HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS.
TOME CINQUIÈME.
L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
FORMERA 6 VOL. IN-8º,
Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.
La 2e a paru le 11 janvier;
La 3e paraîtra le 15 avril.
Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage
le jour même de la mise en vente.
PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.
HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS
TABLEAUX ET PORTRAITS
DU GRAND MONDE,
SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
LA RESTAURATION,
ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;
PAR
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
TOME CINQUIÈME.
À PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
PLACE DU PALAIS-ROYAL.
M DCCC XXXVIII.
SALON
DE
L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.
PREMIÈRE PARTIE.
MADAME BONAPARTE.
Toutes les personnes qui ont connu Joséphine peuvent sans doute
invoquer leurs souvenirs sur ce qui la concerne; mais dans le nombre
il en est cependant qui ressentent plus vivement la force de ces
mêmes souvenirs et peuvent les retrouver avec d'autant plus de
fidélité que ces mêmes personnes ont vécu près de la femme dont
on est aujourd'hui si désireux de connaître les actions, alors
qu'elle était la compagne aimée de l'homme du siècle. On veut
surtout connaître l'époque où la France, fatiguée à la suite d'un
long paroxysme de souffrances, s'était endormie et n'offrait plus à
l'étranger les immenses ressources _sociables_ qui l'attirent dans
notre beau pays plus que tous ses autres avantages. Alors Paris était
une vaste solitude dans laquelle d'anciens amis revenus de l'exil
osaient à peine se reconnaître. Ce n'était plus qu'en tremblant
qu'on se demandait à soi-même si l'on était toujours Français. Plus
de gaieté, plus de cette insouciance qui rendait à nos pères la vie
si facile, tout était devenu danger. On tremblait de parler; on
tremblait de se taire; le caractère français, jadis si confiant,
avait changé sa nature en une sombre inquiétude qui dévorait
l'existence; on était méfiant; et comment ne pas l'être, on avait été
si souvent trahi! Aussi, plus de réunions, plus de ces causeries, de
ces maisons ouvertes, où vingt personnes allaient chaque jour rire
et causer avant un souper joyeux; plus de société enfin! Plus de
société en France! cette société habituelle qui faisait notre vie!...
Aussi quel voile de deuil était jeté sur toutes les familles! il
semblait que la mort eût passé par cette ville jadis résonnant du
bruit des chansons, des bals et des fêtes. Était-ce bien la même
cité où les femmes ne s'occupaient que du soin d'être aimables et
aimées?... où les hommes, braves comme les Français l'ont toujours
été, n'en étaient pas moins soigneux de plaire, prévenants et
polis?... On ne voyait plus dans nos promenades, aux spectacles, que
de ridicules poupées, ayant même oublié le beau langage pour parler
un sot et ridicule idiome.--Les femmes elles-mêmes, oubliant ce
qu'elles se devaient, acceptaient aussi le titre très-justement donné
d'_incroyables_ et de _merveilleuses_... Quelle époque et quelle
complète déraison!
Ce fut alors que le 18 brumaire dissipa les premières ténèbres qui
enveloppaient la France ou du moins les plus épaisses... Alors nous
entrevîmes un horizon plus clair; il fut permis de se dire Français,
et à peine une année s'était-elle écoulée qu'on était de nouveau fier
de l'être. Alors on regarda autour de soi, on rappela ses souvenirs.
Pourquoi ne pas vivre comme vivaient nos pères? dirent ceux qui,
depuis leur retour de l'exil, languissaient isolés et n'osaient
appeler aucun ami autour d'eux... et de nouveau l'hospitalité des
châteaux ne fut plus un crime; on put se voir, se parler, se
communiquer ses pensées. L'amour de la sociabilité reprit ses droits,
et cette coutume si douce de se voir chaque jour, de se réunir,
redevint encore une fois l'existence de tout ce qui avait connu une
manière de vivre si excellente et si bien faite pour le bonheur.
Bonaparte, en arrivant au premier degré de ce pouvoir, qu'il sut
ensuite conquérir tout entier, comprit à merveille qu'il fallait
réorganiser le système _sociable_ pour arriver au système _social_;
il fit alors des efforts pour ramener les Français à un état
semblable à celui dans lequel ils vivaient avant la Révolution en le
bornant à la vie habituelle: ce n'était pas là qu'étaient les abus.
Quelques semaines après son _avénement_ au consulat, Bonaparte quitta
le Luxembourg pour venir habiter les Tuileries. Ce premier pas vers
le pouvoir absolu lui donna aussi la pensée de faire revivre cette
belle société de France dont les pays les plus lointains étaient
jadis fiers d'imiter jusqu'aux travers, car ces mêmes travers étaient
encore aimables. Bonaparte, tout en le souhaitant, comprit que ce
qu'on appelait l'_ancien régime alors_, pouvait seul apprendre _aux
siens_ ces belles manières et cette courtoisie si nécessaires à
la vie habituelle même la plus simple. Il le comprit et travailla
dans le sens utile pour acquérir à son parti les hommes de celui
que toute sa vie il avait combattu, car les temps étaient changés,
et Bonaparte premier Consul, préludant à l'Empire, n'était plus le
général Bonaparte combattant à Arcole pour la liberté de la France.
Il demeura toujours l'homme de la gloire, seulement il la comprit
autrement. Ce fut à cette époque du Consulat qu'il conçut et mit en
oeuvre son système de fusion, et les Tuileries devinrent un lieu de
réunion, non seulement dans le salon de madame Bonaparte, mais dans
les grands appartements du premier Consul. Il y eut d'abord un grand
mélange: cela devait être; on ignorait encore ce qu'on demanderait.
On voulait ensuite connaître de plus près cet homme qui préludait à
la souveraineté par une vie complète de gloire à trente ans, et qui
paraissait devoir dominer toutes les renommées passées, et faire
pâlir à côté de lui tous les conquérants du pouvoir. Ne repoussant
personne, accueillant tous les partis, quelque méfiance qu'il eût de
celui de Clichy et de celui du Manége, Bonaparte entra avec assurance
dans l'arène, où personne, au reste, n'osa descendre pour lui
disputer un prix qu'on jugeait bien ne pouvoir être obtenu que par
lui.
