tirant du fond de son âme singulièrement aimante une politesse nuancée
pour tout le monde d'un ton d'intérêt[689], vive, brillante, féconde,
animée du feu de son être, ayant l'échappée, la lecture, la saillie,
soutenue de lectures immenses et de cette universalité de
connaissances qui permet la réplique sur toutes choses, habile encore
à s'effacer et à laisser la place et le haut bout à l'esprit des
autres, Mlle de Lespinasse possédait le génie délicat, profond,
aimable, attentif de la maîtresse de maison; et nulle surtout ne
savait comme elle ramener tous les aparté à la conversation générale.
Le salon de Mme Geoffrin était le salon officiel de l'Encyclopédie:
le salon de Mlle de Lespinasse en était le parloir familier, le
boudoir, et le laboratoire. C'était là que se travaillaient les succès
du parti, là que se rédigeaient les éloges, là qu'on dictait les
opinions du jour à la postérité, là que grandissait le despotisme
philosophique sous lequel d'Alembert arriva à courber l'Académie. Et
tant de grandes places étaient données dans ce salon, tant de grands
hommes y étaient inventés, tant de célébrité y était distribué par la
passion d'une femme, que celle qui le tenait eut la même gloire et les
mêmes ennemis que Mme Geoffrin[690].
[689] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.
[690] Correspondance de Grimm, vol. IX.
Le salon de Mme d'Épinay qui, malgré ses alliances, dit le comte
d'Allonville, n'appartenait pas à la bonne compagnie, ce salon, qui se
fermait peu à peu aux gens du grand monde qui le fréquentaient
d'abord, devenait un salon encyclopédique où Mme d'Épinay philosophait
et coquetait avec ses _ours_.
Un autre Portique de l'Encyclopédie était le salon de Mme Marchais, le
salon qu'elle tenait aux Tuileries dans le pavillon de Flore,
lorsqu'elle ne jouait pas l'opéra à Versailles à côté de sa grande
amie, Mme de Pompadour, qui aimait à lui voir partager ses succès de
théâtre sur le spectacle des petits appartements. Ce salon de la
philosophie différait pourtant des autres salons philosophiques par un
caractère, par un intérêt et un personnel qui lui étaient propres: il
était avant tout le salon du _produit net_. Sur la cheminée, sur les
tables, on ne voyait que brochures et questions économiques, _Lettre
de Turgot à l'abbé Terray_, _Dialogues de l'abbé Galiani sur les
grains_. Mme Marchais avait été convertie par Mme de Pompadour à la
science de son fameux ami Quesnay; et elle avait embrassé avec tant de
dévouement la cause du maître, elle était si zélée pour les intérêts
du parti, que ce fut de son salon que vint à l'Académie l'idée de
proposer l'Éloge de Sully, où tous les principes de l'économiste
de Mme de Pompadour eurent la parole, le couronnement et
l'apothéose[691]. Mais Mme Marchais gardait dans ce beau zèle ce qui
sauve la femme de la pédanterie, les pompons, les fanfioles, sous
lesquels disparaissent les livres d'étude, la légèreté vive,
l'imagination de l'esprit, le sourire et le coup de dent: son
amabilité n'avait pas la plus petite tache d'encre au bout des doigts.
Grande liseuse, elle s'en raillait plaisamment avec ce mot: «Je lis
tout ce qui paraît, bon et mauvais, comme cet homme qui disait: Que
m'importe que je m'ennuie, pourvu que je m'amuse[692]?» Et elle tirait
de ces lectures en tout sens une variété de thèmes nouveaux qui
réveillait sans cesse la causerie, mille anecdotes qu'elle contait
avec un art de dire si merveilleux qu'il passait pour le plus parfait
de Paris. Puis elle avait une politesse de ton enchanteresse;
toujours attentive, elle était à tous, elle parlait à chacun, et
l'à-propos, la mesure, la nuance et la convenance du mot semblaient
lui venir à la bouche naturellement, selon la personne et le
moment[693]. Elle attachait encore par les vertus de caractère, par
ces qualités morales qui lui ont valu l'honneur de servir de modèle à
Thomas pour peindre la _femme aimable_ telle que la rêvait le siècle:
une femme qui, prenant du monde tous les charmes de la société, le
goût, la grâce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son cœur
d'une vanité froide, de la fausse sensibilité, des fureurs de
l'amour-propre, de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de
société poussé trop loin; celle qui, asservie malgré elle aux
conventions, aux usages de ce monde, se retournerait vers la nature de
temps en temps pour lui donner un regret; celle qui, entraînée par le
mouvement général, sentirait le besoin de se reposer auprès de
l'amitié; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au luxe,
choisirait les dépenses utiles et associerait l'indigence industrieuse
à sa fortune; celle qui parmi tant de légèreté aurait un caractère;
celle qui dans la foule aurait conservé une âme et le courage de la
faire parler[694].
