coupable!...
--Tu fus RÉGICIDE!
--Monsieur! s'écria Cambacérès, surmontant enfin la torpeur qui
l'accablait depuis une heure, et le frisson qui venait de le saisir.
Monsieur, je _veux_ savoir qui vous êtes.
--Je t'ai dit que je me montrerais à toi, je tiendrai ma parole;
viens, et tu me connaîtras.»
Le masque noir se dirigea vers une pièce voisine qui, abandonnée
par les joueurs, à cette heure de la nuit, était alors solitaire et
sombre. Puis il s'arrêta à la porte en regardant Cambacérès, comme
pour l'inviter à le suivre... Celui-ci hésita; un moment, sa main
se leva de nouveau pour sonner; mais une force, qu'il a dit depuis
être invincible, la faisait aussitôt retomber à son côté... Il voulut
appeler, sa langue demeura muette... Il voulut fuir... il ne put
marcher!... Il leva les yeux... l'homme noir, toujours sur le seuil
de la porte, semblait l'attendre... Il craignait vaguement de le
suivre, et pourtant toujours subjugué par cette même force, sous la
puissance de laquelle il fléchissait depuis une heure, il s'avança en
chancelant vers l'appartement voisin... Le masque y entra avec lui...
Quelques bougies y brûlaient encore, et, par intervalles, jetaient
des éclats d'une lumière très-vive...
L'homme noir s'arrêta près de la cheminée. Il regarda quelques
instants l'archi-chancelier qui était là, tremblant, et comme sous le
prestige d'un rêve terrible...
--«Tu veux me connaître, dit enfin le masque d'une voix lente, mais
plus forte qu'une voix ordinaire... Tu présumes donc beaucoup de ton
courage?
--Qui donc es-tu?»
L'homme leva lentement la main, et dénoua son masque... Puis il
rejeta son camail en arrière, et son visage demeura tout entier
découvert...
Dans ce moment, les bougies du candélabre qui était au-dessus de sa
tête l'illuminèrent d'une lueur vacillante et blafarde... Cambacérès
le vit alors tout entier; et, poussant un grand cri, il tomba sans
connaissance sur le parquet...
C'était Louis XVI!!!...[118]
[Note 118: On défendit sévèrement de parler de cet événement, qui
fut même ignoré de beaucoup de gens qui assistèrent à la fête de
l'archi-chancelier et s'y trouvaient en ce moment; des personnes de
la maison même ne l'ont appris que plus tard, par la voix publique,
parce que, sous la Restauration, il n'y avait plus de raison pour
cacher cette affaire, et que les auteurs en parlèrent. Cambacérès,
quoique innocent du vote à mort, à ce qu'on prétendait, fut
cruellement frappé de cette apparition. Le comte Dubois, qui avait
un intérêt réel à découvrir la chose, en me la racontant chez lui, à
Vitry, il y a quatre ans, me dit qu'il n'avait jamais pu découvrir
la moindre trace du cet événement. Lorsque l'Empereur l'apprit, il
dit à l'archi-chancelier: «Allons... _c'est un rêve... vous avez
dormi..._»]
SALON
DE
Mme LA DUCHESSE DE BASSANO.
1811.
Pendant les onze années que M. le duc de Bassano passa à la
secrétairerie d'État, il n'eut pas chez lui l'apparence même de ce
que nous avions, par nos maris, nous autres jeunes femmes dans une
haute position, une maison ouverte. La confiance illimitée que lui
accordait l'Empereur, la connaissance intime qu'il avait de toutes
les choses politiques, le danger pour lui de répondre une parole en
apparence frivole et dont la conséquence pouvait être importante;
tous ces empêchements avaient mis obstacle à l'exécution d'un de ses
désirs les plus vifs. Celui d'avoir une réunion habituelle d'amis et
de personnes agréables du monde, pour rétablir cette vie sociable
toute française et que ne connaissent en aucun point les autres pays
que par nos vieilles traditions. Nul n'était plus fait que le duc
de Bassano pour mettre un tel projet à exécution. Il était homme du
monde en même temps qu'un homme habile. Il avait la connaissance
parfaite de ce que la société française exige et rend à son tour. Il
était alors, ce qu'il est encore aujourd'hui, l'un des hommes les
plus spirituels de notre société élégante; racontant à merveille,
comprenant tous les hommes et sachant jouir de tous les esprits qui
s'offrent à lui, quelque difficile que leur clef soit à trouver.
