent avec joie pour être de la
partie. Voilà le nom de ceux qui se trouvaient chez la duchesse:
M. de Rambuteau, M. Adolphe de Maussion[162], M. de Montbreton, M.
Alexandre de Laborde, M. de Lawoëstine, M. de Grandcourt et peut-être
quelques autres hommes dont le nom ne se présente pas à la mémoire.
Les femmes étaient: madame Gazani, madame d'Helmstadt, madame des
Bassayns, madame de Barral et la maîtresse de la maison. Aussitôt que
la chose fut convenue, ces dames, ainsi que les hommes, envoyèrent
chercher leurs dominos chez eux. Grandcourt, lui seul, eut l'heureuse
pensée, que peut-être même on lui suggéra, de _se déguiser_, et le
costume qu'il choisit fut celui de Brunet, dans _les Deux Magots_.
On envoya aussitôt aux Variétés; Brunet venait précisément de jouer
le rôle, et il prêta le costume. Cela seul valait la soirée, de voir
Grandcourt en magot. Lorsqu'on fut prêt, toute la troupe monta dans
plusieurs fiacres et se rendit rue Sainte-Anne, où demeurait alors
madame de Genlis[163]. Il était minuit, et madame de Genlis allait
se coucher, lorsqu'elle entendit un fort grand bruit et que tout
son appartement fut envahi par une troupe de masques, au milieu de
laquelle figurait le charmant _magot Grandcourt_. Madame de Genlis
était déjà déchaussée et coiffée de nuit. Mais, comme l'avait dit
son petit-fils, elle aimait ce qui était extraordinaire. L'invasion
de sa chambre, au milieu de la nuit, par une troupe de gens qui
paraissaient de très-bonne compagnie (ce que son habitude du grand
monde lui fit voir en un instant), ne pouvait être qu'un amusement
de cette même bonne compagnie à laquelle, malgré sa retraite, elle
appartenait toujours. Elle ne voulut donc pas être un empêchement à
cette folie de carnaval; elle fut parfaitement aimable; prétendit
se croire au bal masqué et causa de la manière la plus piquante
et la plus charmante avec toutes ces figures masquées qu'elle ne
connaissait pas du tout, non plus qu'elle ne reconnaissait son
petit-fils, qui ne s'était pas démasqué pour augmenter le comique
de la chose. Cependant, elle ne pouvait se prolonger longtemps; de
même que l'_imprévu_ avait tout le mérite de cette aventure, de même
aussi il fallait qu'elle fût courte; madame de Genlis le comprit la
première:
[Note 162: Frère du comte Alfred de Maussion, auteur de plusieurs
romans écrits avec goût et remplis de cet intérêt qui fait tourner
les pages... Le succès du dernier ouvrage de M. le comte de Maussion,
intitulé _Faute de s'entendre_, doit lui donner la volonté de ne se
pas arrêter, et à nous le regret qu'il n'y ait qu'un volume. On y
retrouve les scènes du grand monde, ses perfidies, ses joies, comme
son malheur; et tout cela raconté dans ce langage de bonne compagnie
dont bientôt nous n'aurons plus que la tradition, qui, encore
elle-même, pâlit chaque jour. Le comte Alfred de Maussion est le seul
des deux frères qui ait écrit.]
[Note 163: Et non pas à l'Arsenal, où mademoiselle Cochelet place la
scène qu'elle raconte en tout (comme beaucoup d'autres choses) avec
une grande absence de vérité, et une si grande, que je crois qu'elle
n'y était pas. La manière dont l'aventure s'est terminée me le fait
croire.]
--En vérité, dit-elle, à la douceur de vos voix, à votre mystérieuse
venue, je suis tentée de croire que des anges ont visité ma pauvre
demeure: confirmez mon espoir. Laissez-moi voir vos visages.
Après une courte résistance, madame des Bassayns laissa tomber son
masque, et madame de Genlis vit, en effet, une charmante figure
entourée d'une forêt de boucles blondes et fort convenable au
_personnage d'ange_.