avait des arbres tels que la Normandie les produit, de ces arbres
séculaires qui ont vu passer sous leur ombrage ce qui fut, ce qui est
et qui bientôt ne doit plus être. Le parc était planté à la manière
de Le Nôtre et en partie à l'anglaise: le dernier duc de Bouillon,
qui mourut tranquillement à Navarre et que tout le monde aimait et
qui aimait à son tour beaucoup de gens et beaucoup de choses, entre
autres la joie et le plaisir; le dernier Duc avait jadis orné la
terre de Navarre, où il passait une partie de sa vie, avec une grande
recherche. Cette recherche avait même quelque peu d'extrême qui
touchait à l'inconvenance; il y avait un peu de moeurs payennes dans
la vie du Duc; et l'on disait que la distribution du parc en avait
un grand reflet. On racontait traditionnellement beaucoup de choses
sur un certain temple que je n'ai plus trouvé à Navarre lorsque j'y
suis allée, mais dont le souvenir était toujours dans le pays. Le
Duc aimait aussi les fleurs avec passion et cultivait, à Navarre,
les plus belles qui fussent alors connues en France; le Duc avait de
grandes et belles manières; il voulait que tout ce qui était chez lui
eût, comme lui, ce qui pouvait lui plaire. Or il pensait aussi que
les fleurs et les jolis visages étaient les objets les plus agréables
à la vue. En conséquence, il était ordonné à une des jeunes filles
attachées aux serres et au jardin de fleurs du Prince de porter le
matin un bouquet dans la chambre de la dernière personne arrivée,
quelle qu'elle fût, femme ou garçon... et d'être parfaitement à ses
ordres!... Cet usage assez bizarre était encore en exercice au moment
de la Révolution.
Rien de charmant comme la vie de Navarre, du vivant de M. le duc de
Bouillon: quand la Révolution éclata, il était fort souffrant et
presque hors d'état de faire lui-même les honneurs de sa magnifique
demeure à ceux qui allaient lui faire leur cour; mais on voit par ce
que je viens de dire qu'il prenait soin de ses hôtes... Il portait
la sollicitude à cet égard aussi loin qu'un particulier de nos jours
le ferait. On allait prendre les ordres de la personne nouvellement
arrivée, le matin dans son appartement; elle déjeunait chez elle,
seule, ou bien avec les personnes désignées par elle. Si on voulait
aller se promener, on le pouvait en demandant une calèche et des
chevaux; on dînait même chez soi, si la chose convenait. C'était, au
reste, la coutume de presque tous les châteaux de princes[47].
[Note 47: M. le duc de Bouillon était extrêmement aimé dans sa terre
de Navarre ainsi qu'à Évreux. Aussi ne lui est-il rien arrivé dans la
Révolution.]
Lorsque Joséphine fut à Navarre, elle trouva le parc dans un triste
état, à cause de l'humidité causée par la rupture de plusieurs
canaux. Elle demanda à l'Empereur une somme très-forte pour réparer
Navarre, et cela fut trouvé étrange, à cause du moment quelle choisit
pour faire cette demande, d'autant mieux que quelques semaines avant
l'Empereur lui avait accordé ce qu'on va voir dans la lettre que je
transcris en ce moment sur la lettre originale écrite à l'impératrice
Joséphine. On verra que Napoléon savait comment pouvoir la consoler
de toutes choses.
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Dimanche à 8 heures du soir 1810[48].
«J'ai été bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta
société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec
Estève. J'ai accordé 100,000 francs pour l'extraordinaire de 1810,
pour Malmaison; tu peux donc faire planter tant que tu le voudras;
tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé aussi
Estève de remettre 200,000 francs aussitôt que le contrat de la
maison Julien[49] serait passé... J'ai ordonné que l'on paierait ta
parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne
veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi voilà déjà 400,000 francs
que cela me coûte.
»J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile doit te
donner pour 1810, à la disposition de ton homme d'affaires pour payer
tes dettes.
»Tu dois trouver dans l'armoire de Malmaison 5 ou 600,000 francs; tu
peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.
»J'ai ordonné qu'on te fît un beau service de porcelaine à Sèvres;
l'on prendra tes ordres pour qu'il soit très-beau.
