pu entreprendre ou tenter, je n'en connais pas une au-dessus de
celle-ci; mais pour rendre justice à chacun, rien ne peut aussi
égaler l'adresse avec laquelle madame de Rémusat a exécuté ou plutôt
tenté la mission... Quelle admirable lettre! surtout lorsqu'on
connaît la personne à laquelle elle a été écrite! Comme Joséphine
est enveloppée dans un filet de flatterie, qui devait l'empêcher de
regarder en arrière, et devait, en effet, la faire courir au-devant
de nouvelles fêtes, de nouveaux succès; mais l'excès même de la
chose, sa perfection, fut ce qui en empêcha la réussite: convaincue
de cette pensée, que madame de Rémusat cherchait à lui inculquer,
pour lui inspirer une noble résolution, Joséphine se crut toujours
passionnément aimée de l'Empereur; mais ce n'était plus vrai:
sans doute il l'avait aimée d'amour, mais les temps non-seulement
étaient changés, mais les circonstances, TOUT l'était autour d'elle
et dans elle-même. Cette flatterie de madame de Rémusat, sur son
état de santé, était précisément ce qui l'empêchait de plaire comme
par le passé. Le grand charme de Joséphine était dans la grâce
de sa tournure, bien plus que dans la beauté de son visage; elle
n'avait aucun trait, et son visage avait en lui-même un défaut, qui
était tellement terrible et redoutable que jamais on n'a songé à
placer l'amour à côté de cette infirmité dans son royaume; je veux
parler bien moins encore de ses dents entièrement perdues, que de
l'épouvantable résultat qui en provenait. À l'époque où madame de
Rémusat lui écrivait cette lettre, Joséphine commençait à prendre
aussi cet embonpoint qui lui enleva sa charmante tournure. Sans
doute, la grâce qui était inhérente à sa nature ne l'abandonna
jamais; on la retrouvait partout, et toujours dans le moindre
mot, dans un geste; mais qu'est-ce qu'un geste et un mot gracieux
pour combattre une jeune personne de dix-huit ans, grande, forte
peut-être, mais d'une fraîcheur de rose, quoique laide, ayant de
beaux cheveux, de belles dents, une haleine fraîche et pure, et
cette foule d'avantages qui entourent toujours la jeunesse dans ses
premiers jours et son premier bonheur. Ensuite, ce qu'on savait
très-bien, c'est que l'Empereur en était fort occupé. Il cherchait
tous les moyens de la rendre heureuse, et je suis convaincue que
connaissant la légèreté de Joséphine, et cependant l'effet profond
que devait produire l'annonce de la grossesse de Marie-Louise, il
redouta pour le repos de tous des scènes qui seraient publiques, se
passant à la Malmaison et à Navarre, devant plus de vingt femmes.
Madame de Rémusat fut donc chargée de la délicate mission de faire
comprendre à l'impératrice Joséphine que l'impératrice Marie-Louise
devenait la véritable souveraine, du moment qu'elle donnait tout à
la fois à l'Empereur un héritier comme père et chef de famille, et
un successeur comme souverain d'un grand empire; mais ces pensées
étaient trop élevées pour elle; elle n'ouvrit l'oreille qu'aux sons
qui lui apportaient cette conviction après laquelle elle courait,
depuis le jour où pour la première fois on fit retentir autour
d'elle le mot de divorce... Quoi qu'il en fût, l'Empereur lui fit
donc écrire par madame de Rémusat. Joséphine ne comprit ni la
lettre de l'Empereur, ni celle de madame de Rémusat, elle ne tint
compte _d'aucun avis_. Elle revint à la Malmaison d'abord; puis
ensuite elle partit pour Navarre, où elle passa l'hiver, s'amusant
et ayant autour d'elle une petite cour. Napoléon fut vivement
contrarié; quelque soin qu'il apportât à ne laisser approcher de
Marie-Louise que des personnes sûres, telles que la duchesse de
Montebello, dont l'esprit juste et posé, quoiqu'elle fût jeune, et
les soins assidus empêchaient tous les propos absurdes d'arriver
à l'Impératrice, cependant la dame d'honneur n'était pas toujours
là... Il y avait d'autres femmes, que je ne veux pas nommer et que
leur service amenait auprès de Marie-Louise. Celles-là n'étaient pas
comme la duchesse de Montebello. On racontait à Marie-Louise que
Joséphine avait telle ou telle qualité, une beauté, un agrément, une
perfection, tellement accomplis, qu'il fallait désespérer de jamais
l'égaler, et tout cela dit de manière à redouter la ressemblance,
parce qu'à chaque chose arrivait le correctif. Un jour l'Empereur
entra chez Marie-Louise à l'improviste, et la trouva pleurant.
