Madame dit cette dernière parole avec une force et une conviction

qui me firent juger que l'Impératrice Joséphine était perdue.

Ce que je viens de raconter se passait, comme je l'ai dit, le 5 ou le

6 de novembre 1809.

Madame me recommanda le secret. Je lui jurai que jamais une parole

dite par elle ne serait révélée par moi, et j'ai tenu ma promesse. Je

ne jugeai pas à propos, même, de lui dire que j'avais su la première

partie de ce drame; car c'était plus qu'une histoire, _c'était de

l'histoire_!...

Mais, quel que fût mon attachement pour l'Impératrice, sa conduite

me parut de nature à être blâmée. Eh quoi! cette famille qu'elle

accusait elle-même de son malheur, elle venait la solliciter

pour cacher des fautes qui devaient nécessairement être la plus

forte partie des accusations qu'on devait former contre elle pour

déterminer l'Empereur à s'en séparer! Il n'y avait là ni dignité, ni

rien même qui pût motiver l'intérêt qu'elle réclamait de nous. Je

le sentais avec peine; car Joséphine, quoique faible et se laissant

aisément dominer par tout ce qui l'approchait, avait néanmoins des

qualités attachantes. Elle était gracieuse comme une enfant gâtée...

C'était la _câlinerie_ créole tout entière, lorsqu'elle voulait

nous conquérir ou se placer dans une position qu'on lui refusait.

Aussi je souffrais de la pensée de son éloignement. Je savais ce

qu'elle était; j'ignorais ce qui nous serait donné. C'était une

nouvelle étude à faire, me disais-je. Hélas!... c'était presque un

pressentiment!

Le soir du même jour je trouvai, en rentrant chez moi, un petit mot

de madame de Rémusat, dans lequel elle me priait _instamment_ de lui

dire le moment où je la pourrais voir... Il était alors onze heures

et demie. Je regardai la date du billet: il portait 6 heures du soir.

Je combinai tout ce que je savais avec ce qui s'était passé, et je

conclus que madame de Rémusat, amie encore plus que dame du palais de

Joséphine, avait calculé qu'en raison de l'attachement de Madame-Mère

pour moi, j'étais la personne la plus influente à employer là-dedans.

On avait appris la visite du matin à l'hôtel de _Madame_; et son

importance avait tout à coup grandi en quelques heures... mais on

ne savait pas que j'étais de service... Mon silence, alors, devait

paraître étrange... Mes chevaux étaient à peine dételés: je donnai

l'ordre de les remettre à la voiture, et je fus à l'instant chez

madame de Rémusat... On sortait de chez elle, et elle-même venait

de sonner sa femme de chambre, pour se mettre au lit, lorsqu'on

m'annonça. Elle me fit aussitôt entrer dans sa chambre à coucher, et

son premier mot fut un remerciement; car elle avait appris dans la

soirée par le sénateur Clément de Ris que j'étais de service auprès

de Madame.

--«Cela n'en est que mieux pour nous, me dit-elle...» Et tout

aussitôt elle entra en matière.

Je ne m'étais pas trompée: c'était _un message voilé_ de

l'Impératrice. Madame de Rémusat, très-dévouée à Joséphine, crut

peut-être que son amitié pourrait lui donner le pouvoir d'abuser

sur la vérité; mais pour cela, il eût fallu ne pas connaître

non-seulement la cour, mais l'intérieur de la famille impériale,

comme intérieur privé.

--«Madame peut beaucoup sur l'Empereur,» me dit madame de Rémusat...

«Vous pouvez beaucoup sur elle... vous pouvez _tout_. J'ai quelque

crédit sur l'Impératrice, assez enfin pour être son garant pour

toutes les promesses qu'elle pourra faire. Le prince Eugène sera

là pour soutenir sa mère; la reine Hortense donnera à nos efforts

un appui certain, celui de ses enfants... L'archi-chancelier est

aussi contre le divorce: voyez à quelle belle association vous vous

unissez.»

