personne et avait été une des plus jolies femmes de son temps. On
sait comment les créoles sont charmantes lorsqu'elles sont hors
de la ligne ordinaire; elle était mère du général d'Audenarde,
écuyer de l'Empereur, et qui ensuite, placé dans la compagnie des
gardes-du-corps du roi, compagnie de Noailles, tint cette belle
conduite, lorsque des enfants imberbes voulurent faire la loi au
vieux soldat, quoiqu'il fût jeune aussi, lui, mais respectable pour
cette foule adolescente qui ne devait pas élever la voix devant un
homme qui avait vu bien des batailles, et dont le sang avait coulé
pour son roi[72-A]. Madame d'Audenarde fut toujours à merveille pour
la mémoire de l'impératrice Joséphine, qu'elle n'appelait que sa
bienfaitrice. Je l'ai entendue parler ainsi à l'Abbaye-aux-Bois, où
je la rencontrais chez sa soeur, madame de Gouvello, ange de vertus
et de piété, que Dieu vient de rappeler à lui.]
[Note 72-A: Le général d'Audenarde a servi dans l'émigration dans
l'armée de Condé.--Napoléon l'aimait et l'estimait beaucoup.]
[Note 73: M. Deschamps fait ici une singulière méprise: on sait
trop bien que ce ne fut pas l'Impératrice qui appela madame Gazani
à Paris, ce fut l'Empereur; et même, pendant longtemps, Joséphine
la tint dans la plus belle des aversions. Elles ne se rapprochèrent
que lorsqu'elles furent toutes deux malheureuses. Madame Gazani fut
elle-même gênée en chantant ce couplet: elle ne l'avait pas vue
auparavant, et fut contrariée, je le sais, de chanter ces paroles.]
[Note 74: Madame Auguste de Colbert, dame du palais de l'Impératrice;
elle demanda à la suivre. C'est une excellente femme, vertueuse et
bonne; elle était veuve du brave général Auguste Colbert qui fut
tué en Espagne en plaçant ses tirailleurs. Madame de Colbert était
fille du sénateur, général, comte de Canclaux. Elle est aujourd'hui
remariée à M. le comte de la Briffe. _La Fête de Campagne_, que
rappelle ici Deschamps, fait allusion à une fête donnée à Joséphine,
tandis qu'elle était à Aix-la-Chapelle, un 19 mars. On lui donna une
fête charmante.
M. de Canclaux était le plus digne des hommes, mais comme tous, il
avait quelques petits côtés par lesquels il donnait à rire; l'un
d'eux était une manie des plus prononcées d'être mélomane et d'aimer
l'italien. Le fait réel, c'est qu'il n'aimait pas la musique, et
n'entendait pas très-bien l'italien. Cela n'empêchait pas que,
lorsque je le rencontrais et que je lui demandais s'il avait été
content de Crescentini ou de madame Grassini dans le bel opéra de
_Roméo et Juliette_... il me répondait: Pas mal, pas mal! ce dont
j'ai surtout été content, c'est du _finale_ et du _tutti_. Or, ces
deux mots, il les prononçait comme tous les mots italiens prononcés
par ceux qui ne savent pas la langue, en appuyant fortement sur la
dernière lettre et la dernière syllabe. Du reste, c'était l'honneur
et la probité en personne.]
Les plus jolis vers furent ceux de mademoiselle de Mackau.
MADEMOISELLE DE MACKAU.[75]
AIR: _L'hymen est un lien charmant_.
Loin d'elle j'ai dû regretter
Une princesse auguste et chère:
Manheim l'adore et la révère,
Et j'ai pleuré de la quitter.
Mais quand j'ai vu de son image
Le modèle dans notre cour,
Mon coeur sentit un doux présage;
Bientôt les charmes du séjour
Ont séché des pleurs du voyage.