Madame la duchesse de Bassano était une des femmes les plus
remarquables de la cour impériale. Elle était grande, belle, bien
faite, parfaitement agréable dans ses manières, d'un esprit doux et
égal, et possédant des qualités qui la faisait aimer de toutes celles
qui n'étaient pas en hostilité avec ce qui était bien. Lorsqu'elle se
maria elle n'aimait pas la cour, où elle vint presque malgré elle.
Aussi, bien qu'elle fût alors dans toute la fleur de sa jeunesse
et de sa beauté, elle vivait fort retirée et tout à fait dans
l'intérieur de sa maison. Nommée dame du palais lors de l'Empire,
elle devint alors l'un des ornements de la cour. Le genre régulier de
sa beauté lui donnait de la ressemblance avec celle de la duchesse de
Montebello. Les traits de la duchesse de Montebello étaient peut-être
plus semblables à ceux des madones de Raphaël, mais madame de Bassano
était plus grande et mieux faite.
En parlant du salon de madame la duchesse de Bassano, et le prenant
au moment où son mari fut ministre des affaires étrangères[119],
je dois nécessairement parler beaucoup du duc; c'est alors un des
devoirs de ma mission de le faire connaître tel qu'il était, et de le
montrer éclairé par le jour véritable sous lequel il doit être vu.
[Note 119: En 1811.]
La famille de M. Maret[120] (depuis duc de Bassano) était
généralement estimée; son père, médecin distingué, était en outre
secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon, et dans la plus haute
estime, non-seulement de tout ce que la littérature française avait
de plus élevé, mais des savants étrangers les plus en renommée. Je
donnerai tout à l'heure une preuve, comme en reçoivent rarement les
hommes de lettres entre eux, de cette affection portée à M. Maret le
père par la science étrangère.
[Note 120: Hugues-Bertrand Maret, né à Dijon, en 1763.]
Un fait peu connu, même des amis de M. de Bassano, c'est qu'il a
vivement désiré, après de très-fortes études, de suivre la carrière
du génie ou de l'artillerie.
Il n'avait que dix-sept ans lorsque le concours s'ouvrit à l'académie
de Dijon pour un éloge de Vauban. Tourmenté déjà du désir de marcher
sur les traces de cet homme illustre, le jeune homme voulut aussi
concourir, lui, pour cet éloge. Mais le moyen; son père était bon,
mais sévère, et ne voulait permettre aucun travail de ce genre.
Heureusement pour lui, le jeune Maret avait à sa disposition la
vaste bibliothèque des jésuites; il allait y travailler, et là, il
demeurait au moins quelques instants sans être troublé. Quelques
jours avant la fin de son ouvrage, étant seul dans ce lieu, il y fut
surpris par le bibliothécaire lui-même, ennemi personnel de M. Maret
le père.....
--«Votre père vous demande, dit-il au jeune homme....» Et tandis
qu'il y court, le bibliothécaire, curieux de voir à quel genre
de travail s'occupe le jeune élève, prend le livre qu'il avait
laissé ouvert à l'endroit même qu'il copiait, et lit ce passage.
Ce livre était l'_Histoire des siéges_, par le père Anselme.... Le
bibliothécaire fut éclairé, et remit aussitôt le livre à sa place. Il
en savait assez pour nuire.
L'éloge de Vauban terminé, il fallait le faire parvenir à l'académie
de Dijon pour qu'il y prît son rang et son numéro. M. Maret le père,
comme secrétaire perpétuel, était chargé de ce soin. Mais le travail
était long. Il avait d'autres soins, et il s'en remettait souvent à
son fils pour ouvrir les lettres qui arrivaient de Paris, pour les
concours surtout. Un jour où le courrier avait été plus considérable
que de coutume, le jeune homme eut soin de ménager une grande
enveloppe, et dit, en substituant son éloge au papier insignifiant
qu'elle contenait:
--«Ah! voilà encore une pièce pour le concours!
--Vraiment, observa M. Maret, elle arrive à temps! Le concours ferme
demain, et il ne reste que le temps de lui assigner une place;
donne-lui un numéro.»
