d'elle, et tirant elle-même les cordons de son masque, elle vit
aussitôt une ravissante personne dont bien sûrement Canova eût fait
son Hébé, s'il l'eût connue. C'était la fraîcheur, la jeunesse même
avec sa peau veloutée et ses dents perlées, ses lèvres de corail, et
ses yeux riants et joyeux: c'était madame d'Helmstadt.
--«Ah! s'écria madame de Genlis; j'avais bien pressenti que vous
étiez des anges!»
Mais elle fut arrêtée dans le cours de son admiration à la vue des
deux personnes qui, se démasquant, vinrent à elle; c'étaient madame
de Bassano et madame Gazani!...
On sait comme elles étaient belles!... La tradition de leur beauté
franchira le temps, et nos petits-enfants en parleront avec raison
comme de celle de madame de Montespan et de madame de Longueville...
À l'aspect de ces deux femmes, madame de Genlis demeura stupéfaite;
elle avait été curieuse de connaître les visages après avoir entendu
les voix, et maintenant elle voulait savoir les noms de ces belles
personnes qui venaient ainsi dans sa maison au milieu de la nuit...
M. de Lawoëstine ne s'était pas démasqué. Sa vue seule lui aurait
nommé les inconnues... Toutefois leur rare beauté, leurs manières,
l'élégance de leurs costumes de bal masqué[164], étaient pour madame
de Genlis une certitude qu'elle pouvait _se hasarder_ à causer avec
elles. Mais il était tard, la duchesse comprit qu'il fallait laisser
coucher celle qu'elles étaient venues troubler au moment de son
repos...
[Note 164: Les dominos étaient presque toujours en gros de Naples,
et souvent en satin noir garni de très-belle blonde. Dans les bals
masqués particuliers, nous mettions des dominos en satin rose ou
blanc, également garni de belle blonde; le camail était charmant
ainsi et allait à merveille lorsqu'on avait ôté son masque, ce qu'on
faisait presque toujours avant la fin du bal.]
--«Eh quoi! sans vous connaître! dit madame de Genlis; sans que je
puisse savoir _quel ange_ je dois prier?
--Eh bien, reprit la duchesse, promettez de nous recevoir samedi
prochain[165], et nous viendrons toutes pour vous remercier de votre
aimable accueil...
[Note 165: C'était son jour de réunion.]
--Et moi, dit madame de Genlis enchantée, je vous promets que vous
aurez une soirée comme depuis longtemps vous n'en avez vu, peut-être;
vous aurez de mes proverbes, et Casimir jouera de la harpe avec moi.»
Et toute la troupe prit congé, laissant l'auteur de _Mademoiselle de
Clermont_ enchanté de cette aventure. Le samedi suivant la soirée eut
lieu en effet et fut charmante comme elle l'avait promis. Le duc de
Bassano y accompagna sa femme.
Lorsque M. de Bassano se fut retiré du ministère des affaires
étrangères, il n'y eut plus ce mouvement, ce tourbillon de monde
autour de sa maison; mais comme on avait compris que la duchesse
et lui savaient ce que la vie a de plus doux en France, qui est
d'employer ses heures et d'en donner une partie à la communication
mutuelle, à la causerie, à cette fréquentation quotidienne qui amène
l'intimité et maintient quelquefois des relations qui se fussent
rompues autrement tout naturellement et par l'éloignement... C'est
ainsi que de saintes amitiés se sont trouvées perdues sans aucune
autre raison!... La duchesse était aussi bonne que belle; son esprit
aimait tout ce qui tenait au bon goût, à l'extrême élégance; d'une
apparence sérieuse, elle avait pourtant une chaleur de coeur, un
dévouement d'amitié, qui lui avaient donné de vrais amis. Aussi,
lorsqu'elle fut hors de l'hôtel du ministère, son salon ne fut plus
un _salon officiel_, mais on y fut toujours, parce que c'était un
salon où l'on trouvait une maîtresse de maison aimable, bonne et
belle.
Enfin, vinrent les malheurs de l'Empire et sa chute. La famille de
Bassano fut exilée, proscrite!... et pourquoi!...
Mais elle revint!... Ce fut alors que le duc de Bassano occupa son
hôtel de la rue Saint-Lazare[166]. Il y passait les hivers; et l'été,
il allait dans sa terre de Beaujeu, en Franche-Comté. Cette époque
est celle où, véritablement, on put juger de la manière dont la
duchesse et lui tenaient leur maison. Elle était bien toujours celle
d'un grand personnage, mais d'un particulier ne souffrant jamais
qu'on s'occupât de politique, à laquelle il était devenu étranger; le
duc provoquait alors lui-même une causerie dont le charme avec lequel
il conte, et la vérité de ses souvenirs en doublait le prix. Étienne,
Arnaud, Denon, Gérard, Gros, tous les littérateurs et les artistes
remarquables continuèrent à aller dans une maison où ils trouvaient
tout ce qui pouvait les attirer, et surtout bonne mine d'hôte.
[Note 166: La première année de la Restauration, il logeait rue de la
Ville-l'Évêque.]
