et la scène des étrangers attendant Mme de Norville à dîner pour

décider l'Europe à adopter les mœurs de la maison, était à l'adresse

du salon où presque toute l'Europe passa en visite, à l'adresse de la

femme que l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, reçurent comme elles

auraient reçu l'ambassade de l'esprit de la France. Mais un si grand

salon méritait mieux, et bientôt il avait l'honneur d'une satire

spéciale, le _Bureau d'esprit_, persiflage assez brutal, parfois

grossier, de ce séminaire d'académiciens, de ce prytanée des

encyclopédistes, où le chevalier de Rutlige faisait successivement

défiler la Harpe sous le nom de _du Luth_, Marmontel en _Faribole_,

Thomas en _Thomassin_, l'abbé Arnaud en _Calcès_, le marquis de

Condorcet en _marquis d'Osimon_, d'Alembert en _Rectiligne_, le baron

d'Holbach en _Cucurbitin_, Diderot en _Cocus_,--un carnaval de

philosophes mené par Mme de Folincourt, une caricature de mardi gras

dont on levait sans cesse le masque avec une allusion au voyage à

Varsovie.

Laissons la satire, et entrons avec les Mémoires du temps, avec

l'Histoire, dans les bureaux d'esprit du siècle. Le premier que l'on

rencontre conservait les traditions du dix-septième siècle. Il était

tenu par une femme qui continuait la doctrine morale du passé. Cette

femme, qui avait présenté à son fils la gloire de «l'honnête homme»

comme le but de l'ambition, Mme de Lambert était une personne de

discipline et de règle, délicate et sévère, pensant et voulant qu'on

pensât bien différemment du peuple sur ce qui se nomme morale et

bonheur, appelant peuple tout ce qui pense bassement et communément,

en sorte qu'elle voyait bien du peuple à la cour[671]. A cette rare

élévation d'âme, elle joignait un esprit exercé, raffiné, menu, et la

définition tout à la fois fine et haute qu'elle a laissée de la

politique et de l'art de plaire, nous donne une suffisante indication

de sa physionomie de maîtresse de maison, le ton et la manière de sa

grâce. A Mme de Lambert, comme à son salon, on ne pouvait guère

reprocher qu'un retour, un peu au-delà de Mme de Maintenon, vers

l'hôtel de Rambouillet, et un trop grand respect de ce qu'un de ses

amis appelait «les barrières du collet monté et du précieux[672]».

Dans ce salon, qui ne vit jamais de cartes, tous les mercredis, après

un dîner où figuraient Fontenelle, l'abbé de Montgaut, Sacy, le

président Hénault, et les meilleurs des académiciens, on faisait

lecture des ouvrages prêts à paraître, on ébauchait leur réussite dans

le monde, on annonçait et on baptisait leur avenir. Et l'on ne faisait

point seulement la fortune des livres: on faisait encore la fortune

des gens. Au milieu de la causerie, on essayait les candidatures, on

arrangeait les futures élections de l'Académie, dont Mme de Lambert

ouvrit les portes à plus de vingt de ses protégés; car ce fut elle qui

eut la première l'honneur et l'adresse de faire de son salon

l'antichambre de l'Académie: Mme Geoffrin et Mlle de Lespinasse ne

firent que lui succéder et redonner les fauteuils qu'elle avait déjà

donnés. Ces conférences littéraires duraient toute l'après-midi du

mercredi. L'après-midi passée, tout changeait, la scène et les

acteurs: un nouveau monde, des jeunes gens, des jeunes femmes

s'asseyaient à un brillant souper, et la gaieté d'une galanterie

décente, faisant taire le souvenir des lectures, chassait le bruit du

matin[673].

[671] Avis d'une mère à son fils, par Mme de Lambert.

[672] Mémoires du président Hénault.

[673] Mémoires de d'Argenson, vol. I.

Cette pauvre Mme Fontaine-Martel, que Voltaire enterre si lestement

dans une de ses lettres, recevait une société presque entièrement

composée de beaux esprits à l'esprit desquels elle se prêtait sans

trop l'entendre, et de femmes rares pour le temps, de femmes sans

amant déclaré[674].

[674] _Id._, vol. II.