»NAPOLÉON.»
[Note 48: Cette lettre est sans date de mois dans l'original. Mais
d'après ce que dit Napoléon pour les plantations, on présume que
c'est du mois de janvier ou de février.]
[Note 49: Bois-Préau, la maison de mademoiselle Julien, à Ruelle,
celle que Napoléon appelait _la vieille fille_. Il la détestait parce
qu'elle n'avait jamais voulu lui vendre sa maison tant qu'elle
vécut.]
Voici une lettre écrite à l'Impératrice par l'Empereur, quelques
jours après la précédente:
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Samedi, à une heure après midi.
«Mon amie, j'ai vu Eugène, qui m'a dit que tu recevrais les Rois[50].
J'ai été au conseil jusqu'à huit heures. Je n'ai dîné seul qu'à cette
heure-là.
»Je désire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui, je viendrai
après la messe.
»Adieu, mon amie[51]! J'espère te trouver sage et bien portante. Ce
temps-là doit bien te peser.
»NAPOLÉON.»
[Note 50: Le roi de Bavière et la reine, le roi de Wurtemberg, le roi
de Saxe, le roi de Westphalie et tous les princes d'Allemagne alors à
Paris, où ils étaient en foule.]
[Note 51: Toutes ces lettres ont été fournies en original par
la reine Hortense, et sont fidèlement transcrites sur ces mêmes
originaux.]
En voici une autre que je transcris ici, pour répondre aux sottes
jalousies de Marie-Louise, et montrer la loyauté et la délicatesse de
l'Empereur en se séparant de Joséphine.
À L'IMPÉRATRICE, À L'ÉLYSÉE NAPOLÉON[52].
19 février 1810.
«Mon amie, j'ai reçu ta lettre; mais les réflexions que tu fais
peuvent être vraies. Il y a peut-être du danger à nous trouver sous
le même toit pendant la première année. Cependant la campagne[53] de
Bessières est trop loin pour revenir; d'un autre côté, je suis bien
enrhumé, et je ne suis pas sûr d'y aller.
»Adieu, mon amie!
»NAPOLÉON.»
[Note 52: L'impératrice ayant fait la remarque que, lorsqu'elle
voulait venir à Paris, elle ne savait où descendre, l'Empereur fit
arranger pour elle l'Élysée-Napoléon.]
[Note 53: La campagne de Bessières était Grignon... à sept ou huit
lieues de Paris. Bessières avait imaginé ce rapprochement comme si
_tout_ n'était pas rompu! Ces lettres doivent montrer à Marie-Louise
combien sa fausse jalousie était absurde, et combien elle était peu
fondée, puisque, même avant le mariage, toute relation était rompue
entre Joséphine et Napoléon.]
À L'IMPÉRATRICE, À MALMAISON.
Le 12 mars 1810.
«Mon amie, j'espère que tu auras été contente de ce que j'ai fait
pour Navarre... Tu y auras vu un nouveau témoignage du désir que
j'ai de t'être agréable.
»Fais prendre possession de Navarre; tu pourras y aller le 25 mars,
et y passer le mois d'avril.
»Adieu, mon amie!
»NAPOLÉON.»
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE À L'EMPEREUR NAPOLÉON, À COMPIÈGNE.
Navarre, le 19 avril 1810.
«Sire,
»J'ai reçu par mon fils l'assurance que Votre Majesté consent à mon
retour à Malmaison, et qu'elle veut bien m'accorder les avances que
je lui ai demandées pour rendre le château de Navarre habitable.
»Cette double faveur, sire, dissipe en grande partie les grandes
inquiétudes et même les craintes que le long silence de Votre Majesté
m'avait inspirées. J'avais peur d'être entièrement bannie de son
souvenir. Je vois aujourd'hui que je ne le suis pas. Je suis donc
moins malheureuse et même aussi heureuse qu'il m'est possible de
l'être désormais.
»J'irai à la fin du mois à la Malmaison, puisque votre majesté n'y
voit aucun obstacle; mais, je dois vous le dire, sire, je n'aurais
pas sitôt profité de la liberté que Votre Majesté me laisse à cet
égard, si la maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma santé et pour
celle des personnes attachées à ma maison, des réparations urgentes.