J'ai déjà dit combien j'aimais le visage de madame de Rémusat: ses

yeux, en ce moment, étaient admirables. Ils étincelaient du feu

du sentiment; car elle aimait l'impératrice Joséphine, madame de

Rémusat... et sa conduite envers elle fut toujours noble et dictée

par le coeur.

--Mais elle ne pouvait arriver à aucun résultat avec ses nouvelles

combinaisons, qu'elle me montrait comme _certaines_. Je savais _trop

bien_ la véritable volonté des gens dont elle venait de me parler,

pour m'engager d'un pas dans la route qu'elle me montrait comme si

sûre. D'un autre côté, je ne pouvais parler; cependant je crus de mon

devoir de l'éclairer sur la véritable position de l'Impératrice...

Elle m'écouta en femme de coeur et d'esprit, recueillit avec soin ce

que je lui laissai voir, ne chercha nullement à me pénétrer sur le

reste, et en tout se montra à moi comme une femme qui était faite

pour être aimée et estimée.

Elle me parla de la tentative de l'Impératrice auprès de sa

belle-mère, ainsi que de l'histoire de la veille.

--«Si j'eusse été près d'elle, au lieu de cette sotte de madame de

***, me dit-elle, ni l'une ni l'autre n'aurait eu lieu, je vous le

jure! Mais _le salon_ de l'Impératrice, vous le savez, est composé

non-seulement de ses dames du palais, mais de beaucoup d'autres

femmes, qui lui donnent d'abord des conseils à leur profit, puis

ensuite d'autres conseils qui sont perfides pour elle... Voilà ce

que nous détruirions; et j'ai la parole de l'Impératrice qu'elle me

seconderait dans ce travail.»

Nous demeurâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin... Madame

de Rémusat espérant m'amener à une conviction qui était que,

l'Impératrice pouvait encore occuper le trône à côté de Napoléon;

et moi, trop instruite de ce _qui était_, pour me laisser aller à

une crédulité impossible. Enfin, nous nous séparâmes; mais avant de

quitter madame de Rémusat, je m'engageai de bon coeur à parler à

Madame, et d'essayer de changer sa manière de voir sur cette affaire

du divorce...

Je le fis en effet; mais que pouvaient quelques vagues contre

un rocher profondément attaché à la terre?... et telle était

malheureusement la volonté de la famille de Napoléon relativement au

divorce.

C'est au milieu de ces agitations que nous atteignîmes le 2 décembre

1809... Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre ces deux

journées, je fus assidue à faire ma cour à l'Impératrice. Sa

tristesse était visible; et, loin de la cacher, elle la montrait

même, en l'augmentant; ce qui donnait une humeur très-marquée à

l'Empereur. Joséphine m'engagea deux fois à déjeuner pendant cette

époque, remarquable pour elle, qui précéda immédiatement son malheur.

Après déjeuner, il y avait toujours un cercle fort nombreux, et une

foule de femmes que Joséphine y admettait, en vérité on ne sait pas

pourquoi. C'est en vain que madame d'Arberg, madame de Rémusat, lui

répétaient, chaque matin, combien cela déplaisait à l'Empereur...

Elle promettait, et recommençait le lendemain...

--Ah! me disait-elle dans l'une de ces conversations que nous eûmes

dans une sorte de tête-à-tête, si je promets une fois, _à présent_,

de faire tout ce que veut l'Empereur, je n'y manquerai pas...

Elle tenait en ce moment sous son bras un petit loup blanc, de ces

chiens qu'on appelle _chiens de Vienne_. Je ne pus m'empêcher de lui

dire, en le lui montrant: Ah, madame!... Elle me comprit, car elle ne

me répondit pas.

Ce fait de la vie de Joséphine ne doit pas être omis en parlant de

son salon, où ces malheureux chiens jouaient un très-ennuyeux rôle...

