Je répondis que non et en riant à mon tour, car le souvenir de cette

histoire provoquera ma gaieté jusqu'à mon dernier jour.

--«Que dites vous donc de M. de Souza? me demanda l'Impératrice quand

M. de Metternich et la reine Hortense furent dans la colonne de

l'anglaise.

--Oh! ce n'est pas de celui que vous connaissez, madame... mais V.

M. se rappellera qu'en 1802 ou 1803, je crois, il passa par Paris

un petit homme Portugais, qu'on appelait don Rodrigue ou bien don

Alexandre de Souza. Il n'était pas envoyé en France, il venait ou

il allait à quelque ambassade de la part de S. M. Très-Fidèle, et,

tout en voyageant, il voulut voir Paris, parce que, malgré leur

apparente insouciance, les Portugais sont plus curieux de toutes

choses que pas un peuple de l'Europe. Ce petit monsieur de Souza

était très-anglomane de sa nature: tout ce qu'il portait était de

confection et de fabrique anglaise; mais, avant de quitter Paris, il

dût se convaincre qu'il y avait une partie de sa toilette qui aurait

pu être mieux faite et plus solide.

--Que lui arriva-t-il donc? contez moi cela pendant l'anglaise.

--Eh bien! madame, l'archi-chancelier avait un de ces beaux et

solennels dîners qu'il donnait, comme le sait V. M., dans le courant

du Consulat, avec une fort grande magnificence, parce qu'alors elle

était presque seule dans Paris. Tout ce qui passait avec un titre ou

un rang, et qui allait faire une visite à Cambacérès, était sûr de

recevoir une invitation pour le mardi ou le samedi suivant. M. de

Souza y passa comme les autres, et précisément je fus invitée avec

M. d'Abrantès pour ce même jour, ainsi que le maréchal Mortier et

le maréchal Duroc. Votre majesté sait comme le maréchal Mortier est

rieur!

--Lui!.. non vraiment!.. Mortier est rieur!

--Comme un écolier... au point d'être obligé de se sauver de l'objet

qui provoque sa gaieté, sans quoi il demeurerait une heure à rire

devant lui... Il était donc à table à côté de moi ce même jour chez

Cambacérès. Depuis le commencement du dîner il ne cessait de me dire:

--«Qu'est-ce que c'est donc que ce petit bon homme qu'on a placé à

côté de moi?»

En effet, M. de Souza était _infiniment petit_ et l'on sait que le

maréchal avait six pieds deux lignes; M. de Souza avait à peine cinq

pieds.

Il était, de plus, d'une gravité incroyable. Le maréchal lui avait

adressé plusieurs fois la parole; et, toujours repoussé avec perte,

il s'était replié de mon côté... Mais la scène allait s'ouvrir pour

lui comme pour nous tous.

L'archi-chancelier, même à l'époque du Consulat, donnait toujours

deux services. Ce jour-là, comme toujours, les maîtres d'hôtel et

les valets de chambre portaient un habit habillé avec des boutons

guillochés; le premier maître d'hôtel avait un habit en ratine ou en

velours ras mordoré, avec ces mêmes boutons guillochés. Ce furent eux

qui amenèrent le trouble dans la maison paisible du second Consul.

Au moment où le maître d'hôtel enlevait les plats du premier service,

nous entendons un cri perçant; et, comme en ce moment je fixais M. de

Souza, je jugeai que c'était lui que regardait la chose, car tout à

coup je le vis en enfant de choeur!

D'où lui venait cette tonsure immédiate, voilà ce qu'on ne pouvait

comprendre, et encore moins la perte de la perruque qu'on ne pouvait

retrouver.

--«Monseigneur, je voudrais bien ma perruque, répétait M. de Souza,

avec le même sérieux qu'il aurait mis à redemander le Brésil.

--Mais, monsieur le comte, disait le second Consul en lorgnant plus

attentivement cette étrange figure... que voulez-vous qu'on ait fait

de votre perruque?»

Cependant, en découvrant au bout de son lorgnon cette tête toute

ronde et entièrement nue, l'archi-chancelier se mit à rire. Ce rire,

le seul peut-être qui eût frappé les murs de cette salle, depuis

que Cambacérès habitait cette maison; ce rire fut comme un signal

pour tous; mais le général Mortier fut celui qui en reçut l'effet le

plus direct. Il éclata tellement, qu'il fut obligé de se lever et de

quitter la salle à manger, en prétextant un saignement de nez.

