Occuper physiquement la femme, la distraire d'elle-même par l'activité

et la lassitude corporelles, lui remuer le sang et les humeurs, lui

rafraîchir la tête par l'exercice, le grand air, tels furent les

moyens employés par Tronchin pour combattre les tristesses, les ennuis

de la femme, la tirer d'un état de stagnation morale, remettre

l'équilibre dans son organisme nerveux. Rien ne fut ajouté à ce

système par les médecins en vogue qui vinrent après lui, par Lorry, si

goutteux que les malades descendaient pour le consulter dans son

carrosse[599], par Barthés, le type des jolis médecins de femmes du

temps, qui saignait les dames avec une ligature à glands d'or[600], et

qui pour avoir sauvé Mme de Montesson recevait du duc d'Orléans une

pension de 2,000 livres[601].

[599] Mémoires de la République des lettres, vol. III.

[600] Les Masques. _S. l. n. d._

[601] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.

* * * * *

Cependant, tout en demandant le soulagement de son malaise physique à

la médecine et aux charlatans, la femme cherchait en elle-même le

remède de son malaise moral. Remontant à la source de toutes ses

souffrances, au principe de son mal, que trouvait-elle? L'inoccupation

des idées dans l'étourdissement, cette dispersion de soi-même, cette

espèce d'éparpillement de l'âme que fait la dissipation. D'où lui

venait ce goût de néant que toutes choses, et le plaisir même,

prenaient sous sa main? Du néant qui était en elle, du vide caché sous

une frivolité inquiète, de cette activité froide répandant son esprit

de tous les côtés sans l'intéresser à rien, lui donnant du mouvement

sans lui donner de ressort. Son grand mal, l'empoisonnement de sa vie,

la misère de son être était en un mot de manquer de ce qu'elle a

appelé elle-même «un objet[602]».

[602] Lettres inédites de Mme du Deffand. _Paris_, _Michel Lévy_,

1859, vol. I.

Un objet,--voilà ce que la femme va poursuivre pendant tout le siècle.

Et ce fond sérieux et solide de l'esprit, cet intérêt de la pensée,

cette base, ce but, ce poids qui lui manque, elle ira les chercher,

avec passion, avec la fureur de l'engouement, sans souci de la

singularité ou du ridicule, non point dans les passe-temps

d'intelligence à sa portée, mais à l'extrémité opposée des talents et

des aptitudes de son sexe, dans des études qui sembleront l'attirer

par le sérieux, l'immensité, la profondeur, l'horreur même, par ce qui

absorbe et remplit l'intelligence de l'homme.

Les romans disparaissent de la toilette des femmes, et l'on ne voit

plus que des traités de physique et de chimie sur les chiffonnières.

Les plus grandes dames et les plus jeunes s'occupent des matières les

plus abstraites et rivalisent avec Mme de Chaulnes embarrassant les

académiciens et les savants qui viennent chez son mari. Dès 1750,

Maupertuis est déjà la «coqueluche» des femmes; il est déjà de ton

pour les petites-maîtresses d'aller s'extasier aux séances de l'abbé

Nollet, et de voir sortir du feu, un feu qui fait du bruit, du menton

d'un grand laquais qu'on gratte[603]. Dans les salons de la fin du

siècle, on forme des sociétés de vingt, vingt-cinq personnes, pour

suivre un cours de physique, un cours de chimie appliquée aux arts, un

cours d'histoire naturelle[604] ou de myologie. On rougirait de ne pas

assister aux leçons de M. Sigault de la Fond ou de M. Mittouart; ne

nomme-t-on pas parmi celles qui s'y pressent Mmes d'Harville, de

Jumilhac, de Chastenet, de Malette, d'Arcambal, de Meulan[605]? Une

femme ne se fait plus peindre sur un nuage d'Olympe, mais assise dans

un laboratoire[606]. Que Rouelle, le frère du fameux Rouelle, fasse

des expériences sur la fusion et la volatilisation des diamants, il

aura pour spectatrices la marquise de Nesle, la comtesse de Brancas,

la marquise de Pons, la comtesse de Polignac, Mme Dupin, qui suivront

d'un œil attentif et curieux le diamant brillant sous le feu de la

moufle, étincelant une dernière fois, et suant la lumière[607]. Un

journal va paraître répondant aux besoins du temps, aux goûts de la

femme, qui, mêlant les sciences aux arts agréables, donnera, à côté de

la poésie, des traits de bienfaisance, des variétés et des spectacles;

