réputation de galanterie et d'intrigue sous Louis XV, en voyant les
ministres, les généraux, les gens à la mode, en travaillant à placer
des créatures, en jetant le discrédit sur le ministère, en donnant son
blâme ou son approbation aux opérations du gouvernement. Puis, voulant
prendre un vol plus haut, elle avait tenté une présentation à la cour,
arrêtée par ce mot de Louis XV: «Il n'y a ici que trop d'intrigantes,
Mme Cassini ne sera pas présentée[724].» Mais Louis XV mourait; et la
fortune de Mme Cassini se levait avec le nouveau règne. Maîtresse de
Maillebois, elle ouvrait à son frère, M. de Pezay, les portefeuilles
de son amant, où M. de Pezay trouvait les plans, les mémoires de 1741
en Italie, dont il faisait un livre, les _Campagnes de Maillebois_,
qui lui donnait une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, Mme
Cassini aidait son frère à se marier richement. Elle l'aidait encore,
ce qui était plus utile à ses projets, à devenir l'amant de la
princesse de Montbarrey. La princesse menait absolument Mme de
Maurepas, Mme de Maurepas menait M. de Maurepas, M. de Maurepas menait
le Roi, en sorte qu'être maître à ce moment de Mme de Montbarrey,
c'était régner en France ou à peu près: aussi M. de Maurepas
appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. Mais plus encore que de
cette liaison, le salon de Mme Cassini, le joli salon de la rue de
Babylone[725], tirait son influence d'une correspondance secrète
concertée entre le frère et la sœur, adressée au jeune Roi pour
guider son inexpérience, et qui faisait de Pezay le correspondant
confidentiel, le conseiller intime de Louis XVI. Les coups de cette
correspondance éclataient bientôt: Terray était chassé; Montbarrey
devenait un directeur général de la guerre, et Pezay amenait au
Contrôle général d'abord Clugny, puis Necker[726]. Mais, arrivé là, le
salon Cassini dont l'ambition grossissait, voulait faire place nette
dans le ministère: il tentait de renverser Maurepas, et Maurepas
l'emportait. Maillebois livrait la correspondance secrète de Pezay que
lui avait confiée Mme Cassini, et Pezay était exilé.
[724] Mémoires du règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. IV.
[725] Je possède les plans, coupes, dessins de l'hôtel Cassini,
exécutés par Bellisard en 1768, un album qui, dans sa reliure de
maroquin rouge primitive, est un curieux et rare spécimen de
l'album que les seigneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle
faisaient exécuter de leur demeure. Attenant à un cabinet de
musique, il y a un charmant petit salon demi-circulaire, au
plafond peint d'amours, aux boiseries délicates, aux grands
lampadaires. C'est peut-être dans ce cabinet de musique qu'avait
lieu, en 1772, la représentation, où Mme Cassini jouait le rôle
de _Mélanie_ dans la _Religieuse_ de la Harpe; représentation à
la suite de laquelle se firent la réconciliation et l'embrassade
solennelle de la Harpe et de Dorat, connus par leur illustre
inimitié.
[726] Mémoires de Besenval. _Baudouin_, 1821, vol. I.--Mémoires
de règne de Louis XVI, vol. IV.
Ainsi croulait toute cette fortune, un rêve d'intrigue, dont rien ne
restait debout, pas même le salon de Mme Cassini, ruiné par la
disgrâce, bientôt discrédité par le scandale. Mme Cassini réclamait à
M. Necker une pension de trois mille livres, comme sœur de M. de
Pezay, sœur de l'auteur de son élévation, menaçant le ministre de
publier les lettres qui prouvaient les intrigues et les manœuvres
dont il avait usé pour arriver au ministère, par le secours de «cet
enfant perdu de sa politique[727]».
[727] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.--Mémoires
de Tilly, vol. III.
