l'Empereur, «lui qui ne demande jamais rien pour lui-même.»
C'était vrai, et l'avenir l'a bien prouvé.
J'ai déjà dit que le père du duc de Bassano était fort aimé et
estimé, et qu'il lui acquit beaucoup de protecteurs, dont le
plus puissant était M. de Vergennes, alors ministre des affaires
étrangères; et on a vu que, se conduisant toujours avec sagesse et
grande capacité, il eut partout de grands succès.
J'ai raconté la vie de M. de Bassano avant l'époque où Napoléon, qui
se connaissait en hommes, le choisit pour remplir le premier poste
de l'État auprès de lui; c'est une réponse faite d'avance à ces
esprits chercheurs de grands talents, et qui demandent ce qu'il a
fait, l'avant-veille du jour où ils connaissent un homme. Pour eux,
son existence est dans le moment présent; quant à la conduite de M.
de Bassano, pendant tout le temps où il a été au pouvoir, elle a été
admirable, non-seulement sous le rapport d'une extrême probité, mais
comme homme de la patrie; et lorsque Napoléon fit des fautes, ce fut
toujours après une lutte avec M. de Bassano, surtout à Dresde et dans
la campagne de Russie, ainsi qu'en 1813 et 1814.
Mais je n'écris pas l'histoire dans ce livre, je n'y rappelle que
ce qui tient à la société française. Cependant, comme le duc de
Bassano n'ouvrit sa maison que lorsqu'il fut ministre des affaires
étrangères, et que tout alors fut _officiel_, en même temps qu'il
était littéraire et agréable, il me faut bien en montrer le maître,
éclairé du jour qui lui appartient.
J'ai déjà dit qu'avant le moment où M. le duc de Bassano fut ministre
des affaires étrangères, il n'eut pas une maison ouverte. Sa maison
était une sorte de sanctuaire, où les oisifs n'auraient rien trouvé
d'amusant, et les intéressés beaucoup trop de motifs d'attraction. Il
fallait donc centraliser autant que possible ses relations, et ce fut
pendant longtemps la conduite du duc et de la duchesse de Bassano.
Mais, lorsque M. de Bassano passa au ministère des affaires
étrangères, sa position et ses obligations changèrent, et madame de
Bassano eut _un salon_, mais un salon _unique_, et comme nous n'en
revîmes jamais un, et cela, par la position _spéciale_ où était M.
de Bassano. Ces exemples se voyaient seulement avec Napoléon. C'est
ainsi que le duc d'Abrantès fut gouverneur de Paris, comme personne
ne le fut et ne le sera jamais.
Le salon de la duchesse de Bassano s'ouvrit à une époque bien
brillante; quoique ce ne fût pas la plus lumineuse de l'Empire[130].
On voyait déjà l'horizon chargé de nuages; ce n'était pas, comme
en 1806, un ciel toujours bleu et pur qui couvrait nos têtes, mais
c'était le moment où le colosse atteignait son apogée de grandeur: et
si quelques esprits clairvoyants et craintifs prévoyaient l'avenir,
la France était toujours, même pour eux, cet Empire mis au-dessus du
plus grand, par la volonté d'un seul homme; et cet homme était là,
entouré de sa gloire, et déversant sur tous l'éclat de ses rayons.
[Note 130: La plus belle époque de l'Empire est depuis 1804 jusqu'en
1811.]
Avant M. de Bassano, le ministère des affaires étrangères avait été
occupé par des hommes qui ne pouvaient, en aucune manière, présenter
les moyens qu'on trouvait réunis dans le duc de Bassano. Sans doute
M. de Talleyrand est un des hommes de France, et même de l'Europe,
le plus capable de rendre une maison la plus charmante qu'on puisse
avoir; mais M. de Talleyrand est d'humeur fantasque, et nous l'avons
tous connu sous ce rapport; M. de Talleyrand était quelquefois toute
une soirée sans parler, et lorsque enfin il avait quelques paroles
à laisser tomber nonchalamment de ses lèvres pâles, c'était avec
ses habitués, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Nassau et M. de
Choiseul et quelques femmes de son intimité... Quant à madame de
Talleyrand, que Dieu lui fasse paix!... on sait de quelle utilité
elle était dans un salon; la bergère dans laquelle elle s'asseyait
servait plus qu'elle, et, de plus, ne disait rien. L'esprit de M. de
Talleyrand, quelque ravissant qu'il fût, n'avait plus, devant sa
femme, que des éclairs rapides, fréquents, mais qui jaillissaient
sans animer et dissiper la profonde nuit qu'elle répandait dans son
salon. Ce n'était donc qu'après le départ de madame de Talleyrand,
lorsqu'elle allait enfin se coucher, que M. de Talleyrand était
vraiment l'homme le plus spirituel et le plus charmant de l'Europe...