C'était deux mois à peu près après la naissance du roi de Rome... En
voyant son visage rosé, ordinairement l'image de la santé et même
de la gaieté d'une enfant, tout couvert de larmes, l'Empereur fut
alarmé.
--«Qu'avez-vous, Louise? lui demanda-t-il en la prenant dans ses
bras... Eh bien continua-t-il en riant, que caches-tu donc là?..»
Et cherchant à voir ce que l'Impératrice cherchait à lui dérober sous
son châle, il prit dans sa main un petit médaillon renfermant un
portrait. Quelle fut sa surprise en reconnaissant celui de Joséphine!
mais charmant et rajeuni de plus de vingt ans; c'était Joséphine à
vingt-cinq tout au plus, et mise néanmoins comme au moment où le
portrait était entre les mains de la jalouse jeune femme.
--«Qui t'a donné ce portrait, Louise?» dit l'Empereur avec un
sentiment de colère qui faisait craindre pour celui ou celle qui
aurait excité cette colère?...
L'Impératrice ne répondit rien, mais ses sanglots redoublèrent et
elle se jeta dans les bras de l'Empereur en le serrant convulsivement
contre elle.
--«Enfant! dit Napoléon ému par l'effusion d'un sentiment qu'il
devait alors croire vrai... Enfant! qu'as-tu donc? pourquoi ces
larmes? Encore une fois, Louise, qui t'a remis ce portrait?.. je veux
le savoir, poursuivit-il en frappant du pied avec colère...»
Marie-Louise fut effrayée; mais elle ne répondit rien.
--«Eh bien!.. tu ne veux pas me le dire?..
--Je n'en sais rien, murmura-t-elle d'une voix tremblante, je l'ai
trouvé sur ce canapé comme j'entrais tout-à-l'heure dans cette
chambre.
--Et pourquoi pleurais-tu en regardant ce portrait?» Marie-Louise
sanglotait encore plus fort et continuait à cacher son visage en
pleurs dans la poitrine de Napoléon. Il la serra dans ses bras et
lui dit avec amour de ces paroles qui vont au coeur quand elles
sont vraies, et Napoléon a été aimant et sincère avec la femme qui
a eu la lâcheté de l'abandonner dans son malheur. Enfin, il parvint
à la calmer, mais ce fut au bout d'un long temps. L'impératrice
Marie-Louise l'aimait alors, je dois le croire au moins.
Quelle sourde manoeuvre employait aussi le parti de Navarre! N'est-il
pas possible que l'Empereur, en apprenant qu'on mettait en oeuvre
de semblables moyens, se résolût à éloigner Joséphine pendant la
grossesse et les couches de Marie-Louise? Un événement de bien
peu d'importance amène souvent des effets terribles dans l'une ou
l'autre de ces deux positions. Je crois que la lettre de madame de
Rémusat fut le résultat de quelque tentative du genre de celle du
portrait. Napoléon ne voulait cependant pas être _tyran_, même à
la façon de croque-mitaine, et il _l'engagea_ seulement à aller à
Milan; Joséphine ne comprenait pas les hautes résolutions d'un grand
coeur. Lorsqu'elle avait enfin cédé pour écrire cette fameuse lettre
au président du Sénat, sans que l'Empereur le sut, elle avait été
surtout frappée de l'idée de porter le deuil immédiatement après la
lettre partie, et de le porter pendant un an!...