Bonaparte ne connaissait nullement la haute société de Paris, à
l'époque où il venait chez ma mère, lorsqu'avant la Révolution elle
le faisait sortir de l'école militaire au moment des vacances; il
était trop jeune alors pour apprécier le genre de société qui venait
chez elle; lorsque plus tard il fut assidu dans notre maison, après
la mort de mon père, il n'y avait personne à Paris; le salon le plus
fréquenté par la bonne compagnie était ou en deuil ou désert, et
quand le Directoire vint nous donner la parodie d'une cour, on sait
assez quel genre de courtisans les directeurs rassemblèrent autour
d'eux. Même Barras qui, par sa naissance[1], était bien capable
de connaître ceux qui devaient venir chez lui et traiter avec eux
de puissance à puissance. Bonaparte ne pouvait donc connaître que
par une tradition orale ce qu'on appelait _la bonne compagnie_ et
ce qu'il voulait avoir autour du trône, encore dans l'ombre, qu'il
édifiait déjà, et que devait, mais seulement pour quelque temps,
remplacer le fauteuil consulaire.
[Note 1: Les Barras étaient une de ces douze grandes familles de la
Provence, qui avaient, avec juste raison, de hautes prétentions à
une noblesse que peu de familles pouvaient leur disputer en France.
L'ancienneté des Barras était passée en proverbe: _Noble comme un
Barras_, disait-on en Provence; _les Barras sont aussi anciens que
nos rochers_, disaient les paysans.]
Madame Bonaparte pouvait lui être en cela d'un grand secours, mais
beaucoup moins cependant que Bonaparte ne se le figurait. Madame
Bonaparte n'avait jamais été présentée à la cour de Louis XVI.
Les Beauharnais étaient bien nés, bons gentilshommes, mais là
s'arrêtaient leurs droits pour la présentation. Quant à madame de
Beauharnais, elle ne fut même présentée qu'en 1789; elle n'était pas
noble, si ce n'est de cette noblesse des colonies que celle d'Europe
ne reconnaissait que lorsque la filiation était tellement positive
qu'on ne la pouvait nier. Sans doute madame de Beauharnais était une
femme _comme il faut_, pour me servir de l'expression voulue; mais
Bonaparte crut sa position beaucoup plus importante et capable de
diriger une opinion. Il revint ensuite là-dessus et j'en ai acquis
la preuve dans une conversation que j'eus avec lui-même avant le
divorce[2]. Mais il est certain qu'au moment du mariage il crut avoir
contracté une union avec une famille qui valait au moins celle des
Montmorency.
[Note 2: Étant un jour avec lui dans son cabinet[2-A], il me dit,
en me parlant de quelques amis intimes que j'avais dans le faubourg
Saint-Germain, et qu'il n'aimait pas alors:--Je ne crains pas _votre_
faubourg Saint-Germain... pas plus que _votre_ hôtel de Luynes...
je ne les crains pas plus que je ne les aime... et que je ne les
aimais lorsque je croyais que l'impératrice (Joséphine alors) était
elle-même un _gros bonnet_ parmi tout ce monde-là.]
[Note 2-A: C'est de cette conversation que lui-même rend compte dans
le _Mémorial de Sainte-Hélène_, et dans lequel il avoue lui-même
aussi que je le traitai comme _un petit garçon_.]
L'erreur se prolongea quelque temps sous le consulat, et le faubourg
Saint-Germain lui-même y contribua tout le premier. Chacun voulait
être rayé. On n'en était pas venu encore à écrire quatre lettres
dans une semaine pour avoir une clef de chambellan au haut de la
basque de son habit, mais on y préludait; on voulait rentrer dans sa
maison enfin, et pour cela on se faisait cousin, oncle, grand-oncle,
arrière-petit-cousin de la femme du premier Consul, car la parenté
était commune... Mais quoi qu'il en fût de ce que pensait Bonaparte
de cette foule qui se pressait déjà aux portes des Tuileries, il
voulut la juger par lui-même: ce fut alors qu'il donna les dîners de
trois cents couverts dans la galerie de Diane, où étaient admis tous
les partis et tout ce qui avait une position quelle qu'elle fût dans
l'État.
J'ai su par une voie qui pour moi ne peut être douteuse, que
Bonaparte regretta alors souvent d'être mal avec ma mère; il savait
que le fond de sa société était le faubourg Saint-Germain dans son
plus grand _purisme_; et les noms qui se prononçaient à la porte
du salon de ma mère en étaient la preuve; il chargea non-seulement
madame Leclerc[3] de faire une tentative pour renouer ses relations
avec ma mère, mais il en parla vivement à Junot et plusieurs fois il
m'insinua le désir qu'il en avait; mais ce fut inutilement. Ma mère
avait consenti à revoir le général Bonaparte le jour où elle donna
un bal au moment de mon mariage; elle consentit encore, _pour moi_,
à rendre une visite à madame Bonaparte; mais aucune instance ne put
vaincre sa répugnance; elle était bien malade d'ailleurs à cette
époque et déjà fort souffrante, et son refus fut positif.
[Note 3: Ce nom de madame Leclerc me rappelle un livre qui m'est
tombé sous la main l'autre jour, et qui s'intitule: _Mémoires d'une
Femme de qualité_, dont l'auteur est, dit-on, madame du C...., les
documents en sont tellement fautifs, que je parle ici de cet ouvrage
pour engager à le lire comme un livre spirituel et parfaitement
écrit, mais d'une telle inexactitude, que je recommande aussi de ne
pas s'y fier pour les renseignements qui concernent le Consulat et
l'Empire. C'est ainsi qu'on y voit toute une histoire, ou plutôt
un roman sur madame Leclerc (princesse Pauline), sur laquelle, en
vérité, il y a bien assez de choses vraies à dire. L'auteur lui
fait épouser le général Leclerc, la première année du Consulat,
tandis qu'elle l'a épousé à Milan, en 1796, cinq ans auparavant!...
