portrait que je viens de tracer: elle avait au contraire une extrême
douceur et son commerce était si facile et si doux qu'on l'aimait en
la connaissant. Le général Mortier commandait alors la 1re division
militaire, et ses fréquents rapports avec Junot, qui était commandant
de Paris, me mettant à même de beaucoup voir madame Mortier, j'ai pu
me convaincre par moi-même de la vérité du portrait que j'en donne.
Une agréable femme aussi qui vint au milieu de nous vers ce temps-là,
ce fut madame Bessières (duchesse d'Istrie); elle était gaie, bonne,
égale, jolie, d'une politesse prévenante, de bonne compagnie,
ce qui faisait qu'on lui savait gré d'avance, parce qu'il était
visible qu'elle le faisait par un mouvement attractif: j'ai toujours
distingué et aimé madame Bessières, et depuis tant d'années écoulées,
sa vie noble et pure justifie le bien qu'on a toujours dit et pensé
d'elle.
Chaque jour notre cercle s'agrandissait; le premier Consul forçait au
mariage.
«Mariez-vous, disait-il à tous les officiers généraux, même aux
colonels; mariez-vous et recevez du monde. Ayez _un salon_.»
C'était son mot.
La société des Tuileries était donc alors la base sur laquelle
s'établissaient toutes celles qui se formaient à Paris; il y avait
bien de la confusion, et rarement un dîner, une grande réunion du
soir avaient lieu, sans qu'un événement plus ou moins plaisant prêtât
à rire aux bonnes âmes qui étaient appelées à ces premières fêtes
qui ressemblent bien peu à celles qui suivirent, non-seulement sous
l'Empire, mais dans les années 1802 et 1803.
La Malmaison était un lieu dans lequel on essayait tout ce qu'on
voulait faire passer comme innovation à ces coutumes vulgaires, qui
avaient pris d'autant plus d'empire sur nous pendant la Révolution,
qu'elles étaient faciles et peu gênantes; mais combien nous en avons
ri plus tard, lorsque toute l'étiquette fut imposée, non-seulement
aux habitants des Tuileries, mais à ceux de cette même Malmaison et
de Saint-Cloud! la Malmaison, surtout, qui ne retrouva jamais au
reste ses premiers beaux jours.
Qui croirait que, la première année du Consulat, on craignît d'être
attaqué sur la route de la Malmaison à Paris? Ne semble-t-il pas
entendre raconter une histoire du moyen âge lorsque la société
était encore dans l'enfance. Il est pourtant vrai que ces craintes
existaient; et, de plus, qu'elles étaient fondées... On redoutait
deux dangers: celui d'être compris dans une tentative sur le premier
Consul, et d'être attaqué par les voleurs qui étaient en grand
nombre, et on le savait, dans ces carrières qui, alors, étaient
ouvertes et se trouvaient à gauche de la route en venant de Paris
entre le Chant-du-Coq et Nanterre. Voici un fait assez curieux.
Nous répétions les _Folies amoureuses_ de Régnard; le premier Consul
avait demandé ce spectacle et le désirait beaucoup. Bourrienne,
qui jouait admirablement les rôles à manteaux, remplissait celui
d'Albert, moi celui d'Agathe, madame Murat, malgré son terrible
accent à cette époque de sa vie, celui de Lisette, monsieur
d'Abrantès celui d'Eraste, et monsieur Didelot, excellent dans
l'emploi des Monrose, faisait Crispin; mais la pièce était d'autant
plus difficile à faire marcher que nous avions des acteurs qui
jouaient si mal, qu'en vérité c'était la plus burlesque des
représentations que de les voir seulement à une répétition. Dugazon,
qui était mon répétiteur, me disait avec son cynisme ordinaire:
«Ah ça! pourriez-vous me dire quelle est la loi qui LA force à jouer
la comédie?»
