sentiments exprimés par le mot qui semble monter de tous les cœurs à
toutes les bouches, la _sensibilité_, la sensibilité à laquelle
bientôt l'usage attache l'épithète d'_expansive_[624]. Il se crée une
langue nouvelle, un nouveau code moral et sentimental qui n'a d'autre
base, d'autre principe, que cette sensibilité partout exprimée,
affichée, apportant un si grand changement à la physionomie de ce
monde, à ses vocations et à ses modes, aux manifestations de ses
dehors, aux coquetteries mêmes de la femme[625]. Sensible,--c'est cela
seul que la femme veut être; c'est la seule louange qu'elle envie.
Sentir et paraître sentir[626], voilà l'intérêt et l'occupation de sa
vie; et elle ne s'extasie plus sur rien que sur le sentiment dont elle
a, dit-elle, «plus besoin que de l'air qu'elle respire». Il devient
presque d'usage pour une femme de passer la nuit dans les larmes, le
jour dans des inquiétudes mortelles, à propos d'un rien. Lui
arrive-t-il un chagrin? Elle montrera «le sublime de la douleur». Et
que de sollicitudes pour les gens qu'elle adore! Découvre-t-elle un
chagrin dans un cœur qui lui appartient? Elle s'en empare, elle en
fait son bien, elle ne peut plus parler d'autre chose, et elle en
parle les yeux humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole chez
lui; elle s'y établit; elle consulte avec le médecin, elle fait les
bulletins. Si le danger augmente, elle ne laisse plus dormir ses gens,
qui vont d'heure en heure chercher des nouvelles[627]. La tendresse
prend un air de fureur. L'exaltation enflamme toutes les affections,
toutes les émotions féminines.
[624] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan, 1813.
[625] Souvenirs de Félicie.
[626] Essai sur les caractères, les mœurs et l'esprit des femmes
dans les différents siècles, par Thomas. _Paris, an XII._
[627] Variétés littéraires, par Suard. 1804, vol. I.
Dans ce grand mouvement de sensibilité, l'esprit même de la femme est
entraîné aux goûts de son âme. Il ne veut plus que des romans
attendrissants, des histoires qui s'appellent _Ariste, ou les charmes
de l'honnêteté_, des livres qui montrent une vertu bien aimable et
bien sublime, récompensée dans un dénoûment pareil à ce couronnement
de la Rosière de Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les
filles même[628]. C'est le moment de vogue des _Épreuves du
sentiment_, le petit instant de gloire de d'Arnaud, le peintre du
sentiment, le conteur chéri des âmes tendres[629]. La femme veut être
émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange situation
morale qui a fait dire à Mme de Staël de sa mère: «Ce qui l'amusait
était ce qui la faisait pleurer[630].» Elle court au théâtre pour
pleurer[631]. Elle pleure à chaudes larmes lorsque dans le _Cri de la
nature_ paraît sur la scène un petit enfant au maillot[632]. Au _Père
de famille_, de Diderot, on compte autant de mouchoirs que de
spectatrices. Les femmes se pressent à toutes les pièces sombres et
pathétiques, aux Roméo, aux Hamlet, aux Gabrielle de Vergy; elles
accourent à cette pantomime des convulsions qui paraît mettre la
cendre du diacre Pâris sous le théâtre français[633]. Et la plus
grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'évanouir à ces
drames «où le cœur est délicieusement navré et pressé délicatement
par des angoisses terribles qui sont le charme du sentiment[634].»
[628] Correspondance secrète, vol. XIV.
[629] Id., vol. II et XII.
[630] OEuvres complètes de Mme de Staël. 1820, vol. I.
[631] Journal historique de Collé. 1805, vol. III.
[632] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.
[633] Correspondance secrète, vol. VII.
[634] Id., vol. I.
