message au Sénat, eut été donné par Fouché à Joséphine, madame de
Rémusat fut témoin d'une scène si cruelle; elle vit un tel désespoir
dans cette femme résignée à se donner elle-même le coup de couteau
qui l'égorgerait, que des réflexions très-sérieuses vinrent se
mêler à son chagrin... Pour la première fois il lui parut étrange
que l'Empereur, qui lui témoignait constamment de l'estime et de
l'intérêt, ne lui eût jamais parlé de toute cette affaire, où il
savait qu'elle prenait une grande part, s'il savait quelque chose.
Une fois que le doute apparaît dans une affaire quelle qu'elle
soit, il devient presque aussitôt une certitude, si jamais il ne
s'est offert à vous. Madame de Rémusat devint inquiète sans oser le
témoigner à Joséphine, mais se promettant bien qu'elle ne ferait
rien sans un plus ample informé. Elle s'attendait à une démarche de
l'Empereur dans cette même journée, puisque c'était le lendemain
matin, à neuf heures, que le message de l'Impératrice devait être
porté au Sénat par M. d'Harville ou M. de Beaumont; mais la journée
s'écoula, et pas un mot, pas une action même la plus indifférente, ne
parut indiquer que l'Empereur sût la moindre chose du grand acte de
dévouement de l'Impératrice... Ce silence éclaira madame de Rémusat,
et lui fit voir que Joséphine était la victime de quelque machination
infernale... La soirée se passa comme le jour entier; et lorsque
Joséphine rentra dans son appartement intérieur, elle avait reçu de
l'Empereur le même bonsoir que chaque jour.
--«Ah! dit-elle à madame de Rémusat, je ne pourrai jamais écrire
cette lettre!...»
Et elle lui montrait le brouillon de sa lettre au Sénat!...
--«Madame veut-elle me permettre de lui demander une faveur?
Veut-elle me promettre de ne point envoyer, de ne pas écrire même
cette lettre, avant que je me sois rendue près d'elle?»
Joséphine le lui promit avec d'autant plus de plaisir que, pour elle,
c'était un répit de quelques heures; et madame de Rémusat prit congé
d'elle en l'engageant à se calmer.
«Non, se dit-elle en traversant les salons de l'appartement de
Joséphine, non, cela est impossible!... L'Empereur ne peut être assez
dur pour ne donner aucun réconfort à cette infortunée, au moment où
il lui enlève une couronne et son amour. Non, cela ne se peut!...
l'Empereur ne sait rien.»
Et sans aller joindre sa voiture, elle monta l'escalier du pavillon
de Flore, et s'en fut au salon de service. C'était, je crois,
Lemarrois qui était de service. Je laisse à penser quel fut son
étonnement en voyant madame de Rémusat au milieu de leur bivouac.
--«Ce n'est pas pour vous que je viens, leur dit-elle... Il faut que
je voie l'Empereur. Allez lui demander cinq minutes d'audience.
--Mais il est couché.
--C'est égal. IL FAUT que je le voie, il le faut absolument.»
Lemarrois fut frapper à la porte de l'Empereur, et lui dit le message
de madame de Rémusat.
--«Madame de Rémusat! à cette heure! Que peut-elle vouloir?... Mais
j'ai envie de dormir; dites-lui, Lemarrois, de revenir demain matin,
à sept heures, ou à huit au plus tard.»
Lemarrois rapporta cette réponse à madame de Rémusat, qui dit à
son tour: «Je ne puis m'en aller. C'est la gloire, le salut de
l'Empereur... Allez lui dire, mon cher général, que ce n'est pas pour
moi que je le veux voir... que c'est pour lui-même.»
Le général Lemarrois revint avec l'ordre d'introduire madame de
Rémusat. Elle trouva Napoléon coiffé d'un madras tourné autour
de la tête et couché dans un petit lit qu'il affectionnait
particulièrement... Il fit signe à madame de Rémusat de s'asseoir
sur une chaise qui était auprès de lui... Elle était émue, et ce
fut avec un violent battement de coeur qu'elle raconta brièvement à
l'Empereur ce qui devait se passer le lendemain... À mesure qu'elle
parlait, l'Empereur prenait, quoique couché, une de ces attitudes qui
n'étaient qu'à lui et en lui, comme il avait un sourire unique, un
regard unique.
--«Mais quel peut être son but? s'écria-t-il enfin...
--Évidemment il en a un, Sire: celui de vous plaire peut-être en
allant au-devant de votre volonté... Car il ne peut avoir que
celui-là...