[Note 75: Mademoiselle de Mackau, fille du contre-amiral de ce nom,
était attachée comme dame à la princesse Stéphanie, grande duchesse
de Bade. L'Impératrice, toujours bonne, sachant que mademoiselle de
Mackau était malheureuse d'être si loin de sa famille, la demanda
à la princesse Stéphanie, et la fit dame du palais. Elle fut, à
quelque temps de l'époque dont je parle, mariée au général Wathier de
Saint-Alphonse. Elle est nièce de M. de Chazet, aimable poëte, connu
par une foule de jolis ouvrages.]
Mademoiselle de Castellane chanta aussi un couplet que je ne puis
retrouver, pas plus, au reste, que mademoiselle de Castellane n'a
retrouvé la reconnaissance et la mémoire pour les bienfaits sans
nombre dont Joséphine l'a comblée, bienfaits portés au point, par
exemple, de payer sa pension chez madame Campan, où elle fut élevée
avec sa soeur. Elle l'a _mariée_, _dotée_; elle lui a donné un
très-beau trousseau; enfin, elle a fait pour elle et mademoiselle de
Mackau ce qu'elle n'a fait pour aucune de ses filleules. Mademoiselle
de Mackau en est demeurée reconnaissante; mais mademoiselle de
Castellane le fut si peu, qu'après la mort de Joséphine, la reine
Hortense ne la vit qu'une fois pendant l'année 1814!...
Ah! cela fait mal... Reprenons la suite du récit de la Saint-Joseph,
à Navarre.
Mademoiselle Georgette Ducrest était alors à Navarre. Jolie comme un
ange, fraîche comme une rose, aimant l'Impératrice d'une véritable
affection, elle s'avança vers elle avec une émotion touchante qui
n'enleva rien au charme ravissant de sa voix, qui alors était dans
toute sa beauté. Elle chanta aussi un couplet fort joli sur l'air de
_Joseph_.
Lorsque tout ce qui portait _l'habit_ de ville fut entendu, alors
arriva la députation villageoise. C'était madame Octave de Ségur
et M. de Vieil-Castel, habillés en paysans, Colette et Mathurin.
Ils rappelaient, dans leurs couplets alternativement chantés, les
bienfaits de l'Impératrice.
MATHURIN.
Sur nos monts, v'là qu'on amène
Des parures d'arbrisseaux,
Et que l'on fait de la plaine
Partir les eaux[76].
COLETTE.
Dans Évreux, ses mains soutiennent
Pour les arts d'heureux berceaux,
Ousque les jeunes filles apprennent[77]
Mieux qu' leux fuseaux.
MATHURIN.
All' veut qu' les promenades y prennent[78]
D'salignements nouveaux,
Et qu'on ôte à _Marpomène_
Ses vieux tréteaux[79].
COLETTE.
Si tous ceux qui, dans leur peine,
Ont eu part à ses cadeaux,
D'un' fleur lui portait l'étrenne,
L'bouquet s'rait beau, etc.
[Note 76: L'Impératrice, en arrivant à Navarre, trouva la plaine
autour d'Évreux infectée de marais très-nuisibles; elle les fit
dessécher; ils avaient été formés par les eaux de l'Iton et de l'Eure
qui passaient autrefois par des canaux pour alimenter les cascades
et les bassins du parc; et ces canaux ayant été rompus par défaut
d'entretien, l'eau qu'ils conduisaient avait formé ces marais.]
[Note 77: L'école de jeunes filles, instituée par Joséphine, où elles
apprenaient à faire de la dentelle, mais où elles recevaient aussi
une parfaite éducation, spécialement dirigée vers le but dans lequel
elles étaient élevées.]
[Note 78: L'Impératrice avait non-seulement rendu aux habitants la
promenade du parc de Navarre qu'on leur avait ôtée, mais, de plus,
elle allait faire embellir leur promenade, et pour cela avait acheté
un terrain.]