* * * * *
En dehors de ces trois fins, la dévotion, les bureaux d'esprit, les
intrigues de cour, une fin restait encore aux dernières années de la
vieille femme du dix-huitième siècle. C'était la fin sans déchirement,
sans effort, sans tracas, de la femme qui, à quarante-cinq ans,
prenait la toilette et l'esprit de son âge, et, sans rompre avec
l'habitude de ses pensées, le train de ses relations de monde et de
famille, sans sortir du cadre de sa vie, se mettait tranquillement à
vivre avec la vieillesse comme avec une amie. Beaucoup de vieilles
femmes ne se donnaient ni à la dévotion, ni au bel esprit, ni à
l'intrigue: ces femmes rares qui, selon l'expression du temps,
«avaient eu un caractère et n'avaient pas négligé de nourrir leur
raison,» échappaient au besoin de se trouver un nouvel état, et elles
se contentaient de faire simplement et pour elles-mêmes ce personnage
de vieille femme, le plus parfait, le plus accompli peut-être dont la
société du dix-huitième siècle nous ait laissé le souvenir et
l'exemple.
La façon dont la femme subit la vieillesse, ou plutôt l'accueil
qu'elle lui fait, est un des plus grands signes de cette philosophie
pratique, qui l'a déjà soutenue dans le mariage. Elle se résigne au
temps, sans se débattre aux mains de l'âge, avec une aisance et une
sérénité singulière, un courage gai, un héroïsme enjoué et qui ne
laisse échapper de sa personne ni un murmure, ni une plainte, ni un
soupir, ni un regret. Le beau rêve de son sexe est fini; mais il lui
reste à devenir «un homme aimable», et la voilà consolée. On croirait
qu'elle a trouvé du premier coup dans les vertus d'amabilité cette
bonne humeur de l'âme, cette heureuse santé des idées, cet apaisement
de la vie que la dévotion sincère cherche à trouver entre l'âge mur et
la mort. La vieille femme se détache des Mémoires du temps, elle vient
doucement à l'Histoire comme dans la fleur effacée d'un vieux pastel,
figure de bonté et de malice, souriant à l'ombre des années entre
l'Indulgence et l'Expérience. Elle a encore son passé dans les yeux,
sur les lèvres, rayon venu du cœur, épargné par les rides: «L'amour
a passé par là,» disait d'un mot qui dit tout le prince de Ligne en la
voyant.
Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles femmes, dans ce
temps, les grand'mères de l'amour? Le tonneau, où elles s'enfermaient
dans un coin d'appartement aux premiers froids, rappelait ce tonneau
où la gravure nous montre la fille de Lépicié, corbeille d'osier aux
anses de laquelle montent les rosiers et les fleurs: c'était le
confessionnal où la jeunesse venait chercher les conseils charitables,
la morale humaine, l'encouragement, le secours, l'absolution. La
vieille femme liait les couples, elle faisait les fiançailles, elle se
réchauffait en mettant dans ses mains les mains qui se cherchaient; et
penchée sur le bruit, les chansons, les passions de tout ce qui était
jeune autour d'elle, elle ne sentait en elle ni aigreur, ni amertume,
ni jalousie: elle pardonnait au présent de vivre à son tour, à
l'avenir d'être plus jeune qu'elle; sa jeunesse lui revenait dans la
jeunesse des autres, et le rappel de ce passé, rapporté à son souvenir
par toutes les voix, ne la rendait que plus douce aux joies du monde,
plus compatissante à ses faiblesses. Elle allait et venait,
encourageant la gaieté qui venait à elle, fêtant le plaisir qu'elle
faisait naître, préparant le chemin aux débutants, prêtant à tous la
bienveillance de son attention, animant les gais propos, nouant les
danses, touchant enfin et animant ce monde à toute heure avec cette
béquille enchantée qui la portait, toute branlante, véritable
baguette de bonne fée, dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres,
semait les charités sur son passage.
