Je crois que l'honnêteté de Cambacérès suffisait pour le faire

tenir en repos; mais, ce que je crois encore mieux, c'est qu'il

n'avait aucune chance pour réussir. Il possédait sans doute toutes

ces qualités, que les souverains trouvent rarement dans leurs

alentours... Mais à posséder celles qu'il faut pour être souverain

soi-même, il y a encore bien loin.

Cambacérès accueillait dans son salon, avec une bienveillance

plus intime que pour les autres personnes présentées, celles qui

lui venaient du Languedoc. Il avait un respect religieux pour

sa province. Son amitié pour moi doublait, je crois, de cette

circonstance, que nous étions de la même ville... Si quelque

Montpellerais lui demandait un service, il répondait presque

toujours: _Je le ferai!_

En effet, il faisait examiner la chose; le rapport était fait dans

les quarante-huit heures; car M. Lavollée secondait son oncle aussi

vivement qu'il le pouvait, et, le mardi ou le samedi suivant,

Cambacérès disait au compatriote solliciteur:

--«Mon cher, je me charge de votre affaire.»

Alors c'était à peu près fait. Je dis à peu près, parce qu'avec

Napoléon, on ne pouvait répondre de rien.

Mais quelquefois Cambacérès avait promis, ou bien les prétentions du

solliciteur ne lui semblaient pas justes. Alors il lui disait avec la

même franchise: _Je ne puis rien_. C'est de l'honneur, cela.

Un jour je reçois une lettre d'Arras; elle m'était écrite par une

personne que je ne nommerai pas, parce qu'à l'époque où j'habitais

cette ville, cette personne était royaliste avec tout le fanatisme

qu'on connaît à certaines gens. Ensuite elle était devenue

impérialiste au même degré. En 1814 cela changea encore, et, en 1830,

il y eut une nouvelle mutation. Cette dame avait un petit-fils.

Jamais aïeule ne fut plus enthousiaste de sa progéniture. Le jeune

homme n'avait pourtant rien d'extraordinaire; il n'était que bien,

et voilà tout; mais, sur toute chose, il était enfant gâté, et

voulait ce qu'il voulait avec acharnement. Il entreprit _de vouloir_

être ce que détestait sa grand'-mère alors... il voulut servir

l'Empire. La seule concession qu'il lui fit, ainsi qu'à sa mère,

fut de ne pas aller à l'armée, quoiqu'il en mourût d'envie. Alors

l'aïeule m'écrivit pour me prier de solliciter pour son petit-fils

l'entrée du Conseil d'État. Elle avait jadis connu Cambacérès chez le

marquis de Montferrier, et comptait sur ce souvenir. Mais il y avait

bien des chances pour le contraire!...

Elle y comptait pourtant si bien, que dans la lettre qu'elle m'avait

priée de remettre à l'archi-chancelier, elle en parlait d'une

curieuse manière. Le jeune homme, je le répète, était fort bien; et,

heureusement pour lui, le prince le comprit comme moi.

À mesure qu'il lisait la lettre de l'aïeule, il me regardait avec une

sorte de malice tellement inusitée chez lui, que je dus m'attendre à

quelque chose de bizarre.

--«Tenez, me dit-il en me donnant la lettre de madame de ****, voyez

de quel style on me fait la demande d'un service.»

Je suis fâchée de ne pas avoir gardé de copie de cette lettre: elle

était curieuse dans le fait. Madame de **** rappelait à Cambacérès

archi-chancelier, qu'elle l'avait connu _comme Cambacérès avocat_;

et cela si _crûment_, si peu délicatement, que je vis l'affaire du

jeune homme tout à fait manquée. Mais je devais apprendre à connaître

l'archi-chancelier.

--«Monsieur, dit-il à M. de ****, je ne pourrai répondre aux volontés

de madame votre grand'-mère, qui m'ordonne, ajouta-t-il en souriant,

de vous faire nommer _dans les vingt-quatre heures_. Mais veuillez me

faire l'honneur de venir dîner chez moi mardi prochain, et en raison

de _notre très-ancienne_ connaissance, de venir à quatre heures et

demie; nous causerons. Aujourd'hui je ne veux pas ennuyer madame

d'Abrantès d'une aussi lourde conversation; et puis je dois me rendre

au Conseil. Mais mardi, vous voudrez surtout bien permettre que je

sois moi-même _votre examinateur_.»

