années écoulées depuis ce terrible moment, je donne à sa perte les
regrets que je dois à la mort du meilleur des amis, du plus noble
des hommes, de celui qui aurait changé bien des heures amères en des
heures de joie pour l'exilé de Sainte-Hélène, s'il avait vécu!!...]
[Note 89-A: Fils de l'archi-trésorier, du troisième Consul Lebrun.]
L'Impératrice était bonne, mais elle ne pouvait oublier tout ce que
Duroc avait à lui reprocher... Sa conscience lui en disait trop à cet
égard pour qu'elle pût le regretter autant que Bessières.
À propos de cette affaire, qui causa le malheur de bien des
destinées, je dirai que Bourienne _a menti_ autant qu'on peut
mentir, en parlant de la reine Hortense comme il l'a fait, ainsi
que de Duroc. Quelle que fut la relation qui existait entre eux,
jamais M. de Bourienne n'a été autorisé à confesser lâchement qu'il
trahissait un secret, ce qu'il a dit lui-même dans ses Mémoires.
Telle était, au reste, la turpitude de cet homme qu'il aime mieux
s'avouer comme faisant un métier peu honorable que de se mettre
tout-à-fait à l'écart ou dans l'ombre... Cet homme est le type de la
haine impuissante, se nourrissant de son venin, et produisant une
nature monstrueuse d'ingratitude inconnue jusqu'à lui!.. Ces paroles
âcres et mensongères, sont empreintes d'une rage vindicative qui se
répand comme la bave du boa sur tout ce qu'il approche... Tout ce
qui amena la cause pour laquelle l'Empereur l'a éloigné de lui était
marqué, on le sait, d'un signe réprobateur. Quelle est la langue qui
peut articuler les injures que la sienne a proférées sur l'infortune
de l'homme qui fut pour lui plus qu'un bienfaiteur!... l'homme qui
fut son ami... Le jour où je fus à la Malmaison, l'Impératrice me
parla de Bourienne et me dit qu'il perdait un ami dans Duroc. Je la
désabusai à cet égard. Duroc ne pouvait pas être l'ami d'un ennemi de
l'Empereur, et de plus à cet égard-là je connaissais les sentiments
de Duroc relativement à Bourienne.
Un jour, un bruit sinistre se répand dans Paris: on racontait que
madame de Broc avait péri misérablement dans la cascade du moulin
à Aix en Savoie... Mon frère fut déjeuner à la Malmaison, et me
rapporta la certitude de cette catastrophe... L'infortunée était
morte à vingt-quatre ans[90], sous les yeux de son amie et sans avoir
pu être secourue à temps!
[Note 90: Les détails de cette horrible aventure sont dans le _Salon
des princesses de la famille impériale_.]
Mon frère me remit un petit billet de l'Impératrice qui ne contenait
que ce peu de mots:
--«_Que vous avais-je dit?_»
Ces paroles avaient une sorte de signification sinistre qui me glaça
le coeur... Qu'allait-il arriver, grand Dieu!!..
Je fus à la Malmaison, quoique mon état me défendît d'aller en
voiture. Je trouvai le salon morne et abattu; chacun craignait pour
soi. M. de Beaumont seul était comme toujours; M. de Turpin avait été
envoyé auprès de la reine Hortense pour lui porter tous les regrets
de sa mère. Cependant rien ne justifiait encore à cette époque un
pressentiment de malheurs publics; Lutzen et Bautzen avaient remonté
l'esprit de la France, et toutes les fois néanmoins que je suis
allée à la Malmaison, j'ai trouvé la salon dans cette humeur morne
dont j'ai parlé. Cependant les femmes qui formaient le cercle intime
de l'Impératrice à la Malmaison étaient presque toutes jeunes et
jolies, du moins en ce qui était de son service d'honneur. Madame
Octave de Ségur, madame Gazani, madame de Vieil-Castel, madame
Wathier de Saint-Alphonse, mademoiselle de Castellane, madame Billy
Van Berchem, mesdemoiselles Cases, madame d'Audenarde la jeune, qui
pouvait être regardée comme de la maison, et qui était une des plus
belles personnes de l'époque, et si l'on ajoute à cette liste déjà
nombreuse, le nom de mademoiselle Georgette Ducrest, et plus tard
celui des deux demoiselles Delieu, on voit que ce cercle intérieur
pouvait donner un mouvement bien agréable comme société au château de
Malmaison.