[691] Mémoires historiques sur Suard, sur ses écrits et sur le
dix-huitième siècle, par Garat. _Belin_, 1820, vol. I.
[692] Mélanges de Mme Necker, vol. II.
[693] Mémoires de Marmontel, vol. II.
[694] Essai sur les femmes, par Thomas.
Thomas, qui avait l'habitude des éloges, n'a oublié qu'un trait du
portrait: Mme Marchais avait des ennemis, et méritait d'en avoir; elle
les avait bien gagnés. Très-spirituelle, elle était un peu méchante,
et sa malice s'aiguisait dans la société de M. de Bièvre, qui passait
sa vie avec elle, de Laclos, et du terrible marquis de Créqui[695]. A
cela près, elle était très-aimée, très-recherchée, très-courue. A ses
soupers, à ces magnifiques soupers étalant les plus beaux fruits de
Paris, envoi galant de M. d'Angivilliers pris dans les potagers du Roi
et qui firent donner à Mme Marchais le nom de _Pomone_[696], on voyait
passer la cour, la société de Mme Geoffrin, la société de Mme Necker,
la société de Mme du Deffand, et Mme du Deffand elle-même, qu'on
entendit, dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de Veyle,
laisser échapper ce mot d'une si belle naïveté: «Hélas! il est mort ce
soir à six heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici[697].»
[695] Souvenirs de M. de Lévis.
[696] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[697] Correspondance de la Harpe, vol. XI.
Sans être jolie, Mme Marchais, réputée pour être la plus petite et la
plus mignonne personne de France, tirait mille grâces de sa
délicatesse, de sa tournure de jeune fée, de l'éblouissante mobilité
de sa physionomie, de la beauté singulière de sa chevelure
adorablement nuancée et lui tombant jusqu'aux pieds[698].
[698] Mémoires de Garat, vol. I.--Mémoires de Marmontel, vol. II.
Un salon, qui commença par être le petit salon des hôtes de Mme
Marchais, se mit à grandir en ce temps, et bientôt absorba tout. Tenu
d'abord au Marais, où venait soupirer, selon la plaisanterie de
Diderot, «la tendre grenouille de Suard[699],» transporté à l'hôtel
Leblanc, et de là installé dans l'hôtel du Contrôle-Général, ce salon
suivit la fortune de son maître, M. Necker; et la femme du ministre en
fit comme un ministère.
[699] Mémoires et Correspondance de Diderot, vol. II.
Ramenée de Genève par la maréchale d'Anville, placée près d'une sœur
de Mme Thélusson pour veiller à l'éducation de ses filles[700], Mme
Necker était restée génevoise et institutrice. Elle avait une
politesse sans aisance, des grâces d'esprit sans abandon, des grâces
de cœur pédantes, les grands sentiments d'un roman moral du temps sur
l'humanité, une décence méthodique, un sourire sérieux, une vertu à
laquelle la correction et, si l'on peut dire, le purisme enlevaient la
chaleur. Auprès d'elle Galiani cherchait en vain sa verve et ne la
retrouvait plus, et l'abbé Morellet si bouillant s'arrêtait dans ses
colères et ses explosions philosophiques. Mais cette femme était la
femme qui couronnait Marmontel; elle faisait de son salon le salon
d'où partait l'idée de la statue et de l'apothéose de Voltaire
vivant[701]. Sa fille d'ailleurs, Mme de Staël, rachetait toutes les
froideurs de la maison par la flamme qu'elle y portait en courant,
par l'abondance des idées[702], par toutes les audaces de la jeunesse
et d'un génie vivant, libre, naturel, faisant le bruit d'un grand
cœur dans un grand esprit. Puis à ce salon de Madame Necker tout
aboutissait, l'opinion publique comme la littérature, la politique
comme la poésie. Et tandis que la popularité de Necker se levait de
toute une nation, toute la société se tournait vers le salon de cette
femme qui, à tout le bruit de son nom, ajoutait le bruit de ses
charités et faisait appeler sa maison «un bureau d'esprit et de
commisération[703]».
