[Note 100: Il n'y a, du reste, aucun mensonge. Seulement,

mademoiselle Cochelet s'abusait par sa grande amitié pour la

Reine. En général, son affection la faisait errer souvent dans ses

jugements; ainsi M. de Boufflers, qu'elle croit son plus ardent

admirateur, disait d'elle le mot le plus charmant, mais auquel

l'esprit avait plus de part que le coeur; il disait qu'il fallait

l'appeler _Cochelaide_ et non pas Cochelet.]

La Malmaison eut encore de brillantes journées pendant ce mois

d'avril qui devait être le dernier renouvellement de printemps

que devait voir Joséphine... Cependant elle n'avait jamais été si

fraîche et si belle. L'apparence de la santé était sur son visage...

Et pourtant elle était non-seulement triste, mais de sinistres

pressentiments la venaient assaillir au milieu de la nuit; elle

faisait des rêves tellement terribles qu'elle en vint à croire qu'il

allait arriver quelque nouveau malheur. Hélas! sa tête seule était

menacée!

L'empereur de Russie voulut connaître Saint-Leu. La Reine, qui était

mère avant tout et qui avait enfin compris qu'il fallait beaucoup

sacrifier à ses enfants, avait pris le parti de la résignation et

l'avait pris de bonne grâce; elle chantait, causait, mais non comme

par le passé, car sa voix était triste et ses paroles privées de ce

charme qui nous animait toutes lorsqu'elle était au milieu de nous

à Saint-Leu, dans nos beaux jours... Mais elle voulut toutefois

donner une fête à l'empereur Alexandre, qui seul avait la puissance

de protéger ses fils et de les _lui faire conserver_ surtout; elle

l'engagea donc à venir à Saint-Leu.

--«Il ne faut pas que votre majesté s'attende à trouver une maison

royale, lui dit Joséphine, qui devait aussi être de cette partie; ma

fille et moi ne sommes plus que des femmes du monde, et, en venant

chez Hortense, il faut que votre majesté y vienne avec toute son

indulgence.»

L'Impératrice ne savait pas encore combien l'empereur Alexandre

était simple dans ses manières... Elle ignorait, je ne sais trop

comment, que l'empereur faisait à Pétersbourg des visites, comme chez

nous un homme du monde les ferait... aussi fut-il servi à souhait

en ne trouvant à Saint-Leu que l'Impératrice et les dames de son

service avec quelques femmes qui n'étaient attachées à aucune des

Princesses; une jeune personne charmante dont la Reine prenait soin

était aussi ce même jour à Saint-Leu, elle était élève d'Écouen et

la Reine la protégeait particulièrement: c'était mademoiselle Élisa

Courtin, qui depuis a épousé Casimir Delavigne.

L'Impératrice voulut faire gaiement les honneurs de la demeure de sa

fille à l'empereur... Elle souriait; mais ce sourire était contraint

et montrait de la souffrance; pendant la promenade, son fils, qui

était auprès d'elle dans le char-à-bancs, crut un moment qu'elle

allait s'évanouir. De retour au château elle se trouva si fatiguée

qu'elle fut obligée de se coucher sur une chaise longue, et là

elle fut pendant une heure assez souffrante pour inquiéter... Elle

défendit d'en parler à sa fille et à l'empereur de Russie; et elle

parut au dîner avec le sourire sur les lèvres et des yeux riants.

Mais elle était blessée au coeur; je la vis à la Malmaison deux jours

après, et là, elle put me parler en liberté, elle me fit voir une âme

déchirée... Cette pensée que Napoléon était seul sur le rocher de fer

de l'île d'Elbe avec ses tourments et ses souvenirs, cette pensée la

torturait!...

Je lui parlai de l'empereur de Russie:

--«Sans doute, me dit-elle, j'ai confiance en lui... mais il n'est

pas seul!... et mes enfants seront engloutis par la tempête comme

leur mère et leur bienfaiteur.»