Elle avait auprès d'elle, en se mariant avec Napoléon, deux horribles

Carlins, les plus laids, les plus hargneux, les plus insociables que

j'aie connus... Ces chiens n'aimaient pas même leur maîtresse; ils

aboyaient bien incessamment après tout ce qui s'approchait d'elle,

mais pas à autre fin que de déchirer un bras, une main, une jambe, ou

tout au moins une robe. Les couleurs voyantes étaient en défaveur

auprès de _Carlin_ et de _Carline_; tels étaient les noms des deux

petits monstres... Le corps diplomatique avait toujours une provision

de gimblettes et de sucre d'orge dans ses poches... Le cardinal

Caprara, nonce du Pape, avait un reste de jambes qu'il voulait

sauver; en conséquence, il faisait des bassesses auprès de messieurs

les tyrans, qui, connaissant bientôt leur empire, faisaient d'abord

un chamaillis de désespérés dès qu'ils le voyaient... parce que pour

les faire taire il leur jetait du sucre d'orge, des friandises, comme

à des enfants, et n'en avait pas moins les jambes dévorées par les

féroces bêtes; ce qu'on ne voyait pas, grâce à ses bas rouges. Mais

il le sentait, lui...

Quelquefois ces malheureux chiens causaient une rumeur inusitée dans

un palais de souverain. Un jour je fus témoin de ce fait.

Chacun de nous ayant survécu à l'Empire se rappelle encore sûrement

madame la comtesse de La Place, femme du sénateur, du géomètre... et,

dès que son nom est présent à la mémoire, on se rappelle aussi, sans

doute, ses mille et une révérences, ses mines, ses _grâces_, et tout

ce qui enfin en faisait une personne un peu différente des autres.

C'était elle qui répondait, lorsqu'on lui demandait où était M. de La

Place:

--_Il est avec sa compagne fidèle... la géométrie!_

Enfin, telle qu'elle était, elle n'en était pas moins dame

d'honneur de la grande-duchesse de Toscane, lorsque celle-ci était

_seulement_ princesse de Lucques. Madame de La Place partait donc

un jour et quittait Paris pour aller faire six mois de service en

Italie, et venait prendre les ordres de l'Impératrice pour celle

de ses belles-soeurs qui lui voulait le moins de mal parce qu'elle

avait plus d'esprit que les autres... Joséphine le savait; aussi

voulut-elle ajouter verbalement quelques mots à sa lettre, et

appela-t-elle madame de La Place auprès d'elle, en lui montrant

une place sur son canapé pour lui parler avec plus de facilité.

Madame de La Place y parvint de révérence en révérence, et s'assit

sur le bord du sopha. Cela fut bien pendant le premier moment du

discours de Joséphine; mais, voulant dire un mot plus bas et plus

près, la comtesse s'avança sur le bord du canapé et se pencha vers

l'impératrice. Il y avait ce jour-là plus de quarante personnes

dans le salon jaune... et, pour dire la vérité, presque tous les

yeux étaient fixés sur la personne favorisée... Tout à coup la

comtesse pousse un cri perçant, s'élance du canapé, et vient bondir

au milieu du salon, en tenant à deux mains une partie d'elle-même

qu'heureusement elle avait très-charnue, mais que le vieux carlin

avait mordue avec une telle rage que la robe et la jupe étaient en

lambeaux. La maudite bête, non contente d'avoir mordu une comtesse

aussi irrévérencieusement, s'était élancée après elle, et faisait des

cris et des hurlements inhumains. La pauvre femme souffrait et tenait

à deux mains la partie blessée, tout en répétant avec sa voix douce

et polie à l'Impératrice, qui lui disait: _mon Dieu! ils vous ont

fait bien du mal?_...

--_Non, madame!... Non, du tout!... au contraire_, ce qu'on dit enfin

quand on se laisse tomber... vous savez...

La chose n'était que risible ce jour-là, parce que entre la vilaine

bête et la patiente il y avait je ne sais combien de jupons; mais

quand le hargneux animal mordait quiconque passait à portée de ses

dents, la chose devenait plus ennuyeuse. Napoléon l'avait éprouvé...