L'Empereur savait tout cela. Une âme tendre et en même temps élevée,
une femme digne de son affection, la seule femme qu'il ait aimée
enfin, et qui existe toujours à Paris, me présente le type de la
femme que j'aurais voulue à l'Empereur. Je ne parle pas ici de la
femme qui fut sa maîtresse en Égypte, une nommée Pauline[61], sur
laquelle il existe quelques biographies, toutes inconnues, parce que
la femme n'est pas un texte à biographie; et une fois qu'on a dit
qu'elle avait été la maîtresse de Napoléon on a dit la plus belle
page de sa vie; mais on les trouve cependant en les cherchant; je
parle d'une femme digne d'être aimée d'un homme comme l'Empereur; et
certes il en est peu... Voilà le caractère que j'aurais voulu à la
femme qui partageait le premier trône du monde avec lui!
[Note 61: Croirait-on qu'en 1833 ou 32, j'ai oublié l'époque, j'ai
reçu une lettre de cette madame Pauline, qui était fort scandalisée
de ce que j'avais mis sur elle dans mes Mémoires. Mais savez-vous
ce qu'elle blâmait? Peut-être ce que je disais pour l'Égypte?...
Ah bien oui!... Pas du tout: madame Pauline réclamait contre
l'insertion d'un fait qui, je le vois bien, en effet, n'était point
vrai.--Elle m'affirmait que j'avais commis une erreur en disant
qu'elle avait voulu consacrer sa fortune à sauver l'Empereur quand
il était à Sainte-Hélène... Je n'ai pas répondu à cette belle épître
pour deux raisons: d'abord parce qu'elle était sotte, et puis
parce qu'il devenait inutile de prendre près d'elle de nouveaux
renseignemens.--Ceux que j'avais eus sur elle ne pouvaient être
douteux pour moi; et quant à cette dernière partie de sa vie, j'étais
pleinement convaincue. La femme qui peut se défendre d'avoir voulu
sauver Napoléon, lorsqu'elle pouvait invoquer pour cette action le
droit d'en avoir été aimée; la femme qui peut nier l'avoir voulu
faire cette action est incapable de l'avoir en effet jamais imaginée.]
Lorsque le divorce fut public, je parlai sur ce fait comme les
autres. On racontait alors que l'Impératrice-Mère avait, en Russie,
refusé la main de la Grande-Duchesse. Il paraissait incertain que
nous obtinssions la princesse autrichienne... Dans cette sorte
d'incertitude peu convenable pour la France, je dis que je ne
comprenais pas comment l'Empereur ne prenait pas le parti de choisir
dans les familles qui l'entouraient. Le cardinal Maury, qui dînait
chez moi, me dit:
--«Mais où donc voulez-vous qu'il prenne une femme?...
--Où je veux qu'il choisisse une femme, monseigneur?... Dans la
noblesse ancienne et illustrée, ou bien dans la sienne.»
Le cardinal me regarda attentivement.
--«Oui, je prétends que si demain l'ancienne noblesse voyait une de
ses filles sur le trône impérial de France, cette noblesse, affiliée
par cette alliance à tout ce que l'armée a fait depuis dix-sept
ans... en devient non-seulement complice, mais l'alliée et le
soutien. Mademoiselle de Montmorency, ou mademoiselle de Mortemart,
ou mademoiselle de Noailles serait toujours heureuse, si elle n'était
pas fière, de monter sur le trône de France, lorsque son dais est
formé de mille drapeaux conquis dans cent batailles!... Quant à la
nouvelle noblesse, elle serait peut-être plus reconnaissante[62] que
l'ancienne, et son appui, qui commence à faiblir, serait renouvelé
par cette alliance sainte entre le chef et ses phalanges...