Vint aussi M. de Champagny... Quant à lui, je n'ai rien à en dire, si
ce n'est pourtant qu'il était peut-être bien l'homme le plus vertueux
en politique, mais le plus cynique[131] en manières _sociables_ que
j'aie rencontré de ma vie... et, comme on le sait, cela ne fait pas
être maître de maison, aussi, M. de Champagny n'y entendait-il rien,
pour dire le mot.
[Note 131: Il était parfaitement bon, et le plus probe, le plus
honnête des hommes; c'était un type que M. de Champagny. Mais en
vérité, jamais on ne vit une plus étrange façon d'aller par le monde
civilisé! jamais on ne vit un renoncement aussi complet à l'élégance
même la plus ordinaire.]
Le salon de M. de Bassano s'ouvrait donc sous les auspices les plus
favorables, parce qu'on était sûr de ce qu'on y trouverait... Madame
de Bassano, alors dans la fleur de sa beauté et parfaitement élégante
et polie, était vraiment faite pour remplir la place de maîtresse de
maison au ministère des affaires étrangères.
Cette époque était la plus active et la plus agitée, par le mouvement
qui avait lieu d'un bout de l'Europe à l'autre... Les étrangers
arrivaient en foule à Paris; tous devaient nécessairement paraître
chez le ministre des affaires étrangères... L'Empereur, en le nommant
à ce ministère, voulut qu'il tînt une maison ouverte et magnifique;
quatre cent mille francs de traitement suivirent cet ordre, que M. de
Bassano sut, au reste, parfaitement remplir...
L'hôtel Gallifet[132] est une des maisons les plus incommodes de
Paris mais aussi une des plus propres à recevoir et à donner des
fêtes; ses appartements sont vastes; leur distribution paraît avoir
été ordonnée pour cet usage exclusivement. Jusqu'à l'entrée et à
l'escalier, les deux cours, tout a un air de décoration qui prépare à
trouver dans l'intérieur la joie et les plaisirs d'une fête.
[Note 132: Rue du Bac, presque contre la rue de Sèvres.]
Le corps diplomatique avait jusqu'alors vécu d'une manière peu
convenable à sa dignité et même à ses plaisirs de société;
beaucoup allaient au cercle de la rue de Richelieu, et y perdaient
ennuyeusement leur argent; d'autres, portés par le désoeuvrement et
peut-être l'opinion, allaient dans le faubourg Saint-Germain[133],
dans des maisons dont souvent les maîtres étaient les ennemis de
l'Empereur, comme par exemple chez la duchesse de Luynes, et beaucoup
d'autres dans le même esprit.
[Note 133: Je ne voyais du corps diplomatique que ceux qui étaient
mes amis et qui me convenaient: à l'époque où M. de Bassano ouvrit sa
maison, j'étais en Espagne.]
Le corps diplomatique avait été beaucoup plus agréable; mais il était
encore bien composé à ce moment: c'était, pour l'Autriche, le prince
de Schwartzemberg, dont l'immense rotondité avait remplacé l'élégante
tournure de M. de Metternich; pour la Prusse, M. de Krusemarck; quant
à celui-là, nous avons gagné au change... Je ne me rappelle jamais
sans une pensée moqueuse la figure de M. de Brockausen, ministre de
Prusse avant M. de Krusemarck... Celui-ci était à merveille, et pour
les manières et pour la tournure; il rappelait le comte de Walstein
dans le délicieux roman de _Caroline de Lichfield_.
