gisant à ses pieds sans aucun sentiment, l'Empereur eut un moment de
remords... Il la souleva; elle était pâle et froide, son coeur ne
battait plus. Je l'ai crue morte,» dit-il le même soir à Duroc!...
Enfin, voyant qu'elle ne revenait pas à elle-même, il entr'ouvrit
la porte de son cabinet et regarda dans le salon de service: par
un hasard singulier, il ne s'y trouvait en ce moment que M. de
Beausset[43]; l'Empereur l'appela.
[Note 43: M. le marquis de Beausset, neveu de l'archevêque de
Beausset, homme de grand esprit et d'une mémoire la plus rare qui ait
existé jamais.]
--«Pouvez-vous porter l'Impératrice dans vos bras,» lui dit
l'Empereur, «et la descendre chez elle?»
Pour comprendre le burlesque à côté du drame, il faut connaître
M. le marquis de Beausset; (je ne parle ici ni de son amabilité
ni de sa bonté, mais seulement de sa personne): il est absolument
sphérique; et c'est un homme non-seulement très-gros, mais avec un
si énorme abdomen et des bras si courts, que d'emporter Joséphine
était pour lui un événement. Il y tâcha cependant, et, au bout de
plusieurs efforts, il parvint à l'enlever dans ses bras; mais il
fallait qu'elle et lui la portant dans ses bras pussent passer par
ce petit escalier dans lequel l'Impératrice elle-même avait peine à
se retourner. Cependant il s'engagea dans le chemin périlleux, et
commença à descendre doucement; mais qu'on se figure le tourment de
M. de Beausset lorsqu'il entendit tout à coup une voix doucement lui
dire:
--«Prenez garde, vous me blessez avec votre habit et la garde de
votre épée.»
C'était en effet la poignée de son épée, qui entrait dans l'épaule
de l'Impératrice, et devait la blesser cruellement, ainsi que la
broderie de l'habit. M. de Beausset le comprit et voulut retirer
la malencontreuse épée; mais, dans ce mouvement, il faillit tomber
avec son fardeau; alors l'Empereur accourut. Il fit remonter M.
de Beausset, et, prenant les pieds de l'Impératrice, _toujours
évanouie_, il descendit le premier, aidant ainsi M. de Beausset.
Le désespoir de l'Impératrice fut horrible. L'Empereur, résolu
maintenant d'effectuer le projet de divorce, eut alors une fermeté
toute romaine. Je me sers de ce mot parce que je suis certaine
qu'elle n'a été mise à l'épreuve que par la plus grande majorité des
opinions qui l'entouraient. Je suis certaine que jamais Napoléon
n'aurait divorcé sans ses soeurs et sa famille.
Ce fut à cette époque que nous reçûmes une invitation pour aller à
une chasse à Grosbois, chez le prince de Neufchâtel. Le temps était
très-froid; nous y fûmes le matin déjeuner. Berthier était très-bon
avec tous les défauts qu'on lui a connus, et, parmi eux, on ne
voyait pas encore celui de trahir un jour son bienfaiteur!... aussi
l'aimions-nous; et, lorsque je voulus refuser, à cause du froid
excessif qu'il faisait, mon mari s'y opposa. Joséphine était à cette
chasse, mais d'une tristesse profonde; et l'Empereur, affectait une
gaieté qu'il n'éprouvait certes pas, la chose était facile à voir. Il
y avait à peu près vingt femmes de priées pour la chasse, et autant
pour le soir. La chasse fut gaie en apparence; on se plaça comme on
voulut dans les calèches, et la chose n'en fut que mieux. J'étais
avec madame Duchatel, cette femme si excellente et si parfaite, et
d'un esprit si charmant. Je passai ainsi une des matinées plus
agréables que j'eusse passées depuis longtemps. La conversation ne
tarit jamais avec madame Duchatel: elle comprend tout, répond à tout,
et provoque en même temps une causerie féconde en reparties: il est
plus facile d'avoir de l'esprit que d'en faire avoir aux autres.