Naturellement distrait par les hautes pensées qui l'occupaient, il

arriva que pendant longtemps il fut la principale victime de ces

horribles bêtes; mais tel était alors son affection pour Joséphine,

qu'il ne voulut pas lui demander un sacrifice qu'elle devait

naturellement lui offrir. Napoléon ne parla jamais de noyer Carlin

et Carline, et même il poussa la bonté jusqu'à faire venir pour

Joséphine un de ces petits loups, de ces chiens appelés vulgairement

_chiens de Vienne_, pour remplacer le défunt, car le monstre Carlin

s'endormit plein de jours comme une créature honnête et sortit de

ce monde ainsi que Carline. Joséphine avait là une belle occasion

pour faire preuve de générosité: elle ne connaissait pas le chien de

Vienne; il le fallait renvoyer: elle n'en eut pas le courage; et il y

eut de nouveau un autre pouvoir à flatter; car il est de fait qu'un

moyen de faire parvenir une pétition favorablement à l'Impératrice,

était d'en charger le chien lorsqu'on pouvait gagner un huissier

de la chambre, ou une dame d'annonce. Alors on plaçait la pétition

dans le collier du chien qui apportait le papier aux pieds de sa

maîtresse. J'ai vu trois exemples de ce que je dis là; et la chose

réussir!...

Eh bien! jamais l'Impératrice Joséphine n'a eu assez de force sur

elle-même, pour éloigner d'elle un objet aussi peu dans sa vie qu'un

chien inconnu!... et quand elle se refusa à éloigner le chien de

Vienne, elle répondit à madame de Rémusat:

--«Je prouve par là mon pouvoir sur l'Empereur à ceux qui en

doutent!... voyez s'il en a dit un mot!..

Que peut-on faire pour une personne qui connaît aussi peu sa

position, et ne comprend pas que la patience n'est jamais plus

grande que lorsque la chose devient indifférente? L'amour n'est

importun _que lorsqu'il aime_.»

L'Allemagne tout entière arrivait à Paris pour cet hiver de

1809; nous avions l'ordre de recevoir, de donner des fêtes, de

grands dîners, des chasses, et tout ce qu'on pouvait faire pour

montrer aux étrangers ce qu'était la France... Plus on faisait de

projets pour que l'hiver fût splendidement magnifique et que notre

hospitalité laissât des souvenirs profonds dans la mémoire des rois

et des princes allemands, et plus l'Impératrice était triste. On

voyait qu'une parole avait jeté du trouble dans cette âme... Il y

avait quelquefois, le matin, chez elle, jusqu'à quarante femmes;

ordinairement elle causait... provoquait elle-même, alimentait

la conversation: maintenant elle était quelquefois morose et

continuellement mélancolique; elle me faisait une peine profonde, car

je l'aimais tout en reconnaissant qu'elle avait souvent tort.

Le prince Eugène était à Paris; il n'avait pas amené la vice-reine,

qui, à ce qu'on disait, était charmante; il causait volontiers avec

moi lorsque nous nous trouvions ensemble: c'était surtout chez sa

soeur que nous parlions de ce qui l'occupait. Il aimait sa mère

avec une extrême tendresse et ne pouvait supporter cette idée du

divorce, et ce fut agité des plus tristes pensées qu'il arriva à

Paris, pour y remplir ses funestes fonctions en cette circonstance

d'archi-chancelier d'État...

Voilà les événements qui avaient précédé ce jour du 2 décembre de

l'année 1809, dont j'ai parlé au commencement de ce _discours sur

l'Impératrice_ Joséphine, comme aurait dit Brantôme...

La reine de Naples était attendue pour cette fête de

l'Hôtel-de-Ville; je fus, la veille, faire ma cour à la reine

Hortense; elle me parut frappée d'un pressentiment terrible; je

n'osai pas la rassurer, car j'étais moi-même inquiète et ne savais

comment lui montrer un avenir moins sombre que celui qu'elle

redoutait...

Dans les trois jours qui avaient précédé cette fête, j'avais remis la

liste des dames qui devaient venir recevoir l'Impératrice avec moi

à la porte de l'Hôtel-de-Ville. Cette liste avait été lue dans le

salon de Joséphine, et je me rappelle que plusieurs remarques assez

critiques furent faites en entendant nommer quelques noms; deux dames

attachées à l'impératrice, surtout, firent sur madame Thibon, femme

du sous-gouverneur de la Banque, des réflexions que l'Impératrice

aurait dû réprimer. Hélas! savait-elle ce qui lui arriverait quelques

jours plus tard en face de cette même femme dont la tournure pouvait

prêter à rire, ce que d'ailleurs je ne trouvais pas, mais qui était

sûre au moins de son état et de sa position.