Il semble que ce cœur de la femme, gros de larmes, dilaté par la
sensibilité, ne puisse plus vivre en lui-même: il est pris de je ne
sais quel irrésistible besoin, quel immense désir de se répandre, de
participer à la solidarité humaine, de battre avec tout ce qui
respire[635]. Il déborde, et le monde va devenir trop petit pour ses
embrassements. Des individus qu'elle touche par les sens, la sympathie
de la femme ira aux peuples, aux nations les plus lointaines, à tous
les hommes, à l'humanité tout entière, dont elle conçoit pour la
première fois la notion. Humanité! c'est à cette grande idée que
s'élève, comme à son dernier terme, la sensibilité des femmes: c'est
vers elle que se tournent toutes leurs études, allant des sciences
exactes aux sciences sociales, politiques, économiques,
philanthropiques; c'est à elle que les plus grandes dames rapportent
leurs jugements; c'est en son nom qu'elles donnent leur admiration et
qu'elles accordent la gloire, la véritable gloire, aux hommes qui sont
des citoyens, des agriculteurs, des défricheurs, des bienfaiteurs de
peuples[636]. Humanité! c'est cette belle chimère de l'œuvre de
Rousseau qui entraînera la femme dans le rêve des vérités abstraites,
et la fera arriver à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme
tout prêts pour l'Utopie!
[635] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.
[636] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Paris_, 1859,
vol. I.
* * * * *
Rousseau renouvelle encore l'âme de la femme en lui restituant un
sens. A cette femme d'une si rare élévation spirituelle, si
délicatement douée, possédant la faculté de perceptions si fines, si
profondes, à la femme du dix-huitième siècle, une grâce de l'âme, un
sentiment, un sens fait absolument défaut, le sens de la nature. En ce
temps d'extrême civilisation, de sociabilité sans exemple, le monde
est pour la femme, non-seulement le grand théâtre de la vie, mais
l'unique raison d'intérêt, d'impressions, d'émotions. Seul, le monde
agit sur elle et parle à ses facultés. C'est le milieu et la prison de
tout son être. Au-delà de ce décor factice, on croirait que tout finit
en elle: l'horizon cesse. Où le bruit de l'humanité se tait, où le
silence de Dieu commence, la femme ne trouve ni un accord ni une
harmonie. Son cœur reste sans s'ouvrir, sans s'éveiller à la nature:
il ne passe sur ce cœur ni l'ombre de la feuille ni le souffle du
vent. Ses yeux même semblent fermés aux tendresses de la verdure; et
la campagne n'est autour d'elle que comme un grand vide qui se
laisserait traverser.
Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un journal échappe de là, de
la campagne, à la plume d'une femme; qu'elle écrive, d'une chambre de
château, la fenêtre ouverte au ciel et aux arbres, il ne tombera sur
le papier rien de ce ciel ni de ces arbres. Vainement y chercherait-on
un parfum, un reflet, un murmure venu des moissons, un battement tombé
de l'aile d'un oiseau, cet air ambiant qui est, pour ainsi dire, l'air
natal d'une lettre: le ton, la plume, l'encre, tout est de Paris; la
femme y est restée, et ce ne sont que détails vifs, piquants, pensées
libres et à l'aise sur les femmes et les hommes qui peuplent sa
solitude et font une société de son désert. Son esprit, dans cette
atmosphère de rosée, sous la caresse du matin, est pareil à ce qu'il
serait au-dessus du pavé de la rue Saint-Dominique: il demeure tendu,
armé, de sang-froid, ferme en toutes ses sécheresses.
Rien alors dans l'idée de la campagne qui sourie à l'imagination
féminine. Enchantement mystérieux, détente de l'âme, expansion des
sens, attendrissement des idées, sérénité pacifiante, épanouissement
de l'être retrempé dans sa patrie première, ces promesses, ces images,
ces séductions, que la vie des champs évoque aujourd'hui, sont
non-avenues pour elle. Une odeur d'ennui, c'est tout ce qui se lève
pour elle de la nature. Une femme d'esprit n'avoue-t-elle pas, ne
proclame-t-elle pas le sentiment universel de son temps et de son sexe
en disant «que les beaux jours donnés par le soleil ne sont que pour
le peuple, et qu'il n'est de beaux jours pour les honnêtes gens que
dans la présence de ce qu'on aime[637]?» C'est l'heure où pour la
femme et pour l'homme le monde en est venu à cacher le soleil.
[637] Réflexions nouvelles sur les femmes par une dame de la
cour. _Paris_, 1727.--Mme Necker donne une autre explication:
elle trouve les esprits de son temps trop métaphysiques, trop
occupés d'abstractions, trop distants et trop séparés des objets
réels et extérieurs, pour qu'ils puissent en tirer des
jouissances. (Mélanges, vol. I.)
Et qu'est tout uniment la campagne pour la femme du règne de Louis XV?
