mille francs par an, et mets de côté quinze cent mille francs; cela
fera une réserve de quinze millions en dix ans, pour tes petits
enfants: il est doux de pouvoir faire cette chose pour eux. Au lieu
de cela, l'on me dit que tu as des dettes. Cela serait bien vilain.
Occupe-toi de tes affaires, et ne donne pas à qui veut prendre. Si
tu veux me plaire, fais que je sache que tu as un gros trésor: juge
combien j'aurais mauvaise opinion de toi si je te savais endettée
avec trois millions de revenu.
»Adieu, mon amie; porte-toi bien.
»NAPOLÉON.[66]»
[Note 66: Cette lettre est, comme les autres, copiée sur les lettres
originales fournies par la reine Hortense.]
Cette lettre fit un effet d'autant plus douloureux sur l'Impératrice
Joséphine, qu'elle fut écrite le jour de la fête de Marie-Louise
et porte la date du 25 août... Lorsque sa rivale était entourée de
fleurs, d'hommages, d'encens et de caresses, on lui donnait à elle
les remontrances, les larmes et les chagrins!... Napoléon n'y avait
certes pas songé, mais Joséphine le crut, et dans de pareils moments,
sa dignité de femme était toute en oubli; elle fut malade, et la
reine Hortense le dit à l'Empereur. Napoléon était bon quoiqu'il ne
fût pas très-sensible: il envoya aussitôt un page à la Malmaison avec
une lettre de quelques lignes que voici:
«Trianon, vendredi, huit heures du matin.
»J'envoie savoir comment tu te portes, car Hortense m'a dit que tu
étais au lit hier. J'ai été fâché contre toi pour tes dettes... Je
ne veux pas que tu en aies; au contraire, j'espère que tu mettras
un million de côté tous les ans pour donner à tes petites-filles
lorsqu'elles se marieront.
»Toutefois, ne doute jamais de mon amitié pour toi, et ne te fais
aucun chagrin là-dessus, etc.»
Ces malheureuses dettes faisaient le tourment de l'Empereur, et ce
tourment était incurable parce que Joséphine était incorrigible;
partout où elle trouvait une tentation elle y cédait: une fois
c'était un châle de douze mille francs qu'elle ne pouvait se
dispenser de prendre parce que la couleur en était unique; une autre
fois c'était une pièce d'orfévrerie en vermeil, ou bien une parure,
un tableau; tout cela était acheté aussitôt que présenté. Un jour,
à Genève, elle va se promener à Prégny[67]: le site lui plaît; elle
achète la maison. Qu'est-ce en effet? un chalet un peu plus orné
qu'un autre; mais ce chalet est trop petit, les femmes de chambre
sont mal logées, les valets de chambre murmurent: l'Impératrice
était bonne, elle ne voulait faire crier personne, et pour cela elle
fait bâtir à Prégny. C'est _peu de chose_, sans doute, mais ensuite
il fallut meubler cette maison... on y recevait... Enfin ce chalet
devint une occasion de dépense; et comme tout est relatif, ce qui
augmenterait le passif d'un budget d'une fortune de 100,000 francs de
rentes, de cinq ou six mille au moins, produit relativement le même
effet dans une maison de prince.
[Note 67: Propriété qu'avait l'Impératrice tout près de Genève.]
Tout ce que je dis là est bien prosaïque; mais la vie matérielle ne
l'est-elle pas en effet? Il faut vivre, et les jours n'ont qu'un
nombre d'heures fixe. Tout doit être régulier comme le cours du
temps, et l'Empereur voulait cette régularité autour de lui. Duroc
avait cimenté sa faveur et l'attachement de l'Empereur pour lui par
le grand ordre qu'il avait établi dans le palais impérial. Il avait
voulu, d'après l'ordre de Napoléon mettre le même ordre dans les
affaires de Joséphine; mais l'entreprise n'avait pu avoir lieu, avec
elle la chose était impossible.