La seule chose qui nous parut bizarre dans cette journée où tout fut
à merveille, du reste, ce fut la manière dont nous fûmes logées; on
nous avait prévenu à l'avance que nous ne pouvions mener qu'un nombre
de femmes de chambre pour nous toutes; cela était gênant parce qu'il
fallait nécessairement se r'habiller pour le dîner. On avait pris un
espace très-considérable pour le service actif de l'Impératrice; de
manière que le service d'honneur se trouva logé de la plus ridicule
façon: nous étions dix dans la même chambre...; enfin, nous nous en
tirâmes tant bien que mal, et notre toilette s'en ressentit fort peu,
en résumé, malgré les éclats de rire que nous faisions au milieu de
la confusion générale.
Après le dîner, Berthier avait imaginé de faire venir les acteurs de
quelques petits théâtres. Jusque-là c'était bien, et son intention
était louable; mais Berthier était gauche avant tout, et il était un
peu comme la duchesse de Mazarin; il le prouva ce jour-là, comme tous
les autres... Il devait lire la pièce, qu'on jouait chez lui, devant
l'Empereur; il n'en fit rien. Qu'arriva-t-il? que Brunet, à qui il ne
fallait pas demander d'avoir des procédés, choisit une des pièces où
il faisait le plus rire; _Cadet-Roussel, maître de déclamation_. Dans
cette malheureuse pièce, Cadet-Roussel parle à chaque instant de la
nécessité où il se voit de divorcer avec sa femme, parce qu'il _veut
avoir des descendants ou des ancêtres_.
Au premier mot de cette pièce, l'Empereur, soit qu'il la connût,
soit qu'il sût ce qu'elle contenait, fronça le sourcil, puis se mit
à rire, comme s'il n'y eût aucune application à faire; mais Berthier
était à lui seul une comédie entière... Aussitôt qu'il eut compris sa
faute, il devint de mille couleurs, et cela en un seul instant!...
Il y avait sur son visage un tel désappointement, qu'il fallait rire
en le regardant. On sait qu'il mangeait beaucoup ses ongles...: ce
fut à eux qu'il s'en prit ce soir-là. Il travaillait ses doigts et
les mettait en sang!... pour faire surtout comprendre le comique
de sa position, il faut dire qu'il était placé contre le théâtre,
et de manière que tout le monde le voyait parfaitement. Quant à la
Princesse, bonne et excellente personne, ne pouvant penser que bien
et bonté, elle riait de tout son coeur en entendant les bons mots
de Brunet, convertis en sottises ce jour-là... Enfin, la pièce
finit au grand contentement de tous, je crois...; car nous étions
aussi malheureux que Berthier. Nous écoutions; nous comprenions
et nous n'osions pas lever les yeux du côté de l'Empereur ni de
l'Impératrice. Enfin, la pièce une fois jouée, le rideau baissé,
tout fut fini, et l'Empereur, je crois, bien soulagé de cette sotte
position, dans laquelle Berthier l'avait placé. Il y eut bal ensuite,
et du moins, pendant qu'on dansait, l'Impératrice ne craignit aucune
remarque, aucun regard d'allusion... Pauvre femme!...
Le lendemain de cette chasse, je fus déjeuner aux Tuileries.
L'Impératrice m'avait engagée la veille, et je m'y rendis avec
d'autant plus d'empressement que sa position me faisait véritablement
de la peine. Je savais ce que nous avions, et j'ignorais ce que nous
aurions. Hélas! lorsque je faisais cette réflexion, je ne savais pas
être aussi près de la vérité...
Lorsque j'arrivai, Freyre[44] me dit que l'Impératrice me faisait
prier de passer chez elle par les couloirs extérieurs, sans entrer
dans le salon jaune. Je la trouvai dans un boudoir qui était auprès
de sa chambre à coucher. Elle était fort abattue et fort malheureuse:
la chose devait être. Je la consolai, comme il faudrait toujours
consoler les affligés, en pleurant avec elle... Elle me demanda ce
que Junot pensait de son divorce, et si, dans Paris, on en parlait
beaucoup. Le terrain était glissant. On blâmait l'Empereur dans
la masse des opinions de Paris. Mais comment oser lui dire que
Paris la plaignait? Je connaissais son imprudence: elle m'aurait
infailliblement nommée; elle eût été cause que l'Empereur m'aurait
témoigné un extrême mécontentement, et cela sans aucun but, sans
résultat et sans qu'il en pût résulter rien de bon pour elle. Je
lui répondis que je ne voyais jamais les rapports qu'on envoyait au
gouverneur de Paris, ce qui était vrai d'ailleurs, et que le duc
d'Abrantès en savait plus que moi.