Mme Denis tenait un autre petit salon d'esprit, et donnait aux lettres

de bons soupers bourgeois, sans façons et fort gais, où éclatait la

folie de Cideville, le gros rire de l'abbé Mignot et de quelques abbés

gascons. Voltaire venait s'y mettre à l'aise, lorsqu'il pouvait

échapper à la marquise du Châtelet et aux soupers du grand monde[675].

[675] Mémoires de Marmontel, vol I.

Presque aussi éloigné du salon de Mme de Lambert que l'arbre de

Cracovie de l'hôtel de Rambouillet, un autre salon était le bureau des

nouvelles de Paris, le cabinet noir où l'on décachetait l'histoire au

jour le jour, l'écho et la lanterne magique des choses et des faits,

des hommes et des femmes, de la chaire, de l'académie, de la cour, de

tous les bourdonnements et de toutes les silhouettes; salon envié,

couru, redoutable, où l'admission comme _paroissien_ était un grand

honneur. Ce salon, Mme Doublet le tenait au couvent des

Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où elle passa quarante ans de

suite sans sortir. Là présidait, du matin au soir, Bachaumont coiffé

de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers. Là

siégeaient l'abbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison, les

deux Lacurne de Sainte-Palaye, les abbés Chauvelin et Xaupi, les

Falconet, les Mairan, les Mirabaud, tous _paroissiens_ arrivant à la

même heure, s'asseyant dans le même fauteuil, chacun au-dessous de son

portrait. Sur une table deux grands registres étaient ouverts, qui

recevaient de chaque survenant l'un le positif et l'autre le douteux,

l'un la vérité absolue et l'autre la vérité relative. Et voilà le

berceau de ces Nouvelles à la main, qui par le tri et la discussion

prirent tant de crédit, que l'on demandait d'une assertion: «Cela

sort-il de chez Mme Doublet[676]?» Et comme ces Nouvelles copiées par

les laquais de la maison couraient la ville et s'envoyaient en

province par abonnement de 6, 9 et 12 livres par mois; comme elles

étaient, sous le nom de la _Feuille manuscrite_, une sorte de petite

presse libre qui ne ménageait point les critiques au gouvernement, le

Lieutenant de police s'occupait fort dès 1753 d'arrêter les nouvelles

de Mme Doublet et de modérer le ton de son salon. Il lui signifiait de

la part du ministre d'Argenson de faire cesser les discours peu

mesurés qui se tenaient chez elle, d'en empêcher la divulgation,

d'éloigner de chez elle les personnes qui les tenaient. Mme Doublet

promettait de s'amender; mais les registres, les nouvelles, le

mauvais esprit des causeurs reprenaient si bien leur train, que le

ministre, un ministre que Mme Doublet avait l'honneur d'avoir pour

neveu, M. de Choiseul écrivait: «.... D'après les malheurs qui sortent

de la boutique de Mme Doublet, je n'ai pas pu m'empêcher de rendre

compte au Roi de ce fait, et de l'imprudence intolérable des nouvelles

qui sortent de chez cette femme, ma très-chère tante; en conséquence

Sa Majesté m'a ordonné de vous mander de vous rendre chez Mme Doublet,

et de lui signifier que s'il sort derechef une nouvelle de sa maison,

le Roi la renfermera dans un couvent, d'où elle ne distribuera plus

des nouvelles aussi impertinentes que contraires au service du Roi.»

[676] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et

Jules de Goncourt. Première série, 1857.

En dépit de la menace, Mme Doublet persévérait. Elle ralliait de

nouveaux frondeurs, Foncemagne, Devaux, Mairobert, d'Argental, des

frondeuses qui s'appelaient Mmes du Rondet, de Villeneuve, de

Besenval, du Boccage. Et cette petite Fronde, qui allait devenir

quelques années plus tard le journal de Bachaumont, recommençait dans

son salon plus vive, animée, enhardie par son intime amie, Mme

d'Argental, que l'on voyait bientôt organiser, avec la plume de son

valet de chambre Gillet, un nouveau débit de nouvelles[677].

[677] La Police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel. _Paris,

l'an second de la Liberté_, vol. I.