Le jeune homme sortit de chez Cambacérès enchanté de lui. Sa place

au Conseil d'État était d'autant plus importante à obtenir pour

lui, qu'il était très-amoureux, et que le père de la jeune fille ne

voulait la marier qu'à un homme ayant une carrière. Le jeune homme,

quoiqu'il fût amoureux, préférait celle des armes; à cette époque

il y avait une telle confiance, que personne ne croyait mourir, et

on allait à l'armée comme au bal; mais pour plaire à sa famille, il

s'était décidé pour le Conseil d'État.

--«Dites tout cela à l'archi-chancelier, lui dis-je; il vous

servira mieux si vous avez confiance en lui; car la lettre de votre

grand'-mère a failli tout gâter. Parlez à Cambacérès comme à un père.»

Il suivit mon conseil et fit bien. J'avais été invitée à dîner

par Cambacérès pour ce même mardi, afin que mon protégé et moi

nous fussions ensemble; et, bien que Cambacérès me l'eût répété

_trois fois_, je n'en reçus pas moins, le même soir, une invitation

imprimée. Aussitôt que j'arrivai, le prince vint à moi; et me prenant

par la main, comme si nous allions danser un menuet, il me conduisit

à un fauteuil et me dit tout bas:

--«Je suis parfaitement content du jeune homme; et comme j'ai pour

principe de ne pas me laisser influencer par des circonstances

étrangères, je le servirai parce qu'il a du mérite, et qu'il

serait cruel autant qu'injuste de le rendre responsable du peu de

considération que sa folle de grand'-mère m'inspire. Il peut donc

compter sur moi: vous pouvez en être certaine.»

En effet, quelques semaines après, le jeune homme fut nommé

auditeur au Conseil d'État. Il se maria et il est toujours demeuré

reconnaissant des bontés de l'archi-chancelier.

--«Une belle bonté, vraiment! disait la grand'-mère, lorsqu'il en

parlait devant elle; _il devait_ vous faire nommer: il ne pouvait

faire autrement, j'avais dîné vingt fois avec lui chez M. de

Montferrier!..»

Un officier de la maison de l'Empereur, homme d'esprit et de bonnes

manières, dont le père était un des amis les plus intimes de ma mère,

M. le marquis de Beausset, était un habitué du salon de Cambacérès.

Il était préfet du palais; et, en vérité, il entendait cette fonction

admirablement bien. Il avait cependant un rival, non seulement dans

la maison de l'Empereur, mais auprès de l'archi-chancelier: c'était

M. de Cussy. M. de Cussy était un homme excellent, mais ne comprenant

guère la vie que comme elle s'écoulait pour lui. Il ne lui fallait

des fêtes que parce qu'il y a toujours un souper, ou bien des

rafraîchissements d'une nature plus substantielle que des sirops.

Il avait un profond mépris pour les maisons qui reçoivent _à gosier

sec_, comme il le disait.

«Il n'y a plus de France! s'écriait-il un jour; il n'y a plus de

France!... on ne soupe plus!...»

Cambacérès l'avait nommé d'Aigrefeuille second. Il allait beaucoup

chez lui, ainsi que M. le marquis de Beausset; ils étaient rivaux,

mais cela n'était pas alarmant et ne passait jamais le seuil de

l'office impérial.

On voit que l'addition de ces deux messieurs ne devait ni enlever ni

ajouter quelque chose à l'élégance de la cour de l'archi-chancelier;

car ceux qui la formaient habituellement étaient loin de pouvoir être

donnés pour des modèles en ce genre.

C'était d'abord M. le marquis de Montferrier, homme de bonne

naissance, âgé de cinquante ans au moins, gros, poudré, et l'antipode

d'une contredanse, quoiqu'il sourît toujours.

C'était Monvel, frère de mademoiselle Mars, et fils du fameux acteur

Monvel. Il était secrétaire du prince.... Maigre, pâle, sa figure

longue et étroite pouvait sourire quelquefois, mais je crois qu'il

n'en savait rien.

C'était encore M. de Villevieille, contemporain de Voltaire et disant

les vers admirablement. Mais il aurait fallu rétrograder de quelque

trente ans par-delà: c'était donc encore une figure peu admissible

dans une fête.

C'était d'Aigrefeuille enfin, avec sa grotesque figure et sa

burlesque toilette! Toutes deux méritent d'être connues.

