rapidement, arriva dans la salle du trône et marcha d'abord, sans
s'arrêter, vers le fauteuil qui était à côté de l'Impératrice... Ce
fut alors qu'il eut visiblement un mouvement fort singulier, pour
lui surtout qui n'était facilement atteint par aucune émotion;
et certes, pour le drame qui se jouait en ce moment, il y avait
longtemps qu'il y était préparé... Mais au moment où il venait
de lancer, au milieu des habitants de Paris, la nouvelle presque
certaine de l'événement important qu'on prévoyait depuis longtemps,
sans croire qu'il serait jamais réalisé, il éprouva sans doute
une impression qui le maîtrisa au moment de revoir Joséphine...
Il redoutait peut-être une scène, un évanouissement, des larmes
impossibles à retenir... On le vit tout à coup s'arrêter pour parler
je ne sais à quelle femme, et il demeura ainsi quelques secondes...
C'était, je n'en doute pas, pour calmer l'agitation de son âme et les
battements de son coeur... Combien je souffrais aussi, pendant qu'il
se dirigeait vers le trône! Il était suivi de la reine de Naples, de
Murat, de M. d'Abrantès, de Frochot et de tout son service.... Il
portait l'uniforme de la garde, non pas celui des guides; il y avait
longtemps qu'il l'avait abandonné. Il portait celui de la garde;
l'habit bleu à revers blancs. Cet habit ne lui allait pas aussi bien
que l'autre, mais il le préférait alors; et, dans cette journée, je
ne fus pas fâchée de le lui voir, car l'autre me l'aurait rappelé
trop vivement aux jours du bonheur de l'infortunée dont les larmes
retombaient en silence sur son coeur et devaient le brûler!...
La reine de Naples était arrivée le matin même!.. elle n'avait pas
perdu de temps, comme on le voit, pour renouveler connaissance
avec la bonne ville de Paris... Je l'examinai attentivement
lorsqu'elle entra dans cette salle où quelques années avant (trois
ans seulement), elle avait été la véritable reine de la fête qu'on
donna dans l'Hôtel-de-Ville pour le mariage de son frère le roi de
Westphalie; alors elle n'était encore que grande duchesse de Berg...
mais elle fut la véritable personne à qui la fête était dédiée. On
aurait voulu retrouver sur son front de femme l'expression d'un coeur
de femme... une émotion enfin... un signe qui dît à un être qui
l'aurait comprise dans cette foule immense: _Je me souviens!_... mais
tout demeura de marbre; alors il était indifférent, en effet, que ce
front devînt plus ému... La campagne d'Iéna était terminée et la paix
de Wagram faisait espérer une longue paix.
La fête fut presque lugubre; ce fut en vain que l'Empereur fit
plusieurs fois le tour de la salle Saint-Jean et de l'immense
vaisseau formé par la cour transformée en salle de bal... Ce fut en
vain que l'Impératrice le suivit en adressant un mot aimable à chaque
femme... Ce qu'elle faisait, au contraire, amena ce qu'on voulait
éloigner... une sorte d'impression pénible éclata. L'Impératrice
était fort aimée dans Paris; on lui trouvait ce qu'elle avait, en
effet, une grande douceur, une bonté qui était vraie et n'avait que
le défaut d'une grande banalité; mais rien n'égalait sa grâce dans
ces fêtes publiques de la ville, et chaque mot qu'elle adressait aux
femmes les plus obscures par leur position sociale, portait avec lui
une douceur et un tel attrait, qu'elle était vraiment aimée par ce
qu'on appelait les masses en général de la ville de Paris. La reine
de Naples, au contraire, n'était pas aimée... On lui trouvait de la
raideur, de la sécheresse, et c'était vrai; à la cour, elle avait
un ricanement perpétuel qui était odieux et impatientant au dernier
point, si je peux mettre ces deux mots ensemble... et comme elle
avait peu d'esprit, rien ne venait compenser chez elle la perte de
sa beauté, qui déjà, en 1809 et 1810 la quittait. Elle n'avait au
reste jamais eu que de la fraîcheur et une fort belle peau; une fois
cette fraîcheur perdue, il ne restait qu'une femme fort ordinaire,
si elle n'eut pas été reine. Murat, au contraire, avait une urbanité
qui voulait jouer au chevalier du treizième siècle, ce qui, au fait,
était toujours de la bonté. Il y avait dans cet homme du ridicule;
mais, pourtant, il était bon, et lorsque Napoléon fut abandonné plus
tard par lui, il n'aurait pas fait cette indigne action si sa femme
ne l'y eût pas excité. Je le sais à n'en pouvoir douter.
