type particulier à étudier... Elle ralentit sa marche lorsqu'elle
fut arrivée sur le premier palier du grand escalier, et traversa la
longue haie formée par tous les domestiques et même les valets de
pied du château avec une gravité royale toute comique; mais ce qu'on
ne peut rendre, c'est le balancement du corps, les mouvements de
la tête, le clignement des yeux, toute l'attitude de la personne.
Elle marchait seule en avant; son mari suivait, ayant la grotesque
tournure que nous lui avons connue, malgré sa jolie figure. Il avait
un habit de je ne sais quelle couleur et quelle forme, qu'il portait
à la Cour du Pape; et, comme l'épée n'était pas un meuble fort en
usage à la Cour papale, il s'embarrassait dans la sienne, et finit
par tomber sur le nez en montant en voiture. Le retour fut rempli par
de continuelles doléances de la Princesse sur son chagrin d'avoir mis
une robe verte dans un salon bleu.
Le lendemain nous nous trouvâmes chez ma mère, qui voulait avoir
des détails sur la présentation, et avec qui _Paulette_ n'osait pas
encore faire la princesse.
--«Ainsi donc, dit-elle à la Princesse, tu étais bien charmante!»
Et elle la baisait au front avec ces caresses de mère qu'on ne donne
qu'à une fille chérie.
--«Oh! maman Panoria[28], demandez à Laurette.»
[Note 28: Nom d'amitié qu'elle donnait à ma mère. Ce nom de Panoria
qui, au fait, était celui de ma mère, en grec signifie la plus
belle.]
Je certifiai de la vérité de la chose... Ma mère sourit avec autant
de joie que pour mon triomphe.
--«Mais, dit ma mère, il faut maintenant faire la princesse
avec dignité et surtout convenance, Paulette; et quand je dis
_convenance_, j'entends politesse. Tu es enfant gâtée, nous savons
cela. Ainsi, par exemple, chère enfant, vous ne rendez pas de visite;
cela n'est pas bien. Je ne me plains pas, moi, puisque vous êtes tous
les jours chez moi, mais d'autres s'en plaignent.»
La Princesse prit un air boudeur. Ma mère n'eut pas l'air de s'en
apercevoir, et continua son sermon jusqu'au moment où madame de
Bouillé et madame de Caseaux entrèrent dans le salon. On leur soumit
la question, et la réponse fut conforme aux conclusions de ma mère.
--«Vous voilà une grande dame, lui dirent-elles, _par votre alliance
avec le prince Borghèse_. Il faut donc être ce qu'étaient les grandes
dames de la Cour de France. Ce qui les distinguait était surtout
une extrême politesse. Ainsi donc, rendre les visites qu'on vous
fait, reconduire avec des degrés d'égards pour le rang de celles qui
vous viennent voir; ne jamais passer la première lorsque vous vous
trouvez à la porte d'un salon avec une femme, votre égale ou votre
supérieure, ou plus âgée que vous; ne jamais monter dans votre
voiture avant la femme qui est avec vous, à moins que ce ne soit une
dame de compagnie; ne pas oublier de placer chacun selon son rang
dans votre salon et à votre table; offrir aux femmes qui sont auprès
du Prince, deux ou trois fois, des choses à votre portée pendant
le dîner; être prévenante avec dignité; enfin, voilà votre code de
politesse à suivre, si vous voulez vous placer dans le monde.»
Au moment où ces dames parlèrent de ne pas monter la première dans la
voiture, je souris; ma mère, qui vit ce sourire, dit à Paulette:
--«Est-ce que, lorsque tu conduis Laurette dans ta voiture, tu montes
avant elle?»
La Princesse rougit.
--«Est-ce que hier, poursuivit ma mère plus vivement, cela serait
surtout arrivé?»
La Princesse me regarda d'un air suppliant; elle craignait beaucoup
ma mère, tout en l'aimant.
--«Non, non, m'empressai-je de dire; la princesse m'a fait la
politesse de m'offrir de monter avant elle.
--C'est que, voyez-vous, dit ma mère, ce serait beaucoup plus sérieux
hier qu'un autre jour. Ma fille et vous, Paulette, vous avez été,
comme vous l'êtes encore, presque égales dans mon coeur, comme vous
l'êtes dans le coeur de l'excellente madame Lætitia. Vous êtes donc
soeurs, pour ainsi dire, et soeurs par affection. Je ne puis donc
supporter la pensée qu'un jour Paulette oubliera cette affection,
parce qu'on l'appelle Princesse et qu'elle a de beaux diamants et
tout le luxe d'une nouvelle existence. Mais cela n'a pas été... tout
est donc au mieux.