Ils partirent tous deux pour Saint-Domingue, où le général Leclerc
mourut, en 1802 (au commencement); elle revint en Europe, et, en
1803, elle épousa le prince Borghèse. Mais ce n'est pas tout: on
fait du général Leclerc un _charmant et beau cavalier_... lui qui
était petit, chétif et de la plus insignifiante figure; si ce n'est
pourtant qu'il avait toujours l'air de méchante humeur, ce qui lui
faisait une expression comme une autre. Quant à être amoureuse du
général Leclerc, sa femme n'y a jamais songé: ce fut un mariage de
convenance, arrangé par Bonaparte, et accepté par l'ambition de
Leclerc. Tout ce qui a rapport à Madame-Mère est aussi peu vrai. J'ai
déjà réfuté tout ce qui frappait sur elle pour le reproche d'avarice,
et crois l'avoir fait de manière à convaincre. Je continuerai ici
pour son esprit. Jamais madame Lætitia (comme on l'appelait pour la
distinguer de sa belle-fille), n'a dit une parole inconvenante; et,
certes, tous les dialogues où elle entre en scène sont inconcevables
de bêtise, pour dire le mot. Quel est, ensuite, ce titre
d'_Impératrice-Mère_, qu'elle n'eut jamais? Si c'est une dérision, je
ne la comprends pas; si c'est une erreur, elle est trop forte. Mais
ce n'est pas seulement pour la famille Bonaparte que l'auteur s'est
mépris; il paraît qu'il n'aimait pas à suivre la publication des
bans: il fait marier le général Moreau avant le 18 brumaire et même
le retour d'Égypte, tandis qu'il s'est marié depuis. Il en est de
même de M. de Turenne (Lostanges); l'auteur des _Mémoires d'une Femme
de qualité_ le fait conduire sa femme chez madame Bonaparte, un mois
après le 18 brumaire. M. de Turenne n'était pas marié à cette époque;
ou, s'il l'était, sa femme n'allait pas aux Tuileries, et n'était pas
même à Paris. Quant à M. de Turenne, ce fut beaucoup plus tard qu'il
fut lui-même admis aux Tuileries.
Il en est de même d'une foule de détails sur lesquels le livre repose
en entier, et qui ne sont pas plus vrais. Aucun des personnages n'est
même ressemblant physiquement, quand il lui arrive de parler de leur
figure. C'est ainsi que madame Lætitia a, selon lui, la physionomie
PÉTULANTE, tandis que jamais visage ne fut plus calme et plus reposé:
ce fut même toujours son expression habituelle. L'auteur n'est pas
mieux instruit du reste. Il fait causer Hortense et Joséphine avec
madame de Nansouty, qui n'était pas mariée non plus alors, et qui,
d'ailleurs, n'a jamais articulé que de spirituelles et convenables
paroles: c'est une charmante personne, aussi aimable que bonne, toute
gracieuse et surtout n'ayant jamais rempli le rôle de _flatteuse_,
que lui donne si bénévolement l'auteur des _Mémoires_. Je lui fais
aussi le reproche d'être tout aussi mal instruit des choses frivoles
qui nous concernent. Je lui ferai donc observer que Leroy ne faisait
que des chapeaux et des modes à l'époque du Consulat. C'étaient
madame Germont et madame Raimbaud qui étaient les Camille et les
Palmyre de cette époque. Mesdames Bonaparte et Hortense se servaient
de préférence de madame Germont. Madame Raimbaud était la couturière
de madame Récamier, de madame Hainguerlot, de la société financière
élégante et rivale de celle des Tuileries. On n'a jamais dit non
plus _madame Despaux_,--toujours mademoiselle Despaux.--Son mari
s'appelait M. Hyxe, et était marchand de chevaux et non pas chef de
division à la guerre. Tout cela serait de peu d'importance, sans
doute, si le livre ne se composait d'autres choses; mais ces faits
liés ensemble par des conversations tenues par des personnages nommés
plus haut forment les quatre cents pages de ce volume, et il n'y a
même pas l'illusion.
C'est ainsi qu'on fait tenir à Rapp un propos qu'il ne peut avoir
dit: l'auteur des _Mémoires d'une Femme de qualité_ lui fait prendre
fort à coeur la première nouvelle du concordat (1802), et Rapp
s'écrie: «Pourvu qu'on ne fasse prêtres ni nos aides-de-camp ni
nos cuisiniers! J'en suis fâchée pour Rapp, car le mot est bien
pour un homme comme lui, mais il ne peut pas l'avoir dit. Rapp, à
l'époque du concordat, n'était que lieutenant-colonel, n'avait pas
d'aides-de-camp et l'était lui-même. Mais je ne puis relever toutes
les fautes. M. de Narbonne, que la _femme de qualité_ fait aller,
pendant le Consulat, aux Tuileries, n'y alla que sous l'Empire. Il
n'y avait pas non plus d'officiers du palais _chamarrés de cordons
et de croix_ sous le Consulat, en 1802; la Légion-d'Honneur ne fut
elle-même distribuée qu'en 1804. Jamais non plus on n'a annoncé
_Madame, femme du premier Consul_. Où l'auteur a-t-il été prendre
de pareilles histoires? C'est comme Junot arrêtant le colonel
Fournier!... et surtout le tutoyant! l'un est aussi peu vrai
que l'autre pour qui les aurait vus un moment ensemble--ils se
connaissaient à peine et ne s'aimaient pas du tout, ayant été sous la
bannière différente de l'armée du Rhin et de l'armée d'Italie.
L'affaire de Cerrachi est tout aussi faussement rapportée, comme on
peut le voir dans mes Mémoires et ceux de Bourrienne: ces derniers
sont vrais quand la passion ne le domine pas. L'auteur des _Mémoires
d'une Femme de qualité_ ne consulte même pas le _Moniteur_: il fait
arrêter Cerrachi le 9 novembre 1801, et il le fut le 25 octobre
1800; ce fut le général Junot, alors commandant de Paris, qui en
fut chargé, et non pas le général Lannes, qui, en sa qualité de
commandant de la garde, n'y avait que faire. J'ai une époque précise
pour me rappeler cette circonstance; mon contrat de mariage devait
être signé ce jour-là, et il ne le fut que le surlendemain, en
raison de cet événement; mais voilà ce qui arrive lorsque l'on fait
des livres avec des ouï-dire et des propos répétés. Des mémoires ne
doivent être faits que par des personnes ayant vu les acteurs du
drame qu'elles racontent. Sans cette condition observée, il arrive
qu'on parle des gens comme la _femme de qualité_ parle de M. de
Metternich, qu'elle représente avec une coiffure comme celle de
Mirabeau! Je ne fais aucune remarque; assez de personnes ont connu
ou seulement vu M. de Metternich, et se rappellent sa charmante
tournure; aussi je ne veux pas répondre là-dessus à la _femme de
qualité_, qui peut bien être de qualité, mais qui n'est pas toujours
exacte.
Je finirai ma critique en lui rappelant qu'elle devrait retrancher
dans une nouvelle édition ce qu'elle dit de Madame-Mère, «Madame
Lætitia, dit-elle dans le premier volume, faisait argent de tout
et se faisait payer pour chaque place qu'elle faisait obtenir.»
