Pour une présidente d'Aligre, qui par peur grise son agonie[736], que

de femmes dans toutes les conditions, et les plus heureuses, le plus

comblées de grandeurs, quittent la vie de sang-froid, avec convenance,

avec une fermeté charmante et un courage aimable! «Je me regrette,»

disait simplement l'une en se détachant de la terre[737]. Il en est

qui pressent jusqu'au bout les mains de l'amitié et dont la mort ne

semble qu'une dernière défaillance. D'autres s'entourent de monde pour

mourir, et veulent que le bruit d'un loto installé contre leur lit

couvre le bruit de leur dernier soupir. On compterait celles qui ne

restent pas, à leurs dernières heures, fidèles à leur vie, à leurs

principes, à leur rang, à leur incrédulité même[738]. A cette parole

de la femme de chambre: «Madame la duchesse, le bon Dieu est là,

permettez-vous qu'on le fasse entrer? il souhaiterait avoir l'honneur

de vous administrer[739],» celles-ci trouvent la force de se soulever

sur leur lit comme pour la visite d'un roi; celles-là ont encore assez

de volonté pour renvoyer un Dieu dont elles n'ont pas besoin. Des

femmes qui vont mourir appellent leur cuisinier, et lui recommandent

de faire bonne chère pour que la société ne déserte pas leur table.

Des femmes occupent les longueurs d'une maladie lente à écrire un

testament où elles n'oublient pas un de leurs parents, de leurs amis,

de leurs connaissances, de leurs pauvres, un chef-d'œuvre de netteté,

une merveille de calcul proportionnel[740]! Celles-ci couronnent leur

fin, l'entourent de fleurs, de danses, de comédies, de suprêmes

amours; celles-là riment leur épitaphe et enterrent gaiement leur

mémoire[741]. Quelques-unes, peu d'heures avant de mourir, arrangent

des couplets satiriques, quelques-unes font antichambre au seuil de la

mort en chantant des chansons sur l'air de Joconde[742]. C'est le

siècle où l'agonie, dépassant l'insouciance, atteindra à l'épigramme,

le siècle où une princesse moribonde appelant ses médecins, son

confesseur et son intendant auprès de son lit, dira à ses médecins:

«Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en suivant vos règles et vos

principes;» à son confesseur: «Vous avez fait votre devoir en me

causant une grande terreur;» et à son intendant: «Vous vous trouvez

ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon

testament; vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle, mais

convenez que je ne joue pas mal le mien.» L'âme de la femme va à la

mort parée d'esprit, comme le corps de la princesse de Talmont va à la

terre dans une robe bleue et argent[743].

[736] Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole.

_Paris_, 1812, vol. I.

[737] Nouveaux Mélanges, par Mme Necker, vol. II.

[738] Voyez dans la délicate notice intitulée: _Vie de la

princesse de Poix, née Beauvau, par la vicomtesse de Noailles_

(_Lahure_, 1855), si précieuse comme accent d'une société qui

n'est plus, la note si juste que donne sur l'attitude dernière

des femmes du temps le récit de la mort de Mme de Beauvau: «Cette

imposante personne finit sans douleur, sans agonie; elle

s'éteignit comme elle avait vécu, en adorant son mari, en

honorant Voltaire. Ses derniers moments furent d'une paix toute

philosophique. Les cérémonies religieuses n'y tinrent point leur

place, mais les apparences furent assez heureusement conservées

pour qu'il fût dit, jusqu'au dernier jour, que l'indépendance des

idées s'était alliée chez elle à la convenance des formes...»

[739] Journal de Collé. _Paris_, 1805, vol. I.

[740] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.

[741] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. II.

[742] L'Espion anglois, vol. I.

[743] Lettres de Mme du Deffand. 1812, vol. III.

Et cependant, c'est un hôte bien imprévu que la Mort au dix-huitième

siècle. La vie n'a guère le temps d'y penser; et le tourbillon du

monde, le bruit des fêtes, l'enivrement du mouvement, l'étourdissement,

l'enchantement du moment, la distraction du jour, la jouissance

absolue et presque unique du présent, en effacent l'image et presque

la conscience dans l'âme de la femme. La mort traverse seulement son

cœur; ainsi l'idée d'un lendemain traverserait un souper. Elle

n'occupe plus ce monde, elle n'est plus la préoccupation de son

imagination. Cette société, où elle frappe à l'improviste, est le

contraire de ces sociétés qui vivaient dans son ombre et communiaient

familièrement avec sa terreur. Au dix-huitième siècle, la mort paraît

absente et n'est point attendue. Tout la repousse, tout la cache, tout

la voile d'oubli: c'est à peine si sa figure paraît encore dans une

église, sur un tombeau, où l'art du temps dore son squelette.

Dans tout le siècle, la femme renvoie loin d'elle cette idée de sa

fin. Elle y échappe, elle l'écarte doucement: on dirait que sa grâce

craint d'en être effleurée. Avec quel geste de répugnance, de pudeur

presque antique, elle retire la main, sitôt qu'elle touche à ses

dégoûts! «Si nous pouvions nous en aller en fumée, ce genre de

destruction ne me déplairait pas, mais je n'aime pas l'enterrement....

Ah! fi! fi! parlons d'autre chose,» écrit dans une lettre Mme du

Deffand à Mme de Choiseul. Cet éloignement de la mort se retrouve

partout, dans tout ce qu'a écrit la femme. La pourriture effraye son

élégance. L'ordure lui fait peur dans le néant.

Et ce ne sont pas seulement les femmes philosophes qui se dérobent à

cette présence de la mort que fait la pensée de la mort: la religion

du temps la défend encore à la femme comme si elle craignait que sa

ferveur n'en fût découragée. Les femmes les plus pieuses, celles qui

donnent l'exemple et la règle, ôtent de leurs devoirs la méditation de

la mort; elles ne veulent pas qu'on s'attache à ses tristesses, elles

détournent leur foi et la foi des autres de cet avertissement qui

effraye, de cette leçon qui afflige. Et Mme de Lambert donne, dans son

accent le plus délicat, ce sentiment de la femme chrétienne du temps

sur l'idée de la mort, lorsqu'elle écrit ces lignes au milieu de son

traité de la Vieillesse: «L'idée du dernier acte est toujours triste;

quelque belle que soit la comédie, la toile tombe; les plus belles

vies se terminent toutes de même, on jette de la terre, et en voilà

pour une éternité...»

FIN

TABLE DES CHAPITRES

Pages

I. La naissance.--Le couvent.--Le mariage 1

II. La société.--Les salons 44

III. La dissipation du monde 106

IV. L'amour 150

V. La vie dans le mariage 219

VI. La femme de la bourgeoisie 248

VII. La femme du peuple.--La fille galante 278

VIII. La beauté et la mode 313

IX. La domination et l'intelligence de la femme 371

X. L'âme de la femme 406

XI. La vieillesse de la femme 449

XII. La philosophie et la mort de la femme 514

Paris.--Typ. G. Chamerot, rue des Saints-Pères, 19

La femme au dix-huitième siècle · 第 33 / 33 段