L'exil, et sinon l'exil dans le sens propre du mot, au moins dans le
sens figuré. Elle représente l'éloignement de la cour, l'éloignement
de Paris, un temps de réforme et d'économie où l'on expie et où l'on
regagne les dépenses, les fêtes, les toilettes de l'hiver; un lieu de
pénitence, sans ressources, sans nouvelles, où l'on ne trouve rien en
fait de compagnie, et où il faut tout faire venir de Paris, les sujets
de conversation, les gens aimables, et jusqu'à des amis. Emporter leur
salon, leurs habitudes, c'est la grande préoccupation de toutes celles
qui partent et vont, comme elle disent, «s'enterrer». Et il faudra que
le siècle soit bien vieux et tout près de finir pour que la
villégiature ne soit plus l'exil, mais une récréation, un repos, une
retraite à la mode, et aussi le beau moment de la vie de famille:
Young, traversant la France sous le règne de Louis XVI, trouvera les
premiers symptômes d'une vie de château nouvelle, une véritable
habitation des terres par de grandes dames et de grands seigneurs, des
séjours prolongés, et comme une affectation à se passer de Paris, à
l'oublier, à le bouder. Jusque-là, quelle vie mène-t-on à la campagne?
la vie de Paris. Dans le salon aux grandes fenêtres, donnant sur les
bois et les prés, le jeu dure toute la journée, retient les gens et
dispense de la promenade; le petit jeu s'ouvre le matin, le grand jeu
commence après le dîner, va jusqu'au souper, reprend après le souper
jusqu'au-delà de minuit. Ou bien, si l'on ne se donne pas au jeu, l'on
appartient à la conversation; et l'heure du sommeil ne sonne pas au
château plus tôt qu'à l'hôtel. On ne se couche guère qu'au matin, tant
on met de temps à se souhaiter des bonsoirs de chambre en chambre, à
se conter des historiettes, à prolonger la soirée par des
contestations, des observations, des répliques, des contes, un dernier
feu, une dernière folie de causerie[638]. Au réveil, le lendemain,
tout ce monde, une fois habillé, ne pense qu'aux courriers, aux
nouvelles, attendus de Paris; et le grand événement du jour est
l'arrivée du _Mercure de France_, peinte par Lavreince comme le seul
moment d'intérêt de la campagne[639].
[638] Lettres récréatives, par Caraccioli, vol. I.
[639] Le _Mercure de France_, peint par Lavreince, gravé par
Guttemberg le jeune.
Il est un signe bien frappant de ce détachement de la femme du
dix-huitième siècle pour la nature, de son indifférence, de son
aveuglement. Elle ne la perçoit, elle ne la respire pas même dans
l'amour. Jamais la femme amoureuse de ce temps n'associe le ciel, la
terre, l'orage ou le rayon à sa passion. Jamais elle ne fait conspirer
la création avec son cœur. Son bonheur est sourd au chant de
l'alouette; le paysage qu'elle traverse ne met rien de sa gaieté ou de
sa mélancolie, à ses tristesses ou à ses joies. Et les journées
passées au grand air, les senteurs entêtantes, les midis irritants,
les heures lourdes et chaudes donnent si peu d'exaltation à sa tête, à
ses sens, que la séduction si habile, si savante du dix-huitième
siècle ne les fait presque jamais entrer en ligne de compte dans ses
chances et ses moyens de victoire. A peine si cette séduction songe à
trouver, dans un cours d'eau qui passe dans un parc, une occasion de
familiarité, un prétexte pour presser une main refusée, serrer une
taille qui se dérobe; et c'est toute la complicité qu'elle demande à
la nature contre la résistance de la femme.
Aussi tous les romans d'amour sont-ils marqués de ce caractère
étrange, l'absence de la nature. De loin en loin seulement, les
personnages y rentrent du dehors, d'un lieu non désigné, vague et
secret, pareil à un enclos autour d'une petite maison. Point une
perspective, point une bouffée d'air; toujours la même scène étroite,
étouffante, le boudoir, le salon, le demi-jour du réduit, ou le jour
des bougies, cette même lumière et ce même cadre factices de
l'humanité. De livres en livres, on peut suivre ce divorce de la
nature et de l'amour, cette suppression du paysage, cette disparition
du soleil, de l'oiseau, de l'étoile. Au-delà des _Liaisons
dangereuses_, à l'extrémité dernière du génie du siècle, à son
paroxysme enragé, que l'on aille jusqu'à ces romans où le sang coule
sur la boue: la nature est éteinte autour de la priapée, comme un
cauchemar; c'est le désert, un désert où il n'y a plus un animal, plus
un arbre, plus une fleur, plus un brin d'herbe!
