Parfois pourtant, avant l'âge, avant la vieillesse, la dévotion est

apportée à la femme par la fatigue du monde, la solitude du foyer, le

train si libre, le lien si relâché du mariage. Il se rencontre dans ce

temps des âmes douces et faibles, faciles aux lassitudes, blessées,

étourdies par la lumière et le bruit, qui de bonne heure demandent à

la religion la paix des habitudes, l'ombre discrète de la vie. Mais

pour ces femmes délicates et paresseuses, jeunes encore au moins pour

Dieu, pour ces dévotes qui n'ont que l'âge de la maturité

appétissante, que d'écueils, que de tentations, que d'attaques sur le

chemin du salut qu'elles font à petites journées! Une dévote, c'est le

fruit défendu pour l'amour du siècle, pour les gens à bonnes fortunes.

Le libertinage du siècle est trop raffiné, trop subtil, trop aiguisé,

l'imagination de ses sens est trop tendue vers toutes les recherches

du difficile, de l'extraordinaire, du nouveau, il est trop tenté par

tout défi, pour ne pas faire de cette femme son ambition, son désir,

sa proie désignée. Pour la débauche fine et si délicatement corrompue

du temps, une dévote n'est rien moins que «le morceau de roi de la

galanterie». Une sensualité délicieuse semble cachée dans cette femme

si différente des autres avec ses paquets de fichus sur la gorge, son

_corps_ qui remonte à son menton, sans rouge, le teint blanc, portant

en elle un charme de fraîcheur et de quiétude, le repos et comme le

reflet de la retraite[651]. Mille séductions secrètes et tendres, une

coquetterie pénétrante se dégage dans l'air autour d'elle avec la

suavité et la douceur des parfums exquis rangés, dans le roman de

_Thémidore_, sur le linge fin et la toilette de Mme de Doligny. Femmes

uniques pour faire rêver aux hommes à femmes «le suprême du plaisir»,

pour leur promettre ce que le jargon des roués nomme «un ragoût, une

succulence», ce qu'un livre du temps appelle «l'onction dans la

volupté»[652]! N'oublions pas cet autre aiguillon du libertin dans ce

temps où l'amour aime l'humiliation et la souffrance de la femme: la

lutte de la dévote, les déchirements de son cœur, ses résistances au

péché, ce spectacle nouveau d'une âme longue à être vaincue, se

débattant avec elle-même, roulant du devoir au remords, se

ressaisissant dans sa chute, et se reconnaissant dans sa honte,

c'était de quoi décider bien des hommes à tenter cette aventure où ils

prévoyaient tant de piquant, tant de saveur, l'amusement de leurs

vanités les plus cruelles. Tout exposée pourtant qu'elle était de ce

côté, ce n'était point le plus souvent sous l'attaque d'un libertin

que la dévote succombait. Généralement cette femme peureuse du

scandale redoutait les hommes notés de galanterie, les façons

affichantes, «les plumets», les manières vives et étourdies; et, si

elle arrivait à céder, elle cédait plus volontiers à quelque jeune

homme, tout neuf dans le monde, heureux du silence, jaloux du mystère

de son bonheur. Ou bien encore, quelquefois la dévote s'abandonnait à

une espèce d'hommes glissés sans bruit dans sa familiarité, qui, par

état, promettaient à sa faute ce pardon du péché: le secret.

[651] Thémidore. _A la Haye, aux dépens de la Compagnie_, 1745.

[652] Les Liaisons dangereuses, par C... de L.... _Londres_,

1796, vol. I.

Mais, si dangereux qu'il se montrât, qu'était l'amour contre la

dévotion, qu'étaient les chutes des sens, les défaites du cœur,

secrètes ou éclatantes, auprès de l'esprit du temps, du souffle

d'incrédulité qui pénétrait peu à peu la femme et la remplissait de

doutes, de soulèvements, de révoltes? C'était l'esprit encore plus que

tout le reste qui se dérobait chaque jour plus résolûment chez la

femme aux croyances de la foi. Il recevait le contre-coup de tout ce

qui s'agitait dans la pensée des hommes, l'ébranlement des livres, des

brochures, des idées. Et voulez-vous la mesure précise du

dépérissement, de l'étouffement de la dévotion de la femme dans l'air

du dix-huitième siècle? Il vous suffira de jeter les yeux sur le

gouvernement de la femme par l'Église, sur la _direction_.