--Mais, reprit doucement Paulette en se penchant sur ma mère et
s'appuyant sur son épaule, je suis soeur du premier Consul!... je
suis...
--Quoi! qu'est-ce que soeur du premier Consul?... Qu'est-ce que la
soeur de Barras était pour nous?
--Mais ce n'est pas la même chose, maman Panoria!
--Absolument de même pour ce qui concerne l'étiquette. Ton frère a
une dignité temporaire; elle lui est personnelle; et même, pour le
dire en passant, elle ne devrait pas lui donner le droit de prendre
la licence de ne rendre aucune visite. Il est venu au bal que j'ai
donné pour le mariage de ma fille, et _il ne s'est pas fait écrire
chez moi_.»
J'ai mis avec détail cette conversation pour faire juger de l'état où
était la société en France, à cette époque: d'un côté, elle montrait
et observait toujours cette extrême politesse, cette observance
exacte des moindres devoirs; de l'autre, un oubli entier de ces mêmes
détails dont se forme l'existence du monde, et la volonté de les
connaître et de les mettre en pratique. On voit que ma mère, malgré
toutes les secousses révolutionnaires par lesquelles la société
avait été ébranlée, s'étonne que le général Bonaparte, même après
les victoires d'Italie, d'Égypte et de Marengo, sa haute position
politique, ne se _fût pas fait écrire chez elle_, après y avoir passé
la soirée.
--«Mais il est bien grand, lui disait Albert, pour la calmer
là-dessus.
--Eh bien! qu'importe? Le maréchal de Saxe était bien grand aussi...
et il faisait des visites[29].»
[Note 29: Ma mère avait connu l'Empereur tellement enfant, que, pour
elle, la gloire du vainqueur de l'Italie et la haute position du
premier magistrat de la république n'étaient pas aussi éblouissantes
que pour les autres. Je me suis souvent demandé, connaissant sa
manière de voir et son opinion très-tranchée pour un autre ordre de
choses, comment elle aurait pris l'Empire.]
La société de Paris, au moment de la transition de l'état
révolutionnaire, c'est-à-dire de la République à l'Empire, était
donc divisée, comme on le voit, et sans qu'aucune des diverses
parties prît le chemin de se rejoindre à l'autre. Ce qui contribuait
à maintenir cet état était le défaut de maisons où l'on reçût
habituellement. On le voyait, mais peu, dans la Cour consulaire;
toutes les femmes étaient jeunes, et beaucoup hors d'état d'être
maîtresses de maison autrement que pour en diriger le matériel. On
allait à Tivoli voir le feu d'artifice et se promener dans ses jolis
jardins; on allait beaucoup au spectacle; on se donnait de grands
dîners, pour copier la Cour consulaire, où les invitations allaient
par trois cents les quintidis; on allait au pavillon d'Hanovre, à
Frascati, prendre des glaces en sortant de l'Opéra, tout cela avec
un grand luxe de toilette et sans que l'on y prît garde encore; on
allait à des concerts où chantait Garat, qui alors _faisait fureur_,
et la vie habituelle se passait ainsi. Mais la société ne fut pas
longtemps dans cet état de suspension. 1804 vit arriver l'Empire;
et, du moment où il fut déclaré, un nouveau jour brilla sur toute la
France; tout y fut grand et beau; rien ne fut hors de sa place, et
l'ordonnance de chaque chose fut toujours ce qu'elle devait être.
DEUXIÈME PARTIE.
L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.
C'était le 2 décembre 1809; l'anniversaire du couronnement et de
la bataille d'Austerlitz devait être célébré magnifiquement à
l'Hôtel-de-Ville. L'Empereur avait accepté le banquet d'usage, et
la liste soumise à sa sanction par le maréchal Duroc, à qui je la
remettais après l'avoir reçue de Frochot, avait été arrêtée; et tous
les ordres donnés pour la fête, qui fut, ce qu'elle avait toujours
été et ce qu'elle est encore à l'Hôtel-de-Ville, digne de la grande
cité qui l'offre à son souverain.