--Mais, interrompit Napoléon, si vous avez pu m'accuser un moment,
vous ne le croyez plus maintenant, madame, j'espère, dit-il d'une
voix plus sévère!... je n'aime pas les détours... et je suis l'homme
de la vérité, parce que je suis fort avant tout.»
Madame Rémusat expliqua à l'Empereur comment elle était venue à lui.
--«C'est parce que j'ai vu que Votre Majesté l'ignorait, lui
dit-elle...
--Cette pauvre Joséphine! dit Napoléon, comme elle a dû souffrir!...
--Ah, Sire!... vous ne pourrez jamais avoir la mesure des peines qui
ont torturé son âme pendant ces jours qui viennent de s'écouler...
et peut-être votre majesté appréciera-t-elle le silence que
l'Impératrice a gardé.»
Pour qui connaissait Joséphine comme l'Empereur, c'était un
compliment cherché par celle qui était son guide et son conseil.
Aussi Napoléon, qui ne voulait pas mettre encore ses projets au jour,
eut-il soin de reporter à madame de Rémusat l'obligation presque
entière du silence de l'Impératrice...
--«Et comment l'avez-vous laissée? lui demanda-t-il.
--Au désespoir et prête à se mettre au lit; j'ai recommandé à ses
femmes de ne la point quitter dans la crainte d'un accident, mais
elle s'est obstinée à vouloir demeurer seule... Elle va passer une
triste et cruelle nuit.
--Allez vous reposer, madame de Rémusat: vous devez en avoir
besoin... Bonsoir, demain nous nous reverrons; croyez que je
n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu ce soir.»
Et la congédiant d'une main, il tira de l'autre sa sonnette avec
violence...
«Ma robe de chambre, dit-il d'une voix brève à Constant qui était
accouru...»
Il se donna à peine le temps de l'attacher: il prit un bougeoir
et commença à descendre les marches d'un très-petit escalier qui
conduisait aux appartements inférieurs et qui donnait dans son
cabinet. Ce cabinet avait été jadis l'oratoire de Marie de Médicis.
À mesure que Napoléon descendait cet escalier, il éprouvait une
émotion dont il était en général peu susceptible; mais la conduite
de Joséphine l'avait touché profondément. Cette résignation dans
une femme couronnée par lui, et qui devait s'attendre à mourir sur
le trône où lui-même l'avait placée, lui parut digne d'une haute
récompense... Un moment, une pensée lui traversa l'esprit, mais elle
eut la durée d'un éclair... et avant que sa main eût touché le bouton
de la porte, il n'apportait plus que des consolations.
Comme il approchait de la chambre à coucher, il entendit des plaintes
et des sanglots; c'était la voix de Joséphine. Cette voix avait
un charme particulier, et l'Empereur en avait souvent éprouvé les
effets. Cette voix lui causait une telle impression, qu'un jour,
étant premier Consul, après la parade passée dans la cour des
Tuileries, en entendant les acclamations non-seulement du peuple dont
la foule immense remplissait la cour et la place, mais de toute la
garde, il dit à Bourrienne:
«Ah! qu'on est heureux d'être aimé ainsi d'un grand peuple! ces cris
me sont presque aussi doux que la voix de Joséphine.»
Comme il l'aimait alors!
Mais dans ce temps-là cette voix harmonieuse n'avait à moduler que
des paroles heureuses, et maintenant elle s'éteignait dans la
plainte et la douleur... Son charme eût été bien plus puissant si
elle n'avait pas rappelé qu'elle prouvait un tort; quel est l'homme,
quelque grand qu'il soit, qui veuille qu'on lui prouve QU'IL A
TORT?...
Napoléon souffrit cependant d'une vive angoisse au coeur en entendant
cette plainte douloureuse; il ouvrit doucement la porte et se trouva
dans la chambre de Joséphine qui sanglotait dans son lit, ne se
doutant pas de la venue de celui qui s'approchait d'elle.
--«Pourquoi pleures-tu, Joséphine?» lui dit-il en prenant sa main.
Elle poussa un cri.
--«Pourquoi cette surprise? ne m'attendais-tu pas? ne devais-je pas
venir aussitôt que j'ai su que tu souffrais? Tu sais que je t'aime,
mon amie, et qu'une douleur n'est jamais infligée volontairement par
moi à ton âme.»