[700] Mémoires de la République des lettres, vol. XVI.
[701] Les dîners de Mme Necker, célèbres par la mauvaise chère
qu'on y faisait, avaient lieu tous les vendredis. L'érection
d'une statue de Voltaire, dont l'exécution était confiée à
Pigalle, sortit d'un de ces dîners où les dix-huit convives
étaient: Diderot, Suard, Chastellux, Grimm, le comte de
Schomberg, Marmontel, d'Alembert, Thomas, Necker, Saint-Lambert,
Saurin, Raynal, Helvétius, Bernard, les abbés Arnaud et Morellet,
le sculpteur Pigalle.
[702] Galerie des États généraux. _Statira._
[703] Mémoires de la République des lettres, vol. XXIV.
Quand on descend de ces grands salons littéraires, véritables
académies de l'opinion publique, aux bureaux d'esprit secondaires,
moins fameux, moins bruyants, renfermés dans un cercle plus étroit
d'habitués et d'influences, le premier que l'on rencontre est le salon
de Mme la Ferté Imbault, cette fille dont Mme Geoffrin était aussi
étonnée d'être la mère qu'une poule ayant couvé un œuf de canne.
Cette jeune femme gaie d'une gaieté intarissable, d'une gaieté
immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle n'était fondée sur
rien[704], avait installé sur la terrasse de sa maison, _sa campagne_,
comme elle l'appelait, un bureau ou plutôt un boudoir d'esprit, où
l'esprit semblait en plein vent. Ce n'était que paroles étourdies,
épigrammes légères, pareilles à celles dont le ministère Maupeou avait
été enveloppé, propos piquants, jetés de toutes mains, lancés à la
volée par la maîtresse de la maison contre les uns, les autres, et
surtout contre les philosophes attablés et mangeant à sa succession.
De tout cet esprit moqueur qu'elle ralliait et répandait, Mme de la
Ferté Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son effigie,
un Ordre dont elle avait la grande maîtrise sous le nom de _souveraine
de l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les
lampons, lampones, lamponets_. Cet Ordre bouffon faisait renaître un
moment la grande guerre des chansons et le refrain des Calotines, en
inspirant à un plaisant du salon Maurepas ce portrait ironique de la
grande maîtresse des Lanturelus, de la marquise _Carillon_:
Qui veut avoir trait pour trait
De dame Imbault le portrait?
Elle est brune, elle est bien faite,
Et plaît sans être coquette,
Lampons, lampons, camarades, lampons!
Sans doute elle a de l'esprit:
Écoutez ce qu'elle dit:
Elle parle comme un livre
Composé par un homme ivre...
Lampons, lampons[705]!