D'Aigrefeuille[113] était un fort bon homme, ayant de l'esprit

et des connaissances, choses qui disparaissaient pour le monde

devant sa gloutonnerie, mais qui pourtant existaient réellement. Sa

figure était incroyable; il avait une grosse tête placée sur un cou

très-court; son visage était fait comme peu de visages le sont; ses

yeux, très-gros et très-saillants, étaient parfaitement ronds et

d'un bleu pâle et terne; son nez, formé d'une boule de chair, était

au-dessous de ces yeux que je vous ai dits, et surmontait une bouche

formée de deux grosses lèvres qu'il léchait incessamment, comme s'il

venait de manger une bisque, et tout cela avec deux grosses joues

fleuries, mais tremblantes, formaient deux fossettes quand il faisait

son gros rire, ce qui arrivait souvent; ses jambes étaient petites,

c'est-à-dire courtes, car elles étaient grosses et ramassées; son

ventre très-gros et sa taille petite: voilà le portrait de l'homme,

ni flatté ni chargé.

[Note 113: D'Aigrefeuille était conseiller à la cour des aides de

Montpellier: c'était un homme d'esprit, quoique ridicule; mais il

l'était plus par sa figure que par lui-même.]

Qu'on se figure à présent ce personnage que je viens d'essayer de

peindre, vêtu d'un habit de velours ras, _bleu de ciel_, doublé

de satin blanc et garni d'une hermine, qui jouait le lapin blanc,

attendu qu'il n'y avait pas de queues noires.

Voilà l'origine de cette belle toilette.

D'Aigrefeuille était fort ami d'une bonne, excellente et spirituelle

personne, la comtesse de la Marlière. Un jour, il était chez elle, et

lui contait ses chagrins d'être obligé d'acheter un habit habillé.

--«Mais, lui dit la comtesse, j'ai une robe de velours bleu de ciel,

la couleur est un peu tendre, mais, qu'importe? prenez-la.»

D'Aigrefeuille, ravi, emporte sa robe, et son bonheur l'adresse chez

le valet de chambre de l'archi-chancelier, au moment où il mettait en

ordre des fourrures qu'il tenait encore à la main.

--«Tenez, monsieur d'Aigrefeuille, voilà de quoi garnir richement

votre habit. Ce sont les rognures de l'hermine avec laquelle on a

garni le manteau _du sacre_, pour monseigneur.»

D'Aigrefeuille, ravi du _magnifique_ présent que le valet de chambre

aurait probablement jeté, s'il ne le lui avait pas donné, fit faire

l'habit bleu de ciel, se mit en dépense pour la doublure de satin

blanc, et fit apposer sur les manches et au collet, ainsi que sur

tous les bords, les petites bandelettes de fourrures blanches de

l'hermine, dans laquelle il n'y avait plus une queue noire.

C'est avec cet habit que d'Aigrefeuille se faisait beau les samedis

et mardis, chez l'archi-chancelier. Pour tout le monde, il n'était

que ridicule; pour moi, il était comique. Pour moi, qui connaissais

l'histoire du velours et de la fourrure, cet habit valait plus que

pour une autre.

Cette histoire d'un habit bleu m'en rappelle une que j'ai omise dans

le salon des princesses: c'était pour celui de la princesse Pauline.

M. de Th.... était, ce qu'il est encore, un officier plein de mérite

et tout à fait estimable; mais il avait beaucoup de couleur, et le

sang lui montait facilement aux joues. Ceci est indépendant des

qualités de quelqu'un.

M. de Th.... était absent de Paris; il y revient, et trouve qu'en son

absence on a donné l'ordre très-sévère de n'aller à la cour qu'avec

un habit habillé. C'est un ordre un peu dur pour un jeune officier de

cavalerie ayant une jolie tournure, et qui n'a que son uniforme...

Dans cette perplexité, il rencontre M. Eugène de Faudoas, et lui

conte son aventure.

--«Bah! n'est-ce que cela? lui dit M. de Faudoas; ma soeur va réparer

ton malheur à l'instant. Il me faut un habit aussi, et je vais la

prier de faire les deux emplettes.»

Madame la duchesse de Rovigo, avec son indolence habituelle, commande

d'aller prendre chez Lenormand deux habits habillés, pour MM. de

Th.... et de Faudoas, et de les porter chez leur tailleur, pour que

ces habits fussent prêts pour le même soir, à neuf heures.