[Note 79: Allusion à la réédification du théâtre que l'Impératrice
allait faire. Rien n'était comparable à M. de Vieil-Castel dans
ce rôle de paysan, avec son flegme et sa tranquillité habituelle;
rien n'était au reste plus parfaitement comique: il avait beaucoup
d'esprit, et son air sérieux ajoutait du comique à son rôle. Son
fils, Horace de Vieil-Castel, a un talent remarquable pour dire les
vers et jouer la comédie, à part son esprit qui est très-remarquable.]
M. de Turpin de Crissé, chambellan de Joséphine, connu par son joli
talent de peinture, fit ce jour-là, pour l'Impératrice, une chose
charmante. C'était un jeu de cartes, dont les figures représentaient
toute la société habituelle de Navarre. J'ai rarement vu quelque
chose de plus gracieux que ce jeu de cartes.
Quant à l'Impératrice, elle se souhaita à elle-même sa fête, en
donnant des aumônes très-abondantes à tous les pauvres des environs;
les bénédictions durent être grandes dans cette journée.
Puisque j'ai parlé d'une Saint-Joseph à Navarre, je vais en
rapporter une qui avait eu lieu à la Malmaison, quelques années
avant; l'Empereur était en Allemagne à cette époque.
Nous organisâmes la fête de l'Impératrice, en l'absence de la reine
Hortense. La reine de Naples et la princesse Pauline, qui pourtant
n'aimaient guère l'Impératrice, mais qui avaient rêvé qu'elles
jouaient bien la comédie, voulurent se mettre en évidence, et deux
pièces furent commandées. L'une à M. de Longchamps, secrétaire des
commandements de la grande-duchesse de Berg; l'autre, à un auteur de
vaudevilles, un poëte connu. Les rôles furent distribués à tous ceux
que les princesses nommèrent, mais elles ne pouvaient prendre que
dans l'intimité de l'Impératrice qui alors était encore régnante.
La première de ces pièces était jouée par la princesse Caroline
(grande-duchesse de Berg), la maréchale Ney, qui remplissait
à ravir[80] un rôle de vieille, madame de Rémusat, madame de
Nansouty[81] et madame de Lavalette[82]; les hommes étaient M.
d'Abrantès, M. de Mont-Breton[83], M. le marquis d'Angosse[84], M.
le comte de Brigode[85], et je ne me rappelle plus qui. Dans l'autre
pièce, celle de M. de Longchamps, les acteurs étaient en plus petit
nombre, et l'intrigue était fort peu de chose. C'était le maire de
Ruel qui tenait la scène, pour répondre à tous ceux qui venaient lui
demander un compliment pour la bonne _Princesse_ qui devait passer
dans une heure. Je remplissais le rôle d'une petite filleule de
l'Impératrice, une jeune paysanne, venant demander un compliment au
maire de Ruel. Le rôle du maire était admirablement bien joué par
M. de Mont-Breton. Il faisait un compliment stupide, mais amusant,
et voulait me le faire répéter. Je le comprenais aussi mal qu'il me
l'expliquait; là était le comique de notre scène, qui, en effet, fut
très-applaudie.
[Note 80: Je crois que la duchesse de Frioul (madame Duroc) jouait
aussi, mais je n'en suis pas sûre. Je ne me la rappelle sur le
théâtre de la Malmaison que dans un seul rôle, la soubrette du
_Bourru bienfaisant_, qu'elle joua fort bien. Mais, dans cette même
pièce, qui fut vraiment excellent, ce fut le marquis de Cramayel dans
le rôle du Bourru...]
[Note 81: Soeur de madame Rémusat, et femme du premier écuyer de
l'Impératrice.]
[Note 82: La comtesse de Lavalette, nièce de l'Impératrice. Jamais
une femme n'a plus froidement joué un rôle.]
[Note 83: M. de Mont-Breton, premier écuyer de la princesse Pauline.]
[Note 84: Chambellan de l'Empereur.]