Le jour de cette fête, Murat était fort beau: il portait l'habit de
sa garde; habit blanc, avec les revers amarante et les brandebourgs
en or, formant comme une cuirasse d'or sur sa poitrine, sur laquelle
brillaient en même temps plusieurs ordres en diamant, au milieu
desquels on voyait étinceler l'étoile de la Légion-d'Honneur. Murat
était radieux; il allait à chaque femme renouveler les hommages
qu'il leur rendait lorsqu'il n'était encore que le général Murat, et
cela avec une bonté qui dégageait sa démarche de toute apparence de
ridicule. Derrière lui marchait un homme que la mort a aussi frappé
depuis, et qui, à cette époque, était parfaitement beau: c'était le
duc de Lavauguyon..... De la taille du Roi à peu près, mais beaucoup
plus élégant cependant de tournure et de manières, d'une beauté de
traits plus positive, il se faisait remarquer par la noblesse de
sa tenue et la manière dont il portait sa tête... Son habit était
le même que celui du Roi, et, de loin, on pouvait s'y tromper, si
l'on n'avait pas connu la différence qui existait dans la tournure
des deux hommes. Le duc de Lavauguyon était grand seigneur dans
l'acception véritable du mot; et Murat, malgré ses broderies, ses
panaches et toutes ses parures, qui ressemblaient à des soins de
femme, ne put jamais imiter autre chose qu'un roi de théâtre, un roi
de Franconi, comme on le disait à cinquante pas de lui.
Deux hommes, qui le connaissaient depuis bien des années, me dirent
un jour:
--«Vous seriez bien étonnée si je vous racontais que Murat, dont la
valeur si brillante est aujourd'hui une renommée établie et mérite
tant de l'être, a faibli pourtant un jour devant l'ennemi, et que cet
homme si brave a eu peur.
--Peur! lui! Murat! m'écriai-je; allons donc!
--C'est la vérité: il n'était alors que chef de bataillon; c'était
en Italie, à Mantoue... Il reçut un ordre de prendre deux compagnies
et d'aller débusquer un corps plus nombreux que le sien; mais, comme
depuis le commencement de la campagne l'armée d'Italie ne faisait
pas autre chose que de se battre contre un corps plus fort que ceux
qu'elle opposait, la chose ne fut pas l'objet d'une réflexion; mais
Murat _eut peur_ et n'avança pas; au contraire, _il recula_. Cette
affaire, que le général en chef sut le même jour, lui donna longtemps
de la prévention contre Murat; et ce furent madame Bonaparte et
madame Tallien qui le firent nommer général de brigade, lorsqu'il
apporta au Directoire les drapeaux de je ne sais plus quelle
bataille. L'Empereur revint ensuite sur le compte de Murat, parce que
celui-ci effaça le souvenir de Mantoue par tant d'actions glorieuses
que celle-là ne servit plus que pour prouver ce qu'on dit depuis
longtemps: c'est que l'homme le plus brave ne peut pas dire que
jamais il n'a eu peur.»