La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, redoutable, absolu du

dix-septième siècle. Le directeur n'est plus ce maître du foyer, ce

maître de la maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une femme

tenait tout sous sa main, réglait les consciences, les volontés, le

service, la famille. Aujourd'hui qu'est-il? un homme de compagnie, un

partner au wisk, un secrétaire, un lecteur, un économe, un

sous-intendant des dépenses de la maison, qui met l'ordre dans la

cuisine et la paix dans l'antichambre. On le prend moliniste, si le

vent est au molinisme, quitte à le remplacer par un janséniste, si le

vent tourne; car c'est un familier sans assises dans la maison. Voilà

le personnage et le rôle; et, s'il vous faut la révélation de tout son

abaissement, elle vous sera donnée par le directeur de Mme Allain dans

le joli conte, si vivant, de _M. Guillaume_.

La direction véritable, toute-puissante, tyrannique, n'est plus là.

Elle n'est plus dans l'Église humiliée, dans le prêtre discrédité;

elle est dans la nouvelle religion qui triomphe. Ses bénéfices et ses

pouvoirs, son exercice et sa domination, sont tout entiers aux mains

de la philosophie, à la discrétion des philosophes. Voilà la nouvelle

direction et les nouveaux directeurs de la femme. Ce sont les

philosophes qui prennent la place chaude au foyer, à la table, aux

conseils de famille, qui héritent de l'influence, du droit de

sermonner et de décider, qui ouvrent et ferment la porte de madame,

qui lui conseillent ses amants, qui lui imposent ses connaissances,

qui font de son âme leur créature et de son mari leur ami. Partout,

dans toutes les maisons un peu famées, à côté de toute femme assez

éclairée pour vouloir faire son salut philosophique, il s'installe un

de ces hommes, quelque saint de l'Encyclopédie que rien ne déloge

plus: c'est d'Alembert qui conduit le ménage Geoffrin, c'est Grimm

régnant chez le baron d'Holbach, ami dirigeant de la maison, qui

défend à d'Holbach d'acheter une maison de campagne qui ne plaît pas à

Diderot. C'est cet autre, le grand tyran des sociétés, Duclos, qui à

la Chevrette, auprès de Mme d'Épinay, va révéler l'omnipotence et

toute la profondeur de ce personnage de directeur laïque. Il

s'interpose entre la femme et le mari, il prêche la femme, il lui

apprend les infidélités de l'amant qu'elle a, il lui dit du mal de

l'amant qu'elle aura, il entre de force dans toutes ses affaires, il

pénètre ses sentiments, il prend en main sa réputation, il lui ordonne

au nom de l'opinion du monde de quitter celui-ci pour celui-là, il la

met en garde contre l'amour, contre l'amitié, contre la sévérité de

morale des gens qu'elle estime, il l'empoisonne de soupçons, il la

remplit et l'assombrit de défiances, de terreurs, de remords, il la

gronde, il la morigène, il la domine par les tourments qu'il lui

donne, les inquiétudes qu'il lui souffle au cœur, il s'établit dans

sa famille, dans ses relations, partout autour d'elle, il lit ses

lettres, il les refait, il jette au feu ses papiers, il s'empare de la

confiance du mari, il commande au précepteur, il préside à l'éducation

des enfants[653]. Il touche à tout, il se mêle à tout, il commande à

tout. Son obsession de bourru malfaisant et insinuant prend la

grandeur et la terreur d'une possession diabolique; et, tandis qu'il

plane avec des sarcasmes sur cette femme frissonnante, l'ombre de

Tartuffe passe au mur derrière lui.

[653] Mémoires de Mme d'Epinay. _Passim._

Une seule chose empêcha les philosophes et la philosophie, les hommes

et les idées du parti nouveau, de s'emparer absolument de la femme.