Toutefois Joséphine, malgré sa légèreté, était foncièrement bonne, et
son attachement pour Napoléon était profond. Elle avait été blessée
de cet ordre voilé pour le voyage d'Italie, mais ensuite elle se
détermina à aller voir sa belle-fille, dont elle était adorée. Elle
y alla en 1812 et fut reçue à Milan avec enthousiasme; elle-même
éprouva un très-vif sentiment de bonheur en revoyant ces mêmes lieux
où la passion la plus brûlante était ressentie pour elle, et par
quel coeur!.. par celui du plus grand homme que l'histoire du monde
nous présente!... et lorsque cette passion lui donnait le bonheur
non-seulement du coeur, mais de l'orgueil!... dans ces mêmes lieux
où plus tard cette même affection moins vive, mais toujours aussi
tendre, lui mettait une nouvelle couronne sur la tête... Mais si
Joséphine ne retrouva pas ensuite, dans cette cour de la vice-reine,
ce bonheur qu'elle pleurait, elle y retrouva tout le respect,
tous les soins que jadis la cour impériale lui avait offerts. Sa
belle-fille mit sa gloire à remplacer son Eugène, comme toujours elle
l'appelait, auprès de sa mère.
J'ai peu parlé de la princesse Auguste; j'ai seulement dit combien
elle était belle. Mais lorsqu'on la connaissait on savait qu'elle
était encore meilleure; et, comme souveraine, comme princesse, elle
avait le pouvoir de doubler le charme de la femme dans l'exercice de
sa bonté, et jamais elle ne perdit un de ses droits. Elle était bien
aimée à Milan... Le prince Eugène l'adorait.
Je vais transcrire ici une lettre du prince Eugène à sa mère. Cette
lettre fut écrite par lui du fond de la Russie, où il était, tandis
que Joséphine avait été consoler sa belle-fille et la soigner dans
ses couches. Elle fut reçue admirablement... On la logea à la _Villa
Bonaparte_, où était la vice-reine, et elle occupa l'appartement du
vice-roi. Pendant ce voyage la princesse Auguste fut pour elle la
plus tendre et la plus attentive des filles. Elle était grosse, et
déjà fort avancée dans sa grossesse. Elle était déjà entourée de
trois beaux enfants: un garçon et deux filles[68]. On était alors
au milieu de l'été de 1812... Les inquiétudes commençaient déjà à
remplacer les joies et les victoires. En quittant l'Impératrice à la
Malmaison, j'en reçus la promesse de venir aux eaux d'Aix, avant de
rentrer en France.
[Note 68: Le prince Auguste-Charles-Eugène, né à Milan, le 9 décembre
1810; la princesse Joséphine, mariée au prince Oscar de Suède; et la
princesse Eugénie-Hortense, née à Milan, le 23 décembre 1808, mariée
au prince héréditaire de Hohenzollern-Hechingen.]
--«Hélas!» me dit-elle ensuite, «qui sait où nous serons tous cet
automne!...»
Elle était profondément triste.
La vue de la famille de son fils la ranima. L'impératrice Joséphine
avait un coeur excellent et se plaisait dans ses affections de
famille. Ses petits-enfants l'adoraient... Le prince Napoléon, fils
aîné de la reine Hortense, disait un jour, à la Malmaison, en voyant
partir madame la comtesse de Tascher[69], sa cousine, qui allait
joindre son mari:
--«Il faut que ma cousine aime bien son mari, pour quitter
grand'-maman!...»
[Note 69: La princesse de La Leyen, mariée au comte Tascher, cousin
germain de l'impératrice Joséphine.]
En voyant la famille de son fils bien-aimé, Joséphine éprouva
un sentiment de joie bien vif (écrivait-elle elle-même à la
reine Hortense). Cependant tous ces enfants si beaux... si bien
portants... ce fils qui aurait dû porter le nom _de César_, et que
Napoléon eût peut-être mieux fait de choisir pour son héritier et
son successeur... toutes ces pensées aussi l'assaillirent et lui
donnèrent une vive peine au milieu de sa joie. Elle en parlait avec
un naturel de coeur fort touchant. La vice-reine accoucha le 31
juillet d'une fille[70], et l'Impératrice la garda et la soigna comme
l'aurait pu faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis. C'était dans
de pareils moments que Joséphine était incomparable de bonté et de
charme de sentiment.
[Note 70: La princesse Amélie, née à Milan, le 31 juillet 1812,
mariée à l'empereur du Brésil.]
«Ma bonne mère,» lui écrivait Eugène, «je t'écris du champ de
bataille. Je me porte bien. L'Empereur a remporté une grande victoire
sur les Russes. On s'est battu treize heures. Je commandais la
gauche. Nous avons tous fait notre devoir. J'espère que l'Empereur
sera content.