[Note 62: L'ancienne noblesse s'est alliée souvent à nos rois. Un
Montmorency a épousé la veuve de Louis-le-Gros.]
--Et quelle est donc la personne que vous faites impératrice parmi
les jeunes filles que nous voyons à la cour et dans les fêtes?
--Mademoiselle Masséna[63]?...»
[Note 63: Elle n'avait pas encore épousé le général Reil. Elle était
charmante.]
Tout le monde s'écria que j'avais raison!... et qu'en effet elle
était une belle et ravissante personne, ayant une dot de gloire
bien digne d'approcher de celle de l'Empereur: et certes leurs deux
couronnes pouvaient se tresser des mêmes lauriers... Cette pensée
m'obséda tellement que j'en parlai à Duroc. Le lendemain le cardinal
Maury fut à Saint-Cloud, où était Napoléon.
--«Dites à votre amie, monsieur le cardinal, dit Napoléon en
souriant, que je la prie de ne se pas mêler de mes affaires _de
ménage_. Est-il vrai qu'hier elle voulait me marier à la fille de
Masséna?
--Oui, sire!
--Et qu'en disiez-vous?»
Le cardinal demeura interdit.
--«Eh bien!... vous ne voulez pas me donner aussi votre avis?
--Je crois, sire, répondit le cardinal, qui, ordinairement, ne
demeurait pas longtemps interdit, que l'avis de madame la duchesse
d'Abrantès peut avoir du bon, parce qu'elle ne parlait pas seulement
de mademoiselle Masséna.
--Ah! ah!... vous vous rappelez l'Assemblée constituante? L'abbé
Maury, le soutien du côté droit, est en ce moment à la place du
cardinal français de l'Empire!...»
Le cardinal se mit à rire de ce gros rire qui faisait trembler les
vitres d'un appartement... Il était toujours charmé quand on le
reportait aux jours de l'Assemblée constituante, à ce temps de sa
belle éloquence... L'Empereur n'aimait pas extraordinairement le
cardinal, et je le conçois. Ses formes étaient trop acerbes et sa
voix si retentissante qu'elle semblait toujours imposer silence, même
à Dieu, quand il officiait...
Cette dissertation nous a entraînés loin de Navarre.
L'Empereur fut contrarié en apprenant que l'Impératrice, au lieu de
gagner Milan par le Simplon, et d'aller demander à son fils et à sa
belle-fille des jours heureux et paisibles, s'en revint, comme je
l'ai dit, à la Malmaison d'abord, où elle reçut tout Paris, et puis
partit pour Navarre, malgré le froid assez rigoureux qu'il faisait.
Son retour fit du bruit, beaucoup de bruit même, non-seulement par
ce même retour, mais par celui des personnes de sa maison qui,
ne pouvant faire du bruit en leur nom, en faisaient au nom de
L'IMPÉRATRICE... Cette qualité, ce nom, amenaient encore des scènes
pénibles à l'Empereur. L'Impératrice Joséphine avait la même livrée
que l'Empereur, et, conséquemment, que Marie-Louise. À l'époque de
ce retour de Genève, il y eut une querelle entre des domestiques
subalternes; malgré l'obscurité où leur nom les mettait, cela vint à
la connaissance de l'Empereur, et il eut de l'humeur... Il pressa le
départ pour Navarre, en écrivant à cet égard spécialement à madame la
comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante de la maison
de l'Impératrice, pour lui recommander l'ordre et la régularité dans
cette maison de l'Impératrice.
«Songez, écrivait Napoléon, que cette maison est nouvellement
instituée. L'Impératrice Joséphine n'avait aucune dette il y a sept
mois, donnez à ses affaires, madame, le coup d'oeil d'une amie en
laquelle elle et moi nous avons toute confiance.»