Celles qui avaient été les plus jolies, les plus galantes, dont la
jeunesse avait eu le plus de triomphes et d'orages, se montraient
souvent les plus faciles à la vieillesse, les plus séduisantes dans ce
nouveau rôle. Accoutumées à recevoir des hommages, elles se les
conservaient par les charmes du commerce, la discrétion, la facilité,
l'agrément. Quittant l'amour, elles cherchaient des amis, jugeant qu'à
leur âge c'était, comme elles disaient, «une bonne spéculation de se
faire adorer.» A la connaissance du monde elles joignaient les trois
qualités de l'esprit du monde: le trait, le tact et le goût. Leur
parole à la fois hardie et caline, caressante et garçonnière, donnait
à la causerie sa liberté piquante. Ces femmes étaient les maîtresses
de salon de la France; elles présidaient à sa conversation, elles lui
donnaient la mesure, la vive allure de leurs idées et de leurs
jugements, un accord naturel et toujours juste. Par des liens
invisibles, par mille grâces, par le charme de leur voix adoucie, de
leur accent maternel, de leur raison rieuse, elles retenaient auprès
des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui allait à la fin du
siècle déserter la vie de la société pour la vie du club. Par
l'intelligence qui était en elles comme une dernière coquetterie,
elles régnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient; elles
faisaient les réputations, elles dictaient les jugements, elles
distribuaient ou excusaient les ridicules. Elles faisaient plus: elles
modéraient les mœurs de la bonne compagnie, elles leur assignaient
leur équilibre et leur milieu entre la décence et la bégueulerie.
Elles représentaient la tradition tolérante et la convenance sans
pruderie. Elles faisaient l'ordre, elles donnaient le ton, elles
conservaient l'étiquette des façons, des manières, au milieu de cette
société, dont elles étaient, selon le mot d'un contemporain, «_les
lieutenants de police_» sous l'autorité de cette adorable doyenne: la
maréchale de Luxembourg[728].
[728] Mélanges du prince de Ligne, _passim_.--Souvenirs et
Portraits, par M. de Lévis.
Arrêtons-nous un instant au portrait de celle-ci; car ce n'est pas une
vieille femme, c'est la vieille femme d'alors, celle qui personnifie,
dans son expression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitième
siècle. Rien ne lui manque de son temps: sa jeunesse a presque dépassé
la légèreté, et il reste de ses anciennes amours une chanson fameuse
qui voltige dans l'écho des salons. Depuis, elle s'était si bien
rangée, elle a oublié son passé avec tant de naturel et tant
d'aisance, que tout le monde autour d'elle l'oublie comme elle, et que
personne ne s'avise de remarquer que sa dignité n'est faite qu'avec de
la grâce. Un esprit piquant, un goût toujours sûr, lui ont acquis dans
le monde une autorité qu'on respecte, qu'on aime et qu'on redoute.
Elle prononce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans la
société, elle attribue ou ôte aux gens cette considération personnelle
qui leur ouvre ou leur ferme les portes de l'intimité; d'un mot, elle
les fait admettre ou refuser à ces petits soupers si recherchés où
l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle donne aux jeunes
personnes et aux jeunes gens le baptême de ce jugement décisif qui
est, de Paris à Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou de
leur esprit. Sans pédanterie, sans indignation, sans grandes phrases,
elle fait justice des personnes, des sentiments, des façons, de la
fatuité, du ton avantageux, de la confiance présomptueuse, de tout ce
qui blesse la délicatesse, avec des épigrammes et des moqueries assez
plaisantes pour être citées et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu
punir ou railler. Forçant les femmes à une coquetterie générale,
commandant les égards aux hommes, elle est l'institutrice de toute la
jeune cour, le grand juge de toutes les choses de la politesse, le
dernier censeur de l'urbanité française, au milieu de l'anglomanie qui
répand déjà la mode de ses fracs et de ses rudesses.
Le ton,--tout est là pour la maréchale: c'est l'homme, c'est la femme
même. Elle juge qu'il n'est pas seulement une forme, mais un
caractère, et comme une conscience extérieure de l'âme et des
sentiments. Un mauvais ton accuse, à ses yeux, un manque de
délicatesse; et elle est persuadée qu'il y a une correspondance exacte
entre l'élégance des manières et l'élégance des pensées, du cœur
même. Elle tient à la lettre des usages du monde; mais c'est qu'à
force de les étudier et de les voir pratiquer, elle a cru y découvrir
un sens, un bon sens et une finesse admirables. Pénétrant jusqu'à
l'esprit de ces usages, elle s'est fait une telle idée de leur valeur
morale, qu'elle n'est pas éloignée de croire qu'il y a quelque chose
d'agréable à Dieu jusque dans les belles manières de le prier. Un
jour, c'était à l'Isle-Adam, les dames, attendant pour la messe le
prince de Conti, avaient posé dans le salon, sur une table ronde,
leurs livres d'Heures; les feuilletant par passe-temps, Mme de
Luxembourg s'arrêta à deux ou trois prières, et les trouvant de
mauvais goût se mit à les critiquer furieusement; et comme une dame
essayait de défendre les prières, disant qu'il suffisait qu'une prière
fût dite avec piété, et que Dieu assurément ne faisait nulle attention
à ce qu'on appelle un bon ou un mauvais ton: «Eh! bien, madame, dit
vivement et très-sérieusement la maréchale, ne croyez pas cela[729].»