J'ai raconté ce fait, pour dire que Murat avait de grandes
obligations à Joséphine, obligations qu'il ne reconnut que par une
sorte d'ingratitude, au moment du divorce. Mais cet homme, qui
n'avait plus d'amour pour sa femme, et qui avait les intrigues les
plus fortes pour éloigner même l'apparence de l'affection entre
eux (et l'on sait par des gens qui, certes, étaient bien instruits
qu'à Naples les scènes les plus violentes avaient lieu entre eux),
eh bien! cette femme qu'il n'aimait plus le dominait au point que,
dînant avec eux dans ce voyage, lorsqu'ils eurent quitté le pavillon
de Flore pour l'Élysée, après le départ du Roi de Saxe, j'entendis
plusieurs fois la Reine imposer silence à Murat pendant le dîner[39].
Nous n'étions à la vérité que nous quatre, Murat et la Reine, moi
_et mon mari_. N'est-ce pas que c'était une singulière partie que
celle-là?...
[Note 39: Le sujet de la contestation était l'opinion plus que
tranchée qu'avait la Reine sur la famille de Naples exilée en Sicile;
Murat reprenait sa femme sur des mots trop durs dits par elle sur la
reine Caroline et le roi Ferdinand!... elle le fit taire!...]
Le duc de Lavauguyon[40] est mort d'une manière plus douloureuse
qu'une autre pour ses amis; il souffrait si cruellement depuis
plusieurs années qu'on n'a pas pu regretter la vie pour lui; mais
ceux qui l'aimaient, ceux qui avaient pour lui l'amitié que je lui
portais, ont regretté de le voir quitter le monde et la vie sans leur
laisser un adieu et un souvenir presque; et sa mort, pour ainsi dire
subite, a doublé le deuil de sa perte dans le coeur de ses amis.
[Note 40: Le malheureux duc de Lavauguyon était tombé dans un marasme
complet, quelques années avant sa mort. Il ne voyait plus que moi et
son beau-frère le prince de Beaufremont, lorsqu'il était à Paris:
la plus tendre amitié m'attachait à lui, et j'ai cherché, par tous
les moyens que cette même amitié peut inspirer, à détourner de sa
pensée de funestes projets qui prenaient quelquefois une telle action
sur lui, que je le retenais de force pour dîner avec moi, ou pour
prolonger une conversation qui pût le distraire. Que de fois, j'ai
mis de pieuses fraudes en oeuvre, afin de détourner un orage dont
les effets me faisaient trembler!... Alors cet homme que j'avais
vu si brillant et si heureux... cet homme que j'avais connu si
pénétré, surtout de son bonheur, n'était plus qu'un faible enfant,
pleurant devant des souvenirs..... Oh! de quelles scènes cruelles
j'ai été témoin!... Quelles douleurs j'ai vues dans cette âme;
quelles blessures profondes!... Mais une vérité que je dois dire,
c'est que jamais, dans aucun temps, il n'a démenti son affection pour
Murat; jamais il n'a pu soutenir que je misse, dans une page de mes
mémoires, un mot qui pût faire penser qu'il m'avait dit quelque chose
contre Murat. On me croira un ingrat, me répétait-il!... Enfin, pour
calmer sa tête qui s'échauffait pour la moindre chose, je fis une
note dans laquelle je disais que je ne tenais mes renseignements,
en aucune manière, de M. le duc de Lavauguyon, quoique je le visse
souvent. Tout ce qu'il m'a révélé et confié au reste est en grande
partie au moins de nature à être caché plutôt qu'à être publié.
C'était un homme profondément malheureux que le duc de Lavauguyon, et
il n'était pas fait pour l'être. Il avait de l'âme et du coeur, et
ce ne fut qu'après avoir été violemment frappé par le sort qu'il a
été en hostilité, comme il l'était, avec ses meilleurs amis. Dans les
dernières années de sa vie, il ne voyait que moi et son beau-frère;
encore choisissait-il, de préférence, les heures où j'étais seule.
Lorsqu'il perdit son beau-frère, je crus qu'il mourrait avec lui.
«Je n'ai plus que vous,» m'écrivait-il le lendemain de cette mort.
«Mon Dieu! ne soyez pas malade, car mon affection porte le malheur
avec elle!... Je frappe de mort tout ce que j'aime!...»
Et c'est moi qui lui ai survécu!