Mon projet est de demeurer à Malmaison fort peu de temps. Je m'en
éloignerai bientôt pour aller aux eaux; mais pendant que je serai
à Malmaison, Votre Majesté peut être sûre que j'y vivrai comme si
j'étais à mille lieues de Paris. J'ai fait un grand sacrifice, sire,
et chaque jour je sens davantage toute son étendue... Cependant ce
sacrifice sera ce qu'il doit être: il sera entier de ma part. Votre
Majesté ne sera troublée dans son bonheur par aucune expression de
mes regrets.
»Je ferai sans cesse des voeux pour que Votre Majesté soit heureuse;
peut-être même en ferai-je pour la revoir. Mais, que Votre Majesté
en soit convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation.
Je la respecterai en silence; confiante dans les sentiments qu'elle
me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune preuve nouvelle.
J'attendrai tout de sa justice et de son coeur.
»Je ne lui demanderai qu'une grâce, c'est qu'elle _cherche même
un moyen_ de convaincre quelquefois, et moi-même et ceux qui
m'entourent, que j'ai toujours une petite place dans son souvenir
et une grande place dans son estime et dans son amitié. Ce moyen,
quel qu'il soit, adoucira mes peines, sans pouvoir, ce me semble,
compromettre ce qui m'importe avant tout, le bonheur de Votre
Majesté[54].
»JOSÉPHINE.»
[Note 54: Cette lettre, écrite au moment où elle le fut, contenant
une demande _d'argent et de faveur extérieure_, c'est-à-dire
pour contenter l'amour-propre, fut une des démarches les plus
inconvenantes que l'on ait conseillées à l'impératrice Joséphine;
l'Empereur le sentit amèrement.]
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À NAVARRE.
Compiègne, 21 avril 1810.
«Mon amie, je reçois ta lettre du 19 avril; elle est d'un mauvais
style. Je suis toujours le même; _mes pareils_ ne changent jamais. Je
ne sais ce qu'Eugène a pu te dire. Je ne t'ai pas écrit, parce que
tu ne l'as pas fait, et que j'ai désiré tout ce qui pouvait t'être
agréable.
»Je vois avec plaisir que tu ailles à Malmaison, et que tu sois
contente; moi, je le serai de recevoir de tes nouvelles et de te
donner des miennes. Je n'en dis pas davantage, jusqu'à ce que tu
aies comparé ta lettre à la mienne; et, après cela, je te laisse
juger qui est meilleur ou de toi ou de moi.
»Adieu, mon amie; porte-toi bien, et sois juste pour toi et pour moi.
»NAPOLÉON.»
Je vais maintenant aborder un sujet délicat et peu traité jusqu'à
cette heure. Il est relatif à Joséphine et à tout ce qui l'entourait.
J'ai fait voir, par les différentes lettres que j'ai transcrites de
l'Empereur et de l'Impératrice, et données par la reine Hortense
elle-même, que Napoléon avait eu, dans toute l'affaire du mariage et
dans celle du divorce, une délicatesse vraiment admirable. Sa réponse
à l'Impératrice est remplie de coeur, tandis qu'il faut convenir
que la lettre de Joséphine contenait des pensées vraiment pénibles
à faire connaître pour une autre femme. Cette demande d'argent, au
moment où l'Empereur venait de lui accorder deux millions[55] et un
magnifique service de porcelaine de Sèvres, était peu délicate...
Tout cela, ajouté à la volonté de Napoléon de rendre Marie-Louise
heureuse, me prouverait qu'il n'était pas étranger à une lettre qui
fut écrite à l'Impératrice, par madame de Rémusat, lorsqu'elle fut à
Genève en 1810.
[Note 55: 100,000 francs pour Malmaison; 200,000 francs pour l'achat
de Boispréau, la terre de mademoiselle Julien; 100,000 fr. pour la
parure de rubis; 1,000,000 pour payer les dettes et 600,000 francs
trouvés dans l'armoire de Malmaison.]
Cette lettre est un document précieux pour l'histoire, c'est encore
la reine Hortense qui nous l'a fait connaître et en a fourni
l'original.