Ceci n'est plus une erreur, c'est une calomnie!... Je l'ai vu
seulement hier en parcourant ce volume dont on m'avait parlé, et je
déclare aussitôt que c'est une des plus odieuses calomnies que l'on
puisse élever contre quelqu'un dont l'honorable caractère, dans la
prospérité comme dans le malheur, aurait dû lui être une sauvegarde
contre une attaque de ce genre. Madame Lætitia a un caractère
noblement antique. Il faudrait un Plutarque pour la louer dignement.]
L'étiquette observée à ces dîners des _quintidis_ n'était celle
d'aucun temps ni d'aucune cour. En effet comment expliquer ce que le
chef d'un gouvernement pouvait vouloir faire de cette foule immense
rassemblée dans une même enceinte comme pour passer une revue!
Bonaparte, déjà souverain par sa volonté, ne l'était pas encore
cependant de fait; mais il voulait choisir ses courtisans tout en
essayant la royauté.
Comment ces pensées ne lui seraient-elles pas venues en effet?...
Je me rappelle l'enthousiasme qui animait Paris tout entier le jour
où il alla du Luxembourg aux Tuileries... Cette circonstance était
d'une immense importance pour Bonaparte... Les Tuileries!... cette
résidence royale! l'habitation de Louis XVI... de ce roi malheureux,
mais si bon, si excellent!... dont lui-même avait pleuré la mort...
Oui, cet événement était pour Napoléon d'une grande portée... Aussi
lorsque le 30 _pluviôse_ il se réveilla, sa première parole fut:
_Nous allons donc aujourd'hui coucher aux Tuileries!...._ Et il
répétait ce mot avec une sorte de joie en embrassant Joséphine.
--Ce jour du 50 pluviôse[4] est un jour remarquable dans l'histoire
de Napoléon. Il a fixé dans son âme la pensée de la royauté, qui
peut-être jusque là n'y avait fait qu'apparaître...
[Note 4: Ces détails ne se trouvent pas dans mes Mémoires, parce
que la place me manquait pour mettre un détail spécial pour chaque
événement.]
L'étiquette observée pour le cortége fut à peu près comme plus
tard celle des dîners des quintidis. On voulait une sorte de
représentation, et comme jusque-là le Directoire n'en permettait
aucune aux corps de l'État, aucun d'eux n'avait ce qui lui était
nécessaire. On vit donc le Conseil d'État aller dans des fiacres
dont les numéros étaient cachés par du papier de la couleur de la
caisse... Les ministres seuls avaient des voitures et des manières de
livrées... La véritable splendeur du cortége, c'était les troupes.
On y admirait surtout la beauté du régiment des guides ou chasseurs
de la garde, commandés par Bessières et Eugène, ce régiment dont le
premier Consul affectionnait tant l'uniforme...
La voiture du premier Consul était simple, mais attelée de six
chevaux blancs magnifiques. Ces chevaux rappelaient un beau
souvenir!... Ils avaient été donnés par l'Empereur d'Autriche au
général Bonaparte après le traité de Campo-Formio... Lorsque
cette circonstance fut connue du peuple, ce ne furent plus des
acclamations... ce furent des cris de délire et d'enthousiasme qui
retentissaient à l'autre extrémité de Paris... Cette pensée était
belle en effet lorsqu'on s'arrêtait sur elle... lorsqu'on voyait ce
jeune homme dont le courage et l'esprit habile avaient donné la paix
avec la gloire à la France, lorsqu'il n'avait encore que vingt-huit
ans!... Et lui, comme il était heureux ce même jour en écoutant ces
cris de joie et d'amour!... Il remerciait la foule enivrée avec un
sourire, un regard si doux, tout en s'appuyant sur un magnifique
sabre également don de l'Empereur d'Allemagne!.. mais en serrant la
riche poignée de cette arme, Bonaparte semblait dire à ce peuple: Ne
craignez point avec moi pour votre gloire, Français... Cette arme
me fut donnée pour avoir fait la paix... mais je saurai la tirer du
fourreau pour votre défense, si jamais on vous insulte...
Le premier Consul était dans le fond de la voiture à droite; sur le
devant était le troisième Consul, Lebrun. Cambacérès, comme second
Consul, était à côté du général Bonaparte; quant à madame Bonaparte,
elle était venue aux Tuileries avant le cortége. Il n'y avait encore
pour elle aucune ombre de royauté. Elle s'y était donc rendue avec
mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, madame Murat,
qui était déjà mariée, mais seulement depuis quelques jours, et
quelques autres femmes fort élégamment parées. Elle alla se mettre
aux fenêtres de l'appartement du Consul Lebrun, dans le pavillon de
Flore[5].
[Note 5: Aucune de nous n'était encore mariée à cette époque de la
translation du gouvernement du Luxembourg aux Tuileries; presque tous
les mariages se firent dans l'année.]
Une particularité assez remarquable fut ce qui arriva ce même jour,
au moment de l'entrée des consuls dans la cour des Tuileries. Cette
cour n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; elle était entourée de
planches et fort mal disposée; deux corps-de-garde, qui avaient été
faits probablement à l'époque de la Révolution, existaient encore.
Ceci est simple; mais ce qui ne l'était pas, c'est une inscription
qu'on voyait sur celui de droite, ainsi conçue: LE 10 AOÛT 1792, LA
ROYAUTÉ EN FRANCE EST ABOLIE, ET NE SE RELÈVERA JAMAIS!....
Et elle entrait triomphante dans le palais des rois!... En voyant
cette inscription plusieurs soldats qui formaient la haie ne purent
retenir des exclamations vives, et plusieurs imprécations accablèrent
encore la royauté vaincue au 10 août... En les entendant, le premier
Consul sourit d'une si singulière manière, que ce sourire demeura
bien longtemps dans la mémoire de celui qui en fut témoin et qui me
l'a redit.