Cette dernière habitation était même bien plus propre à cela que
Navarre. Cette demeure, plus royale peut-être, imposait davantage,
et puis, la distance était trop grande pour hasarder une visite, si
l'impératrice Joséphine ne les provoquait pas, dans la crainte d'en
être mal reçu.
Mais à la Malmaison, on y venait facilement; aussi l'Impératrice
avait-elle quelquefois, le soir, jusqu'à cinquante ou soixante
personnes dans son salon: la duchesse de Raguse, la duchesse de
Bassano, la comtesse Duchatel, la maréchale Ney, madame Lambert,
une foule de femmes agréables, lorsque même elles n'étaient pas
très-jolies, ce qui arrivait souvent. Quant aux hommes, ils étaient
moins nombreux; car à cette époque, tous étaient employés. Ceux qui
n'étaient pas au service étaient auditeurs au Conseil d'État. Parmi
les chambellans même, il s'en trouvait qui voulaient aussi connaître
nos gloires et nos malheurs, et qui partaient pour l'armée; témoin
M. de Thiars, chambellan de l'Empereur, qui fut intendant d'une
province en Saxe, je crois, et qui fut victime d'une ancienne rancune
impériale, ce qui, je dois le dire, n'est pas généreux[91].
[Note 91: M. de Thiars s'était fort occupé de madame Gazani, et les
faiseurs de propos, à Fontainebleau, disaient que ce n'était pas en
vain.]
Les hommes étaient donc en moins grand nombre que les femmes.
On voyait quelquefois un aide-de-camp, un officier qui venait de
l'armée pour apporter une dépêche; et cette arrivée donnait de la
tristesse dans les maisons où il allait se montrer un moment, dans
les quarante-huit heures qu'il passait à Paris. Les désastres ne
pouvaient déjà plus se céler...
La société de l'Impératrice fut même diminuée par l'absence de M. de
Turpin, qu'elle envoya auprès de la reine Hortense, à Aix, en Savoie.
C'était un homme doux, agréable, de bonne compagnie, et possédant un
ravissant talent, comme chacun sait[92].
[Note 92: Madame de Turpin est accusée, par mademoiselle Cochelet,
d'avoir parlé contre la reine Hortense; c'est faux. Je sais, par
des personnes aussi bien instruites qu'elle tout ce que faisait et
disait madame de Turpin, et rien ne ressemble à cela. Les affections
de madame de Turpin pouvaient lui faire voir avec joie le retour des
Bourbons que les siens aimaient depuis longtemps. Que ne dirions-nous
pas, nous, si l'on nous annonçait que le duc de Reichstadt n'est pas
mort, et qu'il est aux portes de Paris? Madame Turpin a donc pu jouir
du retour des Bourbons, sans pour cela oublier que la reine Hortense
et l'impératrice Joséphine avaient été bonnes pour elle et pour M.
de Turpin... Mais, au reste, mademoiselle Cochelet est souvent si
passionnée dans ses amours et dans ses haines, qu'on ne sait trop
comment se tirer des positions où elle vous place, pour blâmer ou
approuver.
M. de Boufflers, dont elle vante beaucoup l'amitié pour elle, et qui
était, comme on sait, bien spirituel, a dit sur elle un mot qu'elle
ne connaissait pas. Il disait qu'on se trompait, et qu'au lieu de
l'appeler _Cochelet_, il fallait dire _Coche-laide_.]
Il a fait de ravissantes vignettes à l'album des romances de la
Reine, ainsi qu'à un album que possédait l'Impératrice... Je crois
que l'album, avec les dessins originaux des romances de la Reine, a
été donné par Joséphine à l'empereur Alexandre...
Une agréable diversion qui se rencontrait ce même été dans le salon
de la Malmaison, c'étaient les enfants de la Reine. Jamais un moment
d'ennui ne se montrait lorsqu'ils étaient là. L'aîné, celui qui a
péri si tragiquement devant Rome, était réfléchi et rempli de moyens.
Le second, celui qui existe, était joli comme la plus jolie petite
fille, et son esprit ne le cédait pas à celui de son frère. On
l'appelait alternativement _la princesse Louis_, ou bien _Oui-Oui_.