L'Impératrice avait demandé la permission à l'Empereur de faire ce
voyage d'Aix en Savoie, et l'avait entrepris avec une volonté de
faire parler d'elle. Napoléon en eut de l'humeur; il lui parut que,
dans cette première année, une retraite complète valait mieux qu'un
voyage. L'Impératrice voyagea sous le nom de madame d'Arberg, et
visita une partie de la Suisse. Ce fut dans ce voyage qu'elle faillit
périr, dit-on, sur le lac de Genève, dans une promenade où elle se
trouvait dans la même barque que plusieurs personnes de Paris comme
M. de Flahaut, etc. L'Empereur, en l'apprenant, lui écrivit cette
lettre:
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, AUX EAUX D'AIX EN SAVOIE.
Saint-Cloud, 10 juin 1810.
«J'ai reçu ta lettre; j'ai vu avec peine le danger que tu as couru.
Pour une habitante d'une île de l'océan, mourir dans un lac, c'eût
été fatalité.
»La Reine[56] se porte mieux, et j'espère que sa santé deviendra
bonne. Son mari est en Bohême, à ce qu'il paraît, ne sachant que
faire.
»Je me porte assez bien, et te prie de croire à tous mes sentiments.
»NAPOLÉON.»
[Note 56: La reine Hortense avait été fort affectée de l'abdication
de son mari, qui renonça à la couronne de Hollande, comme un honnête
homme qu'il était, lorsque Napoléon voulut lui faire faire ce que sa
conscience lui défendait. Il se retira en Bohême, puis ensuite en
Styrie, à Gratz.]
C'est alors que Joséphine acheta cette maison ou plutôt ce petit
château de Prégny, près de Genève. Tout cela ne plut pas à
l'Empereur. Il vit là-dedans cette continuation d'un manque continuel
de dignité... Enfin, il en eut de l'humeur, et beaucoup. Quoi qu'il
en soit, l'Impératrice reçut tout à coup une lettre de madame de
Rémusat, qui, après l'avoir d'abord accompagnée, était ensuite
revenue à Paris. Je rapporte ici cette lettre presque en son entier,
parce que, dans la vie de l'Impératrice, elle est fort importante.
Joséphine logeait alors dans l'auberge de Secheron, chez Dejean.
LETTRE DE MADAME DE RÉMUSAT À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.
«Madame,
»J'ai un peu tardé d'écrire à Votre Majesté, parce qu'elle m'avait
ordonné à mon retour de lui conter quelque chose de la grande ville.
Si j'avais suivi mon impatience, dès le lendemain de mon arrivée
je lui aurais adressé les expressions de ma reconnaissance. Ses
bontés pour moi sont notre entretien ordinaire depuis que je suis
rentrée dans mon intérieur; en retrouvant mon mari, mes enfants, j'ai
rapporté au milieu d'eux le souvenir des heures si douces que je vous
dois[57].
[Note 57: J'omets les phrases inutiles du compliment de madame de
Rémusat. Cela me paraît inutile à l'objet principal de la lettre.]
..............................................
..............................................
»... Je n'ai pas encore paru à la cour; mais j'ai déjà vu quelques
personnages importants, et j'ai été questionnée sur Votre Majesté
avec trop de soin, pour qu'il ne m'ait pas été facile de conclure
que ces questions qui m'étaient adressées venaient d'un intérêt
plus élevé. On me demandait souvent des nouvelles de votre santé;
on voulait savoir comment vous passiez votre temps; si vous étiez
tranquille, heureuse, dans la retraite où vous aviez vécu; si vous
aviez reçu sur votre route les témoignages d'affection que vous
méritez d'inspirer. Combien il m'était doux de n'avoir à répondre que
des choses satisfaisantes, etc...
»... Mais, madame, j'ai questionné à mon tour; j'ai observé de
mon côté, et j'ose soumettre à votre raison le résultat de mes
observations, avec la confiance de mon attachement.