Par le caractère de son sexe et la nature de ses facultés, la femme du

dix-huitième siècle, comme la femme de tous les siècles, manquait de

forces pour l'incrédulité. Manque de forces, besoin d'appui, c'est là,

semble-t-il, toute la raison de sa dévotion, dévotion raisonnée comme

pourrait l'être celle d'une du Deffand sous un petit coup de la grâce,

retour à Dieu d'un esprit que le vide effraye. Un prêtre a éclairé à

fond sur ce point le cœur de la femme et du temps: l'abbé Galiani a

montré, pour ainsi dire, les dernières racines auxquelles se rattache

la foi dans les décadences incrédules, lorsqu'il a écrit dans sa

grande langue: «A fin de compte, l'incrédulité est le plus grand

effort que l'esprit de l'homme puisse faire contre son propre instinct

et son goût... Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de

l'imagination, de tout le goût du merveilleux; il s'agit de vider tout

le sac du savoir, et l'homme voudrait savoir. De nier ou de douter

toujours et de tout, et rester dans l'appauvrissement de toutes les

idées, des connaissances, des sciences sublimes, etc.; quel vide

affreux! quel rien! quel effort! Il est donc démontré que la

très-grande partie des hommes et surtout des femmes, dont

l'imagination est double..., ne saurait être incrédule, et celle qui

peut l'être n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande

force et jeunesse de son âme. Si l'âme vieillit, quelque croyance

reparaît[654]...»

[654] Correspondance de Grimm, vol. IX.

Mais cette foi qui se sauve de l'incrédulité, qui s'en échappe et s'en

retire, est elle-même un effort. Elle n'est point vivante par la

facilité, l'abandon, par le dévouement, par l'amour. Laissons ce que

Galiani appelle «des croyances qui reparaissent», et ne comptons point

avec ces conversions à la Geoffrin et à la de Chaulnes, que l'âge

semble amener avec l'affaiblissement; estimons, étudions la piété du

siècle dans celles qui en donnent l'exemple constant et qui en fixent

le caractère: la piété, chez les femmes les plus sincères, les plus

croyantes, manque d'onction. Elle ne peut quitter un ton de

sécheresse. Elle garde sur toutes choses un sens et un esprit

critiques. Dans tout ce qu'ont légué ces personnes de haute dévotion,

dans leur vie, dans leurs pensées, dans ce qu'elles ont laissé

échapper de leur conscience, de leur bouche, de leur plume, on sent

une froideur. L'amour de Dieu ne semble pas être autrement en elle

qu'un principe dans un cerveau; et elles mettent tant de réflexion

dans la prière, elles ont contre tout enthousiasme de si grandes

réserves, elles font des vertus religieuses, auxquelles elles ôtent

l'élancement, des vertus si raisonnables, si philosophiques, elles

semblent si uniquement attachées à une sainteté purement morale,

qu'elles rappellent la pensée de Rousseau ne trouvant pas à Mme de

Créqui «l'âme assez tendre pour être jamais une dévote en

extase[655]». Ces femmes ont cru de toutes leurs forces; elles n'ont

pu croire de tout leur cœur.

[655] Lettres de Mme de Créqui. Introduction par M. Sainte-Beuve.

C'est à cette piété desséchée que la mode va ouvrir dans ce siècle une

nouvelle carrière. Elle va lui donner un nouveau but, presque un

nouveau nom. La dévotion qui ne suffit plus, qui ne se nourrit plus

d'elle-même, va retrouver d'autres aliments, une autre vie: elle sera

la Charité. On la verra quitter son rôle passif, sortir de l'oratoire,

de la retraite, du silence, des habitudes contemplatives, des

élévations solitaires, des pratiques sous lesquelles l'ancienne

dévotion tâchait d'éteindre le mouvement, l'action, l'initiative de la

femme pieuse pour qu'elle s'abandonnât en Dieu et y restât tout

enfoncée. Dans ce siècle, la philanthropie entre dans la religion: et

la dévotion, suivant le cours du temps, descend de l'adoration du

Créateur au soulagement de la créature. De ce jour, du jour où la

femme trouve la charité pour ressusciter et occuper sa dévotion,

l'activité la saisit; un souffle l'emporte hors d'elle-même: elle

appartient aux autres. Un esprit égal en agitations à celui qui

remuait chez Mme Louise de France, va la pousser dès le matin hors de

chez elle. Seule, à pied, par la pluie, le froid, par tous les temps,

elle ira de l'Arsenal aux Incurables, du Palais à l'île Saint-Louis,

du lieutenant de police chez la supérieure de la Salpêtrière. Vingt

commissaires recevront ses dépositions; tous les consultants de Paris

la connaîtront. On la rencontrera sans cesse sur le chemin de

Versailles; à Versailles, on la verra à tous les bureaux, à toutes les

toilettes, au salut de la chapelle, aux cassettes[656]. Les hôpitaux,

les prisons seront les lieux d'élection de cette dévotion nouvelle;