M. de Tha.... lorsqu'il essaya son habit, ne fit aucune attention à

sa couleur. Il la trouva bien un peu claire, mais la chose était de

trop peu de conséquence pour l'arrêter un moment de plus, lorsqu'il

avait tant à faire. L'habit arrive fort tard. M. de Tha... le passe

immédiatement et arrive enfin chez la princesse Pauline. Il était

près de dix heures; le bal était commencé depuis longtemps, et la

foule encombrait les salons. Tout à coup j'avise, au milieu des

hommes qui se tenaient près de la porte qui communiquait de la

galerie au grand salon, une figure étrange. Je fais un signe à la

duchesse de Bassano, qui était près de moi; nous regardons plus

attentivement, et nous reconnaissons M. de Tha..., dans son superbe

habit de velours bleu céleste, brodé en argent; mais avec l'addition

d'une coiffure poudrée à blanc, dans laquelle était encadrée sa

figure bonne et excellente, et même agréable, mais si fortement

colorée d'un pourpre foncé dans ce moment surtout, où il se trouvait

dans une position gênée et presque au supplice, qu'il paraissait

comme une fraise au milieu d'un fromage à la crème. Madame de Bassano

et moi ne pûmes retenir un sourire qui, au fait, comprimait un éclat

de rire que nous cachâmes comme nous le pûmes sous notre éventail.

La princesse, qui nous vit rire, dirigea ses regards vers le lieu où

allaient les nôtres. Aussitôt qu'elle aperçut M. de Tha...., elle mit

aussi son éventail devant elle; ce que voyant le pauvre M. de T.....,

il devint exactement pourpre et fit craindre quelque accident. Jamais

je n'ai vu une figure de cette teinte placée entre des cheveux blancs

à frimas et un habit bleu de ciel, comme le prince Mirliflore! ce qui

prouve que la chose accidentellement peut tout décider chez nous.

Car M. de T.... était fort bien, avait très-bon air, et certes, ne

pouvait jamais prêter à rire; mais, cette fois, il n'y avait pas

moyen.

Ces malheureux costumes, que l'Empereur forçait de porter à la

cour, faisaient le désespoir de la plupart des hommes. Mais

l'archi-chancelier était vraiment heureux de cet usage rétabli. Ce

n'était qu'aux grandes cérémonies qu'il avait particulièrement une

tournure burlesque, avec le grand habit du sacre, ou même le manteau

et l'habit des grandes réceptions. Ce chapeau, retroussé par-devant,

à la Henri IV, avec toutes ces plumes; ce manteau, cet habit au lieu

du pourpoint, qui va seul avec le manteau, toute cette toilette est

ridicule, lorsqu'elle n'est pas noblement portée. Lorsque le chapeau

est posé tout droit sur la tête, le manteau placé tant bien que mal

sur l'épaule gauche, l'écharpe blanche tournée autour du corps, et

dont quelquefois le gros noeud arrivait au milieu de la poitrine,

tout cet attirail mal mis et mal porté devenait une mascarade, et non

plus un habillement de cour. L'archi-chancelier, pour dire le mot,

avait l'air de jouer une parade, tandis qu'il portait au contraire

fort bien _l'habit habillé_.

J'ai déjà dit qu'il n'aimait pas les fêtes. Il n'y allait que par

obligation; qu'on juge de l'ennui que ces bouleversements lui

donnaient chez lui-même. Il venait me voir quelquefois; et, comme

je l'aimais et l'estimais fort, j'étais très-sensible à une preuve

de bonté qu'il ne donnait presque à personne. Quelquefois il se

rencontrait chez moi avec le cardinal Maury. Alors ils me charmaient

tous deux par leur conversation variée, et surtout dans ce qui avait

rapport aux premiers jours de la Révolution. Cambacérès ne provoquait

ni ne fuyait ce sujet de conversation que je cherchais toujours,

moi, à éluder, quelque plaisir qu'il me fît, car je craignais les

discussions, et puis... le 21 janvier... Mais le cardinal me dit un

jour, après qu'il fut parti:

--«Cela ne peut rien lui faire qu'on lui parle du procès du roi,

parce que son vote est positivement de ceux qui ont été faits pour

le sauver.

--C'est votre opinion, monseigneur? lui demandai-je fort étonnée.

--Oui, sur mon honneur, je l'ai dit à l'Empereur, qui, ainsi que vous

le savez, n'aime pas ceux qui ont voté la mort de Louis XVI, qu'il

n'appelle jamais que _le malheureux Louis XVI_!... Vous pouvez être

sûre que Cambacérès voulait sauver le roi[114].»