--«Mais ma perruque, disait M. de Souza, en se tournant toujours

aussi gravement de tous les côtés.»

Le pauvre maître d'hôtel, dont les fonctions avaient été interrompues

par cet événement, cherchait comme les autres, lorsque tout à coup M.

de Souza s'écrie:

--«Eh! monsieur, la voilà!»

Et il s'adressait au maître d'hôtel, avec un visage furieux; l'autre

le regardait avec des yeux étonnés...

--«Là, monsieur, s'écria le Portugais en colère cette fois, et lui

prenant le bras droit, auquel la perruque pendait par un de ces

malheureux boutons guillochés qui l'avait accrochée en passant

au-dessus de la petite taille de don Rodrigue de Souza, pour prendre

les plats sur la table. Comme c'était le bouton de derrière qui avait

fait ce mal, on ne l'avait pas aperçu. Cependant, les valets de pied

devaient l'avoir vu; mais la malice est toujours de ce côté-là, pour

ne pas dire la méchanceté, et la joie que leur donnait M. de Souza en

enfant de choeur balançait le devoir. Quoi qu'il en soit, M. de Souza

remit sa perruque. Le dîner continua; le général Mortier rentra guéri

de _son hémorrhagie_, mais non pas de son envie de rire, qui était

plus vive que jamais, en voyant le sérieux solennellement colère

de M. de Souza, qui, après tout, devait prendre la chose en riant.

Pourquoi aussi sa perruque ne tenait-elle pas mieux?

L'Impératrice avait ri pendant mon histoire avec un tel abandon, que

plusieurs fois on avait regardé de notre côté, malgré le mouvement

de l'anglaise et le rideau que formait la colonne. Lorsqu'on put

passer, l'archi-chancelier vint savoir, _s'il était possible_,

toutefois, dit-il en s'inclinant, quelle était la cause de cette

bonne gaieté. L'Impératrice, riant encore aux larmes, le lui dit, ce

qui provoqua un sourire de souvenir sur les lèvres de Cambacérès, qui

jamais ne riait que dans des circonstances qu'on notait.

--«Oui, dit-il, en effet, ce fut une scène singulière; et mon

maître d'hôtel nous donna là une représentation que mes convives

n'attendaient guère... C'est beaucoup plus comique que l'histoire

de la perruque de M. de Brancas, accrochée au lustre du salon de la

Reine-Mère, dont il était, je crois, chevalier d'honneur...»

Et sa mémoire le servant admirablement, il ajouta au portrait de

M. de Souza plusieurs teintes qui achevèrent la ressemblance et

redonnèrent un nouvel accès de gaieté à l'Impératrice. On sait que

Cambacérès contait à ravir.

C'est à ce bal que M. de Metternich répondit un mot si parfaitement

spirituel à une autre parole de M. le duc de Cadore, qui ne l'était

guère. M. de Metternich était, depuis un an, dans toutes les

agitations pénibles qui peuvent tourmenter un homme investi de grands

pouvoirs, honoré de la confiance de son souverain, et qui voit qu'il

ne peut détourner la tempête qui va fondre sur sa patrie et la

ravager. Car il était presque certain que Napoléon voulait faire la

guerre à l'Autriche... On disait que _non_ à Paris; mais Napoléon y

songeait à Bayonne.

M. de Metternich, tourmenté par ses craintes, demanda et obtint un

congé pour aller à Vienne, pour des affaires personnelles. L'empereur

Napoléon vit ce départ avec une sorte de peine; il lui donna des

soupçons et de l'ombrage... Pourquoi l'ambassadeur quittait-il son

poste? Mais, après tout, quand M. de Metternich l'aurait quitté pour

avertir plus sûrement son maître des dangers qu'il courait déjà, il

n'aurait fait que son devoir d'honnête homme et de loyal[106] sujet.

Il était Autrichien avant tout; au service de l'Autriche, et dévoué

de coeur à son maître, surtout depuis qu'il était malheureux; car

c'est un homme loyal et bon que M. de Metternich.

[Note 106: Plût au ciel qu'en 1814 et 1830, lorsque la possibilité

existait de proclamer le roi de Rome, nous eussions eu des Français

aussi bons patriotes que M. de Metternich!]