[Note 85: Chambellan de l'Empereur.]
M. le comte de Brigode était, comme on sait, excellent musicien et
avait beaucoup d'esprit. Il fit une partie de ses couplets et la
musique, ce qui donna à notre vaudeville un caractère original que
l'autre n'avait pas. Je ne puis me rappeler tous les couplets de M.
de Brigode, mais je crois pouvoir en citer un, c'est le dernier. Il
faisait le rôle d'un incroyable de village, et pour ce rôle il avait
un délicieux costume. Il s'appelait Lolo-Dubourg; et son chapeau à
trois cornes d'une énorme dimension, qui était comme celui de Potier
dans _les Petites Danaïdes_, son gilet rayé, _à franges_, son habit
café au lait, dont les pans en queue de morue lui descendaient
jusqu'aux pieds, sa culotte courte, ses bas chinés avec des bottes
à retroussis, deux énormes breloques en argent qui se jouaient
gracieusement au-dessous de son gilet: tout le costume, comme on le
voit, ne démentait pas _Lolo-Dubourg_, et, lui-même, il joua le rôle
en perfection.
Lorsque le vaudeville fut fini, et que nous eûmes chanté nos
couplets qui, en vérité, étaient si mauvais que j'ai oublié le mien,
Lolo-Dubourg s'avança sur le bord de la scène et chanta avec beaucoup
de goût, comme il chantait tout, bien qu'il n'eût que très-peu de
voix, le couplet que voici et qui est de lui ainsi que la musique:
Je souhaite à Sa Majesté,
D'abord, tout ce qu'elle désire,
Ensuite une bonne santé,
Et puis toujours de quoi pour rire.
Elle, étant Reine, et ne pouvant
Lui souhaiter une couronne,
Je lui souhaite seulement
Autant de bonheur qu'elle en donne.
La musique était charmante. J'en ai gardé le souvenir comme si je
l'avais entendue hier.
Madame de Nansouty chanta comme elle chantait toujours, c'est-à-dire
admirablement. En vérité, elle devait bien rire en entendant la
reine de Naples et la princesse Pauline qui divaguaient à l'envi en
s'agitant sur ce malheureux théâtre, où toutes deux auraient mieux
fait de ne pas monter; elles étaient vraiment aussi mauvaises qu'on
peut l'être, et de plus, à cette époque, la princesse Caroline
surtout avait encore beaucoup d'accent. Rien ne ressemble à cela;
mais c'était surtout le chant!... On ne peut malheureusement
pas rendre l'effet de deux voix qui donnent continuellement le
son d'une note pour une autre, et cela sans aucune mesure. La
grande-duchesse de Berg était bien jolie au reste ce jour-là, quoique
bien mauvaise: elle avait un costume de paysanne, tout blanc,
une croix d'or attachée avec un velours noir. Ce velours faisait
ressortir la blancheur de ses épaules et de sa poitrine; elle était
d'autant mieux, que déjà fort commune de tournure et de taille, cet
inconvénient dans une souveraine est inaperçu dans une paysanne; il
place même en situation. Mais, qui ne l'était d'aucune manière, c'est
qu'on imagina de la faire chanter avec le duc d'Abrantès. Ils étaient
amoureux l'un de l'autre dans cette pièce; et depuis le commencement
jusqu'à la fin, au grand amusement de tout le monde, excepté de moi
et de Murat s'il y eût été, ils se faisaient toutes les _câlineries_
possibles. Ils étaient nés le même jour; ils s'appelaient Charles et
Caroline; enfin c'étaient des délicatesses de sentiment à n'en pas
finir... On trouvait donc que cela était déjà assez bien comme cela,
lorsqu'on entendit le refrain d'un air _nouveau_, et voilà Charles
et Caroline qui s'avancent en se tenant par la main et qui chantent
à deux voix sur l'air: _Ô ma tendre musette!_ un couplet, dont j'ai
par malheur oublié le commencement, mais dont voici la fin; le
commencement était de même force et faisait allusion à ce même jour
d'une commune naissance:
Si le ciel que j'implore
Est propice à mes voeux,
Un même jour encore
Verra fermer nos yeux.