Quoi qu'il en soit enfin, la pièce allait lentement et mal, parce
que, lorsqu'un principal rôle est rempli par une personne sans
mémoire, disant à contre-sens, ricanant lorsqu'elle se trompait, ce
qui arrivait souvent et n'était pas drôle du tout, ricanant pour
sourire, même lorsqu'il faut du sérieux, alors la pièce va mal et ne
va même pas du tout; en conséquence nous répétions, nous répétions,
nous répétions toujours, et nous ne nous en trouvions pas plus
avancés: enfin on déclara qu'on ne pouvait demeurer d'une manière
fixe à la Malmaison et qu'on viendrait répéter de Paris. Cela se fit
en effet. M. d'Abrantès avait une sorte de tilbury à deux chevaux,
dans lequel on faisait la route en moins d'une heure. Les chevaux
qui étaient attelés à cette petite voiture étaient d'une vitesse
extrême: surtout lorsque devant eux courait un piqueur qui faisait
ranger une multitude de petites charrettes de maraîchers retournant à
leurs villages vers le soir, à l'heure où nous revenions à Paris pour
dîner: on était alors à la fin de l'hiver.
Un jour, il était plus tard que jamais (ce qui était difficile),
parce que la répétition avait été encore plus mal que de coutume: il
était six heures; nous avions du monde à dîner et nous avions hâte
d'arriver à Paris; Junot pressait donc ses chevaux de la voix et du
fouet, et nous parcourions la route avec la rapidité du vent.
Maintenant, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut savoir
que M. d'Abrantès avait alors une livrée exactement semblable à celle
du premier Consul, pour la couleur de l'habit, qui était verte. La
seule différence entre elles, c'est que la livrée du premier Consul
n'avait ni collet, ni parements d'une autre couleur, et que celle
de M. d'Abrantès en avait en drap cramoisi; mais on comprendra
facilement qu'au mois de mars, à six heures du soir, on puisse ne
voir d'abord à vingt pas que la couleur de l'habit du piqueur.
Derrière nous venait un petit groom également habillé de vert[15].
[Note 15: Il est évident que l'homme qui s'élança au-devant du
tilbury a été trompé par la couleur de la livrée et qu'il nous a pris
pour le premier Consul, qui revenait quelquefois seul, avec Joséphine
ou Bourrienne, n'ayant qu'un ou deux piqueurs. Depuis ce jour-là cela
n'arriva plus.
Cet événement ne se trouve pas rapporté dans mes Mémoires, parce
qu'alors on me dit que dans l'intérêt de l'Empereur il ne fallait pas
parler du grand nombre de tentatives faites contre lui: plus éclairée
moi-même depuis lors, je crois que la vérité _tout entière_ est ce
qui vaut le mieux touchant un homme comme Napoléon.]
Nous allions donc rapidement, ainsi que je l'ai dit, lorsque tout à
coup, au moment où nous passions devant les carrières qui existaient
alors entre le Chant-du-Coq et Nanterre, une masse quelconque vint se
jeter au-devant des chevaux, lorsqu'ils étaient lancés avec le plus
de vitesse... Ils s'arrêtèrent... Je poussai un cri, et M. d'Abrantès
articula quelques paroles violemment accentuées. Tout cela fut prompt
et n'eut que la durée d'un éclair. Lorsque le vertige produit par
la rapidité de la course et le choc que nous venions d'éprouver fut
dissipé, nous vîmes à côté du tilbury un grand homme couvert d'une
redingote très-ample, ayant sur la tête un chapeau rond qui lui
cachait le haut du visage. À quelques pas de la route, sur la droite,
on distinguait deux ou trois autres individus...
--«Qui êtes-vous?» dit M. d'Abrantès à l'homme qui était le plus près
de nous. Mais au lieu de nous répondre, le grand homme, après l'avoir
considéré aux dernières lueurs du crépuscule, s'écria:
--«Ce n'est pas le premier Consul!...
--Que lui vouliez-vous?» s'écria M. d'Abrantès, comme cet homme
s'éloignait à grands pas pour rejoindre ses compagnons.