Rousseau rouvre à la femme, dans l'Élysée de Clarens, le paradis perdu
des champs et des bois. Les fleurs semées par le vent, les
broussailles de roses, les fourrés de lilas, les allées tortueuses,
les plantes grimpantes, les sources, l'eau courante, la solitude,
l'ombre,--il lui montre toutes ces délices et les lui fait sentir. Il
déploie devant ses yeux la plaine et la colline, le lac et la
montagne. Il lui révèle celle poésie du paysage, du ciel, du nuage et
de l'arbre, qui donne une âme aux sens et des sens à l'esprit. Comme
au chant du rossignol qui chantait sur sa tête, dans cette nuit
enchantée, au-dessus de ce jardin près de Lyon, le dix-huitième
siècle, à sa voix, retrouve les harmonies de la nature. Il retrouve ce
sentiment ignoré de la France, inconnu des lettres jusqu'à
Rousseau,--M. Sainte-Beuve en a fait le premier la remarque
délicate,--le sentiment _du vert_[640].
[640] Causeries du lundi, par M. Sainte-Beuve, vol. III.
La femme devient «folle du champêtre». Elle se sent, à la campagne,
heureuse d'être, et s'y écoute vivre. Il y a pour elle de doux et
mystérieux accords qui montent du silence, caressent son cœur et sa
pensée. Le bruit du vent, la joie du soleil, le murmure des champs, la
pénètrent et s'associent à son âme de la même façon qu'ils s'associent
à l'âme des personnages de Rousseau. Elle ne goûte pas seulement une
volupté tranquille dans les spectacles de la nature: elle y ressent
une émotion pleine d'ardeurs et d'élancements. L'air vif et libre, qui
fait sa respiration légère et facile, donne à ses idées une sorte
d'allégresse. Elle s'abandonne à un enthousiasme où l'attendrissement
se mêle à l'émotion: l'élévation du Naturalisme va venir à son sexe;
et par un beau soir, devant un ciel qui brille encore et n'éblouit
plus, devant cette voûte où les étoiles s'allument une à une derrière
le jour, une femme émue, ravie, détachée de la terre, cherchant
quelque chose d'intelligent et de sensible qui puisse l'entendre et
recevoir l'effusion de son âme, une femme, qui sera Mme Roland,
trouvera le Dieu de Rousseau dans ce ciel qui va s'éteindre; et de sa
fenêtre du quai, elle jettera cette prière au soleil disparu: «O toi,
dont mon esprit raisonneur va jusqu'à rejeter l'existence, mais que
mon cœur souhaite et brûle d'adorer, première intelligence, suprême
ordonnateur, Dieu puissant et tout bon, que j'aime à croire l'auteur
de tout ce qui m'est agréable, accepte mon hommage, et, si tu n'es
qu'une chimère, sois la mienne pour jamais[641]!»
[641] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.
XI
LA VIEILLESSE DE LA FEMME.
Trois fins s'offrent à la femme du dix-huitième siècle qui n'est plus
jeune: la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour[642].
[642] Chevrier y ajoute une quatrième fin: le jeu et l'habitude
de donner à jouer.
* * * * *
Aux approches de la vieillesse un certain nombre de femmes se
retiraient dans les pratiques de la vie religieuse: elles se vouaient
au renoncement. Elles quittaient un soir le monde, un matin les
mouches, visitaient les pauvres, fréquentaient les églises. On les
voit passer allant aux sermons, courant les bénédictions, vêtues de
couleurs sombres, dans quelque fourreau feuille morte, la coiffure
basse et faite pour entrer dans un confessionnal. Un laquais les suit
portant leurs Heures dans un sac de velours rouge. Mais que l'on
cherche au-delà de cette image, de cette silhouette de la dévote, que
l'on touche au fond de cette femme, à l'âme de cette dévotion, nul
document du temps ne témoigne d'un de ces grands courants de religion,
profonds et violents, qui arrachent et enlèvent les cœurs. La piété
du siècle précédent, sévère, dure, ardente d'intolérance, toute chaude
encore des guerres de foi, va s'adoucissant et s'éteignant dans ce
siècle trop petit et trop amolli pour elle: elle était la flamme qui
dévore, elle n'est plus qu'un petit feu qui se laisse entretenir.