[Note 114: Le cardinal Maury m'a toujours tenu ce langage, même dans

un temps où l'archi-chancelier n'avait plus le même pouvoir.]

Voilà ce que _m'a affirmé_, plus de dix fois, le cardinal Maury.

Cette parole me fut dite entre autres fois par le cardinal, chose

étrange! deux jours seulement avant une autre fête donnée par

l'archi-chancelier, dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Dominique.

J'en fais la remarque, parce qu'il arriva une aventure si singulière

à ce bal, qu'il est permis de croire ceux qui l'ont réfutée dans

l'intérêt de l'archi-chancelier; mais elle _me fut certifiée alors_

par le comte Dubois, qui était en ce même temps préfet de police,

et, depuis, il me l'a confirmée, il n'y a pas quatre ans, dans son

château de Vitry.

La fête de l'archi-chancelier devait être plus belle, en effet,

qu'aucune de celles de l'hiver. Il y avait ensuite une raison pour

le croire, ce qui à Paris est déjà beaucoup. Cette raison était la

fraîcheur des ameublements; tout y était neuf et fort beau; l'hôtel

lui-même était une belle résidence, et certes, cette fois, le maître

de cette magnifique habitation n'avait rien négligé pour que sa

fête fût superbe. Des fleurs, des lumières en abondance; une foule

de femmes charmantes, couvertes de diamants, portant de riches et

d'élégants costumes... c'était un bal masqué et costumé... L'Empereur

avait le goût de ces sortes de fêtes à un degré vraiment étonnant

pour un homme aussi sérieux et absorbé par de si grands intérêts,

surtout à cette époque, où la guerre d'Espagne était dans toute sa

fureur, et où lui-même rêvait une autre campagne d'Autriche?...

Peut-être avait-il le besoin de se distraire des grands soins qui

dévoraient sa vie, et ce moyen lui plaisait-il plus qu'un autre.

Quoi qu'il en soit, il aimait ces bals masqués, où, presque toujours,

il s'amusait à former une intrigue. Je ne crois pas cependant qu'il

ait été pour rien dans celle qui eut une si funeste issue[115], par

l'impression qu'elle produisit sur celui qu'elle concernait.

[Note 115: On l'a beaucoup dit dans le temps, mais je ne le crois

pas, l'Empereur estimait trop l'archi-chancelier. Le comte Dubois ne

put me dire s'il avait ou non connaissance de la chose.]

La fête était brillante, animée; les déguisements étaient charmants.

Plusieurs quadrilles avaient été remarqués. On les avait formés

avec des costumes rappelant les personnages d'une pièce en vogue au

même moment. Ainsi, par exemple, des femmes de ma société intime,

choisirent ceux de la charmante pièce d'Alexandre Duval, _la Jeunesse

de Henri V_. Madame la baronne Lallemand était bien jolie en Betty,

avec son aimable et doux visage et ses beaux cheveux châtains sous le

grand chapeau de velours noir. Madame de Montgardé avait le costume

de Clara, et le capitaine Copetait était très-bien représenté par un

Polonais de nos amis, le comte Joseph Motchinsky.

Je ne me souviens plus qui avait fait le quadrille des _Deux Magots_,

mais il était charmant. On n'avait rien retranché, et il était

fort nombreux. M. de Forbin lui avait un costume oriental purement

observé, qui lui allait admirablement. On regardait beaucoup une

magnifique aigrette en diamants, dans laquelle était contenue un

héron noir du plus grand prix. Son poignard était aussi de la plus

grande richesse.

--«Bah! disait-il en riant quand on lui parlait de la beauté de cette

aigrette, _tout cela est faux!_»

C'était une aigrette très-véritable et du prix peut-être de 30 ou

40,000 francs; au reste, elle ne lui était que prêtée.

La fête avait eu un grand succès... L'archi-chancelier, fatigué

d'avoir fait les honneurs de sa maison avec autant de politesse que

de grâce, sentit enfin le besoin de se reposer. Il s'arrêta dans une

pièce où il y avait peu de monde, et demanda une glace ou un sorbet;

il était à peine assis dans une vaste et moelleuse bergère, savourant

son sorbet, qu'un masque noir, enveloppé dans un très-ample domino,

vint s'asseoir auprès de lui, et se tourna de son côté comme pour le

regarder très-fixement. Pendant quelques instants, Cambacérès ne prit

nullement garde à ce masque; mais, ennuyé probablement de voir cette

masse sombre et silencieuse ne faire aucun mouvement, n'articuler

aucun son, il se tourna à son tour vers le masque, et lui dit:

--«Es-tu donc muet, beau masque?»