L'ironie qui anima la physionomie du premier Consul ne pouvait être
traduite par celui qui avait vu le sourire. Je crois en avoir trouvé
la raison dans la colère des soldats qui invectivaient la royauté,
tout en remplissant une fonction qui ne s'accorde qu'à cette même
royauté et qui est même une de ses prérogatives comme pour Dieu!...
c'est de former la haie!... Quoi qu'il en soit, les troupes se mirent
en bataille lorsqu'elles furent arrivées dans la cour; et dès que la
voiture fut arrêtée, le premier Consul en descendit rapidement, et
sauta plutôt qu'il ne monta à cheval; car alors, il était jeune et
leste, et aussi prompt à exécuter qu'à concevoir. Après lui descendit
Cambacérès, dont la grave personne ne se mettait en mouvement qu'avec
une lenteur qui contrastait d'une manière comique avec tous les
mouvements de celui qui marchait avant lui. Venait ensuite Lebrun,
dont l'énorme rotondité lui donnait déjà l'aspect d'un vieillard.
Les deux consuls laissèrent leur collègue passer les troupes en
revue. C'était pour eux chose étrangère à leurs habitudes, et ils
montèrent dans les appartements de réception: les ministres, le corps
diplomatique, le Conseil d'État les y attendaient.
Les années peuvent s'écouler, mais jamais elles n'affaibliront la
force, le souvenir de pareils temps!... Le Carrousel entier était
couvert d'un peuple immense, dont les cris répétés allaient frapper
le ciel: _Vive le premier Consul!... vive le général Bonaparte!....._
Et ces masses pressées étaient formées d'ouvriers, de peuple méritant
vraiment ce beau nom, et le méritant alors par tout ce qu'il demande
de grand et de beau dans ses sentiments. Aux fenêtres des maisons
du Carrousel, à celles du Louvre, on voyait une foule de femmes
élégamment parées et portant le costume grec, qui alors était encore
à la mode. Ces femmes faisaient voler en l'air des écharpes de soie,
des mouchoirs... leur enthousiasme était un délire... Oh! quelle
journée pour Bonaparte!...
Mais une circonstance dont le souvenir, non seulement ne s'effacera
jamais de mon âme, et dont la puissance, je crois, sera toujours
aussi vive dans le coeur de tout Français ayant assisté à cette
journée, ce fut ce qui arriva au moment où le premier Consul vit
passer devant lui les drapeaux de plusieurs demi-brigades. Lorsque
le porte-drapeau de la 43e inclina celui qu'il portait devant son
général, on ne vit qu'un simple bâton surmonté de quelques lambeaux
criblés, mutilés par les balles, et noircis par la fumée de la
poudre... En l'apercevant au moment du salut, Napoléon parut frappé
de respect... Son noble visage prit une expression toute sublime; il
ôta son chapeau et s'inclina profondément avec une émotion visible
devant ces enseignes de la république, mutilées dans les batailles.
Celles de la 30e et de la 96e étaient dans le même état. En voyant
la troisième s'incliner devant lui, le premier Consul parut encore
plus ému que pour la 43e. On voyait que plus les preuves de notre
gloire se multipliaient à ses yeux, plus il était heureux et fier de
commander une armée dont les hauts faits parlaient un tel langage.
Son émotion avait sa source dans de hautes et nobles pensées, sans
doute; car, en ce moment, un rayon lumineux semblait entourer son
visage. Le peuple le vit et le comprit! Alors ce ne furent plus de
ces cris simplement animés de: Vive le premier Consul!... Ce fut une
explosion d'amour et de délire... Des masses entières s'ébranlaient
pour aller à lui; on voulait le voir de plus près, le contempler,
le toucher... Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards,
tous, tous voulaient aller à lui; tous articulaient des paroles
d'affection, tous poussaient des cris frénétiques d'amour et de
joie... Oh! qui donc pourrait dire qu'alors il n'était pas l'idole de
la France!
Madame Lætitia m'avait demandée à ma mère pour cette journée, et
j'étais avec elle et madame Leclerc à une fenêtre de l'hôtel de
Brionne[6] chez M. Benezeth... Quel souvenir que celui de cette mère,
dont le noble et beau visage était couvert de larmes de joie!... de
ces larmes qui effacent tout un passé de malheur, et font croire à
tout un avenir heureux.
[Note 6: L'hôtel de Brionne n'existe plus. Il était situé à la place
de la porte et du guichet des gens à pied, qui se trouvent près de
l'escalier pour aller chez le trésorier de la couronne. Madame Murat
alla y loger dès que son frère fut aux Tuileries, et elle y fit même
ses couches lorsque naquit le prince Achille, son fils aîné.]
Ceci me rappelle une circonstance que j'ai omise en parlant du 18
brumaire; elle montrera combien peu Bonaparte se laissait deviner par
les siens.
Le 19 brumaire de l'an VII, ma mère, qui était fort attachée, comme
on le sait, à la famille Bonaparte, et chez laquelle cette famille
tout entière passait sa vie, voyant l'inquiétude de son amie[7]
Lætitia, lui proposa de venir dîner avec nous, ainsi que madame
Leclerc, et puis ensuite d'aller ensemble à Feydeau, pour y voir un
fort joli spectacle, dans lequel jouaient Martin et Elleviou. Ces
dames acceptèrent: le dîner se passa tristement. Madame Lætitia était
inquiète sans savoir pourquoi, ou plutôt parce quelle le devinait.
Mais en véritable mère d'un grand homme, tout ce qu'elle éprouvait
demeurait au fond de son âme; et même avec ma mère, elle fut
silencieuse.
[Note 7: Madame Lætitia et ma mère avaient été élevées ensemble,
et cela dès l'enfance; les maisons de leurs mères se touchant
immédiatement; et, depuis, cette liaison s'était encore resserrée par
l'événement de la mort de M. Bonaparte le père dans la maison de ma
mère, à Montpellier.
M. Benezeth avait été ministre de l'intérieur; il était aussi fort
ami de ma famille, qu'il avait connue en Languedoc.]
Mon beau-frère, ami intime de Lucien, et qui ne le quitta pas dans
toute cette journée, était parti depuis le matin, et ses adieux
ne nous avaient pas rassurées, ma mère et moi; car nous aimions
tendrement Lucien, et ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait
beaucoup à craindre dans les heures qui allaient s'écouler, quoique
nous ne sussions que très-imparfaitement ce qui se tenterait...
J'aimais Lucien et Louis comme des frères; et bien que je ne
comprisse pas la politique, j'en savais assez pour être au moins
inquiète; et pour moi, c'était souffrir.
Aucune nouvelle ne parvint d'une manière positive jusqu'à sept
heures. Alors ma mère demanda ses chevaux, et nous partîmes avec
madame Leclerc, madame Lætitia et mon frère Albert pour Feydeau.