»Je ne puis assez te remercier de tes soins, de tes bontés pour ma
petite famille. Tu es adorée à Milan, comme partout. On m'écrit des
choses charmantes, et tu as fait tourner les têtes de toutes les
personnes qui t'ont approchée.
»Adieu. Veux-tu donner de mes nouvelles à ma soeur? je lui écrirai
demain.
»Ton affectionné fils,
»EUGÈNE.»
Lorsque l'impératrice Joséphine arriva à Aix en Savoie, Aix était
rempli de la famille impériale. La princesse Pauline, Madame-Mère,
la reine d'Espagne, la princesse de Suède: c'était à n'y pas tenir
pour l'Impératrice, qui savait combien toute cette famille avait
poussé au divorce. Je l'assurai de ce dont j'étais sûre, c'est que
la reine Julie n'avait en rien porté l'Empereur à cette action, et
qu'elle avait au contraire employé son crédit sur lui pour l'en
empêcher. Quant à la reine de Naples, c'était autre chose, ainsi que
la princesse Borghèse.
Je trouvai l'Impératrice très-abattue. Les revers de Russie n'étaient
pourtant pas encore connus, ni même prévus par notre insouciance, ce
qui est bien étonnant!... Joséphine seule paraissait craindre, elle
si confiante et si légère!... Il semblait que cette malheureuse femme
eût une seconde vue du malheur de l'homme dont elle avait été si
longtemps comme l'étoile préservatrice.
--«Voyez, me disait-elle, voilà encore un ami de moins pour moi!...
Tout ce qui m'aime est frappé de mort ou de malheur!»
C'était en apprenant la mort de ce pauvre Auguste de Caulaincourt...
Sa mère, dame d'honneur de la reine Hortense, et l'une des plus
anciennes amies de l'Impératrice, était atteinte au coeur par cette
mort de l'un de ses fils, lorsque la blessure faite par l'infortune
de l'aîné saignait encore!... Le comte de Caulaincourt (Auguste)
était aussi de mes amis, et de mes amis d'enfance.
L'Impératrice, déjà accablée par tout ce qui l'avait frappée
depuis quelques années, reçut le dernier coup par les malheurs de
la campagne de Russie. Hors d'état d'opposer par sa nature une
résistance assez forte à l'orage qui fondait sur elle et sur ceux
qu'elle aimait, elle reçut dès lors la première atteinte du coup dont
elle mourut plus tard. Je la revis à mon retour d'Aix, et la trouvai
bien changée. Elle était à la Malmaison, et revenait de Navarre, où
l'humidité du lieu lui avait également fait beaucoup de mal. Il est
impossible d'être plus aimable qu'elle ne l'était alors. C'était
avec un charme tout entier d'attraction qu'on se sentait attirer
vers la Malmaison. À la vérité Joséphine avait été bien heureuse de
l'ordre qu'avait donné l'Empereur qu'on lui fît voir le roi de Rome;
l'entrevue avait eu lieu sans que Marie-Louise le sût.
Elle voulait que je fusse à Navarre; mais ma santé s'y opposa
longtemps. La vie qu'on y menait était au reste à peu près la même
qu'à la Malmaison. L'Impératrice était seulement plus entourée de
son service... et madame d'Arberg, investie d'une grande confiance
par l'Empereur, veillait à ce que l'Impératrice ne fît pas des
dépenses exagérées, et par là n'éveillât pas le mécontentement de
l'Empereur. Il y avait aussi une autre chose sur laquelle Napoléon
appelait toute la surveillance de madame d'Arberg; c'était _le
décorum_ du rang de l'Impératrice. Ayant appris que Joséphine, pour
mettre plus de laisser-aller dans les relations qui existaient entre
les personnes de son service d'honneur et elle, avait permis à
l'officier commandant sa garde et à ses chambellans de l'accompagner
à la promenade en habit bourgeois, l'Empereur écrivit à madame
d'Arberg que l'impératrice Joséphine avait été sacrée, que ce
caractère _était indélébile_; qu'elle devait, en conséquence, songer
à se faire _respecter_, et qu'il ordonnait que jamais elle ne sortît
sans être accompagnée par ses officiers en tenue.--«J'ai oublié les
pages dans la formation de sa maison, ajoutait Napoléon; mais je les
nommerai incessamment, et les enverrai.»
Ce qu'il fit peu de temps après.
Le château de Navarre paraît fort grand, et pourtant il contient peu
de logement. Lorsque la reine Hortense venait voir sa mère, qu'elle
adorait, et pour qui elle était la plus soigneuse des filles, elle
logeait, avec son service, dans le petit château, qui n'est séparé
du grand que par un petit espace; mais il y a une cour à traverser.