Le jeune Maret place son éloge sous une autre enveloppe, lui donne un
numéro; et le voilà attendant son sort avec une anxiété que peuvent
seuls connaître ceux dans cette position.....
Le dépouillement fait ne laisse que deux éloges pour se disputer le
prix. L'un est d'un jeune officier du génie, l'autre d'un enfant[121]
pour ainsi dire; et cependant il lutte avec tant d'avantage, que la
commission qui devait prononcer hésite dans son jugement.
[Note 121: Sans aucun doute on était encore enfant (surtout un homme)
quand on n'avait que dix-sept ans à l'époque dont je parle.]
Le bibliothécaire, qui connaissait l'auteur de l'un des deux éloges,
et qui avait la volonté de lui nuire, cherchait mille moyens pour
déverser une sorte de défaveur sur le morceau que tout le monde
s'accordait à trouver vraiment beau. Enfin, le président impatienté
de cet acharnement, qui devenait visible, dit au bibliothécaire:
--«Il me semble, monsieur, que les personnalités sont interdites
parmi nous.»
Enfin l'académie prononce. Un des éloges a le prix, l'autre
l'accessit. La médaille appartient à l'officier du génie, l'accessit
à M. Maret.....
La pièce avec laquelle il avait concouru était de Carnot,
sous-lieutenant alors dans l'arme du génie. Sans doute elle était
bien; mais celle de son concurrent était peut-être plus belle, parce
qu'il y avait mis toute la chaleur de son âge et toute l'ardeur qu'on
apporte à cet âge au travail pour lequel on demande une couronne...
Il était visible que les académiciens avaient un grand regret de
prononcer le jugement tel qu'il était... Malheureusement _il fallut_
que cela fût ainsi..... Mais la pièce du jeune Maret eut les honneurs
de la lecture en pleine séance académique, présidée par M. le prince
de Condé[122]..... M. Maret le père, vivement ému de cette scène
inattendue pour lui, sortit aussitôt que la séance fut terminée,
et passa dans le jardin avec son fils..... À peine le jeune homme
avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par son concurrent...
Carnot avait les deux médailles... le grand prix... un grand honneur
enfin... mais une voix lui criait que le triomphe n'était pas dans
tout cela, et cette voix ne le trouva pas sourd. Il aurait dû
l'écouter avec équité; il n'en fut pas ainsi.
[Note 122: Il présidait aussi, comme on le sait, les États de
Bourgogne.]
--«Monsieur, dit-il au jeune Maret, l'académie n'a pas été juste en
m'accordant les deux médailles... Je sens moi-même tout ce que votre
éloge de Vauban renferme de beau et de bien..... J'ai moins de mérite
que vous si j'ai réussi en quelques points, car je suis officier du
génie... et je puis avouer que j'ai mis en oubli un fait d'un haut
intérêt, que vous n'avez pas omis[123]. Permettez-moi de faire ce
que l'académie n'a pas fait, et veuillez accepter de ma main cette
seconde médaille.»
[Note 123: Voici ce dont il s'agit: Vauban avait fortifié la ville
d'Ath..... Cette ville retombe dans les mains des Espagnols; plus
tard les Français mettent le siége devant ses remparts, et Vauban
lui-même est chargé de le conduire. Quelle position que la sienne!
si la ville est prise, il l'a donc mal fortifiée; s'il ne la prend
pas, que devient-il?... Louis XIV le presse... l'excite... de la
reddition de la place dépend le succès du traité de Riswith!.....
L'humiliation ou la disgrâce! Dans cette extrémité, Vauban prend le
parti qui convenait à un homme de génie comme lui; _il invente_ un
moyen d'attaque inconnu jusqu'alors, et la ville est prise. Mais
Vauban avait le droit de dire: «Elle ne pouvait l'être que par moi.»
Le moyen qu'il inventa est la batterie à ricochets.]
Il était évident que Carnot était blessé de cette concurrence qui lui
faisait trouver presque une défaite dans la victoire, car il voyait
trop bien quel intérêt inspirait l'éloge du jeune Maret; et il crut
en imposer au public et... et peut-être à lui-même en partageant avec
lui le prix de l'académie..... Le jeune Maret sentit instinctivement
que la proposition n'avait pas cette expression franche et de
_prime-saut_ qu'aurait inspirée un élan généreux; et puis, dans sa
modestie, il ne se croyait pas de force à lutter avec Carnot, qu'il
remercia, mais sans accepter.
