voir quel jeu il avait d'abord. Il avait tiré sur seize, avait eu
ensuite un deux, et puis un huit, ce qui lui faisait vingt-six.
Nous rîmes beaucoup de son silence. Voilà ce qu'il faisait pour
_tricher_. Après avoir fait sa mise, il demandait une carte; si elle
le faisait perdre, il ne disait mot au banquier; mais il attendait
que le banquier eût tiré la sienne; si elle était bonne, alors
Napoléon jetait son jeu sans en parler, et abandonnait sa mise. Si au
contraire le banquier perdait, Napoléon se faisait payer en jetant
toujours ses cartes. Ces petites _tricheries_-là l'amusaient comme
un enfant... Il était visible qu'il voulait forcer le hasard de
suivre sa volonté au jeu comme il forçait pour ainsi dire la fortune
de servir ses armes. Après tout, il faut dire qu'avant de se séparer,
il rendait tout ce qu'il avait gagné, et on se le partageait. Je
me rappelle une soirée passée à la Malmaison, où nous jouâmes au
reversis. Le général Bonaparte avait toujours les douze coeurs. Je
ne sais comment il s'arrangeait. Je crois qu'il les reprenait dans
ses levées. Le fait est que lorsqu'il avait le quinola, il avait une
procession de coeurs qui empêchaient _de le forcer_. Notre ressource
alors était de le lui faire _gorger_. Quand cela arrivait, les rires
et les éclats joyeux étaient aussi éclatants que ceux d'une troupe
d'écoliers. Le premier Consul lui-même n'était certes pas en reste,
et montrait peut-être même plus de contentement qu'aucune de nous,
bien que la plus âgée n'eût pas plus de dix-huit ans à cette époque.
On voit comment était formé ce qu'on appelait alors _le salon_ de la
Malmaison, et la société du premier Consul et de madame Bonaparte.
Un an plus tard, cette société fut plus étendue. Duroc se maria,
et ce fut une femme de plus dans l'intimité de madame Bonaparte,
quoiqu'elle ne l'aimât pas beaucoup. La maréchale Ney vint ensuite,
mais elle c'était différent, tout le monde l'aimait. Elle était
bonne et agréable... Pendant cette année de 1802, on fut encore à la
Malmaison, quoiqu'on pensât déjà à Saint-Cloud. On s'amusait encore
à la Malmaison. Le premier Consul aimait à voir beaucoup de jeunes
et riants visages autour de lui; et quelque ennui que cette volonté
causât à madame Bonaparte, il lui en fallut passer par là, et, qui
plus est, il fallut dîner souvent en plein air. Il était assez égal
à nos figures de dix-huit ans de braver le grand jour et le soleil;
mais Joséphine n'aimait pas cela. Quelquefois aussi, après le dîner,
lorsque le temps était beau, le premier Consul jouait aux barres avec
nous. Eh bien! dans ce jeu il _trichait_ encore... et il nous faisait
très-bien tomber, lorsque nous étions au moment de l'attraper, ce qui
était surtout facile à sa belle-fille Hortense, qui courait comme
une biche. Une des grandes joies de ces récréations pour Napoléon,
c'était de nous voir courir sous les arbres, habillées de blanc. Rien
ne le touchait comme une femme portant avec grâce une robe blanche...
Joséphine, qui savait cela, portait presque toujours des robes de
mousseline de l'Inde... En général, _l'uniforme_ des femmes, à la
Malmaison, était une robe blanche.
Napoléon aimait avec passion le séjour de la Malmaison...[20] Aussi
l'a-t-il toujours affectionnée au point d'en faire le but positif de
ses promenades de distraction jusqu'au moment du divorce... Vers la
fin du printemps de 1802, il fut s'établir à Saint-Cloud.
[Note 20: Cela seul aurait dû rendre la Malmaison un lieu consacré
pour la France... Mais son intérêt devrait au moins éveiller sa
reconnaissance. Ne sait-on pas que c'est à la Malmaison que la
plupart de ces plans gigantesques, dont l'exécution nous transporte
d'admiration aujourd'hui, ont été conçus et tracés, lorsque Napoléon,
dont la France était la maîtresse adorée, voulait la rendre la plus
puissante et la plus belle entre les nations de l'univers?--Ces
quais, ces marchés, ces monuments, ces arcs de triomphe, qui donc a
décrété qu'ils seraient élevés, qu'ils seraient bâtis?--C'est lui...