Joséphine avait cependant une raison bien forte pour avoir de

l'espérance; que de bien n'avait-elle pas fait aux émigrés, même à

ceux qui n'avaient pas voulu rentrer!... Ce même jour où j'avais

été à la Malmaison pour prendre ses ordres relativement à lord

Cathcart, ambassadeur d'Angleterre en Russie; elle voulait le

voir; et, comme il logeait chez moi, elle m'avait fait demander

afin de s'entendre avec moi pour le lui amener à déjeuner un jour

de la semaine suivante... Ce même jour je vis dans le salon une

jeune Anglaise charmante appelée alors lady Olsseston (depuis lady

Tancarville), c'était la fille du duc de Grammont... la soeur de

madame Davidoff[101]. L'Impératrice avait été bonne pour la duchesse

de Guiche leur mère, ravissante personne que j'avais vue à cette même

place quatorze ans auparavant et peu de mois avant sa mort; la jeune

femme me parut doublement jolie et charmante de n'avoir pas oublié

celle qui avait été bien pour sa mère.

[Note 101: Aujourd'hui madame Sébastiani, et ambassadrice à Londres.]

L'Impératrice, que je revis seule après le dîner, me parut mieux, et

je le lui dis; elle me regarda en souriant, et me serra la main...

Elle n'avait pas de gants... cette main était brûlante...

Ce n'est rien, me dit-elle, un peu de fatigue; j'ai changé mes

habitudes depuis quelque temps. Lorsque mes affaires et celles de mes

enfants seront terminées, alors je me reposerai... Mais d'ici là...

je ne le pourrai pas.

Le lendemain le roi de Prusse alla dîner à la Malmaison, et cette

journée fut plus pénible que celle de la veille; car avec le roi de

Prusse Joséphine était contrainte, et elle-même m'avait dit qu'elle

souffrait toutes les fois que la conversation se prolongeait...

Ses fils se permirent ce même jour une facétie d'écolier assez peu

spirituelle et je m'étonne qu'elle ait pu être commise par les deux

fils du roi. Un pauvre Anglais bien embarrassé avait été engagé à

dîner par l'Impératrice. Absorbé dans la contemplation d'un tableau

de Raphaël, il oubliait devant lui le dîner et les heures. Lorsqu'on

annonça qu'on avait servi, l'Anglais n'entendit pas. Les jeunes

princes l'enfermèrent dans la galerie dont les issues ne lui étaient

pas connues. Le pauvre homme attendit d'abord, mais la faim le

pressant et n'entendant aucun bruit, il frappa d'abord doucement,

ensuite plus fort, enfin il fit du bruit, et l'on s'aperçut alors

qu'au lieu de s'être perdu dans le parc, ce qu'on croyait, l'Anglais

avait été mis en prison par LL. AA. RR. Ce fut du moins ce qu'on me

raconta le lendemain lorsque j'arrivai au château.

Joséphine était déjà fort souffrante, lorsque des articles de

gazettes achevèrent de l'accabler. Un journal eut la lâcheté

d'attaquer la reine Hortense avec une telle haine, et si peu de

mesure dans cette haine, que je ne sais comment on peut se livrer

à un aussi grand scandale par pudeur pour soi-même. L'Impératrice

me fit dire d'aller à la Malmaison, et me montrant le journal, elle

me dit de parler de ce fait à un de mes amis fort influent... Elle

pleurait avec un tel déchirement qu'elle me fit mal... Je tâchai

de la consoler; mais moi-même j'étais irritée contre ces hommes

lâches et méchants que le malheur ne pouvait désarmer. Et savez-vous

sur quel sujet cet article était fait? C'était sur le corps de

son pauvre enfant!... sur le petit Napoléon, mort en Hollande, le

seul de cette race qui promettait une si grande lignée qui eût

été déposé sous les vieilles voûtes de Notre-Dame; on l'en avait

arraché ignominieusement, on l'avait porté par grâce dans un autre

cimetière... Ainsi se renouvelaient les horreurs de 93!... et nous

étions en 1814!... aux premiers jours d'une Restauration.

Avant de quitter l'Impératrice, je voulus détourner ses idées de

cette lugubre image, et je lui parlai de lord Cathcart, dont le noble

caractère en cette circonstance est digne de louange. Je lui demandai

quel jour elle le voulait voir.

--«Eh bien, me dit-elle, venez déjeuner et passer la journée

après-demain 28, le temps est admirable, et nous irons au butard.»

Nous causâmes encore quelque temps, et, en la quittant, je la laissai

plus calme. En nous promenant dans la galerie, je vis un Richard dont

le sujet me plaisait, je proposai à l'Impératrice de faire un échange

avec elle, et de lui donner un petit Luini[102] pour le Richard. Elle

y consentit, et je la quittai très-peu alarmée pour sa santé.

[Note 102: Ce tableau valait plus du double de celui de Richard.]