N'y a-t-il pas dans ce mot toute la femme, et aussi la dernière
superstition, je me trompe, la dernière religion de cette société
polie?
[729] Souvenirs de Félicie.
Cette vieille fée de la politesse eut un ange pour bâton de
vieillesse: appuyée d'une main sur sa canne, elle s'appuyait de
l'autre sur le bras d'une jeune femme qui ne la quittait point, et que
le monde voyait toujours à ses côtés; spectacle charmant qui semblait
montrer l'Esprit soutenu par la Pudeur! Cette jeune femme était la
petite-fille de la maréchale de Luxembourg, Mme de Lauzun, cette
créature accomplie qui touchait tous les cœurs d'une si tendre
émotion. La jeunesse était en elle comme une douce sainteté. La
naïveté, la noblesse, une décence digne et séduisante, donnaient à son
regard, à sa physionomie, une expression céleste. Ses paroles, ses
mouvements, toute sa personne respiraient une sorte de vertu
virginale; et l'on eût dit qu'en passant elle laissait se répandre
autour d'elle la pureté de son âme. Vivant dans le monde, de la vie du
monde, elle se gardait de toutes ses atteintes. Rougissant pour un
regard, troublée pour un rien, elle plaisait sans coquetterie, elle
charmait comme l'Innocence dont elle semblait le portrait
imaginé[730].
[730] Mélanges de Mme Necker. 1798, vol. I.
Toutes ces femmes du dix-huitième siècle qui savaient si bien
vieillir, mettaient à accepter l'âge plus que de la résignation, mais
encore de l'esprit et du goût. Elles ne se prêtaient point seulement
moralement à ce grand changement, par la patience de l'humeur, par le
renoncement aux prétentions et aux exigences, par la sérénité, le
détachement, l'apaisement d'une sorte d'indulgence maternelle: elles
accommodaient leur corps aux modes de la vieillesse comme elles
avaient accommodé leur âme à ses vertus. Elles savaient faire de leur
toilette la toilette de leurs années. De toutes les coquetteries de
leur passé de femmes, elles n'en gardaient qu'une, la plus simple, la
plus sévère, la propreté, une propreté qui leur donnait tout à la fois
une élégance et une dignité. Ce qu'elles montraient tout d'abord et à
la première vue sur toute leur personne, leur seule parure affichée
était ce que le temps appelait «une netteté recherchée». Par cette
tenue toujours nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles ne
manquaient pas un jour[731], et dont rien ne les affranchissait, ni le
malaise, ni les souffrances, ni les infirmités, elles échappaient
sinon aux ravages, du moins aux laideurs et aux horreurs de l'âge:
elles cédaient aux années, mais sans en subir l'injure, en secouant la
poussière du temps. Leur costume était le plus simple et le plus
noble. Elles excellaient à mettre une convenance dans chacun de ses
détails, dans la façon de la robe aux manches larges, dans l'étoffe
d'une couleur austère, toilette éteinte que relevait un seul luxe: le
linge le plus uni et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la
vieille femme, montrant cette singulière entente de sa mise, ce bon
goût si sobre que Diderot admirait un jour au Grandval, en levant,
après une partie de piquet, les yeux sur Mme Geoffrin[732]. A peine si
la maladie la faisait manquer à ce devoir rigoureux qu'elle s'était
imposé d'être avenante dans la simplicité et parfaitement correcte
dans la propreté. Toute femme bien élevée gardait jusqu'au bout la
décence de la vieillesse, et l'on en voyait qui se levaient
héroïquement sur leur lit d'agonie pour faire une dernière
toilette[733], comme si elles eussent craint de dégoûter la Mort!
[731] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[732] Mémoires et Correspondance de Diderot. 1841, vol. I.
[733] Correspondance de Grimm, vol. XII.