Je ne sais à propos de quoi cette dernière façon de transformer un
nom... Quoi qu'il en soit, _Oui-Oui_ avait une vivacité de pensée
que n'avait pas son frère; et puis une volonté de tout connaître,
qui était quelquefois très-amusante. L'Impératrice était idolâtre
de ses petits-enfants. Elle veillait elle-même à ce que tout ce que
leur mère avait prescrit pour leurs études et pour leur régime fût
exactement suivi. Tous les dimanches, ils dînaient et déjeunaient
avec leur grand'-mère. Un jour, l'Impératrice reçut de Paris deux
petites poules d'or qui, au moyen d'un ressort, pondaient des oeufs
d'argent. Elle fit venir les jeunes princes et leur dit:
--«Voilà ce que votre maman vous envoie d'Aix, en Savoie, où elle est
à présent.»
Cette preuve de bonté désintéressée de Joséphine me toucha
beaucoup... Elle dément ce qu'on dit, avec, au reste, bien peu de
fondement, sur les rapports d'affection qui existent entre une
grand'-mère et ses petits-enfants[93].
[Note 93: On prétend que les grand'-mères et les grands-pères
n'aiment autant leurs petits-enfants que parce qu'ils les regardent
comme leurs vengeurs.]
Vers la fin de 1813, la société de la Malmaison prit un aspect
vraiment lugubre. Toutes ces morts répétées des amis de l'Empereur,
la perte de la bataille de Leipsick, tous nos revers... Il y avait en
effet de quoi glacer tous les coeurs...
L'hiver fut donc extrêmement triste[94], malgré le caractère
français, qui cherche toujours à trouver une consolation, même au
milieu d'une infortune... Mais tous les deuils, les craintes de
l'avenir dominaient enfin notre nature légère, cette fois.
[Note 94: Par la mort de Duroc.]
Cette même année fut cependant, pour l'impératrice Joséphine,
l'époque d'une joie très-vive, quoique mêlée de peine; mais elle
lui donnait la preuve d'une profonde estime de l'Empereur. Elle vit
le roi de Rome: depuis longtemps elle sollicitait avec ardeur cette
entrevue auprès de l'Empereur. Elle voulait voir cet enfant qui lui
avait coûté si cher!...
L'Empereur s'y refusait: il craignait une scène, dont l'enfant
pouvait être frappé, et rendre involontairement compte à sa mère. Ce
ne fut donc qu'après avoir reçu de Joséphine une promesse solennelle
d'être paisible et calme devant le roi de Rome, que l'Empereur
consentit à cette entrevue: elle se fit à Bagatelle.
L'Empereur parla à madame de Montesquiou; et lui-même, montant à
cheval, il escorta la calèche dans laquelle était son fils, et donna
l'ordre d'aller à Bagatelle.
L'impératrice Joséphine y était déjà rendue... Son coeur battait
vivement en attendant ceux qui devaient arriver; et lorsqu'elle
entendit arrêter la voiture qui conduisait vers elle l'Empereur et
son enfant, elle fut au moment de s'évanouir.
L'Empereur entra dans le salon où était Joséphine, en tenant le roi
de Rome par la main. Le jeune prince était alors admirablement beau.
Il ressemblait à un de ces enfants qui ont dû servir de modèle au
Corrége et à l'Albane... Je n'en parle pas au reste comme on peut
parler du fils de l'empereur Napoléon, avec cette prévention qui fait
trouver droit un enfant bossu: le roi de Rome était vraiment beau
comme un ange!... Qu'on regarde la gravure faite d'après le charmant
dessin d'Isabey, où le roi de Rome est représenté à genoux en disant:
_Je prie Dieu pour la France et pour mon père!..._
Cher enfant! et maintenant c'est nous qui prions et pour toi et pour
lui!...
--«Allez embrasser cette dame, mon fils,» dit l'Empereur à l'enfant,
en lui montrant Joséphine qui était retombée tremblante sur le
fauteuil, d'où elle s'était soulevée à leur entrée dans l'appartement.
Le jeune prince leva ses grands et beaux yeux sur la personne que lui
montrait son père; et, quittant la main de Napoléon, il se dirigea,
sans montrer de crainte, vers Joséphine qui, l'attirant aussitôt à
elle, le serra presque convulsivement contre son sein. Elle était si
émue, que l'Empereur reçut la commotion qui se communique toujours
à celui qui est spectateur d'une impression vive vraiment éprouvée.
Le roi de Rome, à qui son père avait probablement recommandé
d'être caressant pour _la dame_ qu'il allait voir, fut charmant
pour Joséphine qui, en vérité, parlait ensuite de ce moment avec
une émotion qui n'était pas feinte. L'Empereur s'était éloigné de
tous deux, et, les bras croisés, appuyé contre la fenêtre, il les
regardait avec une expression qui annonçait tout ce qu'il devait
sentir dans un pareil instant...