Quelques jours avant, l'archi-chancelier, qui ne faisait guère de
visites, me fit l'honneur de me venir voir. J'étais alors fort
souffrante d'un mal de poitrine qui n'eut heureusement aucune suite,
mais qui alors me rendait fort malade. Je crachais beaucoup de sang,
et j'avais peur de ne pouvoir aller à l'Hôtel-de-Ville pour remplir
mon devoir. L'archi-chancelier était soucieux. Je lui parlai des
bruits de divorce... Le Prince me répondit d'abord avec ambiguïté, et
puis finit par me dire qu'il le croyait _sûr_.
--«Ah, mon Dieu! m'écriai-je, et quelle époque fixez-vous à cette
catastrophe? car je regarde la chose comme un malheur, surtout si
l'Empereur épouse une princesse étrangère...
--C'est ce que je lui ai dit.
--Vous avez eu ce courage, monseigneur?...
--Oui, certes; je regarde le bonheur de la France comme intéressé
dans cette grande question.
--Et l'Impératrice, comment a-t-elle reçu cette nouvelle?...
--Elle ne fait encore que la pressentir; mais il y a quelqu'un qui
prendra soin qu'elle soit instruite...»
Je regardai l'archi-chancelier comme pour lui demander un nom; mais
avec sa circonspection ordinaire, et déjà presque fâché d'avoir
été si loin, il porta son regard ailleurs que sur les miens, et
changea d'entretien. Ce ne fut que longtemps après que j'acquis la
connaissance de ce qui avait motivé ses paroles en ce moment de crise
où chacun craignait pour soi la colère terrible de l'Empereur.
Soit qu'il fût excité par les femmes de la famille impériale, qui
ne savaient pas ce qu'elles faisaient lorsqu'elles voulaient changer
de belle-soeur; soit qu'il voulût malgré l'Empereur pénétrer dans
son secret, se rendre nécessaire, et forcer sa confiance, il est
certain que Fouché avait pénétré jusqu'à l'Impératrice, et lui avait
apporté de ces consolations perfides, qui font plus de mal qu'elles
ne laissent de douceur après elles. Mais le genre d'émotion convenait
à Joséphine; elle était femme et créole! deux motifs pour aimer les
pleurs et les évanouissements. Malheureusement pour elle et son
bonheur, Napoléon était un homme, et un grand homme... deux natures
qui font repousser les larmes et les plaintes: Joséphine souffrait,
et Joséphine se plaignait; il est vrai que cette plainte était bien
douce, mais elle était quotidienne et même continuelle, et l'Empereur
commençait à ne pouvoir soutenir un aussi lourd fardeau.
À chaque marque nouvelle d'indifférence, l'Impératrice pleurait
encore plus amèrement. Le lendemain, sa plainte était plus amère, et
Napoléon, chaque jour plus aigri, en vint à ne plus vouloir supporter
une scène qu'il ne cherchait pas, mais qu'on venait lui apporter.
Un jour l'Impératrice, après avoir écouté les rapports de madame
de L..., de madame de Th..., de madame de L..., de madame Sa..., et
d'une foule de femmes en sous-ordre, avec lesquelles surtout elle
aimait malheureusement à s'entretenir de ses affaires, l'impératrice
reçut la visite de Fouché. Fouché, en apparence tout dévoué aux
femmes de la famille impériale, leur faisait des rapports plus ou
moins vrais, mais qu'il savait flatter leurs passions ou leurs
intérêts. Joséphine était une proie facile à mettre sous la serre du
vautour: aussi n'eut-il qu'à parler deux fois à l'Impératrice, et il
eut sur elle un pouvoir presque égal à celui de ses amis, lui qui
n'arrivait là qu'en ennemi.
Il y venait envoyé par les belles-soeurs surtout, qui, poussées
par un mauvais génie, voulaient remplacer celle qui, après tout,
était bonne pour elles, leur donnait journellement à toutes ce qui
pouvait leur plaire, et tâchait de conjurer une haine dont les
marques étaient plus visibles chaque jour. Fouché, qui joignait à
son esprit naturel et acquis dans les affaires une finesse exquise
pour reconnaître ce qui pouvait lui servir, en avait découvert une
mine abondante dans les intrigues du divorce. Être un des personnages
actifs de ce grand drame lui parut une des parties les plus
importantes de sa vie politique. Faible et facile à circonvenir, il
comprit que Joséphine était celle qui lui serait le plus favorable:
aussi dirigea-t-il ses batteries sur elle.