Ces rues si larges, ces places, ces promenades, qui donc a dit que le
cordeau les tracerait? Toujours lui... oh! nous sommes ingrats!...]
«Les Tuileries sont une véritable prison, disait-il, on ne peut même
prendre l'air à une fenêtre sans devenir l'objet de l'attention de
trois mille personnes.»
Souvent il descendait dans le jardin des Tuileries, mais après la
fermeture des portes.
Avant d'aller à Saint-Cloud, et immédiatement après l'événement que
je viens de rapporter, les carrières de Nanterre furent fermées.
Je n'ai jamais su si la police avait trouvé les hommes qui avaient
arrêté notre voiture.
Le salon de Saint-Cloud, aussitôt qu'il fut ouvert, fut un salon
de souverain. Napoléon préluda dans cette maison de rois à une
souveraineté plus positive qu'au consulat à vie. Mais ce ne fut
pas à Saint-Cloud qu'il se fixa d'abord. Il ne pouvait quitter
cette Malmaison, où il avait été le plus glorieux, le plus grand
des hommes!... Il fit réparer le chemin de traverse qui mène de
Saint-Cloud à la Malmaison, pour pouvoir y aller dès qu'il lui
en prendrait fantaisie. Nous continuâmes à jouer la comédie à la
Malmaison, et nous y passâmes encore de beaux jours. Mais dès lors la
république n'était plus qu'une fiction, et le Consulat une ombre pour
couvrir une clarté qui bientôt devait être lumineuse, ou plutôt le
Consulat n'était plus qu'un souvenir historique.
Une particularité assez frappante, parce qu'elle eut lieu dans un
temps où Bonaparte ne proclamait pas ses intentions, ce fut l'ordre
qu'il donna, le lendemain de son arrivée aux Tuileries[21], d'abattre
les deux arbres de la liberté qui étaient plantés dans la cour. Ces
arbres n'étaient plus un symbole, à la vérité; ils n'étaient plus que
des simulacres, et Bonaparte le savait bien.
[Note 21: 30 pluviôse an VIII.]
Le consulat à vie montra de suite tout l'avenir.
Je vis arriver dans le salon de Saint-Cloud plusieurs personnes qui
n'étaient pas à la Malmaison. Dans ce nombre était la duchesse de
Raguse, alors madame Marmont. Elle avait été longtemps en Italie
avec son mari qui commandait l'artillerie de l'armée. Elle était
charmante, alors, non seulement par sa jolie et gracieuse figure,
mais par son esprit fin, gai, profond et propre à toutes les
conversations. Quoique plus âgée que moi de quelques années, elle
était encore fort jeune à cette époque, et surtout fort jolie.
Une nouvelle mariée vint aussi augmenter le nombre des jeunes et
jolies femmes de la cour de madame Bonaparte: ce fut madame Duchatel.
Charmante et toute grâce, toute douceur, ayant à la fois un joli
visage, une tournure élégante, madame Duchatel fit beaucoup d'effet.
Il y avait surtout un charme irrésistible dans le regard prolongé
de son grand oeil bleu foncé, à double paupière: son sourire était
fin et doux, et disait avec esprit toute une phrase dans un simple
mouvement de ses lèvres, car il était en accord avec son regard;
avantage si rare dans la physionomie et si précieux dans celle d'une
femme. Son esprit était également celui qu'on voulait trouver dans
une personne comme madame Duchatel.. En la voyant, je désirai d'abord
me lier avec elle. Elle eut pour moi le même sentiment; et, depuis ce
temps, je lui suis demeurée invariablement attachée par affection et
par attrait. Elle me rappelait, à cette époque où elle parut à notre
cour, ce que je me figurais d'une de ces femmes du siècle de Louis
XIV, tout esprit et toute grâce. Je ne m'étais pas trompée.
Dans ce même temps, où tous les yeux étaient fixés sur cette cour
consulaire qui se formait déjà visiblement, il survint un événement
qui arrêta définitivement la pensée de ceux qui pouvaient encore
douter: ce fut le mariage de madame Leclerc avec le prince Camille
Borghèse. Elle était ravissante de beauté, c'est vrai; mais le
prince Borghèse était jeune et joli garçon; on ne savait pas encore
l'étendue de sa nullité; et deux millions de rente, le titre de
princesse, furent comme une sorte d'annonce pour ceux qui voulaient
savoir où allait le premier Consul.