En partant de Paris, dans les derniers jours d'octobre, il annonça

qu'il serait de retour vers la fin de novembre. Il ne revint que

le 31 décembre 1808. Le duc de Cadore crut lui dire un mot fort

spirituel en le plaisantant sur ce retard.

--«Ah! ah! monsieur le comte, vous avez été bien longtemps absent,

lui dit-il en souriant.»

Et, quoique le plus digne des hommes, M. le duc de Cadore en était le

plus laid, quand il souriait surtout.

--«C'est vrai, monsieur le duc, répondit M. de Metternich, qui

comprit l'allusion qu'on voulait faire en parlant de ce retard; mais

j'ai été obligé de m'arrêter, pour laisser défiler le corps entier du

général Oudinot, qui venait de passer l'Inn.»

Cambacérès faisait un grand cas de M. de Metternich; et son éloge

n'était pas indifférent dans sa bouche, car il était peu louangeur.

Cette fête, ou seulement ce bal donné par l'archi-chancelier à

l'Impératrice, avait au reste la teinte de gêne et de tristesse que

toutes les fêtes qu'on lui offrait alors recevaient nécessairement

par la connaissance qu'on avait du divorce très-prochain qui la

menaçait. Elle-même le savait; et le malheur avait déjà doublé

d'épines cette couronne qui lui avait été prédite dans son enfance.

Cambacérès possédait au plus haut degré la tenue solennelle de la

haute magistrature. Il me rappelait l'idée que je me faisais, étant

jeune fille et étudiant, de ces anciens chanceliers, des L'Hôpital,

des Lavardin... de ces hommes mourant sur leur chaise curule, comme

les vieux pères conscripts... excepté pourtant cette dernière chose;

car on prétend que Cambacérès était poltron comme un lièvre... Mais

qu'en savait-on?

Le jour où le Conseil d'État fut averti du projet d'hérédité

impériale, ce fut lui qui présida le Conseil à la place de

l'Empereur, qui manquait rarement à ce qu'il regardait, disait-il,

comme un devoir. Ce jour-là qui, je crois, était un 12 ou un 14

d'avril, Cambacérès entra dans le Conseil d'État plus solennellement

encore qu'à l'ordinaire; et ce furent lui et Regnault de

Saint-Jean-d'Angely qui discutèrent et posèrent d'abord la question

de l'hérédité, sans laquelle, disaient-ils avec raison, il ne

pouvait y avoir en France de paix ni de repos. Quelques jours après,

oubliant qu'il devenait le sujet de celui dont il était l'égal,

puisque le gouvernement consulaire l'avait établi par le fait, il

prononça lui-même à l'Empereur, à Saint-Cloud, ce fameux discours qui

lui donnait la puissance souveraine au nom du peuple et du Sénat.

Ce discours est un modèle de concision et de clarté oratoire. Il

est peut-être peu élégant; mais Cambacérès ne pouvait pas parler

autrement ce jour-là... et dans cette pièce mémorable dans notre

histoire, il ne faut voir que les mots et ce qu'ils annoncent.

En voici quelques phrases:

«SIRE,

»Le décret que le Sénat vient de rendre, et qu'il s'empresse

de présenter à votre majesté impériale, n'est que l'expression

authentique d'une volonté déjà manifestée par la nation.»

..............................................

«La dénomination plus imposante qui vous est décernée n'est donc

qu'un tribut que la nation paie à sa propre dignité et au besoin

qu'elle sent de vous donner chaque jour les témoignages d'un

attachement et d'un respect que chaque jour aussi voit augmenter.

»Eh! comment le peuple français pourrait-il[107] trouver des bornes à

sa reconnaissance, lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et à

votre sollicitude pour lui?...

[Note 107: Lui parlant plus tard de ce discours, je lui demandai

s'il avait été dicté par l'Empereur. L'archi-chancelier me donna

_sa parole d'honneur_ que Napoléon ne le connaissait que comme tous

les discours qui se prononçaient devant lui; il en prenait lecture

avant qu'on ne le lui dît, pour savoir s'il n'y avait rien contre sa

politique européenne. «J'étais si touché moi-même, ajouta Cambacérès,

que j'aurais fait quelque chose de plus louangeur encore, moi qui

pourtant ne le suis guère, si je n'avais craint de lui déplaire, car

je sais qu'il n'aime pas cela.»]

»Comment pourrait-il, oubliant les maux qu'il a soufferts quand il

fut livré à lui-même, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il

éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos

bras?...