Aussi gagna-t-on des rhumes dont on ne pouvait guérir que longtemps
après, pour avoir passé quelques jours à Navarre dans une grande
chambre où le vent sifflait de tous côtés, et d'une telle force,
que les rideaux des fenêtres voltigeaient sous le souffle d'un vent
de bise vraiment glacial, surtout à l'époque de l'année où l'on fut
voir l'Impératrice. Cette chambre, plus tard, fut comparée par moi
à l'appartement de lady Rowena, dans _Ivanhoé_... L'appartement de
l'Impératrice était chaud et confortable; mais c'était le seul de la
maison, avec les grandes salles de réception du rez-de-chaussée.
Du temps du duc de Bouillon, Navarre était autrement distribué que
de celui de Joséphine, mais sa position était la même. La plus
agréable manière de s'y rendre est de prendre la route de Rouen. De
Rouen à Évreux le pays est ravissant, les sites ont un aspect tout
autre que dans le reste de la France; ils sont à la fois fertiles et
pittoresques. Dans la vallée d'Andelle, au milieu de laquelle s'élève
le charmant village de Fleury, partout des eaux vives, partout de
la fraîcheur et de la vie dans la nature qui vous entoure... D'un
côté, la montagne des Deux-Amants rappelle une vieille légende...
d'un autre, on voit Charleval, et tout cela entouré, surmonté de
collines couvertes de bois, dans lesquels des sources jaillissantes
entretiennent une continuelle verdure tant que dure l'été... Enfin,
on traverse Louviers... cette ville, qui fut un temps si fameuse
par ses fabriques de draps, et qui maintenant n'a plus que des
souvenirs... Et puis, au milieu d'une jolie vallée, on trouve
enfin Évreux... l'antique _Eburovicum Mediolanum_ des Romains...
Évreux était presque entièrement bâtie en bois avant la Révolution;
depuis, on a beaucoup reconstruit, mais le temps ne peut rien aux
localités... Navarre est à une fort petite distance d'Évreux. Le
château a été construit par un des Mansard. L'architecture, quoique
très-modifiée par les propriétaires successeurs de M. de Bouillon,
se ressent de la première intention de l'architecte. L'édifice
_d'honneur_ est surmonté d'une coupole assez mauvaise, destinée à
couvrir un immense salon central, vaste comme une halle, où venaient,
du temps du duc, aboutir les divers appartements au rez-de-chaussée.
Ce salon était octogone. Je ne sais si maintenant il subsiste
toujours. Le duc de Bouillon avait été d'abord exilé à Navarre,
alors la plus belle terre de France; et puis ensuite il adopta, par
haine et ressentiment contre la cour, les opinions démagogiques, et
mourut tranquille dans son château de Navarre, d'une hydropisie, pour
laquelle il a subi vingt-trois opérations...
Son intérieur, comme je l'ai dit, était bizarrement ordonné pour
un homme de son âge... Navarre était renommé pour ses plaisirs de
chaque jour, soit comme spectacle, chasse, dîners, soupers joyeux,
et surtout liberté tellement grande, qu'on pouvait l'appeler
_licence_... et le pauvre Prince n'allait même pas à table!... Il
demeurait dans sa chambre à coucher, où tout le monde allait ensuite
prendre le café. La duchesse de Bouillon, jeune femme de vingt ans,
sèche et longue personne, vaine, altière, déplaisante comme une
grande dame, impolie enfin, ce qui est tout dire, faisait tant bien
que mal les honneurs du château, où personne n'aurait certainement
été pour elle... Mais, dans ce château, à côté du duc de Bouillon,
était une femme de quarante-cinq ans, mais belle comme Niobé, bonne
comme un ange: et cette femme, savez-vous qui elle était? la mère
de madame la duchesse de Bouillon... La morale murmurait de cette
réunion, mais je crois avoir dit que ce n'était pas à Navarre qu'il
fallait aller faire un cours de sévérité de moeurs. Madame la
marquise de Banastre avait été longtemps aimée du duc de Bouillon.
Le marquis vivait... le mariage de mademoiselle de Banastre pouvait
seul amener un rapprochement entre deux amis qui n'étaient plus que
cela. Il eut lieu... Deux mois après, le marquis de Banastre meurt à
Coblentz!... Voilà du malheur!...