Cependant le temps s'écoulait. Autour de la duchesse de Bassano
s'élevait une famille nombreuse, dont la beauté aurait rappelé la
sienne, si cette beauté eût éprouvé la moindre altération; mais
bien loin de là, elle était toujours une des femmes les plus
remarquables lorsqu'elle paraissait dans une fête. C'est ici où je
dois faire connaître la duchesse de Bassano sous le rapport étranger
à l'agrément d'une femme du monde.
Puisque j'ai parlé de sa jeune famille, je dois dire en même
temps combien elle était bonne mère, combien elle était _femme
d'intérieur_, après avoir été la plus élégante, la plus brillante
d'une grande fête. S'occupant de ses enfants, qui l'adoraient,
elle était pour eux une amie autant qu'une mère, et un regard
désapprobateur était souvent une punition plus sévère pour ses fils,
que toutes celles de leur gouverneur. Elle avait deux garçons et
trois filles.
Rien n'était plus charmant que de voir cette mère, jeune encore[167],
non-seulement par l'âge, mais par sa figure, toujours au même point
de fraîcheur et d'éclat, entourée de ses enfants!...
[Note 167: À peine quarante ans, et elle en paraissait trente-un ou
trente-deux au plus.]
Tous se groupaient autour d'elle et formaient un ravissant tableau.
Bientôt le temps développa la beauté de Claire de Bassano; elle
devint l'ornement des bals et des fêtes, ainsi que sa soeur Louise.
Fière de ses filles, la duchesse n'allait plus dans le monde que
pour jouir du triomphe qu'elles y trouvaient, tandis qu'elle-même
était encore radieuse de beauté. Cette époque est celle où sa maison
fut vraiment charmante. Elle recevait beaucoup, donnait des fêtes
admirablement ordonnées, auxquelles on se faisait inviter quinze
jours d'avance... Elle en faisait les honneurs, aidée de son mari
et de ses quatre beaux enfants, et chacun sortait de ce palais de
fées, attaché par la politesse courtoise du duc de Bassano et son
esprit remarquable, par le charme des manières de la duchesse, et par
cet ensemble enfin qu'on ne pouvait s'expliquer, mais qui faisait
désirer d'y retourner, d'abord pour revoir cette maison et ce qu'elle
renfermait d'attrayant dans ses habitants, et bientôt pour être leur
ami à tous.
C'est au milieu de ces joies que le malheur se ressouvint de cette
famille.
La duchesse devait conduire ses filles à un bal chez M. Perrégaux;
elles se faisaient d'avance une joie de cette fête. Elles avaient été
au bal, la veille, chez M. Hoppe, où la duchesse de Bassano avait
été remarquée à côté des femmes jeunes et belles, et même entre ses
deux filles. Coiffée avec des camélias[168] naturels qui faisaient,
par leur couleur blanche et rouge, ressortir l'ébène de ses cheveux;
elle était charmante... Le jour du bal de M. Perrégaux, les jeunes
personnes s'occupèrent de leur toilette avec une telle joie de jeunes
filles, que leur mère n'osa pas leur dire qu'elle avait une de ces
affreuses douleurs de tête, qui, depuis quelque temps la faisaient
beaucoup souffrir. Elle le dit seulement à la baronne Lallemand, qui
l'engagea à ne pas insister. Elle voulait conduire ses filles au
bal!... Mais la douleur devint intolérable; elle dut rester...
[Note 168: C'était alors la mode de se coiffer avec des camélias et
des bruyères naturelles.]
La maladie fut courte! La duchesse se coucha le même soir, c'était un
lundi... Le mercredi elle n'existait plus!... Et au moment où elle
quitta la vie et ce monde où elle avait été si aimée, si admirée,
elle était toujours radieuse de beauté!... elle semblait dormir!...
Horace Vernet, l'un des intimes de la maison, eut le pénible courage
de faire son portrait après sa mort!... Elle avait à peine quarante
ans[169]!
[Note 169: En 1820 elle avait trente-six ans.]
Elle mourut avant que les camélias qui avaient été dans ses cheveux
au bal de M. Hoppe fussent fanés!
FIN DU TOME CINQUIÈME.
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE CINQUIÈME VOLUME.
Pages.
Salon de l'Impératrice Joséphine. 1
Première partie.--Madame Bonaparte. _Id._
Deuxième partie.--L'Impératrice Joséphine. 83
Troisième partie.--L'impératrice à Navarre. 173
Quatrième partie.--La Malmaison. 1813-1814. 257
Salon de Cambacérès, sous le Consulat et l'Empire. 279
Salon de madame la duchesse de Bassano. 333
Imprimerie d'ADOLPHE ÉVERAT ET Cie, rue du Cadran, 16.
[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. L'écriture des
noms propres (Institutions d'État) a été uniformisée, ex. État, Directoire,
Consul.
Ligne 5507: "Elle y alla en 1812 et fut reçue à Milan avec enthousiasme;"
L'original contenait 1816, cette erreur a été corrigée.]