Mais il s'était élevé entre Joséphine et l'Empereur un mur de glace,
et c'était elle-même qui avait élevé cette séparation... Son refus
d'aller à Milan auprès de son fils, pour lui rendre la paix que
son séjour à Malmaison troublait, ce refus prouva à l'Empereur que
Joséphine l'aimait pour elle seule.
Il lui écrivait, au mois de novembre (24) 1810:
«J'ai reçu ta lettre; Hortense m'a parlé de toi. Je vois avec plaisir
que tu es contente; j'espère que tu ne t'ennuies pas trop à Navarre.
«Ma santé est fort bonne. L'Impératrice avance fort heureusement dans
sa grossesse; je ferai les différentes choses que tu me demande pour
ta maison. Soigne ta santé, sois contente et ne doute jamais de mes
sentiments pour toi.
»NAPOLÉON.»
On voit combien le style est changé; autrefois il était naturel;
maintenant il est guindé et mal avec lui-même; cette contrainte
augmentera encore.
Tandis que Marie-Louise, entourée de soins et de la tendresse de
l'Empereur, avançait dans sa grossesse et passait ses soirées à
jouer au billard ou au reversis et à faire tourner son oreille[64],
Joséphine était à Navarre où elle tâchait de s'établir le plus
convenablement possible pour y passer l'hiver, mais la chose était de
difficile exécution; j'ai déjà dit que depuis M. le duc de Bouillon
cela n'avait point été ou, du moins, très-peu habité; et lorsque
l'Impératrice vint avec sa cour, toute jeune et toute gracieuse,
prendre possession de ce vieux manoir, on aurait pu comparer cette
arrivée à celle d'une noble châtelaine visitant un de ses vieux
châteaux.
[Note 64: J'ai déjà parlé de cette singulière propriété de l'oreille
de Marie-Louise. Elle la faisait tourner sur elle-même par un simple
mouvement de la mâchoire.]
La société de Navarre était composée des personnes dont voici les
noms:
Madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur; madame la comtesse
Octave de Ségur, madame la comtesse de Colbert, madame la comtesse
de Rémusat, madame du Vieil-Castel, madame d'Audenarde, mademoiselle
de Mackau, mademoiselle Louise de Castellane, madame la comtesse de
Serant, dames du palais; madame Gazani, lectrice.
Les hommes étaient à peu près ceux que nous connaissions à Malmaison.
M. de Beaumont, homme d'une société douce et de bonne compagnie:
il était chevalier d'honneur; monseigneur de Barral, archevêque de
Tours, premier aumônier; M. Turpin de Crissé, chambellan. C'est
lui dont le charmant talent de peinture se fait admirer tous
les ans à l'Exposition: il est doux et modeste, deux qualités
précieuses à rencontrer dans un homme de naissance comme lui, et
ayant vécu à la cour. M. de Montholon venait ensuite; ce M. Louis
de Montholon était le frère, s'il ne l'est même encore, de M. de
Montholon-Sainte-Hélène... Et puis encore dans les chambellans,
on voyait M. de Vieil-Castel, dont on apprenait l'existence parce
que sa femme est bonne et excellente, et, à cette époque, elle
était ravissante de beauté!... Pour compléter la maison d'honneur
de l'Impératrice, il faut nommer M. Fritz Pourtalès, aimable et
bon garçon, ayant quelquefois un peu de raideur genevoise ou
_neufchâteloise_; mais elle se perdit peu de temps après... Il avait
le désir de plaire, et cela rend si doux!... Et puis enfin M. de
Guitry; tous deux étaient écuyers sous M. Honoré de Monaco, neveu
du prince Joseph de Monaco, père de mesdames de Louvois et de la
Tour-du-Pin.
On sait que madame la comtesse d'Arberg avait remplacé madame de
la Rochefoucault. Celle-ci demanda à rester auprès de la nouvelle
souveraine... L'Empereur ne la mit pas à la nouvelle cour, et la
retira de l'ancienne. Cette punition est admirable.
Madame d'Arberg avait tout pouvoir sur la maison de l'Impératrice.