Le masque noir ne répondit pas.

--«Il paraît que non-seulement tu es muet, mais que tu es impoli!»

dit Cambacérès.

Le masque noir remua lentement la tête pour dire NON.

--«Ah! voilà une réponse, au moins... Eh bien! trouves-tu ma fête

belle?

--Trop belle! répondit enfin le masque noir d'une voix creuse et

sourde, dont l'intonation fit tressaillir Cambacérès.

--Tu trouves!... dit-il; mais quand on reçoit son souverain, il faut

faire ce qu'on ne ferait par aucune autre considération...

--Tu ne savais pas que tu devais le recevoir, ton souverain! reprit

le masque noir avec un accent étrangement impérieux et qui s'élevait

à mesure qu'il parlait.

--Comment, je ne savais pas que l'Empereur...

--Silence! impie, dit avec une sorte de violence le masque noir, et

en posant sur la main dégantée de l'archi-chancelier sa main couverte

d'un gant blanc, mais qui pourtant le glaça jusqu'aux os...

--Qui êtes-vous donc, monsieur? dit l'archi-chancelier en se levant.»

Et en même temps il porta la main à la sonnette, car le peu de

personnes qui se trouvaient dans cette pièce reculée s'étaient

retirées en le voyant en conférence, à ce qu'ils croyaient du moins,

avec le masque noir... Et dans ce moment il était seul avec cet être

singulier, dont la voix et les manières avaient une apparence hostile.

--Épargne-toi le soin d'appeler, lui dit-il; je me nommerai et me

montrerai même à toi, si tu le veux. Tes valets ou tes complaisants

n'ont rien à voir dans ce qui se passera entre nous.

--Monsieur!... qui donc êtes-vous?»

Et, tout en faisant cette question, il racontait lui-même au comte

Dubois que sa langue était comme paralysée, et qu'il ne pouvait

parler.

--«Tu veux donc savoir qui je suis?... Tu le sauras... peut-être;

écoute... Te rappelles-tu un jour de ta vie que tu voudrais racheter?

--Non, répondit Cambacérès avec assurance, après avoir réfléchi un

moment.

--Non! répéta le masque noir d'une voix foudroyante... et ses yeux

semblaient lancer des éclairs!

--NON, dit de nouveau et avec force l'archi-chancelier; car jamais je

n'ai agi que d'après ma conviction et ma conscience. En ma qualité

d'avocat, j'ai pu arriver à des conclusions qu'il m'était pénible de

donner; mais je[116] me croyais probablement en droit de le faire;

dès lors, je ne suis plus que l'instrument de Dieu.

[Note 116: Cambacérès a dit depuis à Dubois, qu'il avait cru d'abord

que c'était quelque émigré rentré, à qui, jadis, une consultation de

lui avait fait perdre un procès.]

--Ne prononce pas son nom; tu n'en es pas digne.

--Monsieur! dit Cambacérès en se dirigeant vers une porte qui

donnait dans une pièce où il y avait des joueurs, votre conduite est

trop étrange pour que je la supporte plus longtemps. Remerciez-moi

de ne pas vous faire arrêter... et surtout ne tenez pas de pareils

discours à un petit masque que je vois traverser un des salons en

face de nous. Il pourrait avoir moins de patience que moi; mais enfin

la mienne est à bout, je vous en préviens.

--Je n'ai rien à dire à ce petit masque, répondit l'homme noir; il

n'a fait que suivre la route que toi et tes pareils lui avez ouverte.»

Cambacérès tressaillit, mais ne continua pas moins de s'avancer vers

la porte. Tout à coup le masque le rejoint, sans que le bruit de ses

pas ait été entendu par lui[117]; et le ramenant, sans qu'il eût la

force de résister, à côté de la cheminée.

[Note 117: Cette circonstance, remarquée pendant tout le temps que

dura cet étrange entretien, avait frappé Cambacérès plus peut-être

que le reste. Peut-être l'individu avait-il des semelles de liége;

ce qui est bien étonnant, c'est que dans le premier moment,

l'archi-chancelier ne fut pas éloigné de croire au surnaturel.]

--«Te rappelles-tu le 21 janvier?» lui dit-il tout bas.

Cambacérès demeura sans voix.

--«Te rappelles-tu le 21 janvier? répéta la voix, avec un accent

plus solennel...

Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 16 / 20 段