Le 2 décembre, je m'habillai de bonne heure pour me trouver à

l'Hôtel-de-Ville, avant celle fixée pour la venue de l'Impératrice.

Je trouvai une chambre dans laquelle il y avait un bon feu, ce dont

je remerciai Frochot, car le froid était très-vif et le temps sombre.

Il y avait du malheur dans l'air! À trois heures, je vis arriver le

comte de Ségur, le grand-maître des cérémonies, il était conduit par

Frochot, et ne savait pas où celui-ci le menait. Quelque impassible

que fût sa physionomie, il était en ce moment visiblement ému, et

ce qu'il avait à me dire paraissait lui être pénible. On sait que

M. de Ségur avait de l'affection pour l'impératrice Joséphine, qui,

elle-même, aimait beaucoup son esprit aimable et ses bonnes manières.

--«Savez-vous ce qui arrive?... me dit-il aussitôt que nous fûmes

dans une embrasure de fenêtre, et loin de plusieurs femmes qui

étaient dans la pièce où nous nous trouvions. Un malheur des plus

grands.

--Qu'est-ce donc? demandai-je à mon tour tout effrayée.

--Je vous apporte l'ordre de l'Empereur de ne pas aller au-devant de

l'Impératrice!»

Je demeurai d'abord stupéfaite; puis, revenant à moi, je dis à M. de

Ségur, en avançant la main:

--«Voyons cet ordre.

--Mais je n'ai rien d'écrit!.. Comment voulez-vous qu'on écrive

pareille chose?

--Et comment voulez-vous, lui dis-je à mon tour, lorsque j'ai une

mission _officielle_ de l'Empereur à remplir, comment irai-je m'en

exempter sur une simple parole verbale, pour être ensuite chargée de

tout ce que pourrait produire et amener une semblable démarche?»

M. de Ségur me regarda un moment sans me répondre, puis il me dit:

--«Je crois que vous avez raison... Je retourne au château; je vais

parler au maréchal Duroc.»

Il partit, en effet, et revint au bout d'un quart d'heure, porteur

d'un mot de Duroc[38], qui me disait que l'Empereur, pour empêcher

le cérémonial d'être aussi long pour son arrivée à l'Hôtel-de-Ville,

autorisait tout ce qui pouvait simplifier l'arrivée de l'Impératrice,

qui précédait l'Empereur ordinairement de quelques minutes. En

conséquence, l'Impératrice _ne serait pas reçue ce jour-là par les

Dames de la ville de Paris_!.. Et devait aller SEULE, avec son

service, de sa voiture à la salle du trône.

[Note 38: J'ai cette lettre.]

En lisant cet étrange billet, je ne pus m'empêcher de lever les yeux

sur M. de Ségur. Il était sérieux et paraissait même péniblement

affecté.

--«Qu'est-ce donc que cette mesure, lui dis-je enfin? Il ne me

répondit qu'en levant les épaules et par un regard profondément

touché...

--Que voulez-vous, me dit-il, les conseils ont eu leur effet et pour

cela il n'a fallu que quelques heures.

Je le compris. Hélas! je savais par moi-même que le Vésuve faisait du

mal à d'autres qu'à ceux qui demeuraient à Portici... Je le savais

déjà et je devais bientôt en avoir une nouvelle preuve.

--«Mais, que faire? demandai-je à M. de Ségur.

--Que puis-je vous conseiller! me dit-il. Je crois cependant,

poursuivit-il après un long silence, que vous devez monter dans

la salle du trône, faire placer vos dames, dont les places sont

réservées ainsi que la vôtre, pour ne pas faire de trop grands

mouvements lorsque l'Impératrice sera une fois placée.»