Dans le monde de la finance, un salon appartenait au bel esprit:

c'était celui de Mme Dupin, qui eut un moment pour précepteur de son

fils Rousseau auquel, au dire des méchants, elle donnait congé les

jours où les académiciens venaient chez elle[678].

[678] Mémoires de la République des lettres, vol.

IV.--Correspondance littéraire de Grimm, vol. VI.

Mais le grand bureau d'esprit de cette première moitié du dix-huitième

siècle fut un salon où l'esprit semblait être chez lui, où

l'intelligence avait ses coudées franches, où l'homme de lettres

trouvait l'accueil, la liberté, le conseil, l'applaudissement qui

enhardit, le sourire qui encourage, l'inspiration et l'émulation que

donne à l'imagination, à la parole, ce public charmant: une maîtresse

de maison qui écoute et qui entend, qui saisit les grands traits et

les nuances, qui sent comme une femme, qui juge comme un homme. Ce

salon était celui de l'ancienne maîtresse de Dubois, de cette Mme de

Tencin qui, rendant aux lettres la protection familière et maternelle

de Mme de la Sablière, donnait au premier de l'an en étrenne à _sa

ménagerie_, à _ses bêtes_, deux aunes de velours pour le

renouvellement de leurs culottes. Dans ce salon, le premier en France

où l'homme fût reçu pour ce qu'il valait spirituellement, l'homme de

lettres commença le grand rôle qu'il allait faire dans le monde de ce

temps; et ce fut de là, de chez Mme de Tencin, qu'il se répandit dans

les salons, et s'éleva peu à peu à cette domination de la société qui

devait lui donner à la fin du siècle une place si large dans l'État.

Attentions, crédit, caresses, Mme de Tencin prodigue ses grâces et

son pouvoir aux écrivains; elle les courtise, elle les attache par les

services, elle les entoure d'affection: elle en a le besoin et le

goût, un goût naturel, instinctif, désintéressé, pur de toute

affectation, de tout calcul d'influence, de tout marché de

reconnaissance. Au milieu des fièvres et des mille travaux de sa

pensée, dévorée d'intrigues, brouillant l'amour et les affaires, cette

femme brûlante sous son air d'indolence, court au-devant des gens de

génie ou de talent, s'empresse aux amusements de l'esprit, jouit d'une

comédie, d'un roman, d'une saillie, avec une âme, un cœur, une

passion qui paraissent échapper à sa vie et se donner tout entiers à

la joie de son esprit. Aussi que de vie spirituelle, que de mouvement,

que de vivacité d'idées et de mots dans le salon animé par cette femme

et composé pour ses plaisirs, exclusivement d'hommes de lettres! Ici

Marivaux mettait de la profondeur dans la finesse; là, Montesquieu

attendait un argument au passage pour le renvoyer d'une main leste ou

puissante, Mairan lançait une idée dans un mot. Fontenelle faisait

taire le bruit avec un de ces jolis contes qu'on croirait trouvés

entre ciel et terre, entre Paris et Badinopolis. Les trois salons de

Mme du Deffand, de Mme Geoffrin, de Mlle de Lespinasse, rappelleront

cette conversation du salon de Mme de Tencin: ils ne la feront pas

oublier à ceux qui l'auront entendue[679].

[679] Mélanges de Suard, vol. I.--Mémoires de Marmontel, vol. I.