XII
LA PHILOSOPHIE ET LA MORT DE LA FEMME
Lorsqu'on interroge jusqu'au fond l'âme de la femme du dix-huitième
siècle et qu'on lui demande son principe, sa loi, la règle qui se
laisse apercevoir dans la conscience de son sexe n'est point une règle
religieuse, une règle divine, une règle consacrée par une foi: elle
est cette règle absolument et entièrement humaine que la femme du
temps appelle «une petite philosophie», c'est-à-dire un plan de
conduite qui précède les actions, un dessin dans lequel il faut
essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher à l'aventure, une
façon de tirer parti de sa raison pour son bonheur.
Cette philosophie que la femme se crée pour son besoin, aussi bien que
pour son excuse, met son premier et son dernier mot, son but et sa
fin, dans le bonheur. Simple de formule, de pratique facile,
légitimant toutes les aspirations naturelles de la femme, elle
n'exige d'elle que la modération de l'égoïsme et le sacrifice des
excès. Le plus haut point de perfection de cette sagesse épicurienne
est d'atteindre à la ferme persuasion qu'il n'y a rien autre chose à
faire en ce monde qu'à être heureux; et la recommandation qu'elle
répète, le mode d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre qu'aux
sensations et aux sentiments agréables. Cette sagesse admet bien qu'il
faut aimer la vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce qu'elle
est la vertu, qu'on l'aime pour elle-même; elle la conseille seulement
comme une sorte de sobriété nécessaire au bonheur. Elle veut qu'on ait
une bonne conscience, mais seulement pour être bien avec soi-même, par
la même raison qu'il faut être logé commodément chez soi. C'est, d'un
bout à l'autre et de précepte en précepte, une doctrine qui aime ses
aises, qui cherche les commodités morales, un régime sans rigueur
ressemblant à une douce et complaisante hygiène de l'âme, et qui ne
vise qu'à tenir le cœur et l'esprit dans une assiette tranquille, et
dans ces quatre grandes conditions de santé intérieure, de plénitude
spirituelle, et de satisfaction physique: s'être défait des préjugés,
c'est-à-dire de toute opinion reçue sans examen, être vertueux, se
bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible
d'illusion; car ce sont là les quatre «grandes machines» du bonheur de
la femme, représentées presque comme les quatre devoirs de sa vie par
Mme du Châtelet dans son _Traité du Bonheur_.
A cette philosophie qui étouffait tous les généreux appétits de la
femme, bornait son âme de tous côtés, abaissait tous les sens de son
cœur, succédait la philosophie qui allait véritablement soutenir et
consoler la femme dans l'irréligion, et lui conserver, dans le
scepticisme, un appui moral. De l'observation des autres, de
l'observation d'elle-même, d'une sorte d'examen de conscience fait
avec sincérité, avec ingénuité, la femme tire la pensée et la volonté
de se rendre plus heureuse, mais en se rendant meilleure. A l'aide de
cette seule révélation, le sentiment du devoir, elle élargit l'image,
l'action, et la pratique de la vertu: des devoirs envers elle-même,
elle monte aux devoirs envers les autres. Développant, étendant,
fixant les idées confuses de son esprit sur l'humanité, elle se fait
une obligation indispensable de la justice envers tous les hommes, et
la justice devient en elle une charité. Elle s'impose d'être
indulgente à toutes les fautes dont le principe n'est pas vicieux, et
de respecter tous les défauts qui ne peuvent nuire à personne. Elle
tend, par tous les moyens et toutes les maximes, à la douceur, à la
bonté, à l'agrément, à la facilité, à l'égalité d'humeur, à cette paix
répandue tout autour de soi que donne le gouvernement absolu de la
raison. Perfectionner sa raison pour assurer son repos, acquérir le
courage de la patience pour diminuer de moitié les maux de la vie,
élever son âme, en répandre la bonté, ce sont là les jouissances
intérieures, supérieures aux circonstances, indépendantes des hommes,
que se promet et auxquelles atteint cette philosophie de la femme, à
la fois si pure et si tendre. Lisez le livre qui formule ce plan de
sagesse, les _Confessions_ de Mme de Fourqueux, née Monthyon, ce beau
rêve de perfection n'est point couronné par la foi. Dieu est absent de
cette grande leçon morale qui ne le nomme qu'une fois pour attester
qu'elle ne le craint pas: «Quand on s'est appliqué à bien connaître ce
qu'on doit à ses semblables, qu'on n'apprend que pour pratiquer, qu'on
est devenu juste pour soi et bon pour les autres, on peut se rassurer
sur les jugements de Dieu.» Dieu, ce n'était pas seulement un mot,
c'était une idée qui manquait à cette philosophie; et ce n'est
qu'après avoir trouvé, de cette philosophie, tous les grands principes
et tous les nobles préceptes en elle-même, que l'on voit Mme de
Fourqueux, reprenant son livre au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a
acquis, dans l'intervalle, la persuasion d'un Dieu[734].