J'avais vu la princesse, avec laquelle j'étais intimement liée, ainsi
que ma mère, la veille du jour où elle devait faire _sa visite de
noce_ à Saint-Cloud. Elle détestait sa belle-soeur... mais la bonne
petite âme n'était pas, au reste, plus aimante pour ses soeurs. Aussi
quelle douce joie elle éprouvait en faisant la revue de sa toilette
du lendemain...
«Mon Dieu! lui disais-je, vous êtes si jolie!... Voilà votre
véritable motif de joie, voilà où vous les dominez toutes, voilà le
vrai triomphe.»
Mais elle n'entendait rien; et le lendemain, elle voulut écraser sa
belle-soeur surtout, car c'était sur elle que sa haine portait plus
spécialement: Hortense et sa soeur Caroline n'arrivaient qu'après.
Quant à Élisa...
«Oh! pour celle-là, disait-elle plaisamment, lorsque j'aurai la folie
d'en être jalouse, je n'aurai qu'à lui demander de jouer Alzire,
comme elle nous a fait le plaisir de le faire à Neuilly, et tout ira
bien.[22]»
[Note 22: Cette représentation à laquelle elle faisait allusion avait
eu lieu en effet à Neuilly, dans une maison où logeait Lucien et
qu'on appelait alors la Folie de Saint-James... Lucien faisait Zamore
et madame Bacciochi Alzire. On ne peut se figurer la tournure qu'elle
avait avec cette couronne de plumes _et le reste_. Mais ce n'était
rien auprès de la traduction et des gestes; aussi le premier Consul,
qui était venu accompagné de _la troupe_ de la Malmaison qui était
rivale de celle de Neuilly, dit-il à son frère et à sa soeur, après
la représentation, qu'ils avaient _parodié Alzire_ à merveille.]
Je me rendis à Saint-Cloud le même soir pour connaître la manière de
penser des deux camps. À peine fus-je arrivé que madame Bonaparte
vint à moi:
--«Eh bien! avez-vous vu la nouvelle princesse? on dit qu'elle est
radieuse!
--Ah! vous savez, madame, combien elle est jolie; c'est un être idéal
de beauté.
--Oh! mon Dieu! cela est tellement connu maintenant que la chose
commence à paraître moins frappante.
--On ne se lasse jamais d'un beau tableau, madame; ni de la vue d'un
chef-d'oeuvre! jugez lorsqu'il est animé!»
Madame Bonaparte n'avait aucun fiel; et si elle montrait tant
d'aigreur contre sa belle-soeur, ce n'était pas par envie; c'était
comme une habitude défensive et elle savait fort bien que madame
Leclerc n'était vulnérable que dans sa beauté; elle ne continua
donc pas la conversation presque hostile commencée entre nous: elle
connaissait d'ailleurs l'intimité qui existait entre nous et combien
ma mère aimait madame Leclerc; elle fut donc à merveille avec moi,
et loin de me montrer de l'humeur elle m'engagea à dîner pour le
lendemain.
--«Car c'est demain qu'elle doit faire _ici sa visite officielle_, me
dit madame Bonaparte... Je présume qu'elle se dispose à nous arriver
aussi resplendissante que possible... Savez-vous comment elle sera
mise, madame Junot, poursuivit-elle en s'adressant directement à moi.»
Je le savais; mais madame Borghèse ne m'aurait pas pardonné d'avoir
trahi un tel secret: je répondis négativement, et madame Bonaparte,
qui avait fait la question avec nonchalance comme n'y attachant
aucune importance, ne voulut pas insister, quelque persuadée qu'elle
fût que j'en étais instruite.
En arrivant le lendemain à Saint-Cloud, je fus frappée de la
simplicité de la toilette de madame Bonaparte; mais cette simplicité
était elle-même un grand art... On sait que Joséphine avait une
taille et une tournure ravissantes; à cet égard elle pouvait lutter,
et même avec succès, contre sa belle-soeur qui n'avait pas une grâce
aussi parfaite qu'elle dans tous ses mouvements... Connaissant
donc tous ses avantages, Joséphine en usa pour disputer au moins
la victoire à celle qui ne redoutait personne en ce monde pour sa
beauté, aussitôt qu'elle paraissait et montrait son adorable visage.