Madame du Boccage donnait de certains jours à souper. Mais son salon
ressemblait à sa politesse froide, triste, et n'attirant pas. C'était
un cours sérieux jusqu'à l'ennui, entre des politiques, des savants,
et quelques gens de lettres, sur les publications nouvelles, un cours
présidé par le familier de Mme du Boccage, l'abbé Mably, qui faisait
chez elle une si impitoyable exécution des livres de Necker[706]. Il y
avait le salon et la société de Mme de Fourqueux égayés par les
mystifications du fameux Goys jouant le personnage et le sexe de la
chevalière d'Éon[707]. La veuve d'un médecin du duc de Choiseul, Mme
de Vernage, tenait rue de Ménars un salon de littérateurs et de
philosophes dont elle croyait avoir fait le premier salon de Paris,
parce qu'il avait l'honneur des visites de l'archevêque de Toulouse,
Loménie de Brienne[708]. Puis c'était encore le salon de cette
comtesse Turpin, «Minerve quand elle pense, Érato quand elle
écrit[709],» disaient les poëtes du temps; salon que Voisenon
charmait, qu'emplissaient ses amis. Venaient le salon d'une Mme
Briffaut, fille d'une cuisinière, mariée à un marchand fait écuyer par
Mme du Barry, citée comme une des plus jolies femmes de Paris, et qui,
pour se décrasser, s'était formé une société d'écrivains, de gens à
talents, et d'artistes[710]; le salon de Mme Pannelier, qui, avec sa
petite coterie littéraire et ses dîners du mercredi, essayait de
lutter avec le bureau d'esprit de Mme de Beauharnais[711]; le salon
de Mme Élie de Beaumont, la femme auteur, qui donnait tous les soirs
un souper dont le fond de société était le ménage la Harpe[712]; le
salon de la vieille Quinault, retirée de la Comédie française depuis
1742 et morte à 83 ans, le salon de la spirituelle vieille femme, chez
laquelle d'Alembert, après la mort de Mlle de Lespinasse et de Mme
Geoffrin, avait finalement transporté ses habitudes et sa société
familière. A ces centres d'art et de littérature, il faut ajouter les
assemblées de gens de lettres tenues chez Mme Suard et chez Mme
Saurin, à la sortie des spectacles[713], et enfin ce salon où les gens
de la cour prétendaient s'amuser mieux qu'à Versailles, le salon de la
sœur d'un petit écrivain, fort occupée à le grandir, ce bureau
d'esprit, le seul tenu par une jeune femme, ce salon de Mme Lebrun,
rempli d'auteurs et de critiques, et où se préparaient les _battoirs_
pour les pièces de Vigée[714].
[704] Nouveaux Mélanges de Mme Necker, vol. II.
[705] Correspondance de Grimm, vol. IX et XII.
[706] Mémoires de Marmontel, vol. II.--Mémoires de la République
des lettres, vol. XXVIII.
[707] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.
[708] Mémoires secrets, par M. d'Allonville, vol. I.
[709] Abrégé du _Journal de Paris_, vol. I.
[710] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[711] Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.
[712] _Id._, vol. XXII.
[713] Mémoires de Garat, vol. I.
[714] Mémoires de la République des lettres, vol. XXII, XXIV,
XXVI.
Un salon héritait des habitués et de l'influence de ces deux grands
salons fermés par la mort, le salon de Mme Geoffrin, et le salon de
Mlle de Lespinasse que d'Alembert essayait un moment de relever et de
continuer; vaine entreprise, que le philosophe abandonnait bientôt, en
reconnaissant la justesse de cette remarque de Mme Necker «que les
femmes remplissent les intervalles de la conversation et de la vie,
comme les duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaine[715].»
A ces deux grands salons de lettres et de la philosophie succédait le
salon de Mme la comtesse de Beauharnais, l'asile de tous les hommes de
lettres gênés par le ton de réserve de la maison Necker. Et en peu de
temps, le salon de cette femme sans jalousie, sans médisance, et
toujours prête à louer, devenait le grand bureau, le bureau d'esprit
le plus accrédité de Paris[716], où siégeaient tour à tour en maîtres
de la maison les courtisans de Mme de Beauharnais, ses teinturiers,
Dorat, Laus de Boissy et Cubières. Dans les années précédant la
Révolution, toute la république des lettres s'assemblait chez la
comtesse, accourait à ses vendredis, où la causerie menait la société
jusqu'à onze heures et demie, l'heure du souper. A minuit l'on
rentrait dans le salon où les invités étaient retenus jusqu'à cinq
heures par la maîtresse de la maison. Des lectures menaient jusqu'à
trois heures; lectures de tout genre et de toutes œuvres, vers,
tragédies, fragments de confessions, chapitres de romans: Rétif de la
Bretonne y lisait le commencement de _Monsieur Nicolas_. Puis tout ce
monde animé, échauffé par ces lectures, se mettait à parler comme au
sortir d'une première représentation; il laissait le jour venir en se
renvoyant les nouvelles et les anecdotes, en faisant passer d'un bout
du salon à l'autre les histoires échappées aux journaux secrets, en
écoutant les curieux souvenirs du marquis de Lagrange, et ces mille
récits de la maîtresse de la maison où Rétif allait puiser presque
toutes les aventures des _Posthumes_[717].