»La grossesse de l'Impératrice est une joie publique, une espérance
nouvelle, que chacun saisit avec empressement. Votre Majesté le
comprendra facilement, elle, à qui j'ai vu envisager ce grand
événement, comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien! madame,
d'après ce que j'ai cru remarquer, il me semble qu'il vous reste
encore un pas à faire, pour mettre le complément à votre ouvrage,
et je me sens la force de m'expliquer, parce qu'il paraît que la
dernière privation que votre raison vous impose ne peut être pour
cette fois que momentanée... Vous vous rappelez sans doute d'avoir
regretté quelquefois avec moi que l'Empereur n'eût pas, au moment de
son mariage, pressé l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait
de rapprocher facilement, parce qu'il les réunissait _alors_ dans
ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espéré qu'une
grossesse, en tranquillisant l'Impératrice sur ses droits, lui
donnerait les moyens d'accomplir le voeu de son coeur. Mais, madame,
si je ne me suis pas trompée dans mes observations, le temps n'est
pas venu pour un pareil rapprochement.
»L'Impératrice paraît avoir apporté avec elle une imagination vive et
prompte à s'alarmer... Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon
d'un premier amour; mais ce sentiment même semble porter avec lui
un peu d'inquiétude, dont il est, en effet, si rarement séparé...
La preuve en est dans une petite anecdote que le Grand-Maréchal m'a
racontée, et qui appuiera ce que j'ai l'honneur de dire à Votre
Majesté.
»Un jour, l'Empereur, se promenant avec elle dans les environs de la
Malmaison, lui offrit, en votre absence, de voir ce joli séjour. À
l'instant même, le visage de l'Impératrice fut inondé de larmes...
Elle n'osait pas refuser, mais les marques de sa douleur étaient trop
visibles pour que l'Empereur essayât d'insister. Cette disposition
à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourra être
qu'augmentée dans ce moment par la présence de Votre Majesté... Elle
se souviendra peut-être que cet été, en la voyant si fraîche, si
reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous
menions, j'osai lui dire, en riant, qu'il n'y avait pas d'adresse
à rapporter à Paris tant de moyens de succès, et que je sentais
parfaitement qu'à la place d'une autre je serais tout au moins
inquiète. En vérité, madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui
le cri de la raison... Le Grand-Maréchal[58], avec lequel j'ai
causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que je partage... Il m'a
paru qu'il n'osait pas faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il
ne traite qu'avec douleur. Il m'a parlé avec un accent vrai de cet
attachement que vous inspirez encore, qui doit lui-même inviter à une
grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux
devoirs; et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme
comme la vôtre de rien faire qui puisse engager l'Empereur à manquer
aux siens[59].
[Note 58: Duroc, grand-maréchal du palais.]
[Note 59: Cette phrase est de l'Empereur lui-même, ainsi que
plusieurs autres qui se reconnaissent aisément. L'Empereur a
conseillé d'écrire la lettre, et puis ensuite il l'a dictée à moitié.]
»Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de
la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au milieu
des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, madame?...
Que ferait l'Empereur, qui se devrait aux ménagements qu'exigerait
l'état de cette jeune mère, et qui serait encore troublé par le
souvenir des sentiments qu'il vous conserve?... Il souffrirait,
quoique votre délicatesse ne se permît de rien exiger. Mais vous
souffririez aussi; vous n'entendriez pas impunément le cri de tant
de réjouissances, livrée, comme vous le seriez peut-être, à l'oubli
de toute une nation, ou devenue l'objet de la pitié de quelques-uns
qui vous plaindraient peut-être, mais seulement par esprit de parti.
Peu à peu votre situation deviendrait si pénible, qu'un éloignement
complet parviendrait seul à tout remettre en ordre. Puisque j'ai
commencé, souffrez que j'achève... Il vous faudrait quitter Paris. La
Malmaison, Navarre même, seraient trop près des clameurs d'une ville
oisive et quelquefois malintentionnée. Obligée de vous retirer, vous
auriez l'air de fuir par ordre, et vous perdriez tout l'honneur que
donne l'initiative dans une conduite généreuse.