[Note 44: Freyre était valet de chambre de confiance de
l'Impératrice. Il lui était fort attaché.]
--«Eh bien! me dit-elle, engagez-le, de ma part, à venir déjeuner
demain avec moi.»
Quelquefois elle avait un ou deux hommes à déjeuner avec elle, mais
très-rarement; en général, c'étaient des femmes.
Elle fut extrêmement affectueuse avec moi ce même jour; et, pendant
le déjeuner, elle me combla de marques d'affection. Combien je
souffris encore en quittant les Tuileries ce jour-là... car je
prévoyais que je n'y reviendrais plus pour elle.
Je remarquai ce même jour où je déjeunai pour la dernière fois aux
Tuileries, la grande affluence de monde qui vint, après déjeuner,
pour faire sa cour à l'Impératrice. «C'est tous les jours ainsi, me
dit madame Rémusat. Je ne puis vous dire combien je reçois pour elle
de marques d'intérêt! Tous les jours je dois répondre à douze ou
quinze lettres... On l'aime... Et puis, savons-nous qui nous aurons?»
Elle pensait comme moi! et je crois que son doute s'est terminé,
comme le mien, par une certitude qui nous fit encore plus regretter
Joséphine...
«Concevez-vous, me dit madame de Rémusat, que plusieurs de ces dames
que vous voyez assises là, dans ce même salon, ont déjà minuté leur
demande à l'Empereur pour la nouvelle maison de l'Impératrice?»
Je demeurai stupéfaite.
«Oui,» poursuivit-elle, et elle me désigna sept dames du palais qui
n'avaient été nommées qu'à la demande de Joséphine; l'une d'elles,
entre autres, n'ayant aucune fortune, portant un nom ordinaire, et
n'étant enfin qu'une femme ordinaire elle-même, eh bien! cette femme
était une des premières en tête...
J'ai toujours eu de la répulsion pour les caractères plats et
vils. J'éprouvai alors plus que cela: je ressentis une profonde
indignation;.. et lorsque je rencontre l'une de ces femmes-là
aujourd'hui, je me fais violence pour la saluer...
Mais lorsque j'appris que madame de Larochefoucault, parente et amie
de l'Impératrice... madame de Larochefoucault, que Joséphine n'avait
obtenue de Napoléon qu'à force de demandes et d'importunités, lorsque
j'appris que celle-là avait demandé à la quitter... à l'abandonner...
je le répète, j'ai éprouvé une de ces sensations plus douloureuses
pour ceux qui les éprouvent que pour ceux qui en sont l'objet. Que
sentent-ils ceux-là? Puisqu'ils bravent la honte, ils ne la redoutent
pas!
Enfin le divorce fut prononcé. Tous les liens qui attachaient
Napoléon à Joséphine furent rompus!... Ils avaient été mariés d'abord
à la mairie, puis ensuite devant l'église, quatre ou cinq jours avant
le sacre; le Pape le voulut ainsi, et Napoléon, qui espérait toujours
un enfant d'elle à cette époque, ne songeait pas encore au divorce...
Ce premier contrat de mariage, ou plutôt le relevé de l'état civil,
est singulièrement fait; le nom de Joséphine y est étrangement
écrit[45]. Par exemple, l'Impératrice n'y est pas nommée de la
Pagerie. Elle est née le 20 juin 1763, et dans l'acte délivré le
29 février 1829, sur lequel j'ai copié ce que je viens d'écrire,
lequel acte est aussi authentique que possible, puisqu'il est
copié sur l'état civil, il y est dit qu'elle est née le 23 juin
1767. L'empereur, né le 5 août 1769, y est nommé comme étant
né le 5 février 1768. Je ne comprends rien à cela, et ne puis
l'expliquer que d'une façon, c'est que Napoléon n'a pas voulu dire
qu'il avait épousé une femme plus âgée que lui de six ans... Il
s'en est rapproché autant qu'il l'a pu. On ne peut expliquer le
fait que de cette manière. Il est aussi à remarquer que l'officier
civil l'appelle toujours _Bonaparte_; lui, en signant, a écrit
_Buonaparte_. Ce n'est, en effet, qu'après Campo-Formio qu'il signa
_Bonaparte_. Quant au mariage chrétien, il fut béni par le cardinal
Fesch, dans la chapelle des Tuileries, ainsi que je l'ai dit,
quelques jours avant le sacre. Le prince Eugène emporta l'acte de
mariage avec lui en Italie. Sa famille doit toujours le posséder.