Je vins le surlendemain à dix heures avec lord Cathcart, et je me

disposais à descendre, lorsque M. de Beaumont vint sur le perron,

et me dit que l'Impératrice était dans son lit avec la fièvre, et

que le vice-roi était également malade. On attendait l'empereur de

Russie, car la maladie était venue si promptement, qu'on n'avait pas

eu le temps nécessaire pour le faire avertir... Je laissai mon petit

tableau à M. de Beaumont, et lord Cathcart et moi nous revînmes à

Paris, lui bien contrarié de n'avoir pas vu l'Impératrice, et moi

frappée d'un vague pressentiment qui me serrait le coeur!

Hélas! il n'était que trop vrai! Le lendemain, l'impératrice

Joséphine n'existait plus!...

Cette mort frappa tout le monde d'une sorte de terreur... Il y avait

dans la vie de cette femme un rapport constant avec l'existence de

l'homme providentiel qui avait régné sur le monde... Le jour où cette

puissance s'éteint... l'âme de cette femme s'éteint aussi!... Il y a

dans ces deux destinées un mystère profond que la main de l'homme ne

pourra dévoiler, mais que l'intelligence comprend.

Il est de fait que Napoléon le sentait dans son coeur... Aussi

l'a-t-il dit à Fontainebleau; et lorsque le malheur l'accablait,

lorsque la perfidie l'entourait, lorsque l'ingratitude se montrait à

lui hideuse et sans pudeur, alors il s'écria dans l'angoisse de son

âme:

--«Ah! Joséphine avait raison! en la quittant, j'ai quitté mon

bonheur!...»

SALON DE CAMBACÉRÈS

SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.

On a beaucoup parlé du _Salon_ de Cambacérès, et c'est abusivement.

On croit toujours que les gens qui donnent à dîner ont un salon, et

qu'ils reçoivent, et, dans le fait, il en est ainsi habituellement;

mais chez Cambacérès, ce n'était pas cela; et sa maison avait, à cet

égard, un aspect que nulle autre n'avait à Paris.

Cambacérès était un homme d'esprit, d'un esprit agréable même, et

racontant avec une finesse toujours amusante: c'était un homme du bon

temps enfin. Il avait toujours vu la bonne compagnie; s'il en avait

fréquenté de mauvaise, elle ne l'avait pas gâté, et je l'ai toujours

vu le même, soit qu'il fût avocat consultant, et pas trop riche, car

il était honnête homme, allant dîner chez M. de Montferrier, son

cousin; soit qu'il fût second Consul, tout occupé des soins de donner

une législation à un peuple qui en avait besoin; soit qu'il fût

enfin archi-chancelier de l'Empire, et l'un des grands dignitaires

entourant ce trône plus grand que celui de Charlemagne[103]. Il était

toujours sérieux, faisant une grimace au lieu de sourire, et n'aimant

pas le monde, quoiqu'il y fût très-bien et qu'on l'y désirât; mais

sa figure, naturellement l'antipode d'une joie franche et rieuse,

comme celle de notre gai pays de Languedoc, lui donnait aussi la

crainte, je crois, d'être un _repoussoir_ pour une franche gaieté.

Cependant il racontait souvent des histoires fort _crues_, et alors

c'était avec un sourire qui déplaçait à peine ses lèvres; mais on

voyait qu'il y avait une pensée intérieure au-delà de celle exprimée

par la parole, et en tout, pour qui voulait connaître Cambacérès, sa

physionomie était un miroir assez fidèle pour guider dans cette étude.

[Note 103: Les hommes tels que Charlemagne et Napoléon édifient trop

en grand pour que le monument puisse durer après eux. Le colosse

n'est plus là pour soutenir, de ses fortes épaules, le vaste empire

qu'il a créé... Alors tout devient confusion, rien ne marche, tout

est entravé, et il faut de nouveau poser une pierre et rebâtir...

Des hommes comme Charlemagne et Napoléon ont des HÉRITIERS et pas de

SUCCESSEURS.]