Il aimait Murat avec une telle tendresse, que jamais il ne voulait
me permettre de parler de lui en plaisantant; et un jour il faillit
attaquer de propos une personne de ma société, qu'il trouva chez moi,
et qui parla légèrement de Murat.
«J'ai un regret qui devient chaque jour un remords, me disait-il...
c'est d'avoir trompé Murat!... J'ai trompé cet homme, en partageant
une affection avec lui. C'est indigne à moi.»
La première fois qu'il me dit ce que je viens de rapporter, je crus
qu'il voulait rire; car certes il savait bien qu'il n'était pas
le seul!... mais pas du tout, la chose était des plus sérieuses.
Non-seulement il la répéta _sans varier_; mais j'ai dix lettres de
lui, dans lesquelles il me le rappelle. Le curieux de cela, c'est que
la femme était devenue pour lui un être odieux!...
Il me racontait qu'un jour, étant à Naples, il était auprès de cette
femme (elle logeait au palais). Son valet de chambre de confiance
vint l'avertir que le roi le demandait... Aussitôt M. de Lavauguyon
s'élança dans un escalier dérobé qui conduisait à une galerie
commune, de laquelle il pouvait facilement regagner son appartement;
mais, à l'instant où il y arrivait, le roi y arrivait de son côté. Il
était pâle, agité. Une pensée instinctive lui révélait qu'il était
trahi... Il s'élança sur le duc, et, saisissant le bouton de sa
redingote, il lui dit d'une voix étouffée:
--«D'où venez-vous, monsieur?
--Je ne puis le dire à Votre Majesté, répondit le duc avec fermeté.
--Je veux le savoir.»
Le duc ne répondit rien.
--«Je le sais,» s'écria Murat furieux!
Le duc le regarda fixement:--«Non, sire, vous ne le savez pas et vous
ne le saurez jamais.»
Le roi se frappa le front, et retourna dans son appartement...
--«Si vous saviez tout ce que j'ai souffert pendant que cet homme,
qui avait tant fait pour moi, était là, comme un juge, pour me
reprocher ma perfidie!... Il aurait été vengé s'il l'avait pu voir...
Eh bien! croiriez-vous, poursuivit le duc de Lavauguyon, que lorsque
je racontai cette entrevue terrible à cette femme, elle ne comprit
pas que le dramatique de cette scène était tout entier dans la
perfidie dont elle et moi nous nous rendions coupables?
--Oh! lui dis-je, je vous comprends, moi!... et plus que vous ne le
pouvez croire!... J'ai aussi mes souvenirs!..
--Oui!... et comme ceux du duc de Lavauguyon, ils sont ineffaçables,
c'est-à-dire qu'à côté s'élève une pensée de vengeance. Si, jusqu'à
cette heure, le mal qui fut fait ne fut reconnu que par le silence,
c'est que j'ai obéi à la voix de Dieu, qui commande l'oubli des
injures. Il est des êtres qui lassent toutes les patiences...]
Je lui ai parlé de la conduite de Murat envers Joséphine, et il m'a
confirmé dans la pensée que j'avais déjà, qui était que sa femme
avait considérablement aidé à mettre Murat dans le parti ennemi;
j'ajouterai même que, dînant chez moi un jour avec le duc de Valmy,
il disculpa totalement Murat d'être l'unique auteur du traité avec
l'Autriche.
Quoi qu'il en fût, ce même soir de la fête de l'Hôtel-de-Ville, je
vis tout ce qui allait résulter de ce qui s'annonçait; et l'arrivée
de la reine de Naples me parut du plus mauvais augure pour Joséphine.
La chaleur était étouffante dans toutes les salles de
l'Hôtel-de-Ville, quelque grandes qu'elles fussent. L'Empereur qui
souffrait de rester en place dans cette triste journée parlait
beaucoup plus souvent aux femmes.