Le roi de Rome (comme tous les enfants, au reste), avait l'habitude
de jouer avec les chaînes, les montres, tout ce qui était à sa
portée. C'était alors la mode de mettre à une chaîne d'or une
multitude de breloques de toute espèce[95]. Joséphine en avait une
grande quantité; voyant que le jeune Prince s'amusait avec ces
breloques, elle détacha sa chaîne pour qu'il pût jouer avec plus
aisément... L'enfant fut charmé de cette complaisance... Il se mit à
compter les différentes pièces du charivari; mais il s'embrouillait
toujours lorsqu'il arrivait au nombre _dix_[96]. Tout à coup, il
s'arrêta; et, regardant alternativement l'impératrice Joséphine et le
charivari, il parut vouloir dire quelque chose.
[Note 95: On appelait cela un charivari.]
[Note 96: Il fut en effet longtemps à comprendre, étant enfant, les
dizaines ajoutées aux dizaines.]
Que voulez-vous, sire? lui dit Joséphine.
LE ROI DE ROME, hésitant.
Oh! rien.
JOSÉPHINE, se penchant vers lui, et tout bas, après avoir fait signe
à l'Empereur de ne pas les troubler.
Mais encore!... dites, que voulez-vous?
LE ROI DE ROME, en montrant le charivari.
C'est bien beau, n'est-ce pas, cela, madame?
JOSÉPHINE, souriant.
Mais, oui... Pourquoi dites-vous cela?
LE ROI DE ROME.
Ah! c'est que... c'est que j'ai rencontré dans le bois un pauvre qui
a l'air bien malheureux... Si nous le faisions venir!... nous lui
donnerions tout cela; et, avec l'argent qu'il en aurait, il serait
bien riche!... Je n'ai pas d'argent, mais vous avez l'air d'être bien
bonne, madame... Dites, le voulez-vous?
JOSÉPHINE.
Mais, si Votre Majesté le demande à l'Empereur, il lui donnera tout
ce qu'elle lui demandera pour faire le bien.
LE ROI DE ROME.
Papa a déjà donné tout ce qu'il avait... et moi aussi.
JOSÉPHINE, se penchant vers l'enfant.
Eh bien! Sire, je vous promets d'avoir soin de votre pauvre.
LE ROI DE ROME.
Bien vrai?...
JOSÉPHINE.
Oui; je vous le promets.
LE ROI DE ROME, l'embrassant.
Eh bien! je vous aime beaucoup! vous êtes bien bonne; je veux que
vous veniez avec nous à Paris; vous demeurerez aux Tuileries...
L'Impératrice fut émue, et regarda l'Empereur avec une expression
déchirante, à ce qu'il dit ensuite... Mais il ne voulait pas de
_scène_, et surtout rien qui pût frapper l'enfant... Il revint auprès
de Joséphine, et prenant le roi de Rome par la main:
--«Allons, sire, lui dit-il, il faut partir... Il se fait tard...
Embrassez madame.»
Le jeune prince jeta ses deux bras autour du cou de Joséphine, et
l'embrassa avec une effusion qui la toucha au point de la faire
pleurer.
--«Venez avec moi, répétait l'enfant.
--Cela ne se peut, disait Joséphine.
--Et pourquoi? dit l'enfant en redressant sa jolie tête, si
l'Empereur _et moi_ le voulons.
--Allons, allons, venez, dit l'Empereur en prenant la main de son
fils qui, cette fois, n'osa pas résister.»
Et faisant de l'oeil et de la main un dernier adieu, Napoléon sortit
avec le roi de Rome, laissant Joséphine bien heureuse pour un moment,
mais avec une source de souvenirs déchirants dans le coeur.
J'ai parlé dans mes mémoires des événements de 1813; il est donc
inutile de recommencer ce récit. Je ne dirai donc que ce qui se
trouve lié à Joséphine.
Lorsqu'elle apprit les revers de 1813, les derniers malheurs de cette
année commencée avec des pressentiments sinistres qui n'avaient eu
que trop de réalisation, son désespoir fut profond. Pendant ce temps,
Marie-Louise déjeunait et dînait admirablement, montait à cheval,
prenait sa leçon de musique, celle de dessin, de broderie, jouait
au billard, se couchait à neuf heures, dormait toute la nuit, et
recommençait le lendemain, à tout aussi bien manger et tout aussi
bien étudier. On voit qu'elle aurait eu le premier prix dans une
pension... Mais dans le grand collége des épouses et des mères, je
doute qu'elle y eût même été reçue.