Joséphine, à la voix de Napoléon, s'était levée sur son séant, et
croyait à peine ce qu'elle entendait et voyait à la lueur incertaine
de la lampe d'albâtre qui était près de son lit... L'Empereur la
tenait dans ses bras encore toute tremblante de sa surprise et de son
émotion en écoutant ces paroles d'amour qui, depuis si longtemps,
n'avaient frappé son oreille... Accablée sous le poids de tant de
vives impressions, elle retomba sur l'épaule de Napoléon et pleura de
nouveau avec sanglots, oubliant sans doute que l'Empereur n'aimait
pas ces sortes de scènes prolongées.
--«Mais pourquoi pleures-tu toujours, ma Joséphine? lui dit-il
cependant avec douceur. Je viens à toi pour t'apporter une
consolation, et tu continues à te désespérer comme si je te donnais
une nouvelle douleur. Pourquoi donc ne pas m'entendre?
--Ah! c'est que j'ai au coeur un sentiment qui m'avertit que le
bonheur ne me revient que passagèrement... et que... tôt ou tard!...
--Écoute! dit Napoléon en la rapprochant de lui et la serrant contre
son coeur, écoute-moi, Joséphine! tu m'es infiniment chère; mais
la France est ma femme, ma maîtresse chérie aussi... Je dois donc
écouter sa voix lorsqu'elle me demande une garantie; et qu'elle
veut un fils de celui à qui elle s'est si loyalement donnée... Je
ne puis donc répondre d'aucun événement, ajouta-t-il en soupirant
profondément; mais, quoiqu'il arrive, Joséphine, tu me seras toujours
chère, et tu peux y compter! Ainsi donc plus de larmes, mon amie,
plus de ce désespoir concentré qui m'afflige et te tue. Sois la
compagne d'un homme sur lequel l'Europe a les yeux en ce moment;
sois la compagne de sa gloire, comme tu es celle de son coeur... et
surtout fie-toi à moi!»
Cette explication, franchement donnée par l'Empereur, devait
suffire à Joséphine; peut-être la paix se serait-elle rétablie
entre eux: mais, pour elle, c'eût été trop de modération... Et huit
jours n'étaient pas écoulés que les mêmes bouderies et les mêmes
tracasseries avaient recommencé.
Un jour j'étais de service auprès de Madame-Mère; on était en
automne[35]... J'attendais que Madame descendît de chez elle... Elle
occupait en ce moment les salons du rez-de-chaussée, parce qu'on
réparait quelque chose dans l'appartement du premier. J'étais assise
à côté de la fenêtre, et je lisais; tout à coup j'entends frapper un
coup très-fort au carreau de la porte vitrée donnant sur le jardin.
Je regarde, et je vois l'Empereur, enveloppé dans une redingote verte
fourrée, comme si l'on eût été au mois de décembre: il était entré
par la porte donnant sur la rue de l'Université... Duroc était avec
lui.
[Note 35: Et même à la fin; il faisait déjà froid. J'arrivais des
Pyrénées, et l'Empereur revenait d'Allemagne après la campagne de
Wagram.]
Je me levai aussitôt et fus ouvrir moi-même la porte.
--«Comment, c'est vous qui me rendez ce service? dit l'Empereur. Où
sont donc vos chambellans,... vos écuyers?...»
Je répondis que Madame avait permis à M. le comte de Beaumont de
s'absenter pour deux jours, et que M. de Brissac, étant malade, ne
devait venir qu'à deux heures.
--«Alors M. de Laville doit prendre le service... Vous êtes exacte,
vous, madame _la Gouverneuse_[36]... C'est bien... Je ne le croyais
pas... On me disait que vous étiez toujours malade... Puis-je voir
Madame?»
[Note 36: C'était ainsi qu'il m'appelait lorsqu'il y avait peu de
monde, et même les jours de fête, à l'Hôtel-de-Ville lorsqu'il était
de bonne humeur.]
Je lui dis que j'allais l'avertir de l'arrivée de Sa Majesté.
--«Non, non, restez ici avec Duroc, je m'annoncerai moi-même.»
Et il monta chez sa mère, où il demeura plus d'une heure. Tandis
qu'ils causaient ensemble, Duroc et moi nous parlions aussi de cette
visite, on peut le dire, extraordinaire, car l'Empereur allait peu
chez sa mère et ses soeurs, si ce n'est pourtant la princesse Pauline.