Une femme qui avait renoncé au projet d'être heureuse, mais qui

poursuivait l'illusion d'être amusée, une femme rassasiée des autres,

mais dégoûtée d'elle-même, et qui eût mieux aimé, comme elle disait,

«le sacristain des Minimes pour compagnie que de passer ses soirées

toute seule;» une aveugle qui n'avait plus d'autre sens, d'autre tact,

d'autre lumière et d'autre chaleur dans ses ténèbres et ses

sécheresses que l'esprit, Mme du Deffand, appelait continuellement

auprès d'elle, pour s'aider à vivre, la suprême distraction du temps,

le bruit de la conversation et du monde, des personnes et des idées. A

peine si l'écho avait le temps de reposer dans ce salon[680] tendu de

moire aux nœuds couleurs de feu, dans cet appartement de la rue

Saint-Dominique, au couvent de Saint-Joseph, habitué au silence des

retraites de Mme de Montespan. Ce n'était point assez que les soupers

de tous les jours à trois ou quatre personnes, les soupers si

fréquents où la table était ouverte à douze ou treize personnes; Mme

du Deffand donnait chaque semaine, d'abord le dimanche, puis le

samedi, un grand souper où passaient les plus grands noms et les plus

grandes dames, où se rencontraient, «sans se combattre et sans se

fuir» les plus grandes inimitiés: Mme d'Aiguillon, Mme de Mirepoix, la

marquise de Boufflers, Mme de Crussol, Mme de Bauffremont, Mme de Pont

de Veyle, Mme de Grammont, les Choiseul, les duchesses de Villeroi,

d'Aiguillon, de Chabrillant, de la Vallière, de Forcalquier, de

Luxembourg, de Lauzun, le président Hénault, M. de Gontaut, M. de

Stainville, M. de Guines, le prince de Bauffremont. Et dans l'année,

Mme du Deffand avait encore un plus grand jour de réception, le souper

du réveillon, où elle donnait à tous ses amis, dans une tribune

ouvrant d'une de ses chambres sur l'église de Saint-Joseph, le plaisir

d'entendre la messe de minuit et la musique de Balbatre[681].

[680] Veut-on avoir la chambre de Mme du Deffand, cette chambre

qui, les jours de souffrance et de malaise de l'aveugle, devenait

un salon pour les intimes: la voici dans cette planche intitulée

dans le catalogue de Cochin: _Les Chats angola de Mme la marquise

du Deffand_. «Un coin de cheminée à côté duquel s'évase une ample

bergère aux pieds de bois, aux bras rustiques, aux larges

coussins mollets; sous la bergère un panier à laine en osier, à

l'apparence de charpagne; contre la cheminée une servante,

au-dessous une petite étagère-bibliothèque à trois planchettes de

livres; dans l'angle de la pièce une encoignure avec quelques

porcelaines; au fond, dans la boiserie unie et plate, sans

ornement et sans moulure, une porte vitrée donnant sur le noir

d'un cabinet, et dans l'alcôve qui suit, la tête d'un lit qui

paraît recouvert d'une perse à ramages, garnissant également le

mur où l'on aperçoit un petit cartel: tel est la chambre de Mme

du Deffand. Et pour tous habitants la tranquille pièce n'a que

deux chats, deux chats ayant au cou l'énorme collier de faveurs,

qu'ils portent gravé en or sur le dos des livres possédés par la

marquise.» (_L'Art du dix-huitième siècle_, par Edmond et Jules

de Goncourt. 1874, vol. II.)

[681] Correspondance inédite de Mme du Deffand.

Ce salon de Mme du Deffand, où Clairon venait réciter les rôles

d'Agrippine et de Phèdre, était tout plein, tout occupé des nouvelles

et des questions littéraires. Il avait le ton et les goûts de sa

maîtresse: le livre du jour, la pièce nouvelle, le pamphlet ou le

traité philosophique y étaient jugés au courant de la causerie,

feuilletés pour ainsi dire du bout du doigt par ce grand monde du

dix-huitième siècle qui savait toucher à tout. Le grand monde venait y

causer, y rimer ou y entendre une chanson, donner son mot, un mot

toujours vif et personnel, sur le succès et le grand homme du moment.

Car c'était là le caractère particulier du salon de Mme du Deffand: il

était le bureau d'esprit de la noblesse. Fermé aux artistes,

n'accueillant que les hommes de lettres appartenant ou du moins

s'imposant à la plus haute société, il réunissait presque

exclusivement tout cet intelligent et charmant public des lettres, les

hommes et les femmes de cour, échappant à Mme Geoffrin, résistant aux

avances de son hospitalité, aux commodités même des petits soupers,

des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle imaginait pour attirer

chez elle, par les charmes et les facilités d'une partie carrée, les

grands noms qu'elle ne pouvait avoir[682].

[682] Mémoires de Marmontel, vol. II.