Il commença par lui demander si elle connaissait les bruits de
Paris... Joséphine, déjà fort alarmée par le changement marqué des
manières de l'Empereur avec elle, frémit à cette question et ne
répondit qu'en tremblant qu'elle se doutait bien d'un malheur, mais
qu'elle n'était sûre de rien.
Fouché lui dit alors que tous les salons de Paris, comme les cafés
des faubourgs, ne retentissaient que d'une nouvelle: c'était que
l'Empereur voulait se séparer d'elle.
--«Je vous afflige, madame, lui dit Fouché; mais je ne puis vous
céler la vérité; Votre Majesté me l'a demandée: la voilà sans
déguisement et telle qu'elle me parvient.»
Joséphine pleura.--«Que dois-je faire? dit-elle.
--Ah! dit l'hypocrite, il y aurait un rôle admirable dans ce drame,
si madame avait le courage de le prendre: son attitude serait bien
grande et bien belle aux yeux de toute l'Europe, dont en ce moment
elle est le point de mire.
--Conseillez-moi, dit Joséphine avec anxiété...
--Mais il est difficile... Il faut beaucoup de courage.
--Ah! croyez que j'en ai eu beaucoup depuis deux ans!... Il m'en a
fallu davantage pour supporter le changement de l'Empereur que je
n'en aurai peut-être besoin pour sa perte.
--Eh bien! madame, il faut le prévenir, il faut écrire au Sénat...
Il faut vous-même demander la dissolution de ces mêmes liens que
l'Empereur va briser à regret sans doute; mais la politique le lui
ordonne... Soyez grande en allant au-devant[30]; le beau côté de
l'action vous demeure, parce que le monde voit toujours ainsi le
dévouement.»
[Note 30: Ces détails sont positifs.]
Étourdie par une aussi étrange proposition, Joséphine fut d'abord
tellement étonnée qu'elle ne put répondre au duc d'Otrante; sa nature
était trop faible; elle n'avait pas une élévation suffisante dans
l'âme pour comprendre une obligation d'elle-même dans ce sacrifice.
Aussi fondit-elle en larmes et ne répondit que par des gémissements
étouffés à la proposition de Fouché.
Celui-ci, désespéré de cette tempête qu'aucune parole raisonnable
ne pouvait apaiser, essaya enfin de la calmer en lui parlant de son
empire sur l'Empereur, de son ancien amour pour elle, amour et empire
à lui bien connus, mais autrefois; et en faisant cette observation
à l'Impératrice le personnage était bien aise de savoir à quoi s'en
tenir sur l'état présent des choses... Mais Joséphine pleurait et ne
répondait rien. C'était un enfant gâté pleurant sur un jouet brisé,
plutôt qu'une souveraine devant un sceptre et une couronne perdus.
Cependant Fouché n'abandonnait pas facilement la partie commencée, et
il revint de nouveau en parlant à Joséphine de l'amour de l'Empereur
pour elle.
--«Il ne m'aime plus, dit la pauvre affligée... Il ne m'aime plus!...
Maintenant quand il est à l'armée, il ne m'écrit plus des lettres
brûlantes de passion comme les lettres d'Italie et d'Austerlitz. Ah!
monsieur le duc, les temps sont bien changés!... Tenez: vous allez en
juger.»
Elle se leva, fut à un meuble en bois des Indes précieusement monté
et formant un secrétaire tout à la fois et un lieu sûr pour y placer
des objets précieux. Elle y prit plusieurs lettres qui ne contenaient
que quelques lignes à peine lisibles. Le duc d'Otrante s'en empara
aussitôt et y jetant les yeux avant que l'Impératrice les lui eût
traduites en lui expliquant les signes hiéroglyfiques plutôt que
les lettres qui voulaient passer pour de l'écriture, il vit qu'en
effet l'Empereur était bien changé pour l'Impératrice. Ces lettres
ne contenaient qu'une même phrase insignifiante par elle-même; il
y en avait de Bayonne, d'Espagne, d'Allemagne lors de la campagne
de Wagram... Ces dernières lettres étaient toutes récentes... J'ai
vu, depuis, ces preuves du changement de l'Empereur, et elles me
frappèrent avec une vive peine comme tout ce qui détruit. Je ne crois
pas que Fouché en ait été affecté comme moi; mais il l'était d'une
autre manière: il regardait ces lettres et relisait la même phrase
plusieurs fois. Cet examen lui présentait, je crois, l'Empereur
sous un nouveau jour dont, je pense, il n'avait été jamais éclairé:
c'était l'Empereur se contraignant à faire une chose qui visiblement
lui déplaisait, et on n'en pouvait douter en lisant ces lettres...