Je ne me rappelle plus maintenant quelle était la pièce qu'on jouait
premièrement. Je n'ai gardé le souvenir que de celle qui terminait
le spectacle: c'était _l'Auteur dans son ménage_. Nous étions assez
calmes, et même presque gaies, car rien ne nous était parvenu.
Albert était sorti plusieurs fois et avait parcouru le foyer et les
corridors sans rien apprendre de nouveau; nous nous disposions à
écouter la dernière pièce, lorsque le rideau se lève avant le moment,
et l'acteur qui devait remplir le rôle principal se présente en robe
de chambre de piqué blanc, costume de ce rôle[8], et s'avançant sur
le devant de la scène, dit au public: _Citoyens, une révolution vient
d'avoir lieu à Saint-Cloud; le général Bonaparte a eu le bonheur
d'échapper au poignard du représentant Arena et de ses complices. Les
assassins sont arrêtés._
[Note 8: On jouait _l'Auteur dans son Ménage_, jolie petite pièce, je
crois, d'Hoffmann.]
Au moment où le mot, _vient d'échapper au poignard_, fut prononcé,
un cri perçant retentit dans la salle... Il partait de notre loge:
c'était madame Leclerc qui l'avait jeté, et qui était dans un état
vraiment alarmant. Elle sanglotait et ne pouvait pleurer; ses nerfs,
horriblement contractés, lui causaient des convulsions tellement
fortes, qu'Albert commençait à ne pouvoir la contenir. Madame
Lætitia était pâle comme une statue de marbre; mais quels que fussent
les déchirements de son coeur, on n'en voyait d'autre trace sur son
visage encore si beau à cette époque, qu'une légère contraction
autour des lèvres. Se penchant sur sa fille, elle prit ses mains, les
serra fortement, et dit d'une voix sévère:
«Paulette[9], pourquoi cet éclat? Tais-toi. N'as-tu pas entendu qu'il
n'est rien arrivé à ton frère?... Silence donc... et lève-toi; il
faut aller chercher des nouvelles.»
[Note 9: On lui donnait ce nom dans sa famille où personne ne
l'appelait Pauline. Nous l'appelions aussi Paulette.]
La voix de sa mère frappa plus madame Leclerc que toutes nos
consolations. Les miennes, d'ailleurs, étaient plutôt de nature à
l'alarmer qu'à la rassurer. Je craignais pour mes deux frères de
coeur, Lucien et Louis; et je pleurais tellement, que ma mère me
gronda tout aussi sévèrement que Paulette. Enfin nous pûmes partir.
Albert, que nous avions envoyé pour savoir si la voiture de ma mère
était arrivée, nous annonça qu'elle nous attendait. Il prit madame
Leclerc dans ses bras, et la porta, plutôt qu'il ne la conduisit,
à la voiture dans laquelle nous nous hâtâmes de monter; car on
sortait en foule du théâtre pour aller aux nouvelles; et plusieurs
personnes ayant reconnu ma mère et les femmes qui étaient avec nous,
disaient: «C'est la mère et la soeur du général Bonaparte!...» La
beauté incomparable de Paulette, qui était encore doublée, je crois,
par sa pâleur en ce moment, suffisait déjà bien assez pour attrouper
les curieux. Qu'on juge de l'effet que produisirent ce peu de mots:
_C'est la soeur du général Bonaparte!_
«Où voulez-vous aller? dit ma mère à madame Lætitia, lorsque son
domestique lui demanda ses ordres. Est-ce rue du Rocher[10], ou bien
rue Chantereine?
[Note 10: C'était alors dans cette maison, qui appartenait à Joseph,
que logeait madame Lætitia.]
--Rue Chantereine, répondit madame Lætitia, après avoir réfléchi un
moment. Joseph ne serait pas chez lui, et Julie ne saurait rien...
--Si nous allions rue Verte[11]?» dis-je à madame Lætitia.
[Note 11: Lucien logeait alors rue Verte, et je voulais que nous
fussions chez lui, pour avoir de ses nouvelles par sa femme.]
--Ce serait inutile. Christine[12] ne sait rien; et peut-être même
pourrions-nous l'alarmer... non, non, rue Chantereine.»
[Note 12: Première femme de Lucien.]
Nous arrivâmes rue Chantereine; mais il fut d'abord impossible
d'approcher de la maison. C'était une confusion à rendre sourd par le
fracas que faisaient les cochers en criant et en jurant; les hommes
à cheval arrivant au galop, et culbutant tout ce qui se trouvait
devant eux; des gens à pied, les uns demandant des nouvelles, les
autres criant qu'ils en apportaient... Et tout ce fracas, ce tumulte
au milieu d'une nuit de novembre, sombre et froide... Quelques hommes
de la bonne compagnie étaient parmi eux pour apprendre quelque chose;
car on racontait d'étranges événements qui, du reste, devaient
bientôt se réaliser. Dans le nombre de ces curieux malveillants se
trouvait Hippolyte de R..., l'un des habitués les plus intimes du
salon de ma mère. Il reconnut notre voiture; et ne voyant pas quelles
étaient les personnes qui étaient avec nous: «Eh bien! s'écria-t-il,
voilà de la belle besogne!... Votre ami Lucien, mademoiselle Laure,
poursuivit-il en s'adressant à moi, qu'il voyait contre la portière,
avec tout son républicanisme et sa colère contre notre club de
Clichy, vient de faire un roi de son frère le caporal.»
M. de Rastignac était fort près de la portière; je fus obligée
non-seulement de lui dire très-vivement de se taire, mais de frapper
sur sa main, car il n'entendait rien. Alors il reconnut madame
Lætitia et madame Leclerc qu'il voyait journellement chez ma mère, où
il passait sa vie ainsi que ses frères: cette vue le frappa tellement
qu'il s'en alla en courant. Ce n'était pas qu'il craignît; tout au
contraire son opinion était bien connue, et ses frères et lui ne
voulurent jamais accepter aucune place sous l'Empire.
Cependant notre voiture avançait; enfin nous parvînmes dans cette
allée qui précède la cour de la petite maison de la rue Chantereine
et nous arrivâmes devant le perron. Madame Lætitia envoya Albert pour
savoir si le général Bonaparte était revenu de Saint-Cloud. Au moment
où mon frère descendait de voiture un officier entrait au grand galop
dans la cour suivi de deux ordonnances. Les lumières du vestibule
nous le montrèrent et nous reconnûmes M. de Geouffre mon beau-frère,
qui dans cette journée avait été l'aide-de-camp de Lucien.