On aurait dit qu'il voulait commencer son rôle d'Impératrice; car,
pendant le temps qui devait s'écouler entre le départ de l'ancienne
et l'arrivée de la nouvelle Impératrice, il devait être chargé, à
lui seul, du poids tout entier de la couronne... Il venait de faire
une de ces tournées, et c'était toujours un mouvement extraordinaire
que cela occasionnait, en raison de la foule qui l'entourait. Dans
l'un de ces moments, je me trouvai debout et absolument derrière
l'énorme corps de M. de Ponté, chambellan de l'Empereur. Je lui criai
qu'il m'étouffait; mais il était si grand que pour faire arriver mes
paroles à son oreille, il eût fallu un porte-voix; bien loin donc de
s'éloigner, je le sentis tout à coup _s'asseoir_ pour ainsi dire sur
ma poitrine. Je poussai un cri et m'évanouis tout à fait.
On me porta dans l'appartement intérieur de Frochot, où sa femme de
charge vint me soigner; mais je fus trop malade pour rentrer dans la
salle de bal: je m'enveloppai dans ma pelisse, et retournai chez moi.
J'ignore donc comment la fête fut terminée; mais j'ai su par ceux de
mes amis qui s'y trouvaient que rien d'extraordinaire ne s'y passa
jusqu'au départ de la cour.
L'Impératrice fut au désespoir; et, en rentrant aux Tuileries, les
larmes qu'elle avait si longtemps contenues coulèrent en abondance.
Elle avait passé sa vie à redouter un malheur comme celui du divorce;
et pourtant la faiblesse de son caractère le lui montrait toujours
impossible.... et maintenant elle frémissait devant ce même malheur,
à présent qu'elle le voyait se dresser devant elle comme un fantôme,
menaçant et au moment de frapper.
Malgré ce qui s'était passé à l'Hôtel-de-Ville, Joséphine et
l'Empereur n'eurent aucune explication: depuis longtemps elle et
lui en étaient à les redouter... Elles étaient funestes à tous
deux. Napoléon détestait tout ce qui faisait _scène_; et Joséphine,
soit dans la croyance qu'une femme est plus intéressante quand elle
pleure, soit que ce fût naturellement, ne pouvait dire une parole
sans fondre en larmes; et l'Empereur, alors, devenait furieux
contre elle et contre lui-même... Quelque terreur que lui inspirât
l'Empereur, cependant, Joséphine comprenait qu'il lui fallait parler;
mais jamais elle n'osait ouvrir cette petite porte qui conduisait
à son cabinet!... Elle avait une extrême peur de l'Empereur; et je
vais en donner une preuve, qui est plutôt le fait d'une enfant que
d'une souveraine, ou d'une femme prochainement destinée à l'être.
Le fait que je vais citer s'est passé dans l'année qui précéda le
couronnement.
Foncier[41], le bijoutier à la mode de l'époque de mon mariage,
avait la clientèle non-seulement de l'Empereur, mais aussi de
Joséphine. On ne portait pas une chaîne, un bijou, quel qu'il fût,
qui ne sortît de la boutique de Foncier... Il avait en outre de
très-belles choses que madame Bonaparte lui achetait fort souvent. Un
jour il lui apporte des perles tellement belles, que voilà la pauvre
Joséphine dans le plus cruel état. Ces perles lui tournaient la tête;
mais le moyen d'aller parler _perles_ à Bonaparte!... Il aurait
répondu comme Louis XVI: J'aime mieux un vaisseau. Avec l'argent des
perles, l'Empereur aurait eu un bataillon de 500 hommes; les perles
coûtaient 500,000 fr.--Joséphine n'osa donc rien dire de ces perles
si désirées; mais elle ne crut pas devoir être aussi discrète avec
Bourrienne; Bourrienne, homme vénal, et qui reçut son congé pour
des motifs graves, comme le savent ceux qui approchaient alors des
Tuileries. Eh bien! il arrangea l'affaire. On fit je ne sais quel
arrangement pour que Berthier fît payer à la guerre un fripon qui
n'aurait été payé que dans dix ans, à cent pour cent de perte, et
qui le fut intégralement tout de suite; aussi, en reconnaissance,
il donna un million: ce million fut partagé je ne sais comment. Ce
que je sais, c'est que le collier passa des magasins de Foncier dans
l'écrin de Joséphine. Mais ce n'était rien de l'y avoir fait venir;
il fallait le pouvoir porter; et cela était difficile avec Napoléon,
dont la mémoire était terrible de lucidité pour ces sortes de choses.