par elle, la Conciergerie sera dotée d'une infirmerie; par elle

l'Hôtel-Dieu sera réformé, par elle disparaîtront ces lits où étaient

entassés huit hommes, où la maladie, l'agonie, la mort couchaient

ensemble sous le même drap[657]! Et c'est cette vertu d'ordre humain,

la bienfaisance, éclatant et se répandant vers la fin du siècle, qui

sera la véritable et peut-être la seule religion d'instinct et de

mouvement de la femme au dix-huitième siècle.

[656] Abrégé du _Journal de Paris_. 1789, vol. IV.

[657] Mémoires de la République des lettres, vol.

XVII.--Correspondance secrète, vol. IX.

Une autre foi apparaît encore, mais secrète, cachée, et comme

honteuse, tout au fond de la femme du dix-huitième siècle. Dans un

repli de cette âme féminine du temps, si ferme, si libre, d'une

personnalité si entière, dans un coin de cet esprit raisonnable qu'une

philosophie naturelle semble affranchir du préjugé, de la tradition,

du respect religieux, il reste une faiblesse populaire: la

superstition. Il y a encore sur l'imagination du dix-huitième siècle

l'ombre de terreur et de mystère des croyances du seizième siècle.

Chez la plus grande dame, il existe encore le souvenir des vieilles

recettes, une conscience vague de ces idées qui font, pour retrouver

son enfant noyé, allumer à une pauvre femme du peuple une bougie sur

une sébile lancée au courant de l'eau et s'en allant mettre le feu au

petit pont de l'Hôtel-Dieu. Au milieu de ce siècle philosophique[658],

la femme croit à la chance de la corde de pendu[659], au pronostic du

sel renversé, des fourchettes en croix; elle a les peurs de cette Mme

d'Esclignac, qui donne à ses soupers la comédie aux esprits forts de

Paris[660]. Les horoscopes ne sont pas oubliés: sur des berceaux de

petites filles, Boulainvilliers, Colonne et d'autres en tirent bon

nombre qui tiennent les femmes sous le coup d'un avenir fatal dans une

sorte de tremblement, et parfois, comme pour Mme de Nointel, amènent,

par l'épouvante et l'idée fixe, la réalisation de la prédiction[661].

Des femmes ont la naïveté de la princesse de Conti promettant à un

abbé Leroux un équipage et une livrée s'il lui trouve la pierre

philosophale; d'autres ont l'illusion de la duchesse de Ruffec passant

sa vie avec des espèces de sorcières qui lui ont promis le

rajeunissement; malheureusement, les drogues, qui coûtent fort cher,

mal choisies ou insuffisamment exposées au soleil, ont toujours un

défaut qui fait manquer l'opération[662]. Crédulités inouïes, mais qui

ne sont point en si grand désaccord avec les superstitions avouées,

affichées par les intelligences de femme les plus viriles, les plus

indépendantes. Qu'on écoute leur voix, leur cri sous la plume de Mlle

de Lespinasse, lorsque, mourante, elle supplie M. de Guibert de ne pas

passer de bail pour son nouvel appartement un vendredi; un vendredi!

sa main tremble, lorsqu'elle parle de ce terrible jour dont elle

rapproche les fatalités: «C'est le vendredi 7 août 1772 que M. de Mora

est parti de Paris, c'est le vendredi 6 mai qu'il est parti de

Madrid, c'est le vendredi 27 mai que je l'ai perdu pour jamais[663].»

[658] Correspondance secrète, vol. I.

[659] Mercure de France. _Avril 1722._

[660] Paris, Versailles et les Provinces, vol. I.

[661] Mémoires de d'Argenson, vol. II.

[662] Mémoires de Mme du Hausset.

[663] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I et II.

La foi aux diseuses de bonne aventure demeure vive, empressée,

entêtée. Et du commencement à la fin du siècle, la tireuse de cartes

fait faire antichambre aux grandes dames sur ses chaises boiteuses.