--«Il y a de l'orage dans l'air, me dit Duroc; la question du divorce
s'agite plus vivement que jamais. L'Impératrice, qui jamais au
reste n'a compris sa véritable position, n'a pas même cette seconde
vue qui vient aux mourants à leur dernière heure... Aucune lueur ne
lui montre le péril de la route où elle s'engage. Chaque jour elle
redouble d'importunités auprès de l'Empereur, comme si un coeur se
rattachait par conviction de paroles! C'est absurde!
--Vous avez une vieille rancune, mon ami! lui dis-je en riant.
--Ah! je vous jure que je ne suis pas coupable _de ce crime-là_ bien
positivement! Jamais l'Impératrice n'aura à me reprocher d'avoir aidé
à sa chute... mais... je ne l'empêcherai pas.»
Ce mot m'étonna; Duroc était si bon, si parfait pour ceux qu'il
aimait, que j'ignorais, moi, jusqu'à quel point le ressentiment
pouvait acquérir de force dans son âme. Je le regardai, et, lui
serrant la main, je lui demandai où en étaient les affaires
positivement; car, me rappelant la cause de l'inimitié qui existait
entre Duroc et Joséphine, j'en savais assez pour le comprendre.
--«Tout est à peu près terminé, me dit-il; la résolution de
l'Empereur a cependant fléchi ces jours derniers; mais la maladresse
de l'Impératrice a tout détruit... D'abord, des plaintes sans nombre
d'une foule de marchands, qui sont parvenues à l'Empereur, l'ont
fortement aigri... et puis, il y a eu hier une histoire qui est
vraiment étonnante, et dans laquelle je crois que Madame-Mère se
trouve mêlée... L'Empereur a voulu s'en éclaircir, et il est venu
lui-même chez Madame, au lieu de lui écrire...» Et voici ce que Duroc
me raconta:
Une femme, une revendeuse à la toilette, espèce de personne assez
douteuse, avait été bannie du château, parce que, disait l'Empereur,
il ne convient pas à l'Impératrice d'acheter un bijou qui ait été
porté par une autre, ou même fait pour une autre. À cela on avait
répondu que cette femme ne venait que pour les femmes de chambre!
«Que les femmes de chambre aillent hors du château faire leurs
affaires, avait dit l'Empereur; je ne veux pas que _des revendeuses à
la toilette_ mettent le pied _chez moi_...»
Depuis cet ordre, exprimé et donné avec un accent qui ne permettait
aucune réplique, les femmes de cette sorte ne revenaient plus aux
Tuileries. L'Empereur s'en occupait beaucoup... Il demandait souvent
si on avait pris quelqu'une de _ces friponnes_, et alors, si elles
avaient été chassées comme elles le méritaient.
La veille de ce même jour, l'Empereur avait été chasser à
Fontainebleau. Vers midi la chasse tourna mal, le temps devint
mauvais, et l'Empereur, ne voulant pas continuer, donna l'ordre de
préparer ses voitures, et revint à Paris. Mais, par un soin qu'une
pensée intérieure éveilla sûrement, et qui probablement avait rapport
à l'Impératrice, il descendit de voiture à l'entrée de la cour,
défendit qu'on battît aux champs, et entra dans le château sans qu'on
eût avis de son arrivée. Comme le jour commençait à tomber, on ne le
vit pas entrer, et il pénétra chez l'Impératrice comme un Espagnol du
temps d'Isabelle, au moment où certes elle s'y attendait le moins.
On connaît le goût ou plutôt la passion insensée de Joséphine pour
les tireuses de cartes et toutes les affaires de _nécromancie_.
Napoléon s'en était d'abord amusé, puis moqué; et enfin il avait
compris que rien n'était plus en opposition avec la majesté
souveraine que ces petitesses d'esprit et de jugement qui vous
asservissent à des êtres si bas et si vils, que vous rougissez de les
admettre dans votre salon, même pour n'y faire que leur métier. Mais
Joséphine, tout en promettant de ne plus faire venir mademoiselle
Lenormand, l'admettait toujours chez elle dans son intimité, la
comblait de présents et faisait également venir tous les hommes et
toutes les femmes qui savaient tenir une carte _de Taro_. Il y avait
alors à Paris un homme dans le genre de mademoiselle Lenormand.
Cet homme s'appelait Hermann; il était Allemand, et logeait dans
une maison presque en ruines au faubourg Saint-Martin, dans une rue
appelée la rue _des Marais_. Cet homme avait une étrange apparence.