--Tout va bien! nous cria-t-il du plus loin qu'il nous vit!... et
il nous raconta les événements miraculeux de la journée... Tout
était fini. Il y avait une commission consulaire dont deux membres
du Directoire faisaient partie et le général Bonaparte était le
troisième.
--Voilà un brochet qui mangera les deux autres poissons, dit ma mère.
--Oh Panoria! dit madame Lætitia avec un accent de reproche, car à
cette époque elle croyait au républicanisme pur de son fils.
--Ma mère ne répondit pas, mais elle était convaincue. Madame
Bonaparte et madame Leclerc descendirent pour aller trouver Joséphine
et attendre la venue de Napoléon. Nous les laissâmes et revînmes chez
ma mère où nous trouvâmes vingt personnes qui l'attendaient comme
cela était toujours quand elle allait au spectacle; mais ce soir-là
on espérait des nouvelles et le cercle était doublé.
J'ai interverti l'ordre des choses pour rappeler ce fait. Il montre
combien peu étaient connus les projets de Bonaparte dans sa famille
même la plus intime, puisque sa mère et sa soeur bien-aimée étaient
aussi ignorantes de ce qui devait se passer le 19 brumaire que la
personne de Paris le moins avant dans son intimité.
Pour rejoindre l'époque où nous sommes maintenant, il faut nous
retrouver à l'une des fenêtres de l'hôtel de Brionne chez M. de
Benezeth, regardant la magnifique revue passée par le premier Consul
le 30 pluviôse de l'an VIII. Toutes les croisées ayant jour sur la
place et sur la cour étaient garnies de femmes élégamment parées et
dans ce costume grec qui était si gracieux porté par des femmes qui
se mettaient bien... et puis il allait à cet enthousiasme qui nous
agitait alors. Nous étions vraiment des femmes de Sparte et d'Athènes
en écoutant les récits de ces fêtes de gloire, de ces batailles où
notre noblesse prit et reçut son blason. Et puis comment croire à
cette tyrannie qui nous était prophétisée lorsqu'il parut une lettre
écrite à un sergent de grenadiers, par le premier _Consul lui-même_,
au moment de la distribution des sabres et des fusils d'honneur[13].
L'un des élus avait écrit à Bonaparte pour le remercier, et le
premier Consul lui répondit:
«J'ai reçu votre lettre, _mon brave camarade_, vous n'avez pas besoin
de me parler de vos actions. Je les connais, vous êtes un des plus
braves grenadiers de l'armée depuis la mort de Benezeth. Vous êtes
compris dans la distribution des cent sabres d'honneur que j'ai fait
distribuer. Tous les soldats de votre corps étaient d'accord que
c'était vous qui le méritiez davantage.
«Je désire beaucoup vous revoir; le ministre de la guerre vous envoie
l'ordre de venir à Paris.»
[Note 13: Les sabres et les fusils, les baguettes, les pistolets
d'honneur, furent une des premières institutions du Consulat. La loi
qui les créa fut rendue au Luxembourg. Ce fut à la même époque que
M. de Talleyrand fit observer au premier Consul que les journaux
devaient être limités. Déjà ils l'avaient été par l'influence du
directeur Sieyès, mais on ne trouva pas assez longue la coupure de
ses ciseaux, et l'on rendit un arrêté où il était dit:
Le ministre de la police ne laissera paraître pendant toute la durée
de la guerre que les journaux ci-après nommés:
_Le Moniteur Universel._
_Le Journal de Paris._
_Le Bien-Informé._
_Le Publiciste._
_L'Ami des Lois._
_La Clef du Cabinet._
_Le Citoyen Français._
_La Gazette de France._
_Le Journal des Hommes Libres._
_Le Journal du soir des frères Chaigneau._
_Le Journal des Défenseurs de la Patrie._
_La Décade Philosophique_ et les journaux s'occupant
exclusivement des arts, etc.]
Cette lettre est un chef-d'oeuvre d'adresse. Comme il est habile de
reconnaître presque le droit aux soldats de désigner le plus brave
parmi eux! Et puis ce titre _de brave camarade_ accordé à un sergent.
Cette lettre, qui devait nécessairement courir dans tous les rangs de
l'armée, devait en même temps faire des amis et même des fanatiques à
la religion de Napoléon.
Le jeune homme à qui s'adressait cette lettre s'appelait _Léon Aune_;
il était sergent de grenadiers, je ne me rappelle plus dans quel
régiment.
Aussi nous étions sous le charme d'une pensée; c'est que le
gouvernement consulaire ramènerait avec lui les formes polies
d'autrefois, la sécurité, le bonheur, et en même temps qu'il
fonderait le règne de cette liberté toujours appelée, toujours
désirée et toujours inconnue: c'était un rêve sans doute, mais ne
rêve-t-on jamais?...
Madame Bonaparte était rayonnante de beauté le jour de cette revue
ainsi qu'Hortense, qui était vraiment charmante à cette époque de sa
vie, avec sa taille élancée, ses beaux cheveux blonds, ses grands
et doux yeux bleus et sa grâce toute créole et toute française à la
fois!... Elles étaient toutes deux aux fenêtres du troisième Consul
Lebrun, entourées d'une espèce de cour qu'il n'avait pas fallu
longtemps pour former.
Napoléon était un homme trop universel, son génie, qui embrassait
toutes choses, était trop vaste pour n'avoir pas jugé de quelle haute
importance il était pour son plan de rétablir l'ordre non-seulement
dans la vie politique et générale, mais dans la vie privée de
chaque famille. Ces familles formaient les masses après tout, et
Napoléon, tout en n'ayant pas de formes polies et gracieuses, savait
parfaitement les apprécier. Sans vouloir que les femmes eussent de
la puissance, il désirait cependant qu'elles prissent en quelque
sorte la conduite d'une partie des choses de ce monde. Il redoutait
des femmes comme madame de Staël; mais il comprenait tout le bien
que pouvait faire madame de Genlis ou quelqu'un dans ce genre. Il
redoutait le génie de la première comme un rival, tandis qu'il
aimait et recherchait l'esprit de l'autre comme un allié ami... en
tout ce qui concernait l'étiquette, la vie de société, ce qui tenait
enfin à l'existence du monde et à l'influence qu'elle exerce: tout
cela était pour le premier Consul et plus tard pour l'Empereur d'une
importance que pourront difficilement croire ceux qui ne l'ont pas
approché comme moi[14].