--«Monsieur, lui dit-il, j'eusse été fier et heureux de mériter la
médaille... mais je sais trop bien qu'elle est on ne peut mieux
entre vos mains; permettez-moi de l'y laisser. Ne l'ayant pas reçue
de l'académie, je ne peux la recevoir de vous[124].»
[Note 124: Croirait-on, avec le noble et beau caractère de Carnot,
que JAMAIS il n'oublia cette circonstance!..... et le duc de Bassano
ressentit encore les atteintes de ce souvenir en 1815!.....]
Les deux rivaux se séparèrent. Carnot emporta ses médailles, et Maret
un nouvel espoir de succès dans la carrière littéraire. Ce fut alors
qu'il fit un petit poëme en deux chants, intitulé _la Bataille de
Rocroy_, qu'il dédia au prince de Condé[125].
[Note 125: Ce sujet n'avait jamais été traité.]
Mais son père voulait qu'il étudiât profondément les lois. Il se mit
sérieusement à ce travail, et par une sorte de pressentiment il y
joignit l'étude du droit politique... Peu après il prit ses grades
à l'université de Dijon, et fut reçu avocat au parlement malgré sa
grande jeunesse.
Toutefois son goût le portait avec ardeur vers la carrière
diplomatique; son père l'envoya à Paris. Là, recommandé vivement
à M. de Vergennes dont le crédit était tout-puissant en raison de
l'amitié que lui portait le roi; ne voyant que la haute société et
la bonne compagnie, étudiant constamment avec la volonté d'arriver,
M. Maret put se dire qu'il pouvait prétendre à tout. Recommandé et
aimé de toutes les illustrations de l'époque, il obtint un honneur
très-remarquable: ce fut d'être présenté au _Lycée de Monsieur_
(l'Athénée) par Buffon, Lacépède et Condorcet... Être jugé et estimé
de pareilles gens au point d'être présenté par eux à une société
savante aussi remarquable que l'était celle-là à cette époque, c'est
un titre impérissable.
M. de Vergennes mourut. M. Maret perdait en lui un protecteur assuré.
Il résolut alors d'aller en Allemagne pour y achever ses études
politiques... mais à ce moment la révolution française fit entendre
son premier cri: on sait combien il fut retentissant dans de nobles
âmes!... M. Maret jugea qu'il ne trouverait en aucun lieu à suivre
un cours aussi instructif que les séances des états-généraux qui
s'ouvraient à Versailles: il fut donc s'y établir. Ce fut donc les
séances législatives qu'il rédigea pour sa propre instruction,
et de là jour par jour, le _Bulletin de l'Assemblée nationale_.
Mirabeau, avec qui le jeune Maret était lié, lui conseilla, ainsi
que plusieurs autres orateurs tels que lui, de faire imprimer ce
_bulletin_.... Panckoucke faisait alors paraître le _Moniteur_: il
y inséra ce _bulletin_, auquel M. Maret _exigea_ qu'on laissât son
titre. Il avait une forme dramatique qui plaisait. C'était, comme on
l'a dit fort spirituellement, une traduction de _la langue parlée_
dans la langue _écrite_. Ce fut un nouveau cours de droit politique
d'autant plus précieux qu'il n'avait rien de la stérilité d'intérêt
de ces matières. C'était en même temps un tableau vivant des fameuses
discussions de l'Assemblée nationale et ses athlètes en relief avec
leurs formes spéciales, en même temps qu'il rendait l'énergique
vigueur de leurs improvisations et les orages que soulevaient leurs
débats.
L'Assemblée nationale finit: M. Maret fut alors nommé secrétaire de
légation à Hambourg et à Bruxelles. Là, malgré sa jeunesse, il fut
chargé des affaires délicates de la Belgique, après la déclaration
de guerre, ainsi que de la direction de la première division des
affaires étrangères, avec les attributions de _directeur général_ de
ce ministère... et M. Maret n'avait alors que vingt-huit ans!...