Tout ce que la société des gens de lettres pouvait attribuer en ce

temps de considération sociale, et même de pouvoir sur l'opinion

publique, se révéla par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre

salon, le salon de l'Encyclopédie, le salon de Mme Geoffrin. On vit,

par son accueil à toute la littérature, un salon bourgeois s'élever au

premier rang des salons de Paris, devenir un centre d'intelligence, un

tribunal de goût où l'Europe venait prendre le mot d'ordre et dont le

monde entier reçut la mode des lettres françaises. On vit une femme

sans naissance, sans titre, la femme d'un entrepreneur d'une

manufacture de glaces, riche à peine de quarante mille livres de

rentes, faire de ses invitations une faveur, presque une grâce, faire

d'une présentation chez elle un honneur qui troublait les gens les

moins timides, et jusqu'à Piron lui-même,--et cela pour souper le plus

souvent, dit Marmontel, avec une omelette, un poulet, un plat

d'épinards. Une figure de vieille femme fort avenante; un esprit

naturel, juste, fin, dont la malice avait un tour rustique; un art de

jouer de l'esprit de ses hôtes, et d'en tirer tous les sons; un

égoïsme bien appris, plein de discrétion; une préoccupation de

procurer le plaisir, de le faire naître, qui la poursuivit jusqu'au

lit de mort; une tête bien garnie de réflexions et de comparaisons

dont elle avait, disait-elle, «un magasin pour le reste de ses jours»;

une grande gaieté lorsqu'elle contait; une vanité tournée à être sans

prétention; une connaissance du monde tirée de l'observation, et non

de la lecture; une ignorance aimable et sans sottise; un cœur qui

était un bourru bienfaisant; des opinions assez souples et qui

pliaient sous la contradiction; une estime fort médiocre, ou plutôt un

mépris très-froid et très-poli de l'humanité[683],--tel était

l'ensemble de vices, de vertus, d'agréments, de défauts et de

qualités[684], auquel Mme Geoffrin dut, sinon son charme, au moins sa

fortune et la gloire de son salon.

[683] Correspondance littéraire de la Harpe, vol.

I.--Correspondance de Grimm, vol. IX et X.--Mémoires de

d'Argenson, vol. V.--Éloges de Mme Geoffrin, 1812.

[684] Walpole a donné de Mme Geoffrin, je crois, le portrait le

plus ressemblant qui ait été fait de cette bourgeoise illustre:

«Mme Geoffrin est une femme extraordinaire qui possède plus de

sens commun que je n'en ai jamais rencontré, une promptitude

extrême pour découvrir les caractères et les pénétrer jusqu'aux

derniers replis, et un crayon qui n'a jamais manqué un portrait,

ordinairement peu flatté; elle exige et elle conserve en dépit de

sa naissance et des préjugés absurdes d'ici sur la noblesse une

véritable cour et beaucoup d'attentions. Elle y réussit par mille

petites manœuvres et par des services d'amitié en même temps que

par une franchise et une sévérité qui semblent être son seul

moyen pour attirer chez elle un concours de monde: car elle ne

cesse de gronder ceux qu'elle veut s'attacher. Elle a peu de goût

et encore moins de savoir, mais elle protège les artistes et les

auteurs et elle courtise un petit nombre de personnes pour avoir

le crédit nécessaire à ses protégés. Elle a fait son éducation

sous la fameuse Mme de Tencin qui lui a conseillé de ne jamais

rebuter aucun homme, parce que, disait son institutrice, quand

même neuf sur dix ne se soucieraient pas plus de vous qu'un sol,

le dixième peut devenir un ami utile.»

La maison de cette femme attirait comme cette femme même, sans

séduire, par la netteté, l'ordre, la propreté, les aises de toutes

sortes, une certaine recherche cachée, une élégance voilée, simple,

presque nue. Tout y était commode jusqu'au mari, un mari qui s'effaça

par convenance tout le temps qu'il vécut, et qui se réduisit de la

meilleure grâce au rôle d'intendant et de plastron. Cette maison,

cette femme recueillaient tous les survivants du salon de Mme de

Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de lettres venus après eux, à

tout ce qu'il y avait de connu ou de fameux, Mme Geoffrin consacrait

toutes ses soirées. Le mercredi elle réunissait toute la littérature à

un grand dîner. Un autre jour de la semaine, le lundi, le grand dîner

de Mme Geoffrin était donné aux artistes. Son salon se remplissait de

tous ces hommes de talent, exclus des salons du grand monde, à peine

admis dans quelques salons de la finance, et que la première elle

caressait, les faisant travailler, les allant voir dans leur atelier.