[Note 45: Du dix-neuvième jour du mois de ventôse de l'an IV de
la république française, acte de mariage de NAPOLIONE Bonaparte,
général en chef de l'armée de l'intérieur, âgé de vingt-huit ans,
né à Ajaccio, domicilié à Paris, rue d'Antin, nº...; et
de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, âgée de vingt-huit ans, née
à la Martinique, dans les îles sous le vent, domiciliée à Paris
rue Chantereine, nº..., fille de Joseph-Gaspard de Tascher,
capitaine de dragons, et de Rose-Claire Desvergers, dite Anaïs, son
épouse.
Moi, Charles-Théodore Leclerc, officier public de l'état-civil du
deuxième arrondissement du canton de Paris, après avoir fait lecture,
en présence des parties et témoins, 1º de l'acte de naissance de
Napolione Bonaparte, qui constate qu'il est né, le 5 février 1768,
de légitime mariage de Charles Bonaparte et de Lætitia Ramolini;
2º de l'acte de naissance de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, qui
constate qu'elle est née, le 23 juin 1767, de légitime mariage de
Joseph-Gaspard, etc.., j'ai prononcé à haute voix que Napolione
Bonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tacher étaient unis en légitime
mariage. Et ce en présence des témoins majeurs ci-après nommés,
savoir: Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié
au palais du Luxembourg; Jean Lemarrois, aide-de-camp-capitaine
du général Bonaparte, domicilié rue des Capucins; Jean-Lambert
Tallien, membre du corps législatif, domicilié à Chaillot;
Étienne-Jacques-Jérôme Calmelet, homme de loi, domicilié rue de la
place Vendôme, nº 207; qui tous ont signé avec les parties et moi.
(Suivent les signatures.)]
La conduite du prince Eugène fut admirable dans cette circonstance.
Obligé par sa charge d'archi-chancelier d'État d'aller lui-même au
Sénat pour y lire le message de l'Empereur, ce que tout le monde
trouva d'une dureté accomplie, il fut admirable, et le peu de mots
qu'il laissa échapper de son coeur brisé fut retenti dans le coeur
de tous!...
«Les larmes de l'Empereur,» dit le prince avec une noble dignité,
«suffisent à la gloire de ma mère!...»
Belles paroles, et touchantes dans leur simplicité!...
Je ne parlerai pas de tout ce qui eut lieu alors. Les journaux ont
raconté ce qui se fit... Les choses officielles sont généralement
connues de tous. Je parlerai seulement de ce qui était plus à portée
de ma connaissance que de celle du public.
Le lendemain du jour où le divorce fut publiquement annoncé (c'était,
je crois, le 16 ou le 17 décembre), je me disposai à aller à la
Malmaison, où l'Impératrice s'était retirée. Je fis demander à une
femme de la Cour, que je ne nommerai pas, si elle voulait que je la
conduisisse à la Malmaison: elle me répondit qu'elle _ne voulait_
pas y aller. Du moins celle-là n'était pas fausse, si elle était
ingrate. Je le fis proposer à une autre, qui refusa à l'appui d'un si
pauvre prétexte, qu'il aurait mieux valu pour elle qu'elle fît comme
la première. Je réfléchissais sur le peu de générosité et même de
respect humain qu'on rencontre dans ce pays de Cour, lorsque je reçus
un billet de la comtesse Duchatel.
«Mon mari se sert de mes chevaux,» m'écrivait-elle; «voulez-vous
de moi? Je vous demande cela sans m'informer si vous allez à la
Malmaison; car je vous connais, et je suis sûre que vous avez le
besoin de consoler un coeur souffrant.»
Et moi aussi, j'étais sûre qu'elle irait à la Malmaison.