L'homme s'arrêta, et fut quelques secondes avant de répondre; enfin
il se retourna et dit:
--«Lui remettre une pétition.»
Et lui et ses camarades disparurent dans la profondeur des carrières.
M. d'Abrantès réfléchit un moment; puis, appelant son groom:
--«Cours après, Étienne, lui dit-il, et donne-lui ordre de venir me
rejoindre à la Malmaison, où je retourne.»
En effet le piqueur, qui n'avait pu entendre, avait toujours galopé
et devait être loin. Cependant le groom le rejoignit.
Au moment où le général Junot allait faire tourner ses chevaux, il
s'arrêta.
--«Que diable peuvent-ils avoir jeté sous les jambes des chevaux?»
dit-il en se penchant pour mieux voir une grande masse brune qui
était sur la route...
C'était une immense bourrée. En la voyant nous fûmes étonnés qu'elle
n'eût pas fait trébucher les chevaux. M. d'Abrantès était dans une
extrême agitation.
--«Les misérables!...» s'écriait-il par moment.
Arrivés dans la cour, où déjà il y avait deux factionnaires à cheval,
deux hommes de la belle garde consulaire, Junot appela un valet
de pied pour demeurer auprès des chevaux, que ma main n'aurait pu
contenir en repos, et il fut trouver le premier Consul, qui, en
effet, était encore dans son cabinet.
Je demeurai à peu près dix minutes seule; au bout de ce temps,
j'entendis une voix m'appeler: c'était celle de Duroc.
--«Venez, me dit-il; le premier Consul veut vous parler...
--Eh mon Dieu! que me veut-il?...
--Je ne sais, mais venez.»
Il me fit faire le tour par le jardin, et j'entrai dans le cabinet du
premier Consul, sanctuaire impénétrable, où tant de grandes choses
furent conçues pour la gloire de la France.
Il était en ce moment dans la pièce faite comme une tente qui se
trouve encore sous la même forme, malgré l'horrible dégradation de la
maison... oh!... cette dégradation est la honte de la France!... Quel
est le peuple qui n'élèverait un monument à cette place!... Tous le
feraient... et nous!... Nous demeurons inactifs!...
Le premier Consul était avec Cambacérès, Bourrienne et Junot. Après
m'avoir introduite, Duroc allait se retirer: le premier Consul le
rappela.
--«Madame Junot, me dit Bonaparte avec une expression sérieuse, mais
dans laquelle il y avait de la bonté, je vous ai fait dire de venir
ici, pour que votre version puisse être une clarté de plus à celle de
Junot; car j'avoue que ce qu'il me dit me paraît bien étonnant.»
Je racontai la chose telle qu'elle venait de se passer, bien
certaine que Junot l'aurait racontée comme moi. Le premier Consul dit
à Cambacérès:
--«C'est bien cela!... Et cet homme prétendait avoir une pétition à
me remettre?
--En effet, il avait un papier plié à la main, dis-je; je l'ai vu
lorsqu'il était auprès de nous.
--Avez-vous distingué ses traits? me demanda Bonaparte.
--L'ensemble de sa personne, oui, général; mais pas du tout les
traits de son visage: son chapeau lui couvrait non seulement les
yeux, mais toute la partie supérieure de la figure.
--Et quelle est sa tournure?
--Celle d'un homme fort grand et maigre.
--Plus grand que Bourrienne?
--Oui. Mais ensuite je puis me tromper: il était tard et j'étais mal
placée pour juger de la proportion juste d'une taille.
Pour dire la vérité, je tremblais de frayeur en pensant que mon dire
allait peut-être faire arrêter un homme. Pour m'encourager, je devais
me dire que cet homme était un misérable et en voulait à la vie de
celui que nous adorions comme notre idole.
Le premier Consul me fit répéter l'histoire trois fois. Je ne me
servis que des mêmes termes chaque fois: cette exactitude lui fit
plaisir.