Joséphine avait bien quelques consolations dans la conduite du
vice-roi, et l'attachement qu'avait pour lui sa femme, la princesse
Auguste de Bavière... Elle en reçut un jour une lettre qu'elle
faisait lire à tout le monde avec un orgueil maternel bien aisé à
comprendre[97]. Eugène avait reçu des propositions par lesquelles on
lui offrait la couronne d'Italie, s'il voulait consentir à devenir
_un traître_, _un perfide_ et _un ingrat_, disait la vice-reine à sa
belle-mère!... Cette lettre était en effet bien touchante; et quelque
naturelle que fût la conduite d'Eugène, l'Impératrice avait tout lieu
d'en être fière, car tout le monde en Italie n'a pas agi de cette
manière[98]....
[Note 97: Le roi de Bavière fit en effet cette proposition au prince
Eugène: ce fut le prince Auguste de la Tour-Taxis qui porta la lettre
au vice-roi.]
[Note 98: La justice qui fut rendue à chacun est bien remarquable
dans cette circonstance. La reine de Naples (madame Murat) eut de la
peine à trouver un asile à Trieste!... en Autriche!... tandis que le
prince Eugène fut royalement accueilli et traité à Munich.]
Enfin arrivèrent nos désastres... l'invasion de la France,
l'abdication de l'Empereur!... En apprenant les premiers revers de
1814, j'ai vu Joséphine vouloir plus d'une fois aller auprès de
l'Empereur pour le soutenir dans ses moments d'épreuves!...
--«Je sais comment on peut arriver à son âme, disait-elle à ceux qui
la retenaient... Mon Dieu!... comme il doit souffrir!»
Mais le moyen d'exécuter une pareille résolution! c'était le rêve du
coeur; et la force de la volonté demeurait insuffisante devant celle
des événements.
Ils se succédaient avec une telle rapidité, que Joséphine eut à peine
le temps de quitter Malmaison pour se réfugier à Navarre, qui était
pour elle un lieu plus sûr que l'autre habitation. Elle partit avec
son service, et dans une telle terreur, que sur la route, un valet de
pied ayant donné une fausse alarme, dans un moment où les voitures
étaient arrêtées, l'Impératrice ouvrit elle-même la portière de la
sienne, et se jetant hors de la voiture, elle courut à travers champs
jusqu'à ce qu'on la rattrapât, et elle ne voulut revenir que sur les
assurances réitérées que ce n'étaient pas les cosaques.
La reine Hortense rejoignit sa mère à Navarre. Le séjour en était
triste, plusieurs personnes du service d'honneur disaient aux
arrivants sans beaucoup se gêner:
--«Comment! vous êtes inquiets? En vérité vous avez tort... Ah! dans
le fait, je n'y songeais pas!... vous devez craindre, en effet...
Mais nous... que peut-il nous arriver[99]?...
[Note 99: Et savez-vous qui disait cela? Aucun des grands noms
de France: ceux-là furent toujours ce qu'ils devaient être. Mais
c'étaient des personnes presque inconnues aux Bourbons, et qui la
plupart n'avaient pas quitté la France.]
Ce fut à Navarre que Joséphine apprit que l'Empereur irait à l'île
d'Elbe; cette nouvelle lui parvint au milieu de la nuit. M. Adolphe
de Maussion, alors auditeur au Conseil d'État, et attaché en cette
qualité au duc de Bassano, secrétaire d'État, était envoyé auprès de
la duchesse par son mari, pour lui annoncer les grands événements
qui venaient d'avoir lieu. La capitulation de Paris était signée, et
Napoléon était à Fontainebleau... M. de Maussion s'était détourné
pour apporter ces nouvelles à Navarre.
Lorsque l'Impératrice sut l'arrivée de M. de Maussion, elle se leva
aussitôt, passa un peignoir de percale, prit un bougeoir et guidant
elle-même le nouvel arrivé, elle traversa la cour qui séparait son
logement de celui de sa fille et introduisit M. de Maussion auprès
de la reine Hortense, qui, déjà éveillée par le bruit des chevaux,
attendait les nouvelles avec impatience... L'Impératrice, dont
le trouble l'avait empêchée de bien comprendre tout ce que lui
avait dit M. de Maussion, lui dit de tout répéter... Il recommença
le malheureux récit, et ce ne fut qu'alors que Joséphine comprit
que Napoléon déchu de sa puissance, accablé par le sort, n'avait
plus pour asile que l'île d'Elbe et ses rochers de fer!... Elle
était alors assise sur le lit de sa fille... Elle poussa un cri,
et se jetant dans ses bras... «Ah! dit-elle en pleurant, il est
malheureux!... C'est à présent surtout que je porte envie à sa femme!