[Note 14: En voici une preuve. Napoléon ne cessait de me parler du
faubourg Saint-Germain, de mes amis, de leur opinion... et ce sujet
de conversation ne tarissait jamais jusqu'au moment où lui-même
s'entoura du faubourg Saint Germain, qui du reste ne demandait pas
mieux, et lorsque je vis toutes les nominations, qui se trouvent
encore au reste dans les almanachs des années 1808-9-10 et 11, je fus
peu surprise. Je m'y attendais.
C'était pour lui une chose de prévention; il ne comptait que sur tout
ce qui avait un nom pour former la cour. Je dirai là-dessus ce qui
m'est arrivé à mon retour de Lisbonne après mon ambassade, cela fera
juger de l'importance que l'Empereur attachait à tout ce qui tenait à
la _cour_.
Je n'avais vu l'Empereur qu'au cercle de la cour et il m'avait
seulement parlé comme à son ordinaire. Me trouvant de service un
dimanche, au dîner de famille où j'avais accompagné MADAME Mère,
je fus appelée dans un petit salon ou plutôt l'un des cabinets de
l'Empereur, où il se tenait souvent le dimanche après dîner pour
causer avec ses soeurs, sa mère et l'Impératrice. L'Empereur voulait
me faire causer sur le Portugal et sur la cour; je lui répondis
ainsi que sur l'Espagne, et la conversation fut tellement longue et
de son goût, que Madame voulant se retirer, il lui dit deux fois:
«Un moment, madame Lætitia.» Il appelait toujours sa mère ainsi
lorsqu'il était de bonne humeur; il disait même: _Signora Lætizia_.
Enfin, lorsqu'il eut assez causé et questionné, il se recueillit d'un
air sérieux et dit à l'Impératrice en me montrant à elle: «C'est
inconcevable comme elle a encore gagné depuis son séjour dans une
cour étrangère. Eh! ce n'est que là, dans le fait, qu'on sait ce que
c'est que le monde!... Je souris.--Pourquoi riez-vous, madame?--Parce
que Votre Majesté attribue à une influence qui est imaginaire, ce qui
peut lui plaire dans mes manières.--Comment? Que voulez-vous dire?»
Je continuai de sourire sans répondre.--«Eh bien, ne voulez-vous pas
me dire le sujet de votre gaieté?--C'est que je crois, sire, que je
puis en apprendre beaucoup plus en ce genre à ceux que vous croyez
mes maîtres que je ne recevrais de leçons d'eux.» Il fut étonné et
puis se mit à rire; mais il ne me croyait pas alors; il jugeait du
Portugal par dom Lorenço de Lima, qui était ambassadeur de Portugal à
Paris, et qui a les bonnes et parfaites manières d'un vrai don Juan
du temps de la Régence.--Le marquis d'Alorna, le comte Sabugal, tout
cela était très-bien, mais la cour!... c'était une parodie!]
Le salon de madame Bonaparte aux Tuileries, lorsqu'elle y vint le
30 pluviôse, n'était pas encore formé, quelque désir qu'en eût le
premier Consul. Madame de la Rochefoucault, petite bossue, bonne
personne, quoique spirituelle, et parente, je ne sais comment, de
madame Bonaparte; madame de la Valette, douce, bonne, toujours
jolie en dépit de la petite vérole et du monde qui la trouvait
encore trop bien malgré son malheur; madame de Lameth, sphérique et
barbue, deux choses peu agréables pour des femmes, mais bonne et
spirituelle, ce qui leur va toujours bien; madame Delaplace faisant
tout géométriquement, jusqu'à ses révérences pour plaire à son
mari; madame de Luçay, madame de Lauriston, bonne, toujours égale
dans son accueil et généralement aimée; madame de Rémusat, femme
supérieure et d'un grand attrait pour qui la savait comprendre;
madame de Thalouet qui se rappelait trop qu'elle avait été jolie et
pas assez qu'elle ne l'était plus; madame d'Harville, impolie par
système et polie par hasard, voilà les femmes qui formèrent d'abord
le cercle le plus habituel de Joséphine à l'époque du Consulat
_préparatoire_, ainsi que j'appelle le Consulat de l'année 1800 et
de 1801. Mais quelques mois après, les généraux qui entouraient le
premier Consul se marièrent et leurs femmes arrivèrent aux Tuileries
pour y préluder aux dames du palais. Alors ce qu'on pouvait appeler
la cour consulaire changea d'aspect. Toutes étaient jeunes et
plutôt jolies qu'autrement; car la jeunesse a du moins cet avantage
de n'avoir jamais une laideur entière; mais d'ailleurs, bien loin
de là, les jeunes femmes qui devenaient _les grandes dames_ de la
cour consulaire étaient même charmantes. Madame Lannes était alors
dans la fleur de cette beauté vraiment digne d'admiration, qui
du reste fut connue en Europe comme elle devait l'être. Madame
Lannes était bonne, elle avait un esprit juste et sans aigreur qui
me plaisait; nos maris étaient frères d'armes; nous nous convînmes
aussi, et depuis l'instant de notre entrée à la cour des Tuileries
jusqu'au moment où nous l'avons quittée, nos relations furent
toujours bienveillantes et amicales; venait ensuite madame Savary
(mademoiselle de Faudoas, parente de l'Impératrice); madame Savary
était une fort belle personne, mais ayant la malheureuse manie de ne
pas vouloir être brune, ce qui lui faisait faire des choses tout à
fait contraires à sa beauté; elle était bien faite, fort élégante,
quoique un peu poupée de la foire lorsqu'elle entrait dans un bal.
L'un des frères d'armes de nos maris s'était aussi marié, mais il
n'avait pas fait comme eux, en ce que les autres s'étaient presque
tous mariés par amour et avaient conséquemment épousé de jolies
femmes; mais lui avait pris pour sa compagne de route en ce monde une
de ces héritières à figure désagréable et peu courtoise... à figure
d'héritière enfin, car ce mot dit tout. Ce n'eût été que peu de chose
encore; mais le caractère accompagnait la désagréable figure et ne
la démentait en rien: impolie et violente, la jeune héritière ne fut
jamais aimée dans le monde ni dans son intérieur, où elle rendait son
mari malheureux, tandis qu'il méritait d'être le plus heureux des
hommes.