[715] Mélanges de Mme Necker, vol. I.
[716] La comédie du _Cercle_ avait légèrement caricaturé, en
1764, les familiers de ce salon à son début. Le médecin c'était:
le médecin Lorry, l'Esculape des femmes à la mode; le musicien:
l'abbé de la Croix; le poëte: le poëtereau Durosoy.
[717] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par
lui-même. _Imprimé à la maison._ Neuvième époque.
* * * * *
Jeune et dans l'âge des plaisirs, nous avons vu la femme au
dix-huitième siècle commencer à tourner ses grâces, son génie, et de
singulières aptitudes vers la politique et les faveurs ministérielles.
Nous l'avons vue imiter Mme de Prie, et faire comme elle «rouler les
amants avec les affaires[718]». Nous l'avons entendue dire à chaque
promotion, à chaque nomination: «Il faut que l'on fasse quelque chose
pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue, j'en parlerai au
ministre;» ou bien: «Il est surprenant que ce jeune abbé ait été
oublié; il faut qu'il soit évêque; il est homme de naissance, et je
pourrais répondre de ses mœurs[719].» Nous l'avons suivie dans ce
patient et furieux travail de sollicitation, de protection, de
patronage universel, à la cour, auprès des ministres, des maîtresses,
de la société. Nous avons enfin montré la femme du temps dans ce rôle
et ce règne actifs qui devaient faire de son sexe le premier pouvoir
de la monarchie.
[718] Mémoires de Hénault.
[719] Lettres persanes, 1740.
Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive à quarante ans, qu'elle se
refuse à la dévotion, que les distractions du bel esprit, les jeux de
l'imagination, les hommages des lettres lui paraissent creux et
insuffisants, elle fera des affaires l'occupation et l'intérêt de sa
vie, sa vie même. Toutes les joies jeunes, toutes les belles passions
d'illusion et d'étourdissement lui échappant une à une, l'enivrement
du monde l'abandonnant avec l'enivrement de l'amour, elle se retourne
vers l'ambition et vers la domination. Par ses amis, par ses protégés,
par ses liaisons, par ses conseils, par ses idées, par ce qu'elle
pousse et fait avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. Il
lui faut toucher à l'administration, au gouvernement, mettre la main
au roman de l'histoire, tremper dans les plus grandes aventures,
manier avec toutes les places un peu de l'État, en un mot jouer à
l'influence, à la puissance, à la fortune, à la gloire même avec
l'intrigue.
On trouve au commencement du siècle une sorte de patronne et de
maîtresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Mme de Tencin, la
grande intrigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, si
présente à tout, donnant audience, écoutant ses espions, assistant aux
conciliabules des ministres, dictant, écrivant sans trêve des
mémorandum, des rapports, des lettres de dix pages, enfonçant de tous
côtés ses idées, donnant à Richelieu un plan, une conduite, une
consistance, faisant du courtisan une personnalité, un instrument, et
un danger pour Maurepas, ce Maurepas qu'elle sonde, qu'elle perce, et
dont elle touche à fond l'endroit faible avec un mot: «La marine a
recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer,
c'est là qu'il faut attaquer Maurepas[720].» Puis, au-dessous de Mme
de Tencin, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au
génie moins audacieux et moins large, à l'esprit plus pratique, plus
appliqué au profit; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que
l'intrigue est la loi de leur caractère, une activité dont elles ont
besoin, la fièvre qui les soutient et qui leur donne le sentiment de
vivre, mais parce que l'intrigue est un chemin et un moyen. Non moins
ardentes que Mme de Tencin, et plus âpres, elles sont infatigables,
prêtes à tout, aux marches, aux contre-marches, toujours remplies de
combinaisons, toujours remuantes, toujours debout pour mettre des
places et des honneurs dans leur maison, pour y amasser de la grandeur
et des enrichissements. Il semble qu'il y ait dans leurs veines du
sang de cette famille qui ne laissait personne mourir la nuit à
Versailles sans être sur pied, éveillée sur l'heure, dressant déjà ses
batteries, la main sur la dépouille du mort. Et ne sont-elles point
toutes représentées par la vieille maréchale de Noailles, née
Bournonville, cette femme sans scrupule, qui avouait avoir usé
également, presque indifféremment, du confesseur et de la maîtresse
pour le gouvernement de la faveur des princes et l'avancement des
siens? Souvent à cette aïeule, mère de onze filles et de dix fils, de
tant de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants, poussés par elle
aux premiers emplois de l'État, on disait qu'elle était la mère des
douze tribus d'Israël, et que sa race s'étendrait comme les étoiles du
firmament; alors il échappait à la vieille maréchale inassouvie un
soupir et parfois ce mot: «Et que diriez-vous si vous saviez les bons
coups que j'ai manqués[721]!»