»Les armées étaient vaincues[108]; les finances en désordre; le

crédit public _anéanti_; les factions se disputant les restes

de notre antique splendeur; les idées de religion et de morale

obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le pouvoir

laissaient les magistrats sans considération, et même avaient rendu

odieuse toute espèce d'autorité...

[Note 108: Oui, malgré toutes les victoires de Masséna qui fut un

vrai héros, et qui nous sauva des Russes avec sa belle campagne de

Suisse. Mais cette victoire ne pouvait être que passagère, et encore

une comme celle-là, et nous étions perdus même dans notre honneur,

car le moyen de faire la paix convenablement; et pourtant nous

n'avions ni soldats ni ressources; la France était dans un état de

délabrement _moral et physique_, qui était comme l'avant-coureur de

notre perte au moment du retour de Napoléon. Aussi, quand j'entends

Gohier dire que la France était grande et glorieuse au 18 brumaire,

je me demande comment la haine et la vengeance peuvent aveugler à ce

point. Gohier, du reste, est souvent méchant et surtout peu véridique

en parlant de Napoléon.]

»Votre majesté a paru; elle a rappelé la victoire; elle a rétabli la

règle et l'économie dans les dépenses publiques; la nation, rassurée

par l'usage que vous en savez faire, a repris confiance dans ses

propres ressources; votre sagesse a calmé la fureur des partis;

la religion a vu relever ses autels; les notions du juste et de

l'injuste se sont réveillées dans l'âme des citoyens, quand on a vu

la peine suivre le crime, et d'honorables distinctions récompenser et

signaler la vertu, etc.»

Ce fut le 19 mai 1804, que ce discours fut prononcé par Cambacérès,

comme président du Sénat.

François de Neufchâteau, l'ancien directeur, fit aussi un discours à

Napoléon, le 1er décembre 1804. On verra, par quelques phrases que

j'en vais rapporter, que dans ces six mois d'intervalle la flatterie

avait fait de grands progrès.

Je les place également pour donner une idée du genre d'esprit de

François de Neufchâteau, dont on a tant parlé, et qui, après tout,

n'était qu'un rhéteur sans grâce; quoiqu'à l'époque où il était un de

nos cinq rois, il eût aussi sa cour de flatteurs, qui le plaçaient

beaucoup plus haut que tous les poëtes et les écrivains de son

époque, et même de son siècle...

La voix du peuple est bien ici la voix de Dieu,

disait-il à l'Empereur.

«Aucun gouvernement ne peut être fondé sur un titre plus authentique.

Dépositaire de ce titre, le Sénat a délibéré qu'il se rendrait en

corps auprès de votre majesté impériale. Il vient faire éclater

la joie dont il s'est pénétré, vous offrir le tribut sincère de

ses félicitations, de son respect, de son amour; et s'applaudir

lui-même de l'objet de cette démarche, puisqu'elle met le dernier

sceau à ce qu'elle attendait de votre prévoyance _pour calmer les

inquiétudes[109] de tous les bons Français_, et faire entrer au port

le vaisseau de la république.

[Note 109: Cette phrase est en rapport avec les propos des

républicains, qui disaient alors qu'il y avait à craindre que

Bonaparte ne ramenât les Bourbons. On a même prétendu que la mort du

malheureux duc d'Enghien n'eut pas d'autre cause!...]

»Oui, sire, de la république! Ce mot peut blesser les oreilles d'un

monarque ordinaire; mais ici, le mot est à sa place devant celui dont

le génie nous a fait jouir de la chose, dans le sens où la chose peut

exister chez un grand peuple: vous avez fait plus que d'étendre les

bornes de la république, car vous l'avez constituée sur des bases

solides. Grâces à l'EMPEREUR DES FRANÇAIS, on a pu introduire dans ce

gouvernement _d'un seul_ les principes conservateurs des intérêts de

tous, et fondre dans la république la force de la monarchie, etc.,

etc[110]...»

[Note 110: Il est impossible de rien comprendre à ce fatras de mots

sans couleur, sans aucun sens, et aussi absurdes que les paroles de

Bobêche, voulant nous persuader que deux et deux font cinq.]

Voilà un échantillon du talent de François de Neufchâteau. Il avait

de l'esprit, pourtant, et même beaucoup, ainsi que je l'ai déjà dit.