Elle du moins, elle pourra s'y enfermer avec lui!...»
Son désespoir fut violent... elle pleura pendant plusieurs heures,
et fut dans un état nerveux qui alarma ceux qui l'entouraient. Quant
à la reine Hortense... elle prit dès ce moment la résolution d'aller
s'enfermer avec l'Empereur, dans quelque prison qu'on lui donnât...
elle ignorait encore que les bourreaux d'un héros sont doublement
cruels lorsqu'ils ont à torturer un patient dont la gloire a humilié
leur orgueil!... il fallait que le supplice fût entier... Il fallait
qu'aucune douleur n'y faillît... et ils savaient bien que l'isolement
de ce qu'il aime est la plus affreuse des douleurs d'un grand
coeur!...
On sait tout ce qui se passa dans ces tristes journées... le
souvenir en est trop pénible à rappeler... Je dirai seulement
que l'Impératrice reçut à cette triste époque des preuves d'un
intérêt général... Le duc de Berry lui fit proposer une garde et
une escorte... Elle refusa, et la reine Hortense également... Mais
les princes étrangers firent entendre à Joséphine que sa présence à
la Malmaison était convenable, et que son éloignement était comme
une marque de défiance qui pouvait lui nuire. Elle partit alors
pour venir chercher la mort à la Malmaison. Mais jamais elle ne put
décider sa fille, qui prétendait qu'elle devait aller auprès de sa
belle-soeur dans un pareil moment, et que, bien que Marie-Louise ne
dût pas lui être plus chère que sa mère, elle se devait à elle dans
ces jours de deuil, où elle perdait autant à la fois. Elle y alla en
effet... mais cette noble action fut reconnue par un accueil froid
et contraint, que tout autre que la reine Hortense pouvait prendre
pour impoli... Marie-Louise fut gênée avec elle dès qu'elle la
vit... elle trouva à peine une parole pour la remercier de cet acte
de dévouement, et finit par lui dire qu'elle attendait son père...
La reine comprit quelle était de trop, et, prenant aussitôt congé
d'elle, elle quitta Rambouillet presque aussi promptement qu'elle y
était venue.
En revenant à la Malmaison, la Reine trouva sur la route des
officiers russes, qui venaient de Paris, pour apporter des dépêches
de l'empereur Alexandre, qui montrait un bien vif intérêt à Joséphine
et à ses enfants. C'est ici qu'il faut rendre à la Reine une justice
que tout le monde n'a pas jugé à propos de proclamer. On a eu des
renseignements, assez faux probablement, je pense donc que la vérité
doit être connue:
Il est positif que, les premiers jours, la Reine fut si froide pour
l'Empereur Alexandre, qu'il s'en plaignit. Il était vrai, en 1814,
dans tout ce qu'il voulait faire pour la famille de l'impératrice
Joséphine et pour elle. On a accablé la reine Hortense, parce que
l'empereur de Russie, trouvant le salon de la Malmaison charmant, y
allait habituellement plusieurs fois par semaine, pendant le peu de
temps que vécut l'Impératrice. Ce fut assez pour réveiller l'envie et
la haine; et l'on sait ce que peuvent ces deux passions.
L'empereur Alexandre demanda beaucoup de grâces à Louis XVIII pour
Joséphine, mais il n'obtint pas tout. On a raconté, dans des mémoires
sur la reine Hortense, beaucoup de choses qui, je suis fâchée de le
dire, ne sont pas exactes; et de ce nombre sont quelques-unes de
celles qui concernent l'empereur Alexandre... Il a été chevalier,
il a été le plus noble des hommes et pour la France et pour nous
particulièrement. Je proclamerai la reconnaissance que nous lui
devons, à haute voix et du fond du coeur..... Mais je sais que tout
ce qu'on dit dans plusieurs chapitres de ces mémoires est vivement
exagéré... Un homme dont la conduite fut toujours honorable, si après
tout les événements ne l'ont pas aidé, c'est le duc de Vicence; et il
savait comme moi que certes l'empereur Alexandre voulait du bien à la
famille impériale... Mais de ce bien à ce que disent les mémoires il
y a encore loin[100].