Napoléon, qui savait que l'argent fondait dans ses mains, autorisa,
en son nom, madame d'Arberg à résister aux dépenses folles de
l'Impératrice. Jamais on ne s'acquitta plus noblement, et en même
temps plus dignement, d'un devoir pour justifier la confiance de
l'Empereur. La maison de l'Impératrice fut montée comme celle de
Joséphine régnant aux Tuileries; le luxe ne fut pas diminué, et
cependant la dépense fut toujours raisonnablement dirigée. On ne
l'appelait jamais que la grande maîtresse, quoique ce titre ne
fût pas le sien; mais Joséphine l'appelait elle-même _ma grande
maîtresse_.
Elle avait été belle comme un ange dans sa jeunesse, et sa belle
tournure, ses traits si purs, le galbe de son visage, l'expression
doucement recueillie de sa physionomie, lui donnaient une beauté de
tout âge, que toutes les femmes enviaient.
Sa soeur était cette belle comtesse d'Albany, née comtesse de
Stolberg, qui fut tant aimée d'Alfiéri; celle qu'il appela toujours:
_Nobil donna!_
Le secrétaire des commandements de l'Impératrice était un homme fort
spirituel, nommé M. Deschamps. Il est connu par plusieurs productions
vraiment charmantes; il contribuait, pour sa part, d'une manière
agréable aux soirées de Navarre, bien longues et bien tristes surtout
en hiver, lorsque le vent sifflait et venait en longues rafales se
briser contre les vieux murs du château.
Mais un homme bien aimable, qui vint aussitôt faire sa cour à
l'Impératrice, et qui fut toujours soigneux de lui rendre les
devoirs quelle devait attendre de lui, c'était l'évêque d'Évreux,
l'abbé Bourlier; il était ami de M. de Talleyrand, qui n'accorde son
amitié, on le sait, qu'à ceux qui sont dignes de la comprendre et de
l'apprécier: l'abbé Bourlier venait très-souvent dîner à Navarre,
et puis il faisait la partie de trictrac de l'Impératrice. M. de
Chambaudoin, préfet d'Évreux à cette époque, était aussi un homme
qui tenait sa place dans le salon de l'Impératrice. J'ai longtemps
cherché ce qu'on pouvait dire de M. de Chambaudoin, et je n'ai trouvé
que ceci:
«M. de Chambaudoin, préfet du département de l'Eure.»
Ou bien encore:
«M. de Chambaudoin, préfet d'Évreux.»
C'est une variante.
Il y avait aussi fort souvent des visites de Paris. La maréchale Ney,
madame de Nansouty, plusieurs personnes qui, sans être attachées
à la maison de l'Impératrice, venaient lui faire leur cour. De ce
nombre était madame Campan, et puis presque toute la maison de la
reine Hortense, qui regardait comme un devoir de rendre des soins à
la mère de leur reine. Et lorsque le prince Eugène venait à Paris, la
maison de l'Impératrice s'augmentait de tout ce qui était auprès du
vice-roi, et Navarre devenait un lieu enchanté, surtout si la reine
Hortense y était aussi.
Le train de vie qu'on menait à Navarre ressemblait un peu à celui de
la Malmaison. On déjeunait à dix heures tous les jours. Le dimanche
seulement on changeait l'heure de ce repas, qui avait lieu plus
tard. L'Impératrice, à moins d'être malade, entendait la messe tous
les dimanches, ainsi que les jours de fêtes. M. de Barral n'officiait
que les jours de fêtes.
Le déjeuner de Navarre avait une plus grande apparence que celui de
la Malmaison: à la Malmaison l'Impératrice déjeunait toujours dans
un petit salon très-bas, dans lequel tenaient à peine dix à douze
personnes. Plus tard, après le divorce, on prit le parti de déjeuner
dans la grande salle à manger qui est auprès du cabinet de l'Empereur.