La Russie était représentée par un homme dont le type est rare à
trouver de nos jours, c'est le prince Kourakin: cet homme a toujours
été pour moi le sujet d'une étude particulière; sa nullité et sa
frivolité réunies me paraissaient tellement compléter le ridicule,
que j'en arrivais, après avoir fait le tour de sa massive et grosse
personne, à me dire: «Cet homme n'est qu'un sot et un _frotteur_ de
diamants.» Potemkin l'était aussi... mais du moins quelquefois il
laissait là sa brosse et ses joyaux pour prendre l'épée, ou tout
au moins le sceptre de Catherine, et lui en donner sur les doigts,
lorsqu'elle ne marchait pas comme il l'entendait. Il y avait au moins
quelque chose dans Potemkin; mais chez le prince Kourakin!... RIEN...
absolument RIEN. Ajoutez à sa nullité, qu'en 1810 il se coiffait
comme Potemkin, brossait comme lui ses diamants en robe de chambre,
et donnait audience à quelques cosaques, faute de mieux, parce que
les Français n'aiment pas l'impertinence, et qu'aujourd'hui, chez les
Russes de bonne compagnie, il est passé de coutume de reconnaître
comme bonnes de pareilles gentillesses.
Le prince Kourakin avait la science de la révérence; il savait de
combien de lignes il devait faire faire la courbure à son épine
dorsale. Le sénateur, le ministre, le comte, le duc, tout cela avait
sa mesure: malheureusement, le prince Kourakin ne pouvait plus mettre
en pratique cette belle conception et la démontrer, par l'exemple,
à tous les jeunes gens de son ambassade. L'énormité de son ventre
s'opposait à ce qu'il pût s'incliner avec toutes les grâces des
nuances qu'il demandait à ses élèves. Parfaitement convaincu de
son élégance et de sa recherche, il était toujours mis comme Molé
dans le _Misanthrope_, aux rubans exceptés, encore chez lui les
mettait-il. Les jours de réception à la cour, il faisait dès le
matin un long travail avec son valet de chambre, pour décider quelle
_couleur lui allait le mieux_, et lorsque l'habit était choisi,
il fallait un autre travail pour la garniture de cet habit; et,
comme M. Thibaudois, dans je ne sais plus quelle vieille pièce de
la Comédie-Française, il voulait pouvoir répondre à celui qui lui
disait: _Monsieur, vous avez-là un bien bel habit bleu!...--Monsieur,
j'en ai le saphir!..._
Voilà quel était l'homme; aussi envoyait-on M. de Czernicheff,
lorsqu'il y avait une mission un peu difficile, et même M. de Tolstoy.
Un homme fort bien du corps diplomatique était M. de Waltersdorf,
ministre de Danemark. Il était le digue représentant d'un loyal et
fidèle allié. Sa physionomie, qui annonçait de l'esprit, et il en
avait beaucoup, révélait aussi l'honnête homme.
Pour la Suède, il y avait M. d'Ensiedel: ce qu'on en peut dire, c'est
que M. d'Ensiedel était ministre de Suède à Paris[134].
[Note 134: Les trois membres du corps diplomatique les plus assidus
chez le duc de Bassano étaient M. le prince de Schwartzemberg, M. de
Krusemarck et M. de Kourakin.]
Venaient ensuite les ministres de Saxe, Wurtemberg, Bavière, Naples,
et puis tous les petits princes d'Allemagne qui formaient à eux seuls
une armée.
La vie littéraire de M. de Bassano avait eu une longue interruption
pendant le temps donné à sa vie politique. Cependant ses
relations n'avaient jamais été interrompues avec ses collégues
de l'Institut[135] et tous les gens de lettres dont il était le
défenseur, l'interprète et l'appui auprès de l'Empereur; lorsqu'il
fut plus maître, non pas de son temps mais de quelques-uns de ses
moments, il rappela autour de lui tout ce qu'il avait connu et qu'il
connaissait susceptible d'ajouter à l'agrément d'un salon; personne
mieux que lui ne savait faire ce choix. Le duc de Bassano est un
homme qui excelle surtout par un sens droit et juste; ne faisant
rien trop précipitamment et pourtant sans lenteur; d'une grande
modération dans ses jugements et apportant dans la vie habituelle et
privée une simplicité de moeurs vraiment admirable: on voyait que
c'était son goût de vivre ainsi; mais aussitôt qu'il fut ministre des
affaires étrangères, il fit voir qu'il savait ce que c'était que de
représenter grandement. Du reste, ne levant pas la tête plus haut
d'une ligne, et quand cela lui arrivait c'était pour l'honneur du
pays. Cet honneur, il le soutint toujours avec une fermeté, et, quand
il le fallait, avec une hauteur aussi aristocratique que pas un de
tous ceux qui traitaient avec lui; toutefois, aimé et estimé du corps
diplomatique avec lequel, toujours poli, prévenant et homme du monde,
il n'était jamais ministre d'un grand souverain qu'en traitant en son
nom. Il était également aimé à la cour impériale par tous ceux qui
savaient apprécier l'agrément de son commerce. Jamais je n'écoutai
avec plus de plaisir raconter un fait important, une histoire
plaisante, que j'en ai dans une conversation avec le duc de Bassano.