Cette piété douce et tiède n'a pas de quoi emporter à Dieu les
passions de la femme; elle ne fait pas éclater en elle ces grands
coups de la grâce brusques, suprêmes, et qui semblent les
foudroiements de la vocation; elle ne ravit pas la femme, elle ne
saurait la remplir et la posséder toute. Aussi le dix-huitième siècle
ne vous offrira-t-il que bien peu de ces grandes immolations, de ces
retraites austères et rigoureuses où la femme enferme le reste de sa
vie. La dévotion dans cette société apparaît simplement comme une
règle commode des pensées, un débarras des superfluités et des
fatigues mondaines, un arrangement qui simplifie la vie matérielle,
qui ordonne la vie morale. Elle semble encore une marque de
délicatesse, presque d'élégance, un signe de personne bien née. Elle
est de ton; et il est reçu, dans l'extrêmement bonne compagnie, qu'il
n'est pas de façon mieux apprise, plus convenable, plus digne d'un
certain rang, plus décente en un mot, pour vieillir et pour finir.
La bienséance, tel est le principe de la dévotion de la femme du
dix-huitième siècle. Et quel autre fondement pouvait avoir la
religion en ce siècle des esprits critiques et des âmes passionnées,
dans ce temps où les petites filles au couvent ont déjà des doutes, et
les expriment d'une façon si spirituelle qu'elles embarrassent
Massillon et désarment la punition; temps rebelle au renoncement, où
la femme même mourante se rattache à l'amour, et s'écrie, quand son
confesseur lui reproche de permettre à la voiture de son amant de
passer ses jours et ses nuits à sa porte: «Ah! mon père, que vous me
rendez heureuse! Je m'en croyais oubliée[643].» Une mode, voilà la
piété, piété morte, zèle mondain, âme des dehors. A sa paroisse, la
femme a sa chaise où sont ses armes[644]; et elle va à la messe pour
occuper sa place, par respect humain, pour elle-même, pour les autres
et pour ses gens. Pendant quelque temps une messe en vogue attire
toutes les femmes, la messe _musquée_ qui se dit à deux heures, avant
dîner, au Saint-Esprit. Une fois celle messe défendue, on ne va plus
guère à la messe que le dimanche. Et la femme n'est ramenée aux
offices, aux confessionnaux dont elle s'éloigne peu à peu, que par des
paniques soudaines et passagères, les menaces d'un an mille tombées du
haut d'une académie, l'apparition d'une comète et d'un mémoire de
Lalande sur le rôle destructeur des comètes[645]. Cependant, au
carême, beaucoup d'églises sont remplies; on s'étouffe aux
prédications; mais c'est le spectacle de la chaire et le jeu du
prédicateur qui attirent la foule. Que par hasard, et sans avoir
prévenu d'avance, le prédicateur vanté qu'il faut avoir entendu, se
trouve indisposé, qu'à sa place un capucin ignoré, innommé, monte en
chaire, on laisse là sa chaise et la parole de Dieu. On sort de
l'église comme d'un théâtre; on s'y rend comme à la comédie. Des
femmes même y vont comme en petites loges, avec l'idée de s'amuser, de
faire scandale, de déconcerter l'éloquence du prêtre de la même façon
qu'elles gêneraient les effets d'un acteur sur la scène: n'en
connaît-on point une qui a fait le pari d'ôter le sang-froid au père
Renaud, le prédicateur mis à la mode par la conversion de Mme de
Mailly, et qui, à force de coquetteries, d'œillades, et d'étalage
impudique, a gagné son pari[646]?
[643] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[644] OEuvres de Chevrier, vol. I.
[645] Tableau de Paris, par Mercier, vol. III.
[646] Revue rétrospective, vol. V.
La chaire d'ailleurs est-elle restée vénérable? A-t-elle gardé cette
dignité des paroles simples et fortes qui l'enveloppe de sainteté et
l'entoure de grandeur? N'est-elle pas une tribune où le bel esprit du
prêtre semble, quand il parle de la religion, concourir pour l'éloge
de Dieu? L'éloquence de la foi devient une éloquence d'académie,
allusive, piquante, semée de pensées neuves, brodée d'anecdotes,
réchauffée de traits et de demi-personnalités. Elle parle au monde le
langage du monde, et revient toujours au siècle, qu'elle maudit avec
complaisance, avec grâce, avec esprit, presque amoureusement. Tous les
échos du dehors, les bruits de la cour et de la ville, la politique
de l'État, résonnent et vibrent sous les citations des livres saints
qui n'ont plus que l'accent d'un refrain banal dans la bouche des
grands maîtres de la parole divine, dans la voix d'un abbé Maury.