[Note 41: Foncier et Marguerite. Ils étaient à côté de Biennais,
le singe violet. Foncier avait beaucoup de goût, mais il était
horriblement cher. Sa famille était fort nombreuse et fort unie. Sa
belle-soeur était madame Jouanne, bonne et digne femme que je voyais
beaucoup à Versailles, et pour qui j'avais une sincère amitié, ainsi
que pour son mari qui est le plus honnête et le meilleur des hommes.
Elle était mère de madame Alexandre Doumerc, cette femme spirituelle
qui chantait si bien, et qui était si agréable. Madame Jouanne est
morte. C'est sa fille qui occupe sa maison de Versailles avec son
père.]
--«Mon Dieu!» disait-elle à madame de Rémusat, qui était dans
la confidence, c'est-à-dire de l'embarras de mettre les perles
(Joséphine la connaissait trop bien pour lui parler de la façon dont
elles avaient été payées)... «Mon Dieu!» lui disait Joséphine, «je
ne sais comment faire pour porter ces perles... Bonaparte me ferait
une scène!.. et pourtant c'est le présent d'un père, à qui j'ai fait
avoir la grâce de son fils.»
C'était dans de pareilles occasions que l'Impératrice était
étonnante. Elle croyait que nous prenions tout cela pour vérité...
Madame de Rémusat ne répondit rien; mais elle observa que, pour une
cause aussi juste, aussi belle, le premier Consul ne dirait que peu
de choses.
--«Non, non!» s'écriait Joséphine toute tremblante; «non, non!... Oh!
je frémis d'y penser!...»
Cependant il fallut prendre un parti. Voilà celui que conseilla
Bourrienne, vrai Figaro, ayant toujours un expédient tout prêt.
Madame Bonaparte mit les belles perles de Foncier, et se présenta
hardiment, un jour d'opéra, devant le premier Consul. Napoléon
aimait beaucoup les perles: c'était, avec une robe blanche, ce qu'il
préférait pour une femme. Aussitôt qu'il vit Joséphine avec ces
belles perles, il fut à elle, et, l'embrassant, comme toujours alors,
aussitôt qu'il la voyait:--«Comme tu es magnifique! lui dit-il...
Qu'est-ce donc que ces belles perles?... Ma foi, on les dirait fines,
tant elles _ont de l'Orient_.
--Mais,» répondit madame Bonaparte, «elles sont fines aussi, et tu
les connais... tu les a vues cent fois!...
--Moi?...» Et le premier Consul, stupéfait, regardait alternativement
et sa femme et les perles.
--«Sans doute! ce sont les perles que la république cisalpine m'a
données.
--Pas possible!
--C'est la vérité... Tiens, demande à Bourrienne et à madame de
Rémusat...» Celle-ci s'inclina mais sans dire un mot. Bourrienne ne
fut pas aussi avare de paroles: il dit effrontément et même avec
un sourire ironique «qu'en effet c'était la république cisalpine
qui avait donné les perles;» et il ajoutait, en racontant ensuite
l'histoire à Hambourg et à Altona:
--«Je le crois bien que c'est la république cisalpine qui avait donné
les perles... Elles ont été payées avec l'argent d'une fourniture
mal régularisée par Berthier, et que, maintenant, la république
cisalpine va payer.»
Napoléon, tout en disant: «C'est bien étonnant!» crut à la république
cisalpine, et les perles demeurèrent... Bientôt elles se fondirent
dans tous les bijoux de la couronne de France, et devinrent un des
joyaux les moins précieux de l'écrin impérial.
Une autre fois il s'agissait, pour Joséphine, de déclarer toutes ses
dettes. Jamais elle ne voulait convenir de la totalité de la somme.