Madame Bonaparte portait ce jour-là, quoiqu'on fût en hiver, une robe
de mousseline de l'Inde, que son bon goût lui faisait faire, dès
cette époque, beaucoup plus ample de la jupe qu'on ne faisait alors
les robes, pour qu'elle formât plus de gros plis. Au bas était une
petite bordure large comme le doigt en lame d'or et figurant comme un
petit ruisseau d'or. Le corsage, drapé à gros plis sur sa poitrine,
était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion en or émaillées
de noir autour... La ceinture, formée d'une bandelette brodée comme
la bordure, était fermée sur le devant par une agrafe comme les
têtes en or émaillées qui étaient aux épaules... Les manches étaient
courtes, froncées et à poignets comme on en portait dans ce temps-là,
et le poignet ouvert sur le bras était retenu par deux petits
boutons semblables aux agrafes de la ceinture. Les bras étaient nus:
Joséphine les avait très-beaux, surtout le haut du bras.
Sa coiffure était ravissante. Elle ressemblait à celle d'un camée
antique. Ses cheveux, relevés sur le haut de la tête, étaient
contenus dans un réseau de chaînes d'or dont chaque carreau était
marqué comme on en voit aux bustes romains, et était fait par une
petite rosace en or émaillée de noir. Ce réseau à la manière antique
venait se rejoindre sur le devant de la tête et fermait avec une
sorte de camée en or émaillé de noir comme le reste. À son cou était
un serpent en or dont les écailles étaient imitées par de l'émail
noir; les bracelets pareils, ainsi que les boucles d'oreilles.
Lorsque je vis madame Bonaparte, je ne pus m'empêcher de lui dire
combien elle était charmante avec ce nuage vaporeux formé par cette
mousseline[23], que bien certainement Juvénal eût appelée _une robe
de brouillard_ à plus juste titre que celles de ses dames romaines...
Et puis, cette parure lui allait admirablement... Voilà comment
Joséphine a mérité sa réputation de femme parfaitement élégante:
c'est en adaptant la mode à la convenance de sa personne. Ici elle
avait songé à tout!... même à l'ameublement du grand salon de Saint
Cloud, qui alors était bleu et or, et allait ainsi très-bien avec
cette mousseline neigeuse et cet or qui tous deux s'harmoniaient
parfaitement ensemble.
[Note 23: Je ne vois plus de ces mousselines dont je parle; les
pièces n'avaient que huit aunes, et la mousseline était si fine et
si claire que dans l'Inde on est obligé de la travailler dans l'eau
pour que les fils ne cassent pas. Le prix de ces mousselines était
exorbitant: je crois que la pièce de huit aunes revenait à six cents
francs.]
Aussitôt que le premier Consul entra dans le salon, où il arrivait
alors presque toujours, par le balcon circulaire, au moment où
l'on s'y attendait le moins, il fut frappé comme moi de l'ensemble
vraiment charmant de Joséphine. Aussi fut-il à elle aussitôt, et la
prenant par les deux mains, il la conduisit devant la glace de la
cheminée pour la voir en même temps de tous côtés, et l'embrassant
sur l'épaule et sur le front, car il ne pouvait encore se défaire
de cette habitude bourgeoise, il lui dit: «Ah! çà, Joséphine, je
serai jaloux! Vous avez des projets! Pourquoi donc es-tu si belle
aujourd'hui?
--Je sais que tu aimes que je sois en blanc... et j'ai mis une robe
blanche: voilà tout.
--Eh bien! si c'est pour me plaire, tu as réussi.»
Et il l'embrassa encore une fois.
--«Avez-vous vu la nouvelle princesse?» me demanda le premier Consul
à dîner.
Je répondis affirmativement, et j'ajoutai qu'elle devait venir le
soir même pour faire sa visite de noce à madame Bonaparte et lui être
présentée par son mari.
--«Mais c'est chose faite, dit le premier Consul... D'ailleurs
Joséphine est sa belle-soeur.
--Oui, général, mais elle est aussi femme du premier magistrat de la
France.
--Ah! ah! c'est donc comme étiquette que cette visite a lieu? et qui
donc en a tant appris à Paulette? ce n'est pas le prince Borghèse.»
Il dit ce mot avec une expression qui traduisait l'opinion qu'il
s'était déjà formée de cet homme, qui, tout prince qu'il était,
montrait plus de vulgarité qu'aucun _transtévérin_ de Rome[24].
[Note 24: Les Transtévérins ou hommes au-delà du Tibre sont
très-beaux, mais tout à fait communs. C'est dans les Transtévérines
que les peintres retrouvent encore les vraies madones de Raphaël.]
--«Ce n'est pas Paulette qui d'elle-même aura eu cette pensée...» Il
se tourna alors vers moi.