Les entretiens sont instructifs sans qu'il le veuille, et amusants
sans qu'il y tâche. La figure du duc de Bassano était tout à fait en
rapport avec son esprit et ses manières; sa taille était élevée sans
être trop grande; toute sa personne annonçait la force, la santé,
et le nerf de son esprit. Sa figure était agréable, sa physionomie
expressive et digne, et ses yeux bleus avaient de la douceur et de
l'esprit dans leur regard.
[Note 135: Et de l'Académie.]
Voilà comment était M. de Bassano au moment où il marqua d'une
manière si brillante dans la grande société européenne qui passait
toute entière chez lui comme une fantasmagorie animée.
Aussitôt, en effet, que le salon du ministre des affaires étrangères
fut ouvert, il devint l'un des principaux points de réunion de tout
ce que la cour avait de plus remarquable et de gens disposés à jouir
d'une maison agréable et convenable sous tous les rapports. À cette
époque, les femmes de la cour étaient presque toutes jeunes et
presque toutes jolies; elles avaient la plupart une grande existence,
une extrême élégance et une magnificence dont on parle encore
aujourd'hui; mais seulement par tradition et sans que rien puisse
même les rappeler.
Tous les samedis, la duchesse de Bassano donnait un petit bal suivi
d'un souper: c'était _le petit jour_, ce jour-là; les invitations
n'excédaient jamais deux cent cinquante personnes; on ne les envoyait
qu'aux femmes les plus jolies et les plus élégantes de préférence.
Quant aux hommes, ils étaient assez habitués de la maison pour
former ce que nous appelions alors _le noyau_; c'est-à-dire qu'un
grand nombre y allait tous les jours. Madame la duchesse de Bassano,
étant dame du palais, voyait plus intimement les personnes de la
maison de l'Empereur, ainsi que celles des maisons des Princesses;
notre service auprès des Princesses nous rapprochait souvent les
uns des autres indépendamment de nos rapports de société qui par
là devenaient encore plus intimes. Aussi la maison de l'Empereur et
celle de l'Impératrice, ainsi que celles des Princesses, formaient
le fond principal des petites réunions que nous avions en dehors des
grands dîners d'étiquette que nous étions contraintes de donner,
ainsi que nos jours de réception.
Les femmes de l'intimité de la duchesse de Bassano étaient toutes
fort jolies, et plusieurs d'entre elles étaient même très-belles.
C'étaient madame de Barral[136], madame d'Helmestadt[137], madame
Gazani[138], madame d'Audenarde la jeune[139], madame de d'Alberg[140],
madame Des Bassayns de Richemond[141], madame Delaborde[142], madame
de Turenne[143], madame Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely[144], et
beaucoup d'autres encore; mais celles-là n'étaient pas de l'intimité
de la semaine. Il y avait après cela d'autres salons dont je parlerai
et qui avaient également leurs habitudes. Quant aux hommes, les plus
intimes étaient M. de Montbreton[145], M. de Rambuteau[146], M. de
Fréville, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Narbonne[147], M.
de Ségur[148], M. Dumanoir[149], M. de Bondy[150], M. de Sparre, M.
de Montesquiou[151], M. de Lawoëstine, M. de Maussion. Puis venaient
ensuite les hommes de lettres, parmi lesquels il y avait une foule
d'hommes d'une haute distinction comme esprit et comme talent; comme
génie littéraire, c'était autre chose; il y en avait deux à cette
époque; mais le pouvoir les avait frappés de sa massue et les deux
génies ne chantaient plus pour la France; l'un était Chateaubriand,
l'autre madame de Staël!...
[Note 136: Mademoiselle de Mondreville mariée à M. de Barral,
beaucoup plus âgé qu'elle, au point d'être pris pour son père,
remariée aujourd'hui au comte Achille de Septeuil, et dame pour
accompagner la princesse Pauline.]
[Note 137: Fille de M. de Cetto, ministre de Bavière; elle était
ravissante de fraîcheur, de jeunesse et de grâce.]
[Note 138: Appelée la _belle Génoise_, lectrice de l'Impératrice,
puis ayant le rang de dame du palais, on ne sait trop comment, ou
plutôt on le sait.]