La taille de l'archi-chancelier était au-dessus de la moyenne; il

n'était pas voûté lorsqu'il est mort; et en 1820, il était ce que

je l'avais vu vingt ans plus tôt. Sa tournure avait toujours une

gravité magistrale toute vénérable; la main droite dans son gilet,

tenant à la gauche une canne faite d'un très-beau jonc, à pomme

d'or; vêtu d'un habit de drap brun, des bas gris ou noirs, avec des

souliers à boucles; des culottes noires; frisé et poudré, comme nous

l'avons toujours vu, et pouvant dire avec M. le duc de Gaëte: _J'ai

traversé la Révolution avec ma coiffure!_ Cette coiffure, surmontée

d'un chapeau rond, d'une forme passée de mode depuis dix ans, voilà

comment M. _de Cambacérès_ allait _à pied_ dîner, presque tous les

jours, chez M. le marquis de Montferrier, en 1798 et 1799; il passait

sous les fenêtres de la maison de ma mère, et toujours dans ce même

équipage. Quelquefois, et cela quand il pleuvait, il remplaçait la

canne par le parapluie; mais la dignité de sa démarche n'en recevait

aucune atteinte, et il était tout aussi lent et compassé, même

sous son parapluie, que sous l'habit de velours et le chapeau aux

vingt-cinq plumes qu'il portait au couronnement.

J'ai parlé de Cambacérès à cette première époque, pour prouver que ce

n'étaient pas ses grandeurs qui l'avaient changé; il avait toujours

été le même. Le velours et l'hermine ont trouvé tout de suite un

homme fait pour eux. Cela se rencontrait rarement dans ce temps-là,

et j'en ai vu bon nombre, le jour même du couronnement, qui allaient

au galop, dans les grandes salles de l'Archevêché, ayant leur queue

de moire ou d'hermine sur le bras.

Ainsi donc, lorsqu'en 1801, Cambacérès se promenait, à pas réglés,

au Palais-Royal, au milieu des personnes de joie qui alors s'y

trouvaient, il ne faisait que suivre ses vieilles habitudes. Quant

à l'habit brodé, la manchette de point d'Alençon, ou de Malines,

ou de Valenciennes, ou de point d'Angleterre, tout cela selon les

quatre saisons; quant à la brette, les bas de soie et les boucles à

diamants, remplaçant l'habit brun et le chapeau rond, il les portait

toujours, parce que, disait-il à l'Empereur, il fallait faire prendre

cette habitude, même aux jeunes gens. Aussi le malheureux Lavollée,

son propre neveu, le suivait-il en habit habillé en soie violette,

manchettes de dentelles, l'épée, le chapeau à trois cornes, enfin

tout le harnachement, excepté les cheveux courts et sans poudre

qui révélaient le jeune homme. Quant à d'Aigrefeuille, Monvel, le

marquis de Villevieille, qui disait si admirablement les vers, M. de

Montferrier, toute la cour archi-chancelière, enfin, elle semblait

faite pour l'habit habillé.

Cambacérès, aussitôt qu'il fut second Consul, voulut que sa maison

fût la meilleure de Paris; et ce fut, en effet, la seule, pendant

quelque temps, qui fît le sujet de l'étonnement des étrangers qui,

en arrivant à Paris, s'attendaient encore à trouver les dîners

civiques au milieu de la rue, les hommes en carmagnole, et les femmes

en bonnet rond; mais ce cuisinier, si fameux d'abord, parce qu'il

y avait moins de points de comparaison, devint tout simplement _un

artiste culinaire_, comme il y en avait alors deux cents dans Paris.

La maison elle-même du second Consul, et de l'archi-chancelier

ensuite, fut l'égale de celle des ministres, et fut bien inférieure

même à plusieurs de nos maisons tenues sur un pied bien autrement

grand et avec bien plus de luxe. Cambacérès donnait à dîner; mais,

excepté ces jours-là, sa maison avait porte close: cela donnait de

l'humeur à l'Empereur.

Le mardi et le samedi étaient les jours de l'archi-chancelier. On

recevait ordinairement son invitation le mercredi matin, si l'on

y avait été le mardi soir; et le dimanche matin, si l'on y avait

été le samedi: c'était ponctuel. On devait arriver le jour invité à

heure fixe; car jamais on n'attendait, et lorsque l'heure était pour

cinq heures et demie, comme cela fut pendant les premières années

du Consulat, il fallait être chez Cambacérès à cinq heures vingt

minutes, pour ne pas arriver trop tard. Sous l'Empire, il engageait

pour six heures précises; il fallait alors arriver ponctuellement

à six heures moins un quart, sous peine de le trouver de mauvaise

humeur; car il attendait quand la personne était une femme marquante.

Il fallait aussi faire grande attention à sa toilette; l'hiver mettre

des diamants, du velours, du satin, une robe riche enfin; alors il

était content, et ne faisait pas revenir éternellement une parole

détournée sur l'oubli des femmes relativement _au cérémonial_.