À Navarre, tout était ordonné comme on se figure que ce devait l'être
dans un vieux château du moyen âge: la richesse de la vaisselle,
l'abondance des mets, le grand nombre des domestiques, tout cela
avait un air féodal. Quatre maîtres d'hôtel, deux officiers, un
sommeiller, un premier[65] maître d'hôtel (premier officier de la
bouche) inspectant le service, un valet de pied derrière chaque
convive, voilà quel était le service de Navarre. Derrière le fauteuil
de l'Impératrice se tenaient, pour son service spécial, deux valets
de chambre, un basque, un chasseur et le premier maître d'hôtel.
[Note 65: Ce premier maître d'hôtel s'appelait _Réchaud_. Ils étaient
deux frères, sortant tous deux de chez le prince de Condé, aussi
fameux l'un que l'autre. L'autre frère était à mon service.]
Après le déjeuner, qui durait une heure environ, on rentrait dans
la galerie, et l'Impératrice se mettait à un métier de tapisserie.
La matinée se passait à causer, travailler et lire tout haut. On
dînait à six heures, et, en été, on allait se promener dans la
forêt. L'Impératrice rentrait ensuite, et elle faisait sa partie de
whist avec M. Deschamps et M. Pierlot, l'un, intendant de sa maison,
et l'autre son secrétaire des commandements; ou bien sa partie de
trictrac avec monseigneur l'évêque d'Évreux. Pendant la partie de
l'Impératrice, toutes les jeunes femmes, avec la reine Hortense,
allaient dans la pièce voisine, et là on dansait, on faisait de la
musique, on s'amusait enfin.
On a vu par toutes les lettres que j'ai transcrites sur les pièces
fournies par la reine _Hortense elle-même_, et dont son fils le
prince Louis possède toujours les originaux, que l'Empereur était
aussi bon qu'il est possible de l'être dans la position nouvelle
qu'il avait choisie pour l'Impératrice Joséphine: elle ne reconnut
pas cette extrême bonté, je le dis avec peine; et loin d'écouter les
conseils de l'amitié qui lui étaient évidemment transmis, elle accrut
elle-même la douleur de sa position.
L'Empereur eut de l'humeur de son retour à la Malmaison, en 1810;
on le voit dans une lettre par laquelle il est visible qu'il ne lui
avait pas encore annoncé la grossesse de Marie-Louise. Cette lettre,
en date du 14 septembre 1810, n'a que quelques lignes; mais elle dut
porter coup à une personne aussi impressionnable que Joséphine pour
tout ce qui lui venait de l'Empereur.
«Saint-Cloud, 14 septembre 1810.
»Je reçois ta lettre, et je vois avec plaisir que tu te portes bien;
l'Impératrice est _effectivement_ grosse de quatre mois. _Elle m'est
fort attachée_, etc.»
On voit par le mot _effectivement_ que l'Empereur confirmait une
demande presque douteuse.
Oui, il eut à cette époque beaucoup d'humeur du séjour de Joséphine
en France. Napoléon était l'homme le plus désireux de ne faire
aucunement parler sur lui et sa famille relativement à leur vie
privée... Il connaissait assez la France et surtout les salons
de Paris pour être certain que les beaux parleurs et les belles
parleuses ne se feraient faute de saisir un si beau sujet de discours
que celui de l'oraison funèbre de toutes les espérances de Joséphine
à la naissance d'un héritier de l'Empire; et il avait raison. Pour
compléter son mécontentement, Joséphine ne lui écrivait que pour lui
demander de l'argent; il semblait que depuis que cette grossesse de
Marie-Louise était annoncée, elle spéculât sur les consolations qu'il
fallait qu'elle en reçût. Je vois dans une autre lettre de l'Empereur
en date du 14 novembre 1810:
«... _Je ferai les différentes choses que tu me demandes pour ta
maison_... etc.»
Et puis le 8 juin 1811:
«... J'arrangerai toutes les affaires dont tu me parles... etc.»
Et enfin au mois d'août 1813 (25 août):