[Note 139: Mademoiselle Dupuis, dont la mère était créole de
l'Île-de-France, et dame pour accompagner la reine Julie d'abord, et
puis ensuite madame mère.]
[Note 140: Mademoiselle de Brignolé, dont la mère était dame du
palais; jolie, mais l'air d'un serin effaré.]
[Note 141: Mademoiselle Mourgues, dont le père a été ministre de
Louis XVI en 1790 ou 91, pendant vingt-quatre heures; et belle-soeur
de M. de Villèle.]
[Note 142: Ravissante femme comme on peut le voir encore aujourd'hui.
Elle était veuve du baron de Giliers, et elle épousa en secondes
noces le comte Alexandre de Laborde.]
[Note 143: Riche héritière qui, sans être ni laide ni jolie,
épousa M. de Turenne. Elle n'avait pas de jambes, ou, du moins,
étaient-elles si courtes qu'elles étaient comme absentes.]
[Note 144: Elle n'était attachée à aucune maison, mais fort aimée de
nous toutes.]
[Note 145: Écuyer de la princesse Pauline.]
[Note 146: Chambellan de l'Empereur, gendre de M. de Narbonne.]
[Note 147: Aide-de-camp de l'Empereur.]
[Note 148: Grand-maître des cérémonies.]
[Note 149: Chambellan de l'Empereur.]
[Note 150: Chambellan de l'Empereur.]
[Note 151: Grand chambellan.]
Chez la duchesse de Bassano, on voyait dans la même soirée Andrieux,
dont le charmant esprit trouve peu d'imitateurs, pour nous donner de
petites pièces remplies de sel vraiment attique et de comique; Denon,
laid, mais spirituel et malin comme un singe; Legouvé, qui venait
faire entendre, dans le salon de son ancien ami, le chant du cygne,
au moment où sa raison allait l'abandonner; Arnault, dont l'esprit
élastique savait embrasser à la fois l'histoire et la poésie, et
contribuait si bien à l'agrément de la conversation à laquelle il
se mêlait; Étienne, l'un des hommes les plus spirituels de son
époque. Ses comédies et ses opéras avaient déjà alors une réputation
tout établie, qui n'avait plus besoin d'être protégée; mais
Étienne n'oubliait pas que le duc de Bassano avait été son premier
protecteur, et ce qu'il pouvait lui donner, comme reconnaissance, le
charme de sa causerie, il le lui apportait. On voyait aussi, dans les
réunions du duc de Bassano, un vieillard maigre, pâle, ayant deux
petites ouvertures en manière d'yeux, une petite tête poudrée sur un
corps de taille ordinaire, habillé tant bien que mal d'un habit fort
râpé, mais dont la broderie verte indiquait l'Institut: cet homme,
ainsi bâti, s'en allait faisant le tour du salon, disant à chaque
femme un mot, non-seulement d'esprit, mais de cet esprit comme on
commence à n'en plus avoir. Il souriait même avec une sorte de grâce,
quoiqu'il fût bien laid.
--«Qu'est-il donc?» demandaient souvent des étrangers, tout étonnés
de voir cette figure blafarde, enchâssée dans sa broderie verte,
faire le charmant auprès des jeunes femmes... Et ils demeuraient
encore bien plus surpris, lorsqu'on leur nommait le chantre
d'_Aline_, reine de Golconde, le chevalier de Boufflers!... Gérard
et Gros étaient aussi fort assidus chez M. de Bassano, ainsi que
Picard, Ginguené, Duval, et toute la partie comique et dramatique,
comme aussi la plus sérieuse de l'Institut, c'étaient Visconti,
Monge, Chaptal, qui alors n'était plus ministre; Lacretelle, dont le
caractère avait alors un éclat remarquable; Ramond, dont l'esprit
charmant a su donner un côté romantique à une étude stérile, et
dont les notes, aussi instructives qu'amusantes, font lire, pour
elles seules l'ouvrage auquel elles sont attachées[152]. Combien
je me rappelle avec intérêt mes courses avec lui dans les montagnes
de Baréges, la première année où j'allai dans les Pyrénées! Cet
homme faisait parler la science comme une muse. Il y avait de la
poésie vraie dans ses descriptions, et pourtant il embellissait sa
narration. Je ne sais comment il faisait, mais je crois en vérité que
j'aimais autant à l'entendre raconter ses courses aventureuses, que
de les faire moi-même.