Il était aimable, disait les vers à ravir, mais s'étonnait, après

cela, tellement de lui-même, qu'il en évitait la peine aux autres.

Toutefois, je le répète, il avait de l'esprit. Seulement il aurait

dû sentir que des flatteries du genre de celles dont il accablait

l'Empereur, étaient déplacées dans la bouche d'un homme qui avait

eu lui-même pendant un temps la puissance exécutive. L'Empereur le

comprit et le dit à Cambacérès.

--«On m'a fait un bien beau discours, qui m'a fait regretter le

vôtre, monsieur l'archi-chancelier,» lui dit-il la veille du sacre,

au moment où il arriva près de Napoléon, selon le désir que celui-ci

lui avait témoigné de s'entretenir avec lui en particulier et même

en secret la veille du couronnement. Cette conversation dut être du

plus haut intérêt. Mais jamais _personne_ n'a su un mot de ce qui

fut dit dans cet entretien, quoiqu'on ait pu le présumer. Cambacérès

était non seulement aimé de l'Empereur, mais estimé. Napoléon _tenait

à honneur_ d'être ami de Cambacérès. «_C'est un honnête homme_,»

répétait toujours Napoléon, «_un honnête homme supérieur_.»

Que de fois je lui ai entendu répéter cette phrase... Il aimait

aussi l'ordre et la régularité de Cambacérès; sa manière de recevoir

surtout. Cette étiquette strictement observée ne lui paraissait

nullement ridicule; et il trouvait peut-être avec raison que

l'archi-chancelier était le seul grand dignitaire qui comprît bien sa

position.

Mais, en revanche, l'archi-chancelier n'était aimé d'aucune des

Impératrices. Joséphine n'avait aucune affection pour lui. Il

attribuait cet éloignement à des remontrances qu'il avait pris

la liberté de lui faire, au nom de l'Empereur, sur ses dépenses

excessives, qui donnaient toujours à Napoléon des colères,

quelquefois funestes pour lui-même, car elles le rendaient fort

malade; et puis l'archi-chancelier était pour la séparation; Fouché

également cependant, et il était en faveur auprès d'elle: mais il

était faux, et Cambacérès était véridique et loyal.

Quant à Marie-Louise, c'est autre chose. Voici pourquoi elle prit

l'archi-chancelier en grippe. Je donne cette histoire comme elle

courut alors dans tous les salons de Paris. Elle nous fit beaucoup

rire, et je la crois positivement vraie.

À l'époque de la guerre de Russie, lorsque l'Autriche insistait

si vivement pour avoir les provinces illyriennes[111], la

correspondance, soit confidentielle, soit ministérielle, du beau-père

et du gendre était souvent orageuse... Un jour, Napoléon jura et

frappa du pied contre terre, en nommant son père et frère d'Autriche

de je ne sais plus quel nom.

[Note 111: Faute immense de Napoléon! ces provinces illyriennes

n'étaient rien pour lui, et l'Autriche y attachait le plus grand

prix. Si elles eussent été rendues en 1812, le prince Schwartzemberg

marchait avec nous en Russie!... quelle différence!...]

--«Qu'est-ce, mon ami? qu'avez-vous contre mon père?

--Votre père, Louise!... votre père EST UNE GANACHE!... Et après ce

mot il se lève, et sort en fermant la porte assez violemment pour la

briser.

L'Impératrice, soit qu'elle ne connût que notre beau langage, soit

qu'elle ne connût pas en entier notre dictionnaire, ou plutôt qu'elle

s'en tint à la véritable acception des mots, demeura surprise devant

celui que Napoléon lui avait jeté comme une injure, si elle en

jugeait au ton courroucé de sa voix. Mais une injure de Napoléon!

lui, si doux avec elle! si tendre surtout!... Le moyen de le

croire!... Dans ce moment, la duchesse de Montebello entrait chez

l'Impératrice. On sait combien elle l'aimait[112]! Elle lui demanda

aussitôt ce que signifiait le mot _ganache_, en lui disant pourquoi

elle lui faisait cette question...

[Note 112: Elle avait une telle tendresse pour cette bonne et belle

personne, qu'après le départ de Marie-Louise, madame Bernard[112-A]

portait un bouquet à la duchesse, de la part de l'Impératrice, comme

si elle eût été à Paris, et cela dura un an au moins.]