«À L'IMPÉRATRICE, À BORDEAUX.
»Marac, le 21 avril 1808.
»Je reçois ta lettre du 19 avril. J'ai eu hier le prince des Asturies
et sa Cour à dîner. _Cela m'a donné bien des embarras_[31]. J'attends
Charles IV et la reine.
»Ma santé est bonne. Je suis bien établi actuellement à la campagne.
»Adieu, mon amie, je reçois toujours avec plaisir de tes nouvelles.
»NAPOLÉON.»
[Note 31: Que pouvait-il entendre par ces paroles? De quel embarras
parle-t-il; il ne communiquait jamais un plan ni même un projet
politique à Joséphine, dont il connaissait la discrétion.]
«À L'IMPÉRATRICE, À PARIS[32].
»Burgos, le 14 novembre 1808.
»Les affaires marchent ici avec une grande activité. Le temps est
fort beau. Nous avons des succès. Ma santé est fort bonne.
»NAPOLÉON.»
[Note 32: Ces lettres sont copiées sur celles _originales_, fournies
par la reine Hortense, à qui elles sont revenues après la mort de
l'Impératrice.]
«À L'IMPÉRATRICE, À STRASBOURG.
»Saint-Polten, le 9 mai 1809.
»Mon amie, je t'écris de Saint-Polten[33]. Demain je serai devant
Vienne: ce sera juste un mois après le même jour où les Autrichiens
ont passé l'Inn et violé la paix.
»Ma santé est bonne, le temps est superbe et les soldats sont gais:
il y a ici du vin.
»Porte-toi bien.
»Tout à toi:
»NAPOLÉON.»
[Note 33: La poste avant Vienne.]
En parcourant ces lettres, dont la suite était semblable à ce que je
viens de citer, le duc d'Otrante sourit en son âme; car sa besogne
lui paraissait maintenant bien faite. Il lui était démontré que
l'Empereur voulait le divorce, et que tous les obstacles que lui-même
paraissait y apporter n'étaient qu'une feinte à laquelle il serait
adroit de ne pas ajouter foi par sa conduite, si on paraissait le
faire en apparence. Joséphine suivait son regard à mesure qu'il
parcourait ces lettres sur lesquelles elle avait elle-même souvent
pleuré. Fouché les lui rendit en silence.
--«Eh bien? lui dit-elle...
--Eh bien! madame, ce que je viens de voir me donne la conviction
entière de ce dont j'étais déjà presque sûr.»
Joséphine sanglota avec un déchirement de coeur qui aurait attendri
un autre homme que Fouché.
--«Vous ne voulez pas en croire mon attachement pour vous, madame;
et pourtant Dieu sait qu'il est réel. Eh bien! voulez-vous prendre
conseil d'une personne qui vous est non-seulement attachée, mais qui
peut être pour vous un excellent guide dans cette très-importante
situation? Je l'ai vue dans le salon de service: c'est madame de
Rémusat.
--Oui! oui!... s'écria Joséphine.»
Et madame de Rémusat fut appelée.
C'était une femme d'un esprit et d'une âme supérieurs que madame de
Rémusat. Lorsque Joséphine ne se conduisait que d'après ses conseils,
tout allait bien; mais quand elle en demandait à la première personne
venue de son service, les choses devenaient tout autres. Madame de
Rémusat joignait ensuite à son esprit et à sa grande connaissance du
monde un attachement réel pour l'Impératrice.
En écoutant le duc d'Otrante elle pâlit, car, tout habile qu'elle
était, elle-même fut prise par la finesse de l'homme de tous les
temps. Elle ne put croire qu'une telle démarche fût possible de la
part d'un ministre de l'Empereur, si l'Empereur lui-même ne l'y avait
autorisé. Cette réflexion s'offrit à elle d'abord, et lui donna de
vives craintes pour l'Impératrice. Fouché la comprit; et cet effet,
qu'il ne s'était pas proposé, lui parut devoir être exploité à
l'avantage de ce qu'il tramait.
--«Ce que vous demandez à sa majesté est grave, monsieur le duc...
Je ne puis ni lui conseiller une démarche aussi importante, ni l'en
détourner, car je vois...»
Elle n'osa pas achever sa phrase, car _ce qu'elle voyait_ était assez
imposant pour arrêter sa parole.