Mais à côté de cette éloquence qui conserve encore par instants la
hauteur de l'emphase et la virilité de la déclamation, une parole
descend doucement de la chaire, pénètre la femme, et glisse de son
esprit jusqu'à ses sens. Cette parole nouvelle n'est qu'agrément,
raffinement, coquetterie. Elle est tout aimable et tout enjolivée.
Elle ne va que de la gentillesse à l'épigramme, de l'épigramme à
l'antithèse. Elle ne touche qu'à de jolis sujets, elle ne remue que
les péchés qui ont le parfum de la femme. Elle ne roule que sur les
tentations de la société, sur _les jeux_, _les spectacles_, _la
parure_, _les conversations_, _les promenades_, _l'amour des
plaisirs_; cadres charmants où le prédicateur peint les feux de
l'enfer en rose, et fait tenir, en la déguisant sous une teinte légère
de spiritualité, une morale tirée des poëtes et des romans. Lui-même a
le débit moelleux, la voix argentine encore adoucie, au bout des
périodes harmonieuses, par un morceau de pâte de guimauve; il n'a aux
lèvres que des textes pris dans les versets les plus amoureux du
Cantique des Cantiques, suivis de deux petites parties aussi chargées
de grâces que bien tournées, où la charité la plus galante, la plus
mignarde, joue avec les légendes de la Samaritaine, de la femme
adultère, de la Madeleine, comme avec des miniatures de
Charlier[647]. Cette corruption de la parole sacrée a laissé partout
sa trace. On en retrouve les traits et le témoignage dans les
brochures de mœurs, l'esprit dans les livres religieux du temps, dans
les livres de l'abbé Berruyer[648], et dans cette _Religion prouvée
par les faits_, où l'agrément et le piquant du style avaient jeté tant
de douceur sur les amours des patriarches, qu'il fallut presque en
arrêter le cours[649]. Que pouvait une telle éloquence contre les
entraînements du siècle? Quelle force lui restait pour avertir les
âmes, toucher le fond des croyances, remettre Dieu dans les cœurs?
Elle était elle-même une des voix du siècle et non la moins
voluptueuse. Elle n'avait rien qui touchât, qui commandât, rien pour
jeter dans un auditoire ces idées qui se prolongent dans la solitude
ainsi qu'un son sous une voûte. Ses plus grands mouvements
ressemblaient à une musique d'opéra: ils n'en avaient que le
chatouillement.
[647] Bibliothèque des petits-maîtres.--Le Papillotage.
[648] OEuvres de Saint-Foix. Lettres de Nedim Coggia.--Les
Sottises du temps, ou Mémoires pour servir à l'histoire générale
et particulière du genre humain. _La Haye_, 1754.
[649] Correspondance de Grimm, vol. XI.
D'où venaient donc au dix-huitième siècle les accès de dévotion de la
femme, les résolutions qui la traversaient, ses conversions soudaines
et un moment brûlantes? De l'amour, du dépit ou du désespoir de
l'amour. Un chagrin d'amour ramenait le plus souvent sa pensée à la
religion et lui faisait appeler un prêtre. Le prêtre appelé, la scène
se passait comme elle se passe en pareille circonstance entre l'abbé
Martin et Mme d'Épinay. Mme d'Épinay lui parlant tout d'abord de son
désir de se jeter dans un couvent, l'abbé Martin, qui avait le
sang-froid de l'habitude, lui disait posément qu'une mère de famille
n'était point faite pour devenir une carmélite; que ces retours à Dieu
trop subits, trop emportés, ne lui inspiraient qu'une médiocre
confiance; et quand il avait tiré de Mme d'Épinay le mot et la cause
de cette grande fièvre de dévotion, il se retirait en prêtre avisé et
en homme bien appris, doucement, et avec la persuasion que la pensée
de Dieu ne durerait dans cette âme que jusqu'à la pensée d'un nouvel
amant[650]. Ce moment de défaillance, où elle est abandonnée de ce
qu'elle aime, est le seul moment dans la vie de la femme du
dix-huitième siècle, où la religion semble lui manquer, où elle pense
au prêtre comme à quelqu'un qui console: Dieu lui paraît, dans cet
instant seul, quelque chose qu'elle veut essayer d'aimer.
[650] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.