[Note 152: _Lettres sur la Suisse_, par William Coxe, avec les notes
par Ramond.]
Il était, comme on le sait, très-petit, maigre, souffrant et ne
pouvant pas supporter de grandes fatigues. Un jour, il était à
Baréges, chez sa soeur, madame Borgelat; tout à coup il dit à
Laurence, son guide favori:
--«Laurence, si tu veux, nous irons faire une découverte?»
Le montagnard, pour toute réponse, fut prendre son bâton ferré, ses
crampons, son croc, son paquet de cordes et son bissac, sans oublier
sa belle tasse de cuir[153] et sa gourde bien remplie d'eau-de-vie,
et les voilà tous deux en marche.
[Note 153: Elle fut remplacée par une belle tasse en argent que lui
donna M. Ramond pour cette course au pic du Midi. Ces tasses servent
aux guides des glaciers pour faire fondre de la neige, à laquelle ils
mêlent de l'eau-de-vie ou tout autre spiritueux, pour éviter de boire
l'eau trop _crue_ des glaciers.]
--«Sais-tu où je te mènes, Laurence?
--Non, monsieur; ça m'est égal. Là où vous irez, j'irai.
--Nous allons essayer de gravir jusqu'au sommet du pic du Midi.
--Ah! ah! fit le montagnard.
--Tu es inquiet?
--Moi!... non... ce n'est pas pour moi... Mais vous, monsieur Ramond,
comment que vous ferez pour monter sur cette maudite montagne que
personne ne peut gravir?... J'ai peur pour vous.»
Ramond sourit. Lui aussi avait bien quelques inquiétudes sur la
manière dont il s'en tirerait. Mais il y avait un stimulant dans sa
résolution spontanée, qui le portait à faire ce qu'il n'eût pas fait,
peut-être, à cette époque de l'année, avec sa mauvaise santé.
Il y avait alors à Saint-Sauveur et à Cauterêts, ainsi qu'à Baréges,
une foule de buveurs d'eau, dont le plus grand nombre étaient de
Paris. Parmi ceux-ci étaient la duchesse de Chatillon et M. de
Bérenger, qu'elle épousa depuis. Ce monsieur de Bérenger avait une
manie que rien ne pouvait lui faire perdre, même le mauvais résultat
de ses courses. Il grimpait toujours, n'importe où il allait. Un
jour, il dit devant Ramond, que certainement le pic du Midi était
une bien belle montagne, mais pour celui qui aurait eu le courage de
monter _jusqu'au sommet_. Ce que voulait Ramond, c'était de vérifier
une dernière fois l'exactitude de ses découvertes. Cependant, cette
sorte de provocation, de la part du jeune élégant parisien, lui
donnait comme un tourment vague qui l'obsédait la nuit comme le
jour. Enfin, il partit, comme on l'a vu, avec Laurence, mais cachant
son voyage à M. de Bérenger. Arrivé sur le pic du Midi, à l'heure
nécessaire pour voir le lever du soleil[154], Ramond commença ses
expériences; et, lorsque tout fut terminé, il voulut essayer de
gravir jusqu'à cette petite plate-forme qui termine le pic, comme le
savent tous ceux qui ont été le plus haut possible; mais la force
lui manqua. Cependant, il en avait un bien grand désir et sa volonté
était ferme habituellement... ce qui prouve qu'elle n'est pas tout,
cependant...
[Note 154: Tous ceux qui ont été dans les Pyrénées savent combien
le spectacle qu'on a sur le pic du Midi, au lever du soleil, est
admirable.]
--«Vingt pieds! disait Laurence, et dire que vous ne pouvez pas
monter là, monsieur Ramond... vous!...
Ramond enrageait encore plus que lui. Enfin, après avoir pris
un peu de repos, il essaya pour la troisième fois, mais toujours
infructueusement; Laurence était aussi désolé que lui; et, pour ceux
qui ont connu Laurence, cette histoire est une de celles dont il
les aura sûrement réjouis plus d'une fois. Enfin, il s'approcha de
Ramond, dont il devinait la contrariété, car l'autre ne disait pas
une parole.
--«Monsieur, lui dit-il.
--Qu'est-ce que tu me veux?
--Si nous disions que nous sommes montés là-haut... hein?»
Et il faut connaître la physionomie pleine de finesse du montagnard
béarnais pour comprendre celle que mit Laurence dans le _hein_ qui
termina sa phrase.