»Voilà les observations que j'ai voulu vous soumettre; voilà le
résultat des longues conversations que j'ai eues avec mon mari,
et encore d'un entretien _que le hasard_ m'a procuré avec le
Grand-Maréchal. Moins animé que nous sur vos intérêts, et accoutumé,
comme vous le savez, à ne pas arrêter ses opinions quand il n'a pas
reçu d'ordre de les transmettre, c'est avec beaucoup de temps et un
peu d'adresse que j'ai tiré de lui quelques-unes de ses pensées. Mais
aussitôt que je les ai entrevues, j'ai pu conclure qu'il vous restait
encore un sacrifice à faire, et qu'il était digne de vous de ne point
attendre les événements, et de les prévenir en écrivant à l'Empereur
pour lui annoncer une courageuse détermination. En lui évitant
un embarras dont vous l'empêchez seule de sortir, vous acquerrez
de nouveaux droits à sa reconnaissance. Et, d'ailleurs, outre la
récompense toujours attachée à une action droite et raisonnable, avec
cet aimable caractère qui vous distingue, cette disposition à plaire
et à vous faire aimer, peut-être trouverez-vous dans un voyage un
peu plus prolongé des plaisirs que vous ne prévoyez pas d'abord. À
Milan, le spectacle si doux des succès mérités d'un fils vous attend.
Florence, Rome même, offriraient à vos goûts des jouissances qui
embelliraient cet éloignement momentané. Vous trouveriez à chaque
pas, en Italie, des souvenirs que l'Empereur ne s'irriterait pas de
voir renouveler, parce qu'ils s'attachent pour lui aux époques de sa
première gloire.
»Tout ce que m'a dit le Grand-Maréchal me prouve assez que Sa Majesté
veut que vous conserviez à jamais les dignités du rang où vous avez
été élevée par ses succès et sa tendresse. Et cependant l'hiver se
passerait; la saison où l'on peut habiter Navarre vous ramènerait
aux occupations d'embellissements qui vous y attendent. Le temps, ce
grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous
auriez mis le complément à cette conduite noble qui vous assure
la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais si je m'abuse,
madame, mais je crois qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de
semblables devoirs. Le coeur d'une femme sait trouver du plaisir dans
le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime. Prévenir l'embarras
dont l'Empereur pourrait sortir lui-même, s'il vous aimait moins;
rassurer les inquiétudes d'une jeune femme, que le temps et cette
expérience de vous-même rendront plus calme: tout cela est digne de
vous. Si vous étiez moins sûre de l'effet que peuvent encore produire
les grâces de votre personne, votre rôle serait moins difficile; mais
il me semble que c'est parce que Votre Majesté sait très-bien qu'elle
possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle
doit avoir la délicatesse de tous les procédés.
»J'espère que Votre Majesté me pardonnera une aussi longue lettre,
et les réflexions qu'elle contient. Quand j'appuie si fortement sur
cette _impérieuse nécessité_ de s'éloigner de nous pour quelque
temps, je me flatte qu'elle daignera penser que, peut-être, jamais
je ne lui ai donné de plus véritables marques des sentiments qui
m'attachent à elle.
»Je suis, avec un profond respect, madame, de Votre Majesté,
»La très-humble et très-obéissante servante,
»VERGENNES DE RÉMUSAT[60].»
[Note 60: Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'habileté pour qui
connaissait l'impératrice Joséphine; ainsi la placer comme rivale
_triomphante_ d'une jeune femme de dix-huit ans, et lui parler de _sa
fraîcheur_ quand la seule beauté réelle de Marie-Louise était une
peau éblouissante et un teint admirable, était aussi habile que peu
croyable pour tout autre.]
Maintenant, voici la lettre écrite par l'Empereur, et que Joséphine
reçut presque en même temps que celle de madame de Rémusat.
À L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, À GENÈVE.
Fontainebleau, 1er octobre 1810.
«J'ai reçu ta lettre. Hortense, que j'ai vue, te dira ce que je
pense. Va voir ton fils cet hiver; reviens aux eaux d'Aix l'année
prochaine, ou bien reste au printemps à Navarre. Je te conseillerais
bien d'aller à Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu
ne t'y ennuiasses. Mon opinion est que tu ne peux être, l'hiver,
convenablement _qu'à Milan ou à Navarre_. Après cela, j'approuve tout
ce que tu feras; car je ne veux te gêner en rien.
»Adieu, mon amie. L'Impératrice est grosse de quatre mois. Je
nomme madame de Montesquiou gouvernante des enfants de France.
Sois contente et ne te monte pas la tête; ne doute jamais de mes
sentiments.
»NAPOLÉON.»