C'était bien comique à voir et à entendre. M. d'Abrantès avait la
voix très-juste, mais il ne l'avait jamais travaillée; elle était
forte, puissante et assez basse pour chanter le rôle de Basile dans
le _Barbier_. Qu'on juge de l'effet de cette voix de lutrin qui
voulait être tendre avec la voix de soprano de la princesse Caroline,
criarde, aigre et fausse au dernier point! C'était à s'enfuir si on
n'avait pas autant ri.
Quant à la princesse Pauline, elle était si charmante qu'elle ne
pouvait jamais prêter à rire; quoi qu'elle dît, elle était écoutée;
le moyen de ne pas entendre ce qui sortait d'une si jolie bouche!
mais elle nous a bien souvent donné la comédie pendant les quinze
jours de répétition: elle ne répétait que dans son fauteuil, et
lorsque M. de Chazet ou M. de Longchamps lui représentaient, dans
leur intérêt d'auteur, qu'elle devait se lever. Elle répondait
toujours:
--«_Ne vous inquiétez pas, le jour de la représentation, je
marcherai._»
Ces deux pièces furent cependant représentées devant un public fort
imposant, l'Impératrice et une grande partie de la cour, cabale sans
indulgence et très-disposée à nous critiquer, le corps diplomatique,
l'archi-chancelier et tous les grands dignitaires qui étaient
alors à Paris. Nous étions arrivés le matin avant le déjeuner, pour
présenter nos voeux à l'Impératrice.
Je lui avais conduit mes enfants auxquels elle fit des cadeaux
charmants, particulièrement à Joséphine, sa filleule. Après le
déjeuner, on fut se promener; on revint, il y eut un grand dîner,
puis nous nous habillâmes et la représentation eut lieu ainsi que je
l'ai dit; après qu'on fut sorti du théâtre, nous revînmes dans la
galerie dans nos costumes: l'Impératrice nous l'ayant demandé; et
puis on dansa; mais comme il était tard et qu'on était fatigué, le
bal fut court.
Toutes les Saint-Joseph étaient à peu près comme cette dernière; et
même lorsque la reine Hortense était à Paris, il n'y avait rien de
plus.
Mais laissons les fêtes pour rentrer dans le cours des événements.
QUATRIÈME PARTIE.
LA MALMAISON. 1813-1814.
L'Impératrice n'était plus à Navarre[86] lorsqu'on apprit que les
premiers revers commençaient pour nous; elle en fut attérée! jamais
elle n'avait pu séparer sa cause, non plus que sa vie, de celle de
l'homme unique auquel son existence était liée. La femme de Napoléon
est un être prédestiné; ce n'est pas une femme ordinaire, tout ce qui
tient à cet homme est providentiel comme lui-même... Il n'appartient
pas à l'humanité de séparer de lui ce que lui-même a choisi... Oh!
comment Marie-Louise n'a-t-elle pas compris la sainte et haute
mission qu'elle avait reçue d'en haut en devenant la compagne de
cet homme? Joséphine, malgré sa légèreté habituelle, l'avait bien
comprise, elle!... et elle n'aurait pas failli lorsque le jour du
malheur arriva.
[Note 86: Il y avait beaucoup de malades à Navarre; elle était
revenue à la Malmaison.]
Les événements devenaient de plus en plus sinistres; l'Impératrice
était à Malmaison, redoutant l'arrivée d'un courrier, lorsqu'elle
reçut d'Aix en Savoie la nouvelle de l'horrible malheur arrivé à la
cascade du moulin.