«Je suis sûr que c'est chez votre mère qu'on lui a dit cela?»
C'était vrai. C'était madame de Bouillé[25] qui le lui avait dit.
J'en convins, et la nommai au premier Consul...
[Note 25: Mère de madame de Contades. Elle entendait à ravir tout
ce qui tenait à l'étiquette de la cour. J'ai rapporté ce fait pour
montrer à quel point Bonaparte attachait de l'importance à ces sortes
de choses.]
--«J'en étais sûr,» répéta-t-il avec un accent de satisfaction qui
disait que certainement il aurait recours à cette noblesse, qu'il
n'aimait pas comme homme d'État, mais dont il ne pouvait se refuser
à reconnaître la nécessaire influence dans une société élégante, et
surtout dans une cour.
Quoiqu'on demeurât beaucoup plus de temps à table depuis qu'on y
était servi avec tout le luxe royal, il était à peine huit heures
lorsqu'on en sortit. Le premier Consul se promena quelque temps en
attendant sa soeur qu'il voulait voir arriver dans toute sa gloire de
princesse et de jolie femme; mais à huit heures et demie il perdit
patience et s'en fut travailler dans son cabinet.
Madame Borghèse avait préparé son entrée pour produire de l'effet.
Redoutant l'inégalité de son frère, qui souvent se mettait à table à
huit heures et demie, elle ne voulut prudemment arriver qu'à neuf
heures passées, ce qui lui fit manquer le premier Consul.
Elle avait voulu frapper depuis le vestibule jusqu'au salon, tous
deux inclusivement. Elle était venue dans une magnifique voiture
chargée des armoiries des Borghèses: cette voiture, attelée de six
chevaux, avait trois laquais portant des torches... un piqueur en
avant et un garçon d'attelage en arrière, l'un et l'autre ayant aussi
une torche, complétaient cette magnificence encore fort inconnue, en
France, pour la génération alors au pouvoir.
Lorsque le prince et la princesse arrivèrent à la porte du salon
consulaire, l'huissier, préludant à l'Empire, ouvrit les deux
battants et dit à haute voix:
«_Monseigneur_ le prince et madame la princesse Borghèse.»
Nous nous levâmes toutes à l'instant. Joséphine se leva aussi; mais
elle demeura immobile devant son fauteuil et laissa la princesse
avancer jusqu'à elle et traverser ainsi une grande partie du salon.
Mais la chose lui fut plutôt agréable qu'autrement, par une raison
que je dirai plus tard, et à laquelle on ne s'attend guère.
Elle était en effet _resplendissante_, comme elle l'avait annoncé:
sa robe était d'un magnifique velours vert, mais d'un vert doux
et point tranchant. Le devant de cette robe et le tour de la jupe
étaient brodés en diamants, non pas en _strass_, mais en _vrais_
diamants, et les plus beaux qu'on pût voir[26]. Le corsage et les
manches en étaient également couverts, ainsi que ses bras et son cou.
Sur sa tête était un magnifique diadème où les plus belles émeraudes
que j'aie jamais vues étaient entourées de diamants; enfin, pour
compléter cette magnifique parure, la princesse avait au côté un
bouquet composé de poires d'émeraudes et de poires en perles d'un
prix inestimable. Maintenant, qu'on se figure l'être fantastique
de beauté qui était au milieu de toutes ces merveilles, et on aura
une imparfaite idée encore de la princesse Borghèse entrant dans le
salon de Saint-Cloud le soir de _sa présentation_, comme elle-même le
disait!
[Note 26: _Le trésor_ de la famille Borghèse, comme eux-mêmes
l'appelaient, était estimé plus de trois millions. Madame Leclerc
avait déjà de beaux diamants à elle en propre, et le prince Borghèse
avait ajouté pour plus de trois cent mille francs à ceux de sa
famille pour ce mariage.]
Je connaissais et la toilette, et les trésors, et la beauté;
cependant, je l'avoue, je fus moi-même surprise par l'effet que
produisit la princesse à son entrée dans le salon. Quant à son mari,
il fut là ce qu'il fut toujours depuis, le premier chambellan de sa
femme...
Joséphine, après le premier moment d'étonnement causé par cette
profusion de pierreries qui ruisselaient sur les vêtements de sa
belle-soeur, se remit, et la conversation devint générale. On servit
des glaces, et alors il y eut un mouvement.
--«Eh bien! me dit la Princesse, comment me trouvez-vous?