Il était jeune, il était beau, et montrait un désintéressement
extraordinaire dans la profession qu'il paraissait exercer: Joséphine
parla un jour de cet homme devant l'Empereur, et vanta son talent,
qui lui avait été révélé par deux femmes qui en racontaient des
merveilles. L'Empereur ne dit rien; mais, deux jours après, il dit
à l'Impératrice: «Je vous défends de faire venir cet Hermann au
château. J'ai fait prendre des informations sur cet homme, et il y a
des soupçons contre lui.»
Joséphine promit; mais la défense stimula son désir de voir M.
Hermann, et elle le fit venir précisément ce même jour où l'Empereur
était à Fontainebleau. Il était donc établi chez Joséphine au moment
où Napoléon y pénétra!... et quelle était la troisième personne?...
la revendeuse à la toilette!...
La colère de l'Empereur fut terrible!... Il faillit tuer cet homme...
Et, allant comme la foudre à l'Impératrice, il lui dit en criant et
en levant la main sur elle:
--Comment pouvez-vous ainsi violer mes ordres!... et comment vous
trouvez-vous avec de pareilles gens?...»
L'Impératrice avait une crainte de l'Empereur qu'on ne peut
apprécier, à moins d'en avoir été témoin... Pétrifiée de sa venue,
tremblante des suites de cette scène, elle ne put que balbutier:
«C'est madame Lætitia qui me l'a adressée...»
Et, de sa main, elle indiquait la femme qui s'était blottie dans
les rideaux de la fenêtre, et semblait moins grosse que le ballot
de châles qui n'était pas encore ouvert, tant la peur la faisait se
replier sur elle-même.
--«Comment cet homme se trouve-t-il en ce lieu? poursuivit Napoléon
continuant son enquête, et sans s'arrêter à ce qu'avait dit Joséphine
sur Madame-Mère.
--C'est madame qui l'a amené avec elle,» dit Joséphine en lançant
un coup d'oeil du côté de la femme qui, j'en suis sûre, faisait des
voeux pour sortir vivante du palais. Quant à l'homme, il se redressa
de toute la hauteur de sa taille, et dit avec un accent de fermeté,
qui frappa l'Empereur:
--«En venant dans le palais impérial de France, je ne croyais pas y
courir le risque de ma vie ou de ma liberté. J'ai obéi à l'appel qui
m'a été adressé; j'ai voulu dévoiler l'avenir à celle qui croit à
la _science_, et je ne me reprocherai pas de lui avoir refusé mon
secours. Quant à vous, Sire, vous feriez mieux de consulter les
astres que de les braver.»
En écoutant cet homme, dont la figure remarquablement belle ne
témoignait aucune frayeur en se trouvant ainsi dans l'antre du lion
et sous sa griffe terrible, Napoléon le regarda avec une sorte de
curiosité difficilement éveillée en lui.
--«Qui donc es-tu? demanda-t-il à Hermann... et que fais-tu dans
Paris?
--Ce que je fais, vous le savez déjà (et il montrait de la main
ses cartes de Taro encore sur la table); ce que je suis est plus
difficile à dire; moi-même, le sais-je? Qui se connaît?...»
L'Empereur fronça fortement le sourcil, et marcha aussitôt vers
l'étranger. Celui-ci soutint l'examen que Napoléon dirigea sur
toute sa personne avec un sang-froid et une fermeté remarquables.
L'Empereur ne proféra pas une parole; mais il sortit de la chambre
aussitôt, et fit demander le maréchal Duroc.
«Que cette femme soit mise à l'instant hors du palais,» lui dit-il
en rentrant avec lui dans la chambre de l'Impératrice qu'il trouva
immobile, à la même place où il l'avait laissée.
Et Napoléon désignait la femme aux châles...
--«Comment êtes-vous venu ici? demanda-t-il à Hermann.
--Je suis venu avec madame, répondit l'Allemand.»
L'Empereur fit un mouvement, puis il dit à Duroc d'exécuter ce qu'il
lui avait ordonné.
--«Je fis sortir cette femme, poursuivit Duroc, qui me racontait ce
que je viens de dire, et j'emmenai le jeune Allemand avec moi. C'est
un homme fort remarquable.
--Qu'est-il donc devenu?
--Mais, me dit Duroc en souriant, que voulez-vous qu'on en ait fait?»
Et son oeil avait une expression singulière en me regardant; il y
avait presque du reproche.
--«Dès que vous vous en êtes chargé, mon cher maréchal, je le
maintiens aussi en sûreté, et même bien plus que dans ma propre
maison.»