Un samedi, le grand jour de l'archi-chancelier, madame de la

Rochefoucault, alors dame d'honneur de l'impératrice Joséphine, vint

faire une visite à Cambacérès. Probablement que sa toilette ne lui

plut pas, car il s'approcha d'elle, et dit avec un accent particulier

d'ironie:

--«Vous avez là, madame, un négligé charmant!»

Madame de la Rochefoucault avait de l'esprit; elle comprit tout de

suite l'amertume cachée sous le compliment.

--«Ah! monseigneur, s'écria-t-elle, je vous demande bien pardon; mais

je sors de chez l'Impératrice, et n'ai pas eu le temps de changer de

toilette!»

L'archi-chancelier comprit, à son tour, la réponse, et ne voulut pas

poursuivre la conversation.

C'était une lanterne magique fort amusante, une ou deux fois par

mois, que la maison de Cambacérès. Tout ce qu'il y avait dans

Paris y passait, comme on passe derrière un verre pour les ombres

chinoises. Pendant quelque temps, on annonçait à haute voix, ce qui

causait une rumeur continuelle, qui troublait. Aussitôt que sept

heures sonnaient, et tandis qu'on était encore à table, commençaient

à arriver les juges de province et leurs femmes; puis les cours de

Paris. On attendait que _monseigneur_ fût hors de table, et le salon

était déjà garni de cinquante personnes lorsque les deux battants de

la salle à manger s'ouvraient pour laisser passer l'archi-chancelier,

donnant la main gravement à la femme qu'il avait à sa droite, et

la conduisant, à pas comptés, à la bergère placée au coin de la

cheminée. Peu à peu le salon se remplissait de nouveaux arrivants;

et à peine l'aiguille était-elle sur sept heures et demie, que les

personnes qui avaient dîné chez l'archi-chancelier se faisaient

annoncer chez l'archi-trésorier ou chez un ministre qui recevait

aussi ce jour-là. Quant à ceux qui venaient faire une visite chez

Cambacérès, ils y demeuraient un quart d'heure, et puis[104] ils

demandaient leur voiture: c'était au point que souvent, à huit heures

et demie, l'archi-chancelier était libre, et allait au spectacle.

Jamais il n'y avait plus de causerie que cela chez lui; jamais de

jeu; jamais de fête, que de loin en loin, et lorsque l'Empereur les

lui commandait. Un jour je fus étonnée de le voir arriver chez moi,

le matin, _en chenille_, comme disait d'Aigrefeuille. C'était en

1808, à la fin de l'année; il venait me consulter, me dit-il.

[Note 104: Lorsqu'il y avait beaucoup de monde et que la file était

longue, on demandait sa voiture aussitôt qu'on en était descendu.]

--«Moi, monseigneur! Eh! grand Dieu! sur quel objet, car il me semble

que j'aurais, moi, une entière confiance en vous pour tout ce que je

ferais en ce monde?»

Il s'inclina en souriant à demi, car jamais ce sourire n'était entier.

--«L'Impératrice me demande un bal... à moi!..

--Eh bien! monseigneur?

--Comment, vous n'êtes pas choquée de l'inconvenance de me demander

un bal à moi, l'archi-chancelier de l'Empire, le chef... (après

l'Empereur, ajouta-t-il en se reprenant et en s'inclinant) de la

justice de l'Empire, lui faire donner un bal! Il n'y a pas de

convenance à cela, je le répète... C'est comme si l'on voulait m'y

faire danser!

--Oh! monseigneur!

--Eh mais, écoutez donc, je ne porte pas la simarre, c'est vrai;

mais, je le dis encore, je suis le chef de la justice de France, et

danser chez moi ne convient pas!

--Eh bien, monseigneur, ne le donnez pas ce bal, s'il vous déplaît de

le donner.

--Ah! voilà où gît la difficulté! c'est là ce qui me tourmente. Je le

regardai attentivement. Alors il se pencha à mon oreille et me dit

presque bas:

On parle de tant de choses qu'il est difficile de s'arrêter à

une seule... et si je ne donne pas ce bal qu'elle me demande

positivement, l'Impératrice croira que je suis instruit certainement

de ce qu'elle redoute, et je ne sais rien!.. Quant à présent,

ajouta-t-il comme faisant ses réserves, et alors il y aura des

larmes, du désespoir... C'est fort embarrassant...»