Envoyé à Londres, où cependant étaient en même temps M. de Chauvelin
et M. de Talleyrand, il fut député auprès de Pitt, pour traiter des
hauts intérêts de la France... À son retour, et n'ayant pas encore
vingt-neuf ans, M. Maret fut nommé envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire à Naples. Il partit avec M. de Sémonville qui,
de son côté, allait à Constantinople. Ce fut dans ce voyage que
l'Autriche les fit enlever et jeter, au mépris du droit des gens,
dans les cachots de Mantoue[126], non pas comme des prisonniers
ordinaires, mais comme les plus grands criminels... Chargés de
chaînes si pesantes, que le duc de Bassano en porte encore les
marques aujourd'hui sur ses bras!... jetés dans des cachots noirs
et infects, ils en subirent bientôt les affreuses conséquences...
Trois jeunes gens de la légation moururent en peu de temps. Attaqué
lui-même d'une fièvre qui menaçait sa vie, M. Maret fut bientôt en
danger.
[Note 126: Une circonstance remarquable, c'est que de la mission
de ces deux envoyés près des différentes cours d'Italie surtout,
dépendait la vie de la reine, de madame Élisabeth, et du jeune
roi Louis XVII, ainsi que de sa soeur. On ne comprend pas comment
l'Autriche a pu mettre ainsi une entrave à la réussite d'une
chose qui assurait la vie de la reine..... elle était la tante
de l'Empereur enfin!... Je ne puis m'expliquer cette étrange
conduite[126-A]... M. Maret et M. de Sémonville correspondirent
ensemble malgré leurs geôliers. J'en ai détaillé le spirituel moyen
dans mes mémoires, ainsi que de la plaisante rencontre que M. de
Bassano fit ensuite à Munich ou à Vienne, de l'un de ses compagnons
de captivité.]
[Note 126-A: Ainsi que la réponse faite par François, alors empereur
d'Allemagne, à M. de Rougeville!...]
Ce fut alors que le nom de son père fut pour lui comme un talisman
magique. Il avait correspondu avec l'académie de Mantoue...
Une députation de cette académie, conduite par son chancelier
_Castellani_, demanda et obtint à force de prières que M. Maret fût
transféré dans une prison plus salubre.
«_Ce que nous demandons_, dit la députation, _c'est d'apporter du
secours et des consolations au fils d'un homme dont la mémoire nous
est si chère!..._»
Les prisonniers furent transférés dans le Tyrol, dans le château de
Kuffstein... Là, Sémonville et Maret passèrent encore vingt-deux
mois dans la plus dure captivité. Seulement ils étaient au sommet du
donjon, et non plus dans ses souterrains. Mais séparés... seuls...
sans livres ni papier... ni rien pour écrire... l'isolement et
l'oisiveté... pour seule occupation les souvenirs de la patrie... de
la famille... et le doute de jamais les revoir!... L'enfer n'a pas ce
supplice dans tous les habitacles du Dante!...
La tyrannie nous donne toujours le désir de la braver. M. Maret,
privé de tous les moyens d'écrire, voulut les trouver: il y parvint.
Avec de la rouille, du thé, de la crème de tartre et je ne sais
plus quel autre ingrédient, qu'il sut se procurer, sous le prétexte
d'un mal d'yeux, il obtint une encre avec laquelle il put écrire.
Il chercha dans son mauvais traversin et il trouva une plume longue
comme le doigt, qu'il tailla avec un morceau de vitre cassée....
On lui portait diverses choses dont il avait besoin pour sa santé
ou sa toilette... Ces objets étaient enveloppés dans de petits
carrés de papier grands comme la main... M. Maret les recueillit au
nombre de trois ou quatre et transcrivit sur ces feuilles informes
une comédie, une tragédie et divers morceaux[127] sur les sciences
et la littérature. Enfin on échangea MM. Maret et Sémonville et
les autres prisonniers contre madame la duchesse d'Angoulême, qui
souffrait aussi dans le Temple un supplice encore plus horrible que
les prisonniers du Tyrol... car des larmes seulement de douleur et
de colère coulaient sur les barreaux de leur prison... tandis que
l'infortunée répandait des larmes de sang et de feu sur les tombes de
tout ce qu'elle avait aimé!...
[Note 127: J'ai tenu dans mes mains ces chefs-d'oeuvre d'une
patience étonnante. Je les _ai vus_. La comédie a treize cents
vers, la tragédie dix-huit cents; les deux pièces sont écrites
très-lisiblement sur la quantité de papier qui fait la valeur de deux
feuilles de papier à lettre. La comédie s'appelle _le Testament_;
la tragédie, _Pithèas et Damon_; l'autre comédie a pour titre
_l'Infaillible_. Le brouillon en était fait par lui sur la faïence de
son poêle, où il s'effaçait à mesure.]