Vanloo, Greuze, Vernet, Vien, Lagrénée, Robert arrivaient, et Mme

Geoffrin prenait leur voix sur quelque tableau ancien apporté dans son

salon et dont un amateur avait envie; ou bien c'était quelque beau

dessin des écoles anciennes, tiré par Mariette de ses portefeuilles,

et qui passait de main en main, au milieu des exclamations, des

remarques, des admirations. Quelquefois Caylus y contait une jolie

anecdote, et sur le goût que la société prenait à son récit, il

s'amusait à en faire graver le sujet pour tous les habitués du

lundi[685]. Lundis et mercredis, ces grands dîners de l'art et de la

littérature, ces réceptions de Mme Geoffrin eussent été les fêtes les

plus belles, la communion cordiale, le repas libre et joyeux de tous

les esprits et de tous les talents du dix-huitième siècle, si la

maîtresse de maison n'y avait jeté par moment le froid de son âme, le

froid de sa raison, les avertissements et les arrêts d'une prudence

ennemie de la passion et de l'entraînement, son humeur de gronderie,

et cette éternelle et glaciale approbation: «Allons! voilà qui est

bien!»--un mot qui tombait avec une douceur morte de la bouche de Mme

Geoffrin sur la chaleur de la parole, sur l'enthousiasme de la

pensée, sur l'emportement ou l'éloquence de la conversation, et

passait comme un souffle éteignant tout[686].

[685] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et

Jules de Goncourt. Deuxième série. Lettres de Caylus à Paciaudi.

[686] Mémoires de Marmontel, vol. II.

Mlle de Lespinasse n'était pas assez riche pour donner à dîner ou à

souper. Elle se contentait de faire ouvrir tous les jours par le seul

valet qu'elle eût les portes d'un salon où se pressaient depuis cinq

heures jusqu'à neuf heures[687] des hommes d'église, des hommes de

cour, des hommes d'épée, les étrangers de marque, les hommes de

lettres, l'armée de l'Encyclopédie défilant à la suite de d'Alembert,

tout un monde qu'elle avait habitué à remonter son escalier presque

tous les jours, en renonçant pour le recevoir au théâtre et à la

campagne, où elle n'allait presque jamais: encore ne manquait-elle

pas, en cas de sortie, d'annoncer longtemps à l'avance le congé

qu'elle se décidait à prendre. Chez Mme Geoffrin, le caractère de la

maîtresse de la maison, naturellement modéré, ses timidités peureuses

empêchaient la conversation d'aller à beaucoup de sujets, de

s'enhardir, d'éclater. La terreur qu'elle avait d'être compromise,

d'être troublée dans cette paix égoïste qui était son bonheur

d'élection et l'objet de tous ses soins, son éloignement pour le bruit

de la passion et de la parole, la police un peu sévère, souvent même

exagérée, que faisait dans son salon et sous ses ordres le bénédictin

Burigny, la menace de ces gronderies du coin du feu dont elle était

si peu avare, la discipline imposée par sa personne, ses goûts, ses

habitudes, tenaient chez elle les hommes et les idées, les caractères

et les expressions, dans une certaine contrainte[688]. Le salon de

Mlle de Lespinasse ne connaissait rien de ces gênes et de ces

restrictions: les tempéraments y étaient libres, les personnalités

avaient le droit d'y être franches. Aucune question n'y était

réservée: religion, philosophie, morale, contes, nouvelles, médisances

de tous les mondes, on y touchait à tout. L'anecdote y arrivait toute

fraîche, le système s'y exposait tout vif; et l'on s'y entretenait

avec une liberté arrêtée seulement à l'indécence, et qui laissait la

parole à la causerie de Diderot.

[687] Correspondance de Grimm, vol. IX.

[688] Correspondance de Grimm, vol. IV.

La femme au dix-huitième siècle · 第 30 / 33 段