La reine Hortense est une des femmes les plus malheureuses que j'aie
connues: depuis l'âge de seize ans je l'ai toujours suivie, et j'ai
vu en elle un des êtres les plus excellents, et cependant toujours
frappé au coeur. Lorsqu'elle se maria, ce fut contre sa volonté et
celle de son affection toute portée vers un autre lien. Quelques
années plus tard, elle perdit son fils.., son premier-né! et l'on
sait que ses enfants furent toujours pour elle la première de ses
affections. Ensuite vint la perte d'une couronne, sa séparation[87]
avec son mari; ce ne fut que pendant les trois années qui suivirent
cette séparation qu'elle eut un moment de tranquillité que des
souvenirs récents troublaient encore!..
[Note 87: Et le divorce de sa mère fut encore pour elle, à cette
époque, un coup bien rude.]
Le 1er janvier 1813, elle se leva avec une terreur que rien ne put
dissiper.
--«Mon Dieu, me dit-elle, lorsque je la vis ce même jour à la
Malmaison, où j'avais été présenter mes voeux de nouvel an à
l'Impératrice, que nous arrivera-t-il cette année après les malheurs
de celle qui vient de finir?»
Je cherchai à la rassurer, mais elle était inquiète pour son frère,
et ses affections la rendaient superstitieuse. Non-seulement
l'Impératrice ne la guérissait pas de ses terreurs, mais elle y
ajoutait. Elle venait de lui donner une ravissante parure en pierres
de couleur estimée plus de vingt-cinq mille francs: c'était bien cher
pour une parure de fantaisie.
Joséphine était très-superstitieuse, comme on le sait. Aussitôt
qu'elle me vit, elle vint à moi et me dit très-sérieusement:
--«Avez-vous remarqué que cette année commence un vendredi et porte
le chiffre 13?..»
C'était vrai, mais je répondis en tournant la chose en plaisanterie:
--«Non, non, dit-elle, cela annonce de grands désastres!.. et des
malheurs particuliers.»
Hélas! plus tard, je me suis rappelé ces sinistres paroles; elle
n'avait que trop raison!
La reine Hortense fut aux eaux d'Aix en Savoie; sa mère demeura à la
Malmaison. J'étais alors fort souffrante d'une grossesse pénible et
de la douleur que j'éprouvais de la perte récente de deux amis!..
l'un surtout!..[88] Oh! quel souvenir de ces temps désastreux!..
Aussi, lorsque j'arrivai à la Malmaison et que l'Impératrice me parla
de ces signes presque funestes, je ne pus lui répondre; cependant je
cherchai à la rassurer... Mais la mort de Duroc[89] et de Bessières,
celle de Bessières surtout lui avait causé un grand trouble et avait
amené dans cet esprit déjà vivement frappé des terreurs nouvelles;
mes paroles furent à peine entendues par elle... Hélas! je cherchais
à la rassurer, et moi-même je ne savais pas que la mort touchait déjà
une tête qui m'était bien chère et que le crêpe du deuil, qui allait
envelopper ma famille, se déployait déjà au-dessus d'elle.
[Note 88: Bessières fut tué d'un boulet de canon dans le défilé
de Wesseinfeld, le jour même de la bataille de Lutzen. Bessières
commandait toute la cavalerie de l'armée; c'était à la fois un homme
habile, brave, rempli de coeur, et doué de bonnes qualités. Je perdis
un ami en lui, ainsi que Junot.]