Madame de Banastre était admirablement belle et charmante... Quant à
sa fille, j'ai tout dit:
Grande dame impertinente.....
Ce mot veut dire sotte, ridicule, méchante, et souvent sans être
redoutable; ce qui est le plus fâcheux.
Jadis Navarre avait trois jardins: le premier en arrivant par
l'avenue d'Évreux a été tracé originairement par Le Nôtre... Il avait
des bassins de marbre blanc, comme à Versailles, avec des _mascarous_
en bronze... Le second, dans le genre qu'on appelait alors Anglais,
avait les plus beaux arbres que la Normandie puisse produire.
Quelques années avant que Joséphine n'achetât cette terre de Navarre
j'ai vu là une avenue de plus de cent pieds de largeur, dont les
arbres séculaires avaient acquis, par le temps, une élévation dont
rien ne peut donner l'idée... Dans ce même jardin, à la droite du
château, j'ai vu aussi à cette époque un temple en briques sur un
modèle antique, avec cette inscription grecque:
[Grec: ERÔTI OURANIÔ]
Ce qui signifie: À l'amour céleste.
M. de Bouillon avait à Navarre des serres admirables. M. Roy les a
relevées; et, en tout, il a fait grand bien à la propriété de Navarre.
Lorsque l'Impératrice l'eût en sa possession, il y avait pourtant de
grands dégâts occasionnés par les eaux. Deux rivières entourent les
jardins; l'_Iton_ et l'_Eure_. Leurs eaux fournissent aux bassins,
aux cascades, dont la moitié sans doute a été supprimée, mais dont il
reste encore assez pour que les conduits, n'étant pas bien soignés et
se brisant, répandent les eaux qu'ils amènent et causent de grands
inconvénients. Quoi qu'il en soit, Navarre fut et sera toujours un
très-beau lieu.
Pour donner une idée de ce qu'il était au temps du duc de Bouillon,
j'ai abandonné celui de Joséphine, précisément au moment où j'allais
raconter comment se passait la Saint-Joseph à Navarre. C'était alors
et dans les deux mois qui suivaient, le plus délicieux séjour de
France. La nature reprenait alors sa robe fleurie, et, plus tard,
les belles eaux de l'_Eure_ et de l'_Iton_ donnaient une vie presque
intellectuelle à cette nature si admirable, qui entourait le château
et présentait, à chaque pas, un site à observer, un éloge à donner.
Ce 19 mars dont je parle, à dix heures du matin; une troupe de
jeunes filles toutes fraîches et jolies, et des familles les plus
distinguées de la province, vint d'Évreux à Navarre pour présenter
les voeux de la ville à l'Impératrice. Elle faisait beaucoup de bien
dans le pays, et elle donnait immensément; elle avait fondé une
école pour de pauvres orphelines où elles apprenaient à faire de
la dentelle. L'Impératrice avait encore donné à la ville d'Évreux
des marques d'intérêt qui lui avaient gagné le coeur des habitants.
Non-seulement elle s'était occupée de leurs besoins, en venant
à l'aide des pauvres jeunes filles orphelines, mais encore elle
songeait aux plaisirs des gens d'Évreux. Elle avait acheté un grand
et beau terrain pour y faire construire une salle de spectacle,
et, de plus, une autre portion de terrain, qui devait agrandir la
promenade, que l'Impératrice devait faire entièrement replanter,
et orner de plus de dix mille pieds d'églantiers, greffés des plus
belles espèces de roses. Aussi la ville, dans sa reconnaissance, lui
adressa-t-elle des vers qui lui furent récités par une très-agréable
personne, dont j'ai oublié le nom, mais qui était fille du maire
d'Évreux à cette époque. Elle ne fut embarrassée que ce qu'il fallait
pour la pudeur gracieuse d'une jeune fille. L'entrée de toutes
ces jeunes personnes fut charmante: elles avaient fait un dôme de
toutes les fleurs printanières, sous lequel était placée la jeune
fille du maire, portant le buste de l'Impératrice. Lorsqu'elle _eut
récité_ son compliment en vers, on servit un très-beau déjeuner,
auquel Joséphine assista, et après lequel elle leur fit à toutes de
charmants présents.
Elle était fort tourmentée de la pensée que ce qu'on voulait faire
pour elle pouvait déplaire à Marie-Louise, et par suite à l'Empereur.
Elle m'en parla.