--Ravissante! et jamais on ne fut si jolie avec autant de
magnificence.
LA PRINCESSE.
En vérité!
MADAME JUNOT.
C'est très-vrai.
LA PRINCESSE.
Vous m'aimez, et vous me gâtez...
MADAME JUNOT.
Vous êtes enfant!... Mais, dites-moi pourquoi vous êtes venue si tard?
LA PRINCESSE.
Vraiment, je l'ai fait exprès!... je ne voulais pas vous trouver à
table. Il m'est bien égal de n'avoir pas vu mon frère!... C'était
_elle_, que je voulais trouver et désespérer... Laurette, Laurette!
Regardez donc comme elle est bouleversée!... oh! que je suis contente!
MADAME JUNOT.
Prenez garde, on peut vous entendre.
LA PRINCESSE.
Que m'importe! je ne l'aime pas!... Tout à l'heure elle a cru me
faire une chose désagréable en me faisant traverser le salon; eh
bien! elle m'a charmée.
MADAME JUNOT.
Et pourquoi donc?
LA PRINCESSE.
Parce que la queue de ma robe ne se serait pas déployée, si elle
était venue au-devant de moi, tandis qu'elle a été admirée en son
entier.
Je ne pus retenir un éclat de rire; mais la Princesse n'en fut pas
blessée. Ce soir-là on aurait pu tout lui dire, excepté qu'elle était
laide...
LA PRINCESSE, regardant sa belle-soeur.
Elle est bien mise, après tout!... Ce blanc et or fait admirablement
sur ce velours bleu...
Tout à coup la Princesse s'arrête... une pensée semble la saisir;
elle jette les yeux alternativement sur sa robe et sur celle de
madame Bonaparte.
LA PRINCESSE, soupirant profondément.
Ah, mon Dieu! mon Dieu!
MADAME JUNOT.
Qu'est-ce donc?
LA PRINCESSE.
Comment n'ai-je pas songé à la couleur du meuble de salon!... Et
vous, vous, Laurette... vous, qui êtes mon amie, que j'aime comme ma
soeur (ce qui ne disait pas beaucoup), comment ne me prévenez-vous
pas?
MADAME JUNOT.
Eh! de quoi donc, encore une fois! que le meuble du salon de
Saint-Cloud est bleu? Mais vous le saviez aussi bien que moi.
LA PRINCESSE.
Sans doute; mais dans un pareil moment on est troublée, on ne sait
plus ce qu'on savait; et voilà ce qui m'arrive... J'ai mis une robe
verte pour venir m'asseoir dans un fauteuil bleu!
Non, les années s'écouleront et amèneront l'oubli, que je ne perdrai
jamais de vue la physionomie de la Princesse en prononçant ces
paroles... Et puis l'accent, l'accent désolé, contrit... C'était
admirable!
LA PRINCESSE.
Je suis sûre que je dois être hideuse! Ce vert et ce bleu... Comment
appelle-t-on ce ruban[27]? _Préjugé vaincu!..._ Je dois être bien
laide, n'est-ce pas?
[Note 27: Dans les premiers moments de la Révolution, on fit un ruban
où des raies vertes et bleues se mélangeaient.]
MADAME JUNOT.
Vous êtes charmante! Quelle idée allez-vous vous mettre en tête!
LA PRINCESSE.
Non, non, je dois être horrible! le reflet de ces deux couleurs doit
me tuer. Voulez-vous revenir avec moi à Paris, Laurette?
MADAME JUNOT.
Merci! j'ai ma voiture. Et vous, votre mari...
LA PRINCESSE.
C'est-à-dire que je suis toute seule.
MADAME JUNOT.
Comment? et votre lune de miel ne fait que commencer.
LA PRINCESSE, haussant les épaules.
Quelles sottises me dites-vous là, chère amie! Une lune de miel avec
cet IMBÉCILE-LA!... Mais vous voulez rire probablement?
MADAME JUNOT.
Point du tout, je le croyais; c'était une erreur seulement, mais
pas une sottise... Et puisque je ne dérangerai pas un tête-à-tête,
j'accepte, pour être avec vous d'abord, et puis pour juger si, en
effet tout espoir de lune de miel est perdu.
* * * * *
La Princesse se leva alors majestueusement, et fut droit à madame
Bonaparte pour prendre congé d'elle; les deux belles-soeurs
s'embrassèrent en souriant!... Judas n'avait jamais été si bien
représenté.