Je lui répondis avec joie que j'étais reconnaissante qu'elle m'eût
choisie pour faire cette course, ou plutôt ce triste pèlerinage avec
elle; et que j'irais la prendre à une heure.
Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, nous trouvâmes les avenues
remplies de voitures; je fus bien aise de voir cette affluence, et
je souffris moins en songeant à l'ingratitude de quelques personnes
plus remarquées par leur éloignement, alors que si elles y eussent
été... Lorsque nous fûmes entrées dans le château, nous eûmes de la
peine, une fois arrivées au billard, à parvenir au salon où se tenait
l'Impératrice.
Nous la trouvâmes fort entourée. Jamais la Cour ne fut si grosse chez
elle, même aux plus beaux jours de sa faveur. Mais les souvenirs
de la Malmaison étaient terribles dans une pareille journée pour
la pauvre femme!... car ils étaient heureux!.. Elle paraissait
bien comprendre au reste toute la force de cette comparaison d'un
bonheur passé avec un malheur présent. Elle était assise près de
la cheminée, à droite en entrant, au-dessous du tableau d'Ossian,
par Girodet[46]... Sa figure était bouleversée. Elle avait eu la
précaution de mettre une immense capote de gros de Naples blanc, qui
avançait sur ses yeux, et cachait ses larmes lorsqu'elle pleurait
plus abondamment à la vue de quelques personnes qui lui rappelaient
ses beaux jours passés. Lorsqu'elle me vit, elle me tendit la main et
m'attira à elle.
[Note 46: Ce n'est pas la Malvina et l'Ossian de Gérard; c'est le
sujet assez confus, représentant les guerriers d'Ossian recevant
Kléber, Hoche, Marceau, etc., aux Champs-Élysées.]
--«J'ai presque envie de vous embrasser,» me dit-elle... «Vous êtes
venue le jour du deuil!...»
Je pris sa main et la portai à mes lèvres... Elle me paraissait, en
ce moment, digne des respects de l'univers.
Mais lorsque je la quittai pour aller m'asseoir, et que je pus
l'examiner à mon aise, il se joignit à ce sentiment une profonde
pitié, en voyant à quel point elle devait être malheureuse!...
C'était la douleur la plus vive, la plus avant dans l'âme. Elle
souriait à chaque arrivant, en inclinant doucement la tête avec cette
même grâce qu'elle avait toujours... Mais en même temps, on voyait
malgré ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux... elles roulaient
sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe, et cela
sans effort. C'était le coeur qui repoussait au dehors les larmes
dont il était rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer, ou bien
qu'elle aurait étouffé... Je repartis vers cinq heures avec madame
Duchatel... Nous nous communiquâmes nos réflexions: elles étaient
les mêmes. Et, en effet, tout ce qui avait une âme ne pouvait penser
que d'une manière.
La reine Hortense était auprès de sa mère, pour l'aider à supporter
le poids de ces pénibles journées, qui avaient toute l'amertume de la
nouveauté d'un malheur... Nous parlâmes longtemps des temps passés...
Pauvre fleur brisée elle aussi!... Que d'heureux jours elle avait vu
s'écouler dans cette retraite enchantée... où, maintenant, le deuil
et le malheur étaient venus remplacer des joies que rien n'avait pu
égaler, comme rien aussi n'avait pu les faire oublier...
--«Vous viendrez souvent nous voir, n'est-ce pas?» me dit-elle. Elle
vit que j'étais émue... et me prit la main en me disant: «J'ai tort
de vous demander une chose que je suis certaine que vous ferez.»
Elle avait raison.
L'Empereur fut presque reconnaissant pour les femmes qui avaient été
à la Malmaison. Celles qui, au contraire, n'y furent que plusieurs
jours après, furent mal notées dans son esprit... J'y remarquai, dans
les premiers moments, la duchesse de Bassano, la duchesse de Rovigo,
madame Octave de Ségur, madame de Luçay, sa fille, madame de Ségur
(Philippe), la duchesse de Raguse, toutes les dames de la reine
Hortense, la Maréchale Ney et plusieurs dames du palais, mais pas
toutes... Comme l'Empereur n'avait rien ordonné, il y eut plusieurs
personnes qui crurent le deviner et faire merveille en agissant
contre sa parole en croyant suivre sa pensée, elles se trompèrent en
entier et le virent plus tard.