--«Écoutez, me dit-il en m'amenant par le bout de l'oreille à l'autre
bout de la chambre, gardez-vous bien de répéter un mot de tout cela
à Joséphine et à mademoiselle Hortense. Ceci est _une défense_,
entendez-vous bien; mais vous comprenez jusqu'où elle va?... Me
comprenez-vous, vous dis-je?...»
Je le regardai en silence, quoique je le comprisse: ce silence lui
donna de l'humeur.
--«Je veux parler de votre mère, de Lucien, de Joseph... En résumé,
je vous demande le silence pour la maison de la rue Sainte-Croix
comme pour toutes les autres; promettez-le-moi.
--Eh bien!... je vous le promets, général.
--Votre parole d'honneur!
--Ma parole d'honneur! répondis-je en riant de ce qu'il exigeait une
telle assurance de la part d'une femme.
--Pourquoi riez-vous? C'est mal. Donnez-moi votre parole, et sans
rire.
--Général, plus vous me recommanderez de ne pas rire, et moins
j'attraperai mon sérieux. Vous riez si peu, que cela doit vous
réjouir le coeur de voir rire.»
Il me regarda.
--«Vous êtes une singulière personne, dit-il... Ainsi vous
promettez...
--Je le promets...
--C'est bien! Allons dîner: vous resterez avec Junot.
--Mais, général, nous avons du monde...
--Eh bien! ils dîneront sans vous.»
Il appela Junot et lui parla un moment à l'oreille, et Junot écrivit
deux lettres que son piqueur porta sur l'heure à Paris.
--«Allons, dit le premier Consul, maintenant il faut dîner. Allez
tous dans le salon et ne parlez de rien. Je vous suis dans l'instant.
--Et que faudra-t-il que je dise pour motiver mon retour?»
m'écriai-je fort embarrassée de ma responsabilité. Mais Bonaparte
était déjà rentré avec M. d'Abrantès et Bourrienne dans son cabinet
intérieur[16], et Cambacérès, exact à l'ordre, comme s'il fût né
caporal, me disait à chaque instant, en me tirant par le bras:
«Allons donc au salon...»
[Note 16: Celui qui est au bout du château contre le petit pont.]
Et enfin il fit tant qu'il m'y entraîna presque de force.
Je peindrais difficilement la surprise dans laquelle tout le monde
fut de mon retour.
«Grand Dieu! que vous est-il donc arrivé?... Qu'est-il survenu?...
--Mais rien du tout que je sache, répondis-je: le premier Consul a
fait courir après le général Junot, pour qu'il revînt, et me voilà...
--Tant mieux, tant mieux! me dit Eugène; vous nous verrez répéter _le
Collatéral_?
--Oui, que nous ne savons pas, dit Hortense[17].
[Note 17: Elle devait faire le rôle de la Créole, mais je crois
qu'une grossesse l'en empêcha et que ce fut madame Davoust qui prit
le rôle, et qui jouait bien mal, autant que je puis me le rappeler.]
--Eh bien! elle passera sa soirée avec nous, reprit gracieusement
Joséphine[18]; il n'y pas grand mal de faire trêve un jour à une
répétition...
[Note 18: Le voyage de madame Bonaparte à Plombières n'avait pas eu
lieu à cette époque, et nous étions au mieux, le premier Consul et
moi. Qu'on voie le détail de cette scène, dont, au reste, le souvenir
l'a suivi à Sainte-Hélène, dans le quatrième volume de mes Mémoires,
1re édition.]
--Citoyen Cambacérès, auriez-vous faim? dit d'une voix forte le
premier Consul en entrant dans le salon appuyé sur le bras de Junot.
--Mais, général, il est permis de dire que oui, répondit Cambacérès,
et il montrait l'aiguille d'une magnifique pendule du temps de madame
Dubarry, qui marquait sept heures et demie.