--«J'ai fait mon devoir de fidèle serviteur de sa majesté, dit le duc
d'Otrante. Je la supplie de réfléchir à ce que j'ai eu l'honneur de
lui dire: c'est à l'avantage de sa vie à venir.»
Et il prit congé de l'Impératrice, en la laissant au désespoir.
Madame de Rémusat resta longtemps auprès d'elle, tentant vainement de
la consoler; car elle-même était convaincue que l'Empereur lui-même
dirigeait toute cette affaire. Dès que Joséphine fut plus calme, elle
lui demanda la permission de la quitter, pour aller, lui dit-elle,
travailler dans son intérêt.
C'était chez le duc d'Otrante qu'elle voulait se rendre.
«Cet homme est bien fin, ou plutôt bien rusé, se dit-elle; mais une
femme ayant de bonnes intentions le sera pour le moins autant que
lui...»
Mais elle acquit la preuve qu'avec un homme comme Fouché il n'y
avait aucune prévision possible.... Et elle sortit de chez lui aussi
embarrassée qu'en y arrivant.
Cependant la position était critique; il devenait d'une grande
importance de suivre les conseils de Fouché, si ces _conseils_
étaient des ordres de l'Empereur. Madame de Rémusat le croyait
fermement, et toutefois n'osait le dire à Joséphine. Celle-ci le
sentait instinctivement, mais n'osait s'élever entre la dame du
palais, alors son amie, et elle-même, dans ces moments de confiance
expansive, qui étaient moins fréquents cependant depuis cette
visite du duc d'Otrante. Car il semblait à ces deux femmes que de
parler d'une aussi immense catastrophe, c'était admettre sa réalité
immédiate.
--«Mon Dieu! disait Joséphine, que faire? donnez-moi du courage!»
Et elle pleurait.
--«Madame, lui disait madame de Rémusat, que votre majesté se
rappelle que le duc d'Otrante lui a répété souvent que l'Empereur
n'aimait pas les scènes ni les pleurs!»
Alors Joséphine n'osait plus provoquer une explication entre elle et
l'Empereur. Un mur de glace, qui devait devenir d'airain, commençait
déjà à s'élever entre eux. Fouché a été peut-être la cause la plus
immédiate du divorce de Napoléon, en amenant entre les deux époux ce
qui n'avait jamais existé: une froideur et un manque de confiance
dont mutuellement chacun se trouva blessé. L'Empereur avait beaucoup
aimé Joséphine. L'amour n'existait plus; mais après l'amour, quel
est le coeur qui ne renferme pas un sentiment profond d'amitié pour
la femme qui nous fut chère?... Et Napoléon était fortement dominé
par le sentiment qui l'avait autrefois attaché à sa femme... Qui
sait ce qui pouvait résulter d'une explication où elle lui aurait
plutôt proposé l'adoption d'un de ses enfants naturels, tous deux des
garçons, et son propre sang, enfin[34]!
[Note 34: Le comte Valesky,--le comte Léon.]
Mais il ne fut rien de tout cela... L'Impératrice garda le silence.
Madame de Rémusat ne laissa rien transpirer de tout ce qui se
préparait, et la chose marchait vers sa fin sans aucune opposition.
Fouché revit souvent l'Impératrice et madame de Rémusat. Il fallait
suivre une marche pour laquelle des conseils étaient nécessaires.
Madame de Rémusat, convaincue que tout se faisait par ordre de
l'Empereur, suivait les avis de Fouché; et la pauvre Joséphine, au
désespoir, ne savait comment il se pouvait que Napoléon fût devenu
tout à coup si peu confiant pour elle...
Le duc d'Otrante avait conseillé, comme le moyen le plus digne,
d'écrire une lettre au Sénat, dans laquelle l'Impératrice
reconnaissant que l'Empereur se devait avant tout à la nation qu'il
gouvernait, et devant assurer sa tranquillité à venir par une
succession qui devait lui donner l'assurance de n'être pas troublée
dans les temps futurs, déclarerait qu'il fallait que pour cet effet
l'Empereur eût des fils à présenter à la France, et que, n'étant pas
assez heureuse pour pouvoir lui en donner, elle descendait d'un trône
qu'elle ne pouvait occuper, pour laisser la place à une plus heureuse.
Tel était le texte de la lettre que l'Impératrice devait écrire au
Sénat avant de partir pour la Malmaison. Elle ne devait pas dire un
mot qui pût faire présumer son dessein, et laisser une lettre d'adieu
à l'Empereur.