La nouvelle cour de l'Impératrice à la Malmaison fut formée selon
son goût, pour la plus grande partie des femmes qui la composaient:
madame la comtesse d'Arberg, dame d'honneur et comme surintendante
de la maison de l'Impératrice, madame Octave de Ségur, madame de
Rémusat, madame de Vieil-Castel, madame Gazani, et puis, plus tard,
mesdemoiselles de Mackau et de Castellane. Tout cet entourage formait
une maison agréable, surtout en y ajoutant celle de la reine Hortense
et surtout elle-même... Quant aux hommes, excepté M. de Beaumont et
M. Pourtalès, je n'aimais pas les autres. M. de Monaco surtout et M.
de Montliveau étaient pour moi deux répulsifs; j'ai toujours eu en
aversion les hommes impolis; je ne sais pourquoi j'en ai peur comme
de quelque chose de nuisible. Cela annonce, dans une femme comme
dans un homme, au reste, de la sottise et de la méchanceté mêlée
d'orgueil. M. de M*****, au reste, inspirait le même sentiment; car
le jour où M. de Pourtalès le remplaça comme écuyer, les chevaux se
réjouirent dans leur écurie. M. de Beaumont, chevalier d'honneur de
l'impératrice, était bon et fort amusant; je l'aimais beaucoup, ainsi
que son frère que nous avions chez Madame. L'autre chambellan était
M. de Vieil-Castel, homme considérablement nul. Plus tard il y eut
un autre homme que j'aimais et estimais bien ainsi que sa femme; cet
homme, attaché à la maison de l'Impératrice, comme capitaine de ses
chasses, M. Van Berchem, était le plus cher ami de mon mari et il
est demeuré le mien; il est celui, au reste, de tous ceux qui ont
du coeur et savent apprécier son noble et bon caractère; sa femme,
charmante personne, augmentait encore le nombre des jolies femmes de
la cour de la Malmaison.
À mon retour d'Espagne j'y fus souvent: je n'aimais pas Marie-Louise
et j'aimais Joséphine. Elle m'engagea à venir pour quelques semaines
à la Malmaison; mais je ne pus accepter: j'étais alors bien malade
et l'état de ma santé ne fit qu'empirer. Mais j'y allais souvent et
toujours avec le même plaisir.
La vie y était uniforme: l'Impératrice descendait à dix heures; à dix
heures et demie on servait le déjeuner, auquel se trouvaient toujours
quelques personnes de Paris; l'Impératrice plaçait auprès d'elle
les deux personnes les plus éminentes. Lorsque le vice-roi était à
la Malmaison, il se plaçait en face d'elle et mettait à ses côtés
les deux personnes après celles que sa mère avait choisies; la reine
Hortense également. Madame d'Arberg nommait aussi deux personnes
pour être placées à côté d'elle. Cet usage était pour dîner comme
pour déjeuner; après déjeuner, on allait se promener dans le parc;
c'était en 1809 la même allée qu'en 1800. On allait jusqu'à la serre,
ou bien, l'Impératrice allait voir les pintades, les faisans dorés
qui étaient dans les volières avec d'autres oiseaux rares, et leur
porter du pain. Quelquefois après dîner, et en été nous allions sur
l'eau avec le vice-roi qui nous faisait des peurs à mourir, puis on
rentrait; l'Impératrice se plaçait à son métier de tapisserie, et
lorsqu'il y avait peu de monde, on faisait la lecture, tandis que
l'aiguille passait et repassait dans le canevas. Mais à la Malmaison
cependant, il était difficile que cela fût. Après dîner, le plus
souvent on allait se promener, et en rentrant on faisait de la
musique dans la galerie, tandis que l'Impératrice faisait un wisk ou
ses éternelles patiences... On prenait le thé et puis la soirée était
terminée. Une fois que l'impératrice fut revenue à la Malmaison comme
dans un exil, il fut impossible d'y ramener cette gaieté qui y avait
régné pendant les premières années du Consulat. Ainsi, il n'y eut
plus de spectacle et la salle ne servit plus à rien. Navarre fut plus
bruyant. Je raconterai la vie de Navarre dans la troisième partie de
cet article.
TROISIÈME PARTIE.
NAVARRE.