[Note 89: Quant à la mort de Duroc, ce fut pour ses amis, et
il en avait beaucoup, un des coups les plus rudes de ces temps
désastreux; elle fit aussi une profonde impression sur l'Empereur;
mais, quoiqu'il en ait été vivement frappé, les derniers moments de
Duroc ne se sont pas passés comme le _Moniteur_ l'a dit. Bourienne
les a également racontés avec sa haine accoutumée, et il a menti
dans un autre sens... J'avais deux amis auprès de l'Empereur dans
cette cruelle circonstance, et voilà comment chacun m'a rapporté
l'événement; ces deux amis sont le duc de Vicence et le duc de
Trévise:
La bataille de Bautzen était livrée et gagnée, la journée finissait;
l'Empereur poursuivait les Russes, voulant reconnaître par lui-même
ce qu'il voulait juger; il crut mieux voir sur une colline en face
de lui; il voulut gagner cette éminence, et descendit par un chemin
creux avec une grande rapidité; il était suivi du duc de Trévise, du
duc de Vicence, du maréchal Duroc, et du général du génie Kirgener,
beau-frère de la duchesse de Montebello, dont il avait épousé la
soeur. L'Empereur allant plus vite que tous ceux qui le suivaient,
ils étaient à quelque distance de lui, serrés les uns contre les
autres. Une batterie isolée qui aperçoit ce groupe tire à l'aventure
trois coups de canon sur lui: deux boulets s'égarent, le troisième
frappe un gros arbre près duquel était l'Empereur, et va ricocher
sur un plateau qui dominait le terrain où était l'Empereur. Il se
retourne, et demande sa lunette. Comme il a fait un détour, il n'est
pas étonné de ne voir auprès de lui que le duc de Vicence. Dans le
même moment arrive le duc Charles de Plaisance[89-A]; sa figure est
bouleversée. Il se penche vers le duc de Vicence, et lui parle bas.
--«Qu'est-ce?» demande l'Empereur.
Tous deux se regardent et ne répondent pas...
--«Qu'est-il arrivé?» demande encore l'Empereur.
--«Sire, répond le duc de Vicence, le grand-maréchal est mort!...
--Duroc! s'écria l'Empereur... et il jeta les yeux autour de lui
comme pour y trouver l'ami qu'il venait d'y voir... «Mais ce n'est
pas possible!... il était là! à présent!...»
Dans ce moment, le page de service arrive avec la lunette, et raconte
la catastrophe: le boulet avait frappé l'arbre, il avait ricoché
sur le général Kirgener, l'avait tué raide, et puis avait frappé
mortellement le malheureux Duroc.
L'Empereur fut attéré. La poursuite des Russes fut à l'instant
abandonnée; son courage, ses facultés, tout devint inerte devant
la douleur qui envahit son âme en apprenant le malheur qui venait
d'arriver. Il retourna lentement sur ses pas, et entra dans la
chambre où Duroc était déposé. C'était dans une petite maison du
village de Makersdorf. L'effet du boulet avait été si complet, que le
drap du blessé n'offrait presqu'aucune trace sanglante... Il reconnut
l'Empereur, mais ne lui dit pas ces paroles qui furent mises dans
le _Moniteur_: «_Nous nous reverrons, mais dans trente ans, lorsque
vous aurez vaincu vos ennemis!_» Il reconnut l'Empereur, mais il ne
lui parla d'abord que pour lui demander de l'opium afin de mourir
plus vite, car il souffrait trop cruellement. L'Empereur était
auprès de son lit; Duroc sentant l'agonie s'approcher, le supplia
de le quitter, et lui recommanda sa fille et un autre enfant, un
enfant naturel qu'il avait de mademoiselle B... Seulement l'Empereur
insistant pour rester, Duroc dit en se retournant:
«_Mon Dieu! ne puis-je donc mourir tranquille!_»
L'Empereur s'en alla; et Duroc expira dans la nuit. L'Empereur acheta
la petite maison dans laquelle il mourut, et fit placer une pierre à
l'endroit où était le lit, avec telle inscription:
«Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de
l'empereur Napoléon, frappé d'un boulet, a expiré dans les bras de
son Empereur et de son ami.»
L'Empereur fit donner une somme de 4,000 francs pour ce monument, et
16,000 francs au propriétaire de cette petite maison. La donation fut
faite et ratifiée, et conclue dans la journée du 20 mai, en présence
du juge de Makersdorf. Napoléon a profondément regretté Duroc, et je
le conçois!...