J'étais désolée; il y avait une intention tellement marquée au coin

de la méchanceté dans cet ordre, que j'y reconnus en effet une autre

volonté que celle de l'Empereur. Cependant il fallut obéir. Je dis à

ces dames, à madame Fulchiron entre autres, qui avait un ascendant

assez marqué sur beaucoup de femmes dans la banque et dans le haut

commerce de Paris, ce qui venait de m'être ordonné; et, sans faire

aucune réflexion, car elles eussent été trop fortes pour peu qu'un

mot eût été prononcé, nous nous dirigeâmes vers la salle du trône,

où nos places étaient réservées auprès du trône et de l'Impératrice.

Notre arrivée causa un mouvement général, et c'était, au reste, ce

qu'on voulait. Parmi l'immense foule qui remplissait non-seulement

la salle Saint-Jean, mais tous les appartements qu'il nous fallut

traverser, il y avait les soeurs, les mères, les cousines, les amies

des femmes nommées pour accompagner l'Impératrice. Toutes se disaient

depuis qu'elles étaient arrivées:

--«Nous allons voir arriver l'Impératrice avec son cortége; ma fille

est avec elle... ma fille est du cortége... Voyez-vous, madame, cette

dame avec une robe rose _et une guirlande nakarat_... cette dame qui

_est si bien mise_?... c'est ma fille...»

Et cette phrase était répétée par les personnes intéressées à

chacun de ses voisins... On pense combien l'étonnement fut suivi

d'un mécontentement général, lorsqu'on vit arriver le cortége ne

suivant personne. Il me vint en tête ensuite un mensonge que je n'eus

malheureusement pas la présence d'esprit de dire aussitôt que le

billet me parvint. C'était d'annoncer que l'Impératrice était malade

et ne venait pas; et, lorsqu'elle serait arrivée, de faire circuler,

que s'étant trouvée mieux, elle était venue. Mais je n'en fis rien,

malheureusement; et, lorsque j'entendis battre aux champs et que

le mouvement général annonça son arrivée, je ne puis dire ce que

j'éprouvai... Elle entra dans la salle du trône, conduite par Frochot

et son seul service!... Elle était non-seulement abattue, mais ses

yeux étaient remplis de larmes que ses paupières retenaient avec

peine; à chaque pas qu'elle faisait, on voyait que ses pas étaient

chancelants. La malheureuse femme, dans cette manière tacite de lui

annoncer que l'heure de son infortune allait enfin sonner, voyait se

réaliser et se former en malheur certain ce qu'elle redoutait depuis

plusieurs années. Elle souriait en saluant à mesure qu'elle avançait

vers le trône, mais ce sourire avait une expression déchirante.

Je fus au moment d'éclater lorsqu'elle fut près de moi... Elle me

regarda et me sourit avec une attention marquée. Elle comprit tout

ce qu'il y avait pour elle dans mon coeur dans un tel moment, et ce

regard y répondit avec l'expression la plus entière du malheur et

d'une résignation qui redoublait la pitié qu'inspirait cette femme

couronnée de fleurs, chargée de pierreries, et dont l'âme, en cette

heure terrible, était plus saignante d'une blessure qui jamais ne

se devait fermer, qu'aucune des femmes qui étaient dans cette vaste

enceinte... Et pourtant elle était assise sur un trône!... mais

quelle est la femme qui peut dire: Je ne souffre pas!... Sans doute,

mais quelles souffrances pouvaient égaler celles de Joséphine, au

moment où, en montant les marches du premier trône du monde alors,

l'infortunée se dit:

--«C'est la dernière fois que je m'y asseoirai!...»

Lorsqu'elle y fut, a-t-elle dit ensuite, elle reprit un peu de force;

mais il était temps, car ses jambes se dérobaient sous elle!... Elle

promena lentement ses yeux sur cette foule, dont les regards étaient

attachés sur elle... et de nouveau son coeur se serra. Elle comprit

que même son sourire était interprété dans cette triste journée, et

ne put s'empêcher de dire en son coeur, avec amertume, qu'on aurait

pu du moins lui épargner cette scène cruelle... Mais on voulait, au

contraire, qu'elle y remplît un rôle!...

Histoire des salons de Paris (Tome 5/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 6 / 20 段