--Bath! Qu'est-ce que fait l'heure?... Je suis levé depuis cinq
heures du matin, moi, eh bien! j'attends patiemment... tandis que
vous qui vous êtes levé, j'en réponds, à dix heures, vous vous
plaignez d'attendre une heure! qu'est-ce qu'une heure?
Les deux portes s'ouvrirent, et on annonça qu'on avait servi...
Le premier Consul passa le premier et _seul_. Cambacérès donna la
main à madame Bonaparte... tout le monde suivit sans aucun ordre. Le
premier Consul s'assit d'abord et nomma, pour être auprès de lui, sa
belle-fille et moi...
Le dîner fut gai; il y avait cependant de quoi être au moins
soucieux; M. d'Abrantès était pensif, Duroc également; quant à
Bourrienne il ne dînait jamais avec le premier Consul; il retournait
toujours à Ruel pour dîner, afin d'avoir à lui ce moment de liberté,
et le passer avec sa famille qu'il voyait à peine.
J'ai dit que le premier Consul était ce même jour d'une grande
gaieté, voulait-il éloigner toute pensée de ceux qui l'entouraient
d'un danger auquel il aurait échappé, ou voulait-il faire parvenir à
ceux qui le menaçaient combien la crainte pouvait peu sur son âme?
Qu'elle était la plus dominante de ces deux idées? Peut-être toutes
deux avaient-elles de la puissance sur son âme? je le croirais du
moins, parce qu'il me dit très-bas au moment où l'on allait se lever
de table:
--«Vous voyez que les méchants ne peuvent rien sur moi... ils n'ont
pas même le pouvoir de me faire craindre...
--Ah! lui répondis-je, ayez toujours de la confiance en Dieu! il vous
doit à la France pour son bonheur!
--Vraiment! le pensez-vous?
--N'est-ce pas ainsi que pensent tous les miens?.. tous ceux que
j'aime au moins?
--Ah! votre frère, votre mari... mais ensuite... votre beau-frère est
tout à Lucien... votre mère également n'aime que Lucien et Joseph...
mais moi, c'est différent...»
Je me retournai vers Eugène qui était à ma droite et je lui parlai de
son rôle. Il me répondit avec un sourire de malice qui ne disparut
pas de ses lèvres, lorsque abandonnant une phrase à peine commencée,
je me tournai subitement vers le premier Consul... C'est qu'il venait
de me pincer au bras gauche avec une telle violence que j'en eus le
bras encore noir quinze jours après...
--«Voulez-vous me faire l'honneur de me répondre, lorsque je vous
parle? me dit-il moitié fâché, moitié riant de voir ma figure
sérieuse qui voulait être en colère...
--Mais je vous ai dit, général, que jamais je ne vous répondrais
lorsqu'il serait question de ma mère parce qu'alors nous ne nous
entendons pas...
--C'est vrai; vous m'avez donné votre _ultimatum_ à ce sujet-là. À
propos de mère et de fille, voyez-vous souvent madame Moreau et la
famille Hulot?
--Non, général.
--Comment, non!
--Non, général.
--Comment! votre mère n'est pas très-liée avec madame Hulot?
--Jamais elle ne lui a parlé; et de plus, elles ne vont pas l'une
chez l'autre.
--Comment donc alors votre frère a-t-il dû épouser mademoiselle Hulot?
--Des amis communs en avaient eu la pensée mais mon frère ne voulut
pas revenir d'Italie pour conclure un mariage de convenance, quelque
jolie que fût la future, et les choses n'allèrent jamais plus loin.
En vérité j'admire, général, comme vous êtes bien informé!»
L'expression moqueuse avec laquelle je lui dis ce peu de mots lui fit
faire un mouvement:
--«Connaissez-vous madame Moreau? me demanda-t-il.
--Je l'ai vue dans le monde où nous allions ensemble comme jeunes
filles.
--N'est-elle pas fort habile en toutes choses?