Duroc prit ma main, et je serrai la sienne, comme en expiation de la
pensée tacitement supposée qui avait fait élever entre nous comme
un fantôme, mais aussi qui s'était évanouie de même.... Singulière
époque!...
Duroc acheva l'histoire en me disant qu'au lieu d'écrire à
Madame-Mère, qui aurait été forcée d'employer un secrétaire pour
lui répondre, l'Empereur avait préféré venir chercher lui-même ses
renseignements. Il était donc en ce moment occupé à questionner sa
mère sur la femme aux châles et le jeune et beau sorcier.
Il y avait au moins une heure que l'Empereur était chez Madame,
lorsque nous le vîmes rentrer dans le salon où nous étions: il
paraissait agité et il était fort pâle... Il me dit bonjour en
traversant rapidement le salon, ouvrit lui-même la porte donnant
sur le jardin, et, faisant signe à Duroc de le suivre, il disparut
presque aussitôt par la porte de la rue de l'Université.
Cette apparition à cette heure de la journée, et ce que j'en savais,
tout cela me troublait malgré moi. Je restais là immobile, sans
songer à refermer cette porte, quoiqu'un vent froid soufflât sur moi,
lorsque je sentis une petite main se poser sur mon épaule: c'était
Madame.
Sa belle physionomie, toujours si calme, paraissait altérée comme
celle de son fils. Je l'aimais avec une grande tendresse, à laquelle
se joignait un profond respect. Je lui connaissais tant de vertus,
tant de hautes et sublimes qualités, en même temps que je savais
toute la fausseté des accusations qu'un public bavard et méchant
répétait sans savoir seulement ce qu'il disait, comme toujours. Je
fus donc affectée du changement que je remarquai sur sa physionomie,
et je pris la liberté de le lui dire. Elle était parfaitement bonne
pour moi; aussi me raconta-t-elle l'histoire de la veille, que je
ne savais que très-sommairement par Duroc. Madame me dit qu'on
croyait être certain que cet homme, cet Hermann, était un espion
très-actif et très-remarquable comme intelligence, envoyé en France
par l'Angleterre. Je ne pus retenir une exclamation... Un espion
de l'Angleterre dans le palais des Tuileries!... dans la chambre
de l'Impératrice!... Voilà ce que la discrétion de Duroc m'avait
caché... Cela ne me surprit pas.
--«Vous concevez,» me dit Madame, «ce que j'ai dû éprouver lorsque
l'Empereur me questionna sur une vendeuse de châles, _que j'avais_,
MOI, recommandée à l'Impératrice, ainsi qu'un homme qui devait lui
parler des destinées de l'Empereur!...»
Madame hésita un moment... puis elle ajouta:
--«J'avais d'abord dit à l'Empereur que j'avais en effet adressé
cette femme et cet homme à l'Impératrice... Elle m'en avait suppliée;
et moi qui croyais qu'il ne s'agissait que de couvrir une nouvelle
folie, voulant cacher ce qui pouvait amener une querelle, je lui
avais promis de faire ce qu'elle souhaitait...»
Et Madame, voyant l'expression curieuse de mon visage, probablement,
me dit que le matin, à sept heures, elle avait été réveillée par un
message _secret_ de l'Impératrice. C'était une lettre dans laquelle
elle suppliait sa belle-mère de dire à l'Empereur que la femme aux
châles avait été envoyée par elle à l'Impératrice.
--«Je l'ai dit d'abord pour maintenir la paix,» poursuivit
Madame-Mère; «mais lorsque l'Empereur me dit que sa vie était
peut-être intéressée dans cette affaire, je ne vis plus que lui, et
je lui confessai que je n'étais pour rien dans ce qui s'était passé
hier aux Tuileries...»
Madame était accablée par cette longue conversation avec l'Empereur.
Il paraît qu'il avait ouvert son coeur à sa mère avec l'abandon d'un
fils, et qu'il avait montré des plaies saignantes... Madame était
indignée. Je voulus excuser l'Impératrice, mais Madame m'imposa
silence...
--«J'espère,» me dit-elle, «que l'Empereur aura le courage cette
fois de prendre un parti que non-seulement la France, mais l'Europe,
attend avec anxiété: son divorce est un acte nécessaire[37].»
[Note 37: Tous ces détails ne pouvaient trouver place dans mes
mémoires, qui étaient déjà bien longs. Je ne mis que le fait du
divorce, sur lequel d'ailleurs, et par égard, j'avais alors les mains
liées.]