Rentré dans sa patrie, M. Maret trouva la France reconnaissante; et
le Directoire rendit un arrêté, en vertu d'une loi spéciale, par
lequel il fut reconnu que _M. de Sémonville et lui avaient honoré le
nom français par leur courage et leur constance_.
Ce fut alors que M. de Talleyrand, rappelé en France par le crédit
de madame de Staël, intrigua par son moyen pour être ministre des
affaires étrangères... Une autre faveur était à donner au même
instant: c'était d'aller à Lille pour y discuter les conditions d'un
traité de paix avec l'Angleterre.
C'était lord Malmesbury qu'envoyait M. Pitt... M. Maret et M. de
Talleyrand furent les seuls compétiteurs et pour la négociation et
pour le ministère... M. Maret, qui savait qu'on traitait en ce moment
de la paix avec l'Autriche, à Campo Formio, voulut contribuer à
cette grande oeuvre, et sollicita vivement d'aller à Lille: il fut
nommé. C'est alors qu'il eut pour la première fois des rapports qui
ne cessèrent qu'en 1815, avec Napoléon... Une immense combinaison
unissait les deux négociations de Lille et de Campo Formio; la paix
allait en être le résultat... mais la faction fructidorienne était
là... et malgré les efforts constants des grands travailleurs à
la grande oeuvre, tout fut renversé et le fruit de la conquête de
l'Italie perdu... Alors Bonaparte s'exila sur les bords africains...
M. Maret dans ce qui avait toujours charmé sa vie, la culture des
lettres et de la littérature... Au retour d'Égypte, les rapports
ébauchés par la correspondance de Lille à Campo Formio se renouèrent
à la veille du 18 brumaire. Dégoûté par ce qu'il voyait chaque
jour, comprenant que sa patrie marchait, ou plutôt courait à sa
ruine, M. Maret eut la révélation de ce qu'elle pouvait devenir
sous un chef comme Napoléon, et il lui dévoua ses services et sa
vie, mais jamais avec servilité, et toujours, au contraire, avec
une noble indépendance. M. Maret assista aux 18 et 19 brumaire, et,
le lendemain, fut nommé secrétaire général[128] des Consuls, reçut
les sceaux de l'État, et prêta le serment auquel il a été fidèle
jusqu'au dernier jour. À dater de ce moment, M. Maret fut le fidèle
compagnon de Napoléon. On a vu qu'il travaillait avec lui à la place
des ministres; mais, indépendamment de cette marque de confiance,
il en reçut beaucoup d'autres aussi étendues, de la plus grande
importance. Devenu ministre secrétaire d'État lors de l'avénement
à l'Empire[129], M. Maret ne quitta plus l'Empereur, même sur le
champ de bataille; et lorsque Napoléon entrait, à la tête de ses
troupes, dans toutes les capitales de l'Europe, le duc de Bassano
était toujours près de lui pour exercer un protectorat que plusieurs
souverains doivent encore se rappeler, si toutefois un roi garde le
souvenir d'un bienfait.
[Note 128: Par la Constitution de l'an 8, le secrétaire-général avait
le titre et les fonctions de secrétaire-d'État. C'était une position
de haute faveur et surtout de haute importance: les ministres lui
remettaient leurs portefeuilles; il prenait connaissance de leurs
rapports sur les affaires de leurs départements, et, dans le travail
de la signature qu'il _faisait seul_ avec le premier Consul, il
lui en rendait un compte verbal très-abrégé. Quant à l'exécution
des décrets, elle avait lieu sur l'expédition que les ministres
recevaient du secrétaire-d'État. Celui-ci était donc un intermédiaire
_officiel_ entre le gouvernement, le Conseil d'État et les ministres.]
[Note 129: Le secrétaire-général ou le secrétaire-d'État (ce fut à
l'Empire qu'il eut le titre de _ministre secrétaire-d'État_) avait
non-seulement d'immenses attributions, mais on peut dire qu'il était
_le seul ministre_.]
Napoléon aimait à accorder au duc de Bassano ce qu'il lui demandait.