Toutes se glissent chez elle la nuit, incognito, d'un pas furtif,

voilées, parfois le visage déguisé; et Mme de Pompadour, s'échappant

un soir du palais de Versailles, va consulter en grand secret cette

fameuse Bontemps qui a lu dans le marc de café la fortune de Bernis et

la fortune de Choiseul. Avant le règne de Louis XV, il s'était trouvé

des femmes plus hardies qui avaient voulu se passer d'intermédiaire,

avoir leur bonne aventure de première main, la tenir du diable

personnellement. Une maîtresse du Régent, Mme de Séry, avait ouvert

son salon à des séances d'évocation, où Boyer, le magicien produit par

Mme de Sennecterre, voyait du vivant de Louis XIV la couronne royale

sur le front du duc d'Orléans. Dans les assemblées tenues chez Mme la

princesse de Conti douairière, il se formait une société divinatoire,

où des bergers amenaient des lièvres possédés de l'esprit malin. Chez

Mme de Charolais, au château de Madrid, il se faisait des sabbats que

l'on accusait, il est vrai, de plus de volupté que de diablerie[664].

Au milieu même du siècle, en plein règne de Louis XV, en 1752, un M.

de la Fosse faisait voir le diable, un diable qui parlait, à toute une

société de femmes dans les carrières de Montmartre, et Mme de

Montboissier était envoyée au couvent pour y expier sa participation à

ces scènes magiques. La curiosité du diable travaillait sourdement les

pensées de la femme; et tout le printemps de cette même année, on eut

à rire de la mésaventure de deux dames, la marquise de l'Hospital et

la marquise de la Force, qui avaient voulu voir le diable: averties

par la sorcière qu'elles ne le verraient qu'une fois déshabillées,

elles avaient été dépouillées par elle de leurs vêtements, de leur

argent, de leur linge, et laissées dans un état de nudité qu'un

commissaire constata[665].

[664] Mémoires de Richelieu, vol. VII.

[665] Mémoires de d'Argenson, vol. IV.

Le diable! Étrange apparition dans le siècle de Voltaire! Étrange

obsession qui montre le besoin furieux du surnaturel chez la femme du

temps! Gagnée par le froid et la sécheresse de la science et de la

logique du siècle, par son esprit pratique, net, incisif et positif,

ne trouvant plus dans la religion des élans d'imagination, des visions

de tête, la femme aspirait instinctivement à ce merveilleux qui est

l'aliment et l'enivrement de son âme. Elle était disposée et d'avance

attachée à ces faux prodiges qui enlèvent la pensée de son sexe à la

vérité des choses, ses sens même à la réalité des faits. Aussi,

pendant tout le siècle, la voit-on montrer comme une impatience de se

livrer aux thaumaturges. Elle appelle la jonglerie, elle y aspire,

elle s'y voue. Celles qui ne rêvent point au sabbat, celles qui

n'invoquent pas le diable, on les trouve, quand le siècle

commence, chez la vieille marquise de Deux-Ponts au couvent

de Belle-Chasse[666], aux représentations extatiques des

convulsionnaires. Puis, quand l'enthousiasme des convulsions est

passé, l'idolâtrie court à Mesmer apportant le magnétisme et ses

mystères, le somnambulisme et ses miracles, le merveilleux de la

science, le surnaturel de la médecine. Et quel engouement, quel culte

autour de l'initiateur! Quelle dévotion au fluide! Le Mesmérisme est

confessé par Mme de Gléon, par Mme de Saint-Martin. Il est prêché aux

incrédules par la marquise de Coaslin, l'adepte émérite sous la

présidence de laquelle se font les expériences de M. de Puységur[667].

Il est vengé des persécutions, c'est-à-dire des parodies, par la

duchesse de Villeroy qui chasse Radet de chez elle pour avoir fait

jouer le _Baquet de santé_, et voulu «conduire, nouvel Aristophane, le

nouveau Socrate Mesmer à la ciguë[668].» Et pour couronner toutes les

magies du siècle, où il faut à la femme des charlatans qui lui

remplacent Dieu, et des fantasmagories qui lui servent de foi, en même

temps que Mesmer et le Mesmérisme, voici Cagliostro; voici le

Martinisme, qui évoque les ombres et fait souper les vivants avec les

morts[669].

[666] Mémoires de Richelieu, vol. II.

[667] Mémoires de la République des lettres, vol. XXV et XXVII.

[668] Correspondance secrète, vol. XVII.

[669] _Id._, vol. XVIII.