--«Ils veulent faire des réjouissances à Évreux, me dit-elle; vous,
qui habitez Paris, et qui connaissez mieux que tout ce qui m'entoure
l'esprit de la cour des Tuileries, qu'en pensez-vous?
--Je pense, madame, que tout ce qui rappelle voire nom à une certaine
personne trouble son sommeil, sans néanmoins l'empêcher de dormir;
car, pour cela, je crois la chose impossible.»
Joséphine se mit à rire.
--«Vous ne l'aimez pas? me dit-elle.
--Non, madame
--Pourquoi cela?
--Parce qu'elle me déplaît... et je ne suis pas la seule... Je crois
donc que votre majesté doit fort peu s'inquiéter si Marie-Louise
est ou non tourmentée par les cris d'amour et de reconnaissance
de Navarre et d'Évreux... Je ne puis, d'ailleurs, donner un avis
d'après moi... Rien ne m'inspire moins de pitié et d'intérêt que le
bas et vil sentiment de l'envie.»
Malgré ce qu'on lui dit, l'Impératrice défendit toute démonstration
publique à Évreux; mais ce fut en vain, on illumina dans toute
la ville... On fit des feux de joie, non-seulement dans la ville
d'Évreux, mais dans les villages autour de Navarre, où l'Impératrice
répandait une foule de bienfaits. Comme l'Impératrice ne voulait
aucune fête ostensible, on ne joua pas la comédie au château, mais M.
Deschamps[71] y suppléa en faisant de jolis couplets de circonstance,
si pourtant il en est de jolis dans ce cas-là; mais il aimait
l'Impératrice, et le coeur a toujours de l'esprit!...
[Note 71: M. Deschamps était un homme rempli d'esprit et d'amabilité;
il avait fait, avant d'entrer dans la maison de l'Impératrice comme
secrétaire de ses commandements, plusieurs jolis vaudevilles. Sa fin
fut tragique et mystérieuse. Après la mort de l'Impératrice, sa vie
à venir fut assurée par une pension que lui firent la reine Hortense
et le vice-roi; tout-à-coup, il devint triste et même inquiet; ce
changement fut remarqué par une jeune orpheline dont il prenait soin.
Enfin, un jour, il disparut, et jamais depuis on n'a pu découvrir sa
trace: il est évident qu'il s'est tué; mais où, comment et pourquoi,
voilà ce qu'on ignore.]
Ce fut le soir, après dîner, qu'on vit entrer dans le grand salon
une troupe de paysans, parmi lesquels se trouvaient des hommes et
des femmes habillés en costume de ville; c'était une députation
des villages entourant Navarre, qui venait complimenter Joséphine
sur le 19 mars. Toute cette troupe, qui n'était autre chose que
les habitants ordinaires de Navarre, entonna d'abord le bel air de
Roland, de Méhul, et fit son entrée par un choeur général:
Sur l'air: _Le roi des preux, le fier Roland_.
Comme nos coeurs, joignons nos voix,
Chantons l'auguste Joséphine:
Aux fleurs qui naissent sous ses lois
Sa main ne laisse point d'épines.
Partout la suit de ses bienfaits,
Ou l'espérance ou la mémoire;
De Joséphine pour jamais
Vive le nom! vive la gloire (_bis_)!
MADAME D'AUDENARDE LA MÈRE[72].
AIR: _Partant pour la Syrie_.
Longtemps d'un fils que j'aime
J'enviai le bonheur;
Mais près de vous moi-même,
Rien ne manque à mon coeur.
Si tous les dons de plaire
Forment vos attributs,
Hommage, amour sincère,
Pour vous sont nos tributs. (_bis_)
MADAME GAZANI.
Sur l'air: _À deux époques de la vie_.
Gênes me vit dès mon jeune âge
Brûler d'être à vous pour jamais:
Votre oeil distingua mon hommage,
Votre coeur combla mes souhaits.
À vos bontés, à leur constance,
Je dois tout!... et puissent vos yeux
Voir ici ma reconnaissance,
Comme à Gênes ils virent mes voeux[73].
MADAME DE COLBERT (AUGUSTE).
Dans les murs de Charlemagne,
J'ai pu vous offrir mes voeux;
D'une fête de campagne,
Pour vous nous formions les jeux.
Ce temps qu'ici tout rappelle
Vient de ranimer mon coeur:
En retrouvant tout mon zèle,
J'ai retrouvé mon bonheur[74].