Je ne savais que lui dire, je connaissais par expérience la

susceptibilité de l'Impératrice Joséphine, et je compris que la

position n'était pas facile... Cependant il en fallait sortir ou

l'accepter comme elle se présentait...

--«Monseigneur, lui dis-je après avoir réfléchi un moment, il faut

donner le bal.»

Il tressaillit.

--«Un bal! chez moi!... mais encore une fois, madame, c'est un

outrage à la magistrature.

--Ne la faites pas danser, et votre bal n'en ira que mieux, ne soyez

pas l'archi-chancelier pour douze heures, et vous voilà sauvé. Au

surplus, monseigneur, si vous avez besoin de mon secours en quoi que

ce soit, je suis à vos ordres.

--Comment si j'ai besoin de vous!.. vous êtes mon espoir!... Voilà

une liste de femmes, regardez-la bien; croyez-vous que ces noms

conviennent à l'Impératrice?»

Je rayai cinq ou six femmes qui auraient déplu à l'Impératrice et

les remplaçai par d'autres plus agréables pour elle comme pour

nous: l'archi-chancelier la lui présenta telle que je la lui avais

corrigée; le lendemain il revint chez moi en sortant de chez

l'Impératrice. Le jour était fixé; il était singulier: c'était le

premier de l'an.

Ce bal fut un des plus ennuyeux que j'aie vu de ma vie, et cependant

tout y était bien en apparence. Les femmes, jeunes, jolies et

très-parées; les rafraîchissements abondants et recherchés, la

politesse du maître de la maison extrême et même avec une nuance de

galanterie à laquelle on était d'autant plus sensible qu'on y était

peu habitué, car avec toute sa politesse il y avait de la sécheresse

dans sa nature. Enfin, malgré tout ce qui devait contribuer à faire

de cette fête une fête agréable, elle était languissante; c'est que

le maître de la maison était un vieux garçon, sérieux, ne riant

jamais, s'informant avec exactitude si l'on avait froid, si on avait

pris des biscuits glacés ou bien une autre friandise que nul autre

dans Paris ne faisait comme son officier, mais ne s'inquiétant pas du

tout si les jeunes personnes dansaient, si on s'amusait enfin; et le

plus bel ornement d'un bal c'est la joie.

--«Ce bal _est lugubre_, me dit l'Impératrice dans un moment

où l'archi-chancelier était loin d'elle... Nous commençons mal

l'année... C'est surtout pour moi qu'elle sera plus triste que les

autres, ajouta-t-elle plus bas.»

Je la regardai... elle avait les yeux pleins de larmes.

--«Au nom de vous-même!» lui dis-je.

Elle sourit tristement...

--«J'ai encore du mérite à être comme je suis, croyez-le bien, et ne

me jugez pas une femme sans courage. Je suis forte au contraire?...

Je ne répondis rien; je savais que les bruits de divorce prenaient

une consistance qui devait l'alarmer. Mais aussi je savais qu'elle

n'avait rien à redouter pour le moment présent, je le savais

seulement depuis quelques heures et j'aurais voulu le lui dire, mais

je n'aurais jamais osé aborder un pareil sujet, même seule avec

elle, si elle n'avait pas commencé. Je l'aurais affligée, et puis je

savais qu'il y avait à redouter le mécontentement de l'Empereur...

mais j'avais aperçu madame de Rémusat dans le bal et je résolus de

lui en parler; elle et madame d'Arberg avaient toute la confiance de

l'Impératrice et la méritaient.

Comme l'Impératrice finissait d'exprimer toute la tristesse qui

était dans son âme au milieu d'une fête, avec cette résignation et

cette douceur qui lui étaient habituelles, un homme jeune, dont la

tournure distinguée se faisait remarquer au milieu de tous les hommes

qui l'entouraient, se détacha du groupe diplomatique, sur un mot

que lui dit M. de Villeneuve, chambellan de la reine Hortense, et

ôtant son épée, vint auprès de la princesse pour la prendre pour

danser l'anglaise[105] ainsi qu'elle venait de le lui faire demander.

C'était le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche; il n'y avait

pas alors à Paris un homme qui eût une tournure plus élégante et plus

distinguée et des manières plus nobles, quoique très-convenables pour

son âge.

[Note 105: On dansait toujours à la cour au moins deux anglaises par

bal.]

Comme il passait près de moi, il me dit en riant et en me montrant un

immense lustre qui était au milieu du salon:

--«Est-ce là que fut pendu M. de Souza?»

Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 14 / 20 段