[720] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin,
sa sœur, sur les intrigues de la cour de France, 1790.
[721] Mémoires de Richelieu, par Soulavie, vol. V.
Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps une vocation
générale de la femme. Elle se répand dans le monde, elle descend
jusqu'au bas de la société. Elle va des femmes qui sont le conseil et
l'inspiration d'un ministre aux femmes qui sont les maîtresses d'un
commis de ministère. Elle commence à une princesse de Brionne pour
finir à une princesse de théâtre qui n'a pas de nom. On ne voit plus
que femmes d'affaires ayant audience à l'antichambre, et dictant à des
secrétaires des notes pour le prochain voyage de la cour. A côté de
leur boudoir est un cabinet d'étude. Elles raisonnent, elles décident,
elles se jettent dans la politique; elles rêvent _essentiellement_, en
faisant des nœuds, aux abus de l'administration. Elles entretiennent
leur société des dépêches qu'elles rédigent tous les matins, des
intelligences qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, point de
ministre qui ne connaisse leur écriture, point de commis qui ne la
respecte. Elles vous parlent d'idées qu'elles présentent, qu'on
contrarie, qu'elles discutent, et qu'elles font passer: et elles vous
quittent pour le travail qu'elles doivent avoir avec un personnage
dont l'influence est connue[722]. Le _Tableau du siècle_ a tracé de la
femme d'intrigue une jolie caricature à la La Bruyère. «_Araminte_
affecte d'aller souvent chez le ministre; elle demande des entretiens
particuliers: on la voit passer dans le cabinet un papier à la main,
elle en sort avec un air affairé dont elle voudrait bien que tout le
monde s'aperçût. Rentrée chez elle, l'ordre est donné au suisse de ne
la déclarer visible qu'à tous les gens à cabriolets de vernis de
Martin, ou aux équipages armoriés et chargés de grande livrée.
Trouve-t-on _Araminte_ seule, elle demande mille pardons de ce qu'elle
a fait attendre un moment. Comment suffire à une foule de lettres dont
les bureaux l'accablent? On voit sur sa cheminée une douzaine
d'épîtres tournées du côté du cachet: on y reconnaît les armes des
plus grands seigneurs. Vous devez être obsédée d'affaires, lui dit un
honnête homme de la meilleure foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y puis
suffire, je crois que toute la cour s'est donné le mot pour éprouver
ma patience. Voilà des lettres d'une longueur qui ne finit pas. Il est
vrai que les objets qu'elles renferment sont de la dernière
conséquence. Un frère d'_Araminte_, capitaine de dragons, arrive sur
ces entrefaites, et prend une de ces lettres pour donner des dragées à
un petit enfant. Prenez garde, lui dit l'étranger, vous allez égarer
des papiers très-importants. Bon, lui répond le capitaine, ce sont des
réponses de bonne année.»
[722] Les Sacrifices de l'amour, ou Lettres de la vicomtesse de
Senanges et du chevalier Versenay. _Paris_, 1771.
L'étrange manie des affaires est peinte plus sérieusement dans un
autre livre, et personnifiée dans la baronne d'Ercy, un portrait où le
temps a voulu voir un visage, la maîtresse d'un salon «au vrai ton de
la cour», léger, sémillant, persiflant[723], une femme qui fit des
ministres: madame Cassini.
[723] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.