--«Il me _tuerait_!» criait-elle toute désespérée; «il me _tuerait_!»
Et jamais elle ne voulut que Duroc le déclarât à l'Empereur.
--«Je paierai sur _mes économies_,» dit-elle.
Cette colère, en effet, était terrible à affronter... Cependant,
deux jours après le 2 décembre, elle se résolut à parler à
l'Empereur. Elle prit conseil de madame de Rémusat, d'abord, et, à
celle-là, son conseil fut bon. Son avis était pour le silence, mais,
malheureusement, le salon de Joséphine renfermait une foule de gens,
et surtout de femmes, qui lui étaient funestes. Madame de Rémusat le
lui dit; mais voyant qu'elle ne voulait rien écouter, elle rentra
chez elle fort attristée. Joséphine, après avoir rassemblé toutes
ses forces, monta en tremblant le petit escalier qui conduisait
à l'oratoire[42] d'Anne d'Autriche!.. En approchant elle entendit
parler... Le coeur lui battit..; elle n'osait pas redescendre..; elle
n'osait pas entrer... Cependant elle s'y hasarda et frappa un faible
coup...
[Note 42: Il formait le premier cabinet particulier de l'Empereur.]
--«Entrez!» dit Napoléon... L'Impératrice recula devant la figure
qui se présenta à elle à côté de l'Empereur:... c'était Fouché;...
c'était son mauvais génie; la malheureuse femme le savait!
En voyant Joséphine, l'Empereur fronça le sourcil; mais il ne la
renvoya pas... Il dit au contraire:
--«C'est bien! duc d'Otrante... Revenez ce soir; nous achèverons
cette conférence.»
Fouché se retira en jetant sur Joséphine un regard de méchanceté
satisfaite; car entre eux désormais c'en était venu à la mort, ou
tout au moins à la perte de l'un d'eux. Ce qui est étrange, c'est que
l'Impératrice, qui toujours a parlé de Fouché comme de son ennemi,
n'a jamais donné une cause de cette haine. Elle disait seulement
qu'elle lui était inculquée par ses belles-soeurs; voilà tout!
--«Que me voulez-vous?» demanda Napoléon à Joséphine.
Le ton glacial dont il lui fit cette demande la mit aussitôt en
situation, et elle fondit en larmes... Elle demanda à l'Empereur
_pourquoi il voulait la quitter_? «Ne sommes-nous pas heureux!»
dit-elle.
--«Heureux! s'écria Napoléon!... Heureux!... Mais le dernier commis
d'un de mes ministères est plus heureux que moi!... Heureux! est-ce
donc une moquerie que vous faites!... Pour être heureux, il ne
faudrait pas être tourmenté par votre jalousie insensée comme je
le suis!... Chaque fois que je parle au cercle à une jeune femme
agréable ou jolie, je suis certain d'avoir dans mon intérieur le plus
terrible des orages... Heureux! répétait-il... Oui, je l'ai été...
Je serais même peut-être demeuré éternellement dans cette position,
me rappelant assez notre amour pour n'en pas chercher un autre;
mais quand l'enfer est venu remplacer la paix; lorsque la jalousie,
la méfiance et la colère sont venues s'asseoir à mon foyer pour en
chasser le bonheur et le repos, alors j'ai cherché, en effet, une
autre vie... J'ai prêté l'oreille à la voix de mes peuples, qui
me demandent une garantie; j'ai vu que je sacrifiais de hauts et
puissants intérêts à des chimères, et j'ai cédé...
--Ainsi donc, tout est fini?» dit Joséphine d'une voix brisée...
--«J'ai dû cimenter, je le répète, le bonheur de mes peuples;
pourquoi m'avoir amené vous-même à voir un intérêt avant le vôtre;
croyez que je souffre plus que vous peut-être..; car c'est moi qui
vous afflige...»
Mais Joséphine n'écoutait aucune consolation; la parole de l'Empereur
ne frappait son oreille qu'avec un son: _il faut nous séparer!_...
Bientôt elle tomba sans connaissance aux pieds de Napoléon.