La vieillesse de la femme avait en ce temps un autre refuge que la foi

ou la crédulité. Elle avait cette grande ressource, cette occupation à

la mode, cet emploi de la vie inventé par le dix-huitième siècle pour

la maturité de l'âge, le _Bureau d'esprit_, c'est-à-dire une espèce de

retraite du cœur dans les plaisirs de l'intelligence, dans la paix et

l'aimable volupté des lettres; invention charmante qui devait donner

aux dernières années, aux dernières passions de la femme, comme une

grâce de spiritualité et de délicatesse, à son âme même une légèreté

dernière, une élégance suprême.

Ce rôle, dans lequel la femme intelligente se réfugie au dix-huitième

siècle, est d'ailleurs un grand rôle, le plus grand peut-être qu'une

femme puisse jouer au milieu de cette société qui n'a d'autre dieu que

l'esprit, d'autre amour ou du moins d'autre curiosité que les lettres.

Les bureaux d'esprit sont les salons de l'opinion publique. Et

qu'importe leur maîtresse, qu'elle soit de bourgeoisie ou de finance,

ils écrasent, ils effacent les plus nobles salons de Paris. Ce sont

les salons qui occupent l'attention de l'Europe, les salons où

l'étranger brigue l'honneur d'être admis. Ils disposent du bruit, de

la faveur, du succès. Ils promettent la gloire, et ils mènent à

l'Académie. Ils donnent un public aux auteurs qui les fréquentent, un

nom à ceux qui n'en ont pas, une immortalité aux femmes qui les

président. Et c'est par eux que tant de femmes gouvernent le goût du

moment, l'éclairent ou l'aveuglent, lui commandent l'idolâtrie ou

l'injustice. Car cette puissance des bureaux d'esprit est trop grande,

trop enivrante pour que la femme n'en fasse pas abus, et ne la

compromette pas par la partialité, l'appréciation passionnée, le zèle,

le défaut de mesure, l'esprit d'exclusion. Il arrive que chaque bureau

d'esprit borne le cercle du génie, de l'imagination, du talent, à la

table de ses soupers. Beaucoup commencent par être un parti, et

finissent par être une coterie, une petite famille de petites vanités

qui arrêtent le monde à leur ombre, le bruit à leurs noms, la

littérature à la porte du salon qui les caresse. C'est alors qu'on

voit naître et grandir, avec la coquetterie d'esprit, la fureur des

réputations, l'usurpation de la popularité, l'intrigue et les

ménagements, l'art de louer pour se faire louer, l'art d'intéresser la

renommée, un peu par soi-même, beaucoup par les autres[670]; défauts

et ridicules ordinaires de sociétés pareilles, pour lesquels la

postérité aura sans doute plus d'indulgence que la comédie du temps.

[670] Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes,

par Thomas. _Paris, an XII._

Dorat lance contre les bureaux d'esprit sa comédie des _Prôneurs_,

pleine de vers heureux, frappés à la Gresset, et qui font portrait. Le

public reconnaît une des grandes maîtresses de la littérature et de la

philosophie, Mlle de Lespinasse, tantôt sous le masque d'Églé dont le

poëte dit:

Elle parle, elle pense, elle hait comme un homme;

tantôt sous les traits de Mme de Norville, l'héroïne de la pièce, que

Dorat montre à l'œuvre, occupée à forger une de ces gloires à la

Guibert, que le public, par nonchalance, consent à recevoir des mains

d'une femme, une de ces gloires qu'on souffle comme le verre, et qui

volent pendant trois mois au moins dans les cercles et les soupers. Et

qui ne met le nom sur cette marraine de grands hommes, surprise et

représentée au vif, en plein travail de protection, en plein

embauchage de succès et de célébrité, surprenant l'opinion,

l'étourdissant par des mots et des éloges jetés de sa maison à tous

les échos, jurant que tout Paris s'arrachera le génie qu'elle couve,

que la cour le trouvera divin, vouant à l'obscurité tous les gens qui

n'ont pas encore soupé chez elle, et s'engageant à les faire haïr de

ses amis les Électeurs, à les faire abhorrer de l'Angleterre? Mme

Geoffrin n'était point oubliée dans la satire. Ses mercredis

essuyaient l'ironie du vers:

Ce n'est que ce jour-là qu'à Paris l'on raisonne;

La femme au dix-huitième siècle · 第 29 / 33 段