[734] Confessions de Mme *** principes de morale pour se conduire
dans le monde. _Paris_, _Maradan_, 1817.
* * * * *
Quelques âmes se montrent au dix-huitième siècle si belles, si hautes,
si aimables, qu'on les prendrait pour le sourire et le rayon de cette
philosophie. Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison,
toute sagesse et toute grâce, et dont le charme appelle autour
d'elles une sorte de vénération. Elles semblent avoir reçu toutes les
vertus qu'elles ont acquises, tant elles les portent sans orgueil et
sans effort. Elles se prêtent au monde, et elles se plaisent avec
elles-mêmes. Elles sont indulgentes aux misères des autres, comme à
leurs misères propres. La résignation aux disgrâces, la sensibilité,
la charité, la justice, la pureté, s'unissent en elles à toutes les
corrections de l'expression et de la pensée, à tous les agréments
aussi bien qu'à toutes les dignités du cœur. Leur âme en toute
circonstance, et sans jamais se démentir, ressemble à la belle
peinture qu'elles se font de la vertu: «Elle ne montre rien parce
qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de rien, elle ne cache rien
parce qu'elle ne croit pas être regardée et ne s'attend pas à être
louée; elle n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple,
parce qu'elle est vraie.» Et ces créatures élues, qui ont comme une
sainteté mondaine, n'ont point de piété. Elles suivent à la lettre la
recommandation de l'Écriture, elles pratiquent la Vérité dans la
Charité, ingénument, sans rien craindre, sans rien attendre, sans rien
espérer, sans rien demander, sans rien prier. Dieu leur manque, et
leurs mérites s'en passent. Toute leur religion n'est qu'une morale;
et leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir toujours sous la
main, se réduit à ce seul précepte, «ce vaste et grand précepte»: Ne
faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Une
mère ne les a point formées, leur éducation a été nulle; c'est par
une aspiration personnelle, par un essor naturel, qu'elles se sont
élevées à l'intuition, au goût, à la passion de ce qui est bon, de ce
qui est juste[735]. Elles se soutiennent à la hauteur de leur cœur,
sans secours, par leurs forces propres. Elles ne recourent pas plus
aux philosophes et à la théologie rationnelle qu'à la religion: tout
ce qu'elles appellent «le galimatias des livres et des traités» ne
leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout système, elles
puisent au fond d'elles-mêmes leurs lumières aussi bien que leurs
ressources. Et voilà que ces âmes admirables et sans tache,
personnifiées dans un type angélique, Mme la duchesse de Choiseul,
font éclater dans le dix-huitième siècle une vertu qui trouve son but,
sa récompense, son aliment en elle-même; voilà que quelques femmes
donnent dans ce siècle de légèreté le grand spectacle d'une conscience
en équilibre dans le vide, spectacle oublié de l'humanité depuis les
Antonins!
[735] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Paris_, _Michel
Lévy_, 1859.
* * * * *
Cette philosophie sans système, sans orgueil, qui donne à la femme du
dix-huitième siècle plus que la gaieté, le contentement, ne la
soutient pas seulement contre les misères de la vie: elle semble la
fortifier encore contre la mort, et lui donner comme une facile
patience de son horreur. On voit, dans le siècle, les femmes
s'éteindre doucement et sans révolte; on les voit mettre à mourir une
grâce aisée et quitter le monde discrètement comme un salon rempli où
elles ne voudraient rien interrompre. La femme en ce temps est plus
que douce, elle est polie envers la mort.