--Oui, je sais qu'elle danse remarquablement: Steibelt, qui est mon
maître comme le sien, m'a dit qu'après madame Delarue-Beaumarchais
mademoiselle Hulot était la plus forte de ses écolières; elle peint
la miniature; elle sait plusieurs langues, et, de plus, elle est fort
jolie.
--Oh! de cela j'en puis juger comme tout le monde, et je ne le trouve
pas. Elle a une figure en casse-noisette, une expression méchante et
en tout une enveloppe déplaisante.»
Depuis qu'il était question de madame Moreau il parlait très-haut et
tout le monde écoutait: madame Bonaparte sourit, et avec sa bonté
ordinaire, car sa bonté, pour être banale, n'était pas moins de la
bonté, elle dit doucement:
--«Tu ne l'aimes pas, et tu es injuste.
--Sans doute je ne l'aime pas, et cela, par une raison toute simple,
c'est qu'elle me hait, ce qui est plus fort que de ne pas m'aimer;
et cela pourquoi?.. Elle et sa mère sont les deux mauvais anges de
Moreau: elles le poussent à mal faire... et c'est sous leur direction
qu'il fait toutes ses fautes... Qui croiriez-vous, dit le premier
Consul à Cambacérès, lorsqu'on fut de retour dans le salon, qui
croiriez-vous que Joséphine me donna l'autre jour pour convive à
dîner?... madame Hulot!... Madame Hulot!... à la Malmaison!
--Mais, dit madame Bonaparte, elle venait en conciliatrice, et...
--En conciliatrice!... Elle? madame Hulot?... Ma pauvre Joséphine, tu
es bien crédule et bien bonne, ma chère enfant!...»
Et prenant sa femme dans ses bras, il l'embrassa trois ou quatre fois
sur les joues et sur le front, et finit en lui pinçant l'oreille avec
une telle force qu'elle jeta un cri... Bonaparte poursuivit:
--«Je te dis que ce sont deux méchantes _femmelettes_, et que cette
dernière impertinence de madame Hulot mérite une correction. Bien
loin de là, voilà que tu l'accueilles et lui fais politesse.
--Qu'a-t-elle donc fait? se hasarda à demander Cambacérès qui
sommeillait dans un fauteuil, après avoir pris son café.
--Mon Dieu, dit madame Bonaparte, madame Moreau voulait voir
Bonaparte: elle est venue trois ou quatre fois aux Tuileries sans y
parvenir, et l'humeur s'en est mêlée...
--Et Joséphine, qui ne vous dit pas tout, ne vous dit pas aussi que
la dernière fois madame Hulot dit en se retirant: _Ce n'est pas
la femme du vainqueur d'Hohenlinden qui doit faire antichambre...
Les directeurs eussent été plus polis._ Ainsi madame Hulot regrette
le beau règne du Directoire, parce que le _chef de l'État_ ne peut
disposer du temps qu'il donne à des travaux sérieux pour bavarder
avec des femmes!... Et toi, tu es assez simple pour chercher à calmer
l'irritation que ces méchantes femmes ont éprouvée, et qui n'est
autre chose que de la colère!...»
Joséphine, qui s'était éloignée du premier Consul lorsqu'il lui avait
pincé l'oreille, revint auprès de lui et passant un bras autour de
son cou, elle posa sa tête gracieusement sur son épaule. Napoléon
sourit et l'embrassa. Il avait résolu d'être charmant ce jour-là, et
il le fut en effet.
--«Allons! s'écria-t-il... laissons tout cela et prenons une
vacance... il faut jouer. À quoi jouerons-nous? aux petits jeux?
--Non, non! s'écria-t-on de toutes parts.
--Eh bien! au vingt et un?... au reversi?
--Oui, oui! au vingt et un.»
On apporta une grande table ronde et nous nous mîmes tous autour.
--«Qui sera le banquier, demanda Joséphine, pour commencer?
LE PREMIER CONSUL.
Duroc, prends les cartes et tiens la banque; tu nous montreras
comment il faut faire.
MADAME BONAPARTE.