[Note 112-A: Fameuse bouquetière qui a précédé madame Prevost, et qui

faisait les bouquets presque aussi bien qu'elle.]

Madame la duchesse de Montebello, fort embarrassée, lui répondit

cependant fort bien pour tous:

--«Une ganache! madame... c'est... c'est un brave homme... un honnête

homme un peu âgé...

--Ah!...»

La chose en resta là. L'Impératrice n'en parla plus, parce que

l'occasion ne se présenta pas de placer le mot; mais au moment du

départ de l'Empereur pour la Russie, il laissa, comme on sait,

l'Impératrice régente avec l'archi-chancelier pour conseil, et même

presque comme tuteur. L'Empereur parti, le prince archi-chancelier

alla présenter ses devoirs à son impériale pupille, qui, voulant lui

dire une parole gracieuse, le regarda en souriant, et, prenant une

physionomie toute gracieuse:

--«En vérité, lui dit-elle, je suis bien touchée que l'Empereur m'ait

laissé un guide aussi respectable!... et je serai toujours empressée

de recevoir les avis d'une aussi brave GANACHE!»

Qu'on juge de l'effet du compliment!

On a prétendu qu'elle avait eu l'intention de lui dire ce qu'en effet

signifie ce mot. Je ne le crois pas: quel en serait le motif?...

Cambacérès était un homme inoffensif, que l'Empereur estimait

beaucoup, et Marie-Louise le savait. Non, je crois que ceux qui lui

veulent faire une réputation de malice, pour lui sauver celle de la

sottise, se trompent ici beaucoup... Marie-Louise était un de ces

êtres mal organisés, à qui tout réussit mal, et qui ne savent jamais

corriger leur destinée...

Elle aimait à s'amuser, et n'y entendait rien; cependant les bals

lui plaisaient: elle aimait la danse et elle y valsait et dansait

l'anglaise comme une personne que cela ennuie et fatigue. Cambacérès,

qui, certes, n'était pas danseur, en fit la remarque un jour chez

lui à un petit bal donné à Marie-Louise dans sa nouvelle maison;

cependant, cette fois-ci, l'ordonnance était mieux faite; il y avait

plus de jeunes gens. Presque tous les auditeurs au Conseil d'État,

dont Cambacérès était le chef, pour ainsi dire, s'y trouvaient,

et leur présence ajoutait et donnait même, on peut le dire, un

autre aspect à la fête... Marie-Louise avait ce soir-là presqu'une

apparence de beauté... Elle était bien mise, ce qui lui arrivait

rarement; elle avait un petit corset de velours bleu, de ce bleu

qui porte son nom encore aujourd'hui, couleur tout à fait bien pour

son teint, qui était sa seule beauté réelle. Ce petit corset était

brodé en diamants, la jupe était en tulle, doublée de satin blanc,

et bordée par plusieurs touffes de _belles de jour_, d'un bleu plus

foncé que nature, pour rapprocher davantage la nuance du velours.

Elle était coiffée avec les mêmes fleurs et des épis de diamants, ce

qui faisait admirablement dans ses beaux cheveux blonds... Elle était

presque jolie comme cela! et elle l'eût été certainement, si elle eût

été gracieuse!

Lorsque l'Empereur était absent, c'était bien vraiment

l'archi-chancelier qui _régnait_ à Paris; c'était son salon qui

était la cour active et marquante. Sa représentation continuelle est

véritablement le mot qui convient à la chose. Jamais il ne faisait

un voyage pour aller, soit aux eaux, soit à la campagne ou dans le

Languedoc. Lorsque l'Empereur lui dit d'avoir une campagne, il en

prit une... mais à Monceaux.

Aussi l'Empereur comptait-il sur lui comme sur _un ami_, et il avait

raison; il savait combien il pouvait s'assurer sur son calme, son bon

sens et sa haute expérience dans les affaires. Ensuite il y avait un

autre motif pour l'Empereur; c'était la sécurité que lui donnaient

trois convictions: celle de son honnêteté d'abord, ensuite de sa

circonspection, et puis enfin celle de _sa poltronnerie_.

--«Bah! disait Berthier, l'Empereur sait bien qu'il n'a rien à

craindre de Lebrun et de Cambacérès! Ils sont honnêtes gens d'abord,

et puis trop poltrons pour tenter ou soutenir une révolution, surtout

l'archi-chancelier...»

Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 15 / 20 段