Mais je n'ai pas d'argent...
MADEMOISELLE DE BEAUHARNAIS.
Ni moi.
MADAME DE LAVALETTE.
Ni moi.
LE PREMIER CONSUL.
Mesdames, arrangez-vous, mais je ne veux pas jouer contre des jetons;
je ne veux pas jouer à crédit... Je fais mon jeu avec de l'or, et
si vous me gagnez je veux aussi vous gagner; demandez de l'argent à
vos maris... Lavalette, donne donc de l'argent à ta femme[19]... (Il
cherche dans ses poches, où jamais il n'avait d'argent.) Donne-moi de
l'argent, Duroc!... (Tout le monde se met à rire.) Riez... Tenez...
[Note 19: Émilie de Beauharnais, fille du marquis de Beauharnais,
beau-frère de Joséphine, dont la mère avait épousé un nègre.]
Le sérieux du premier Consul nous fit beaucoup rire, nous eûmes
bientôt devant nous ce qu'il fallait pour faire nos mises, et le jeu
commença; mais ce fut pour éveiller une nouvelle gaieté... Napoléon
trichait horriblement; il fit d'abord une mise modeste de cinq
francs... Duroc tira et donna les cartes: lorsque tout fut fait,
Napoléon avança la main après avoir regardé ses cartes.
LE GÉNÉRAL DUROC.
Voulez-vous une carte, mon général?
LE PREMIER CONSUL.
Oui. (Après avoir eu sa carte:) À la bonne heure au moins... voilà
qui est bien donné! Tu es un brave banquier, Duroc.
Le général Duroc tirant pour lui sur quinze (car il
devait croire que Bonaparte avait eu vingt et un) amène
un neuf.
Ah!... perdu! j'ai vingt-quatre... Mon général, n'avez-vous pas vingt
et un?
LE PREMIER CONSUL.
Sans doute! sans doute!... paie-moi cinq francs!
MADAME BONAPARTE.
Voyons donc ton jeu, Bonaparte.
LE PREMIER CONSUL, retenant ses cartes.
Non, non!... Je ne veux pas que vous voyez à quel point je suis
téméraire... j'ai tiré sur dix-huit!...
Madame Bonaparte insista et voulut prendre les cartes;
Bonaparte résistait, tous deux riaient de leur lutte
comme deux enfants.
LE PREMIER CONSUL.
Non, non! je n'ai pas _triché cette fois-ci_!... J'ai gagné
loyalement. Duroc, paie-moi ma mise... C'est bien... Je fais
paroli... (Il regarde son jeu.) Carte... c'est bien...
MADAME LAVALETTE.
Carte... un huit!... J'ai perdu. (Elle jette ses cartes.)
LE GÉNÉRAL DUROC.
À nous deux, mon général! (Il tire sur son jeu qui est douze et amène
un quatre... Il retire encore et amène un six.) J'ai perdu... Quel
point aviez-vous donc, mon général?...
LE PREMIER CONSUL, frappant ses mains l'une contre l'autre, et
s'agitant sur sa chaise.
Gagné! encore gagné!... Je montre mon jeu...
Et fièrement il étala dix-neuf; il avait tiré
_témérairement_, comme il le disait, sur quinze, et
avait eu un quatre.
Je refais mon jeu, s'écria-t-il tout enchanté; et il mit de nouveau
cinq francs devant lui...
LE GÉNÉRAL DUROC, tirant et donnant les cartes, arrive au premier
Consul, qui, après avoir regardé son jeu, demande carte; il le
regarde quelque temps et en demande une autre... puis il dit:
C'est bien.
Puis, tirant pour lui.
Vingt et un!... Et vous, mon général?...
LE PREMIER CONSUL.
Laisse-moi tranquille! voilà ton argent!...
Il lui jeta tout son argent, mit ses cartes avec toutes
les autres; et, en même temps, il se leva en disant:
Allons, c'est très-bien: en voilà assez pour ce soir.