les mémoires scientifiques, les descriptions de machines, les

observations d'astronomie, des lettres sur la physique, des morceaux

sur la chimie, des recherches de botanique et de physiologie, les

mathématiques, l'économie domestique, l'économie rurale,

l'agriculture, la navigation, l'architecture navale, l'histoire, la

législation, et les comptes rendus de l'Académie[608]. Les Pilastre du

Rozier, les la Blancherie vont exploiter la même idée, le même

engouement. Les académies payantes, les _musées_ vont naître, les

musées dont le succès est fait par le public des femmes applaudissant

tout ce qu'on leur débite, et jusqu'aux compilations de Gébelin sur le

bœuf Apis[609]! Musées et lycées vont remplir Paris de science

aimable, d'érudition attrayante. Et quel spectacle plus charmant que

toutes ces jolies têtes tournées vers le docteur qui trône sur sa

chaise curule, au bout d'une longue table garnie de cristallisations,

de globes, d'insectes et de minéraux? Il grasseye, il nuance sa

diction, au milieu du cercle des femmes formant la première enceinte

de l'auditoire, les joues sans rouge, et comme pâlies par les veilles,

la tête appuyée négligemment sur trois doigts en équerre, immobiles

d'attention, ou bien du regard et de la main faisant l'application du

discours aux objets étalés sur la table[610].

[603] Lettres écrites en 1743 et en 1744, au chevalier de

Luzeincour, par une jeune veuve. _Londres_, 1769.

[604] L'almanach historico-physique, ou physiosophie des dames

sur les quarante-huit cabinets d'histoire naturelle de Paris, en

cite sept appartenant à des femmes parmi lesquelles figurent

Mlles Clairon et Ibus.

[605] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.

[606] Catalogue des tableaux de feu M. Blondel de Gagny, par

Remy, 1776. Portrait de Mme de Gontaut par Charlier. Je possède

un dessin de Gabriel de Saint-Aubin représentant une expérience

dans une chambre de physique où, parmi des seigneurs à cordon

bleu et des abbés, sont assises d'élégantes femmes.

[607] Correspondance de Grimm, vol. VII.

[608] Journal polytypique.

[609] Correspondance secrète, vol. XVI.--Mémoires de la

République des lettres, vol. XX.

[610] Correspondance secrète, vol. X.

Mais les lycées ne suffisent pas. Le Collége royal lui-même, cette

école de tous les arts et de toutes les sciences fréquentée

jusque-là par l'étude seule, le Collége royal va voir en 1786 ses

portes forcées par les femmes triomphant des répugnances de l'abbé

Garnier, grâce à l'aide et aux intrigues de leur ami Lalande[611].

On est loin de la délicate maxime de Mme de Lambert: «Les femmes

doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que

sur les vices.» Nulle science ne répugne à la femme, et les

sciences les plus viriles semblent exercer sur elle une tentation,

une fascination. La passion de la médecine est presque générale

dans la société; la passion de la chirurgie est fréquente.

Beaucoup de femmes apprennent à manier la lancette, le scalpel

même. Beaucoup se montrent jalouses de la petite-fille de Mme

Doublet, la comtesse de Voisenon, qui auprès des médecins reçus

chez sa grand'mère a appris tant bien que mal l'art de guérir et

médicamente dans ses terres, parmi ses amis, tout ce qui lui tombe

sous la main; si bien que des plaisants, insérant un carton dans

le _Journal des Savants_, lui font croire qu'elle est élue

présidente du collége de médecine[612]. La marquise de Voyer

raffole de leçons d'anatomie, et s'amuse à suivre le cours du

chyle dans les viscères[613]. Car l'anatomie est alors un des

grands goûts de la femme: peu s'en faut que les femmes à la mode

n'aient dans un coin du jardin de leur hôtel, ce petit boudoir,

ces _délices_ de Mlle Biheron, la grande artiste en sujets

anatomiques faits de cire et de chiffons, un cabinet vitré plein

de cadavres! Et ne verra-t-on point une jeune femme de dix-huit

ans, la jeune comtesse de Coigny, se passionner tellement pour

cette horrible étude, qu'il ne lui arrivera point de voyager sans

emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre à disséquer,

comme on emporte un livre à lire[614]?

[611] Mémoires de la République des lettres, vol. XXXIII.

[612] L'Espion anglais, vol. II.

[613] Correspondance de Grimm, vol. XIV.

[614] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.

L'universalité de toutes les connaissances, l'encyclopédie de tous les

talents, tel fut ce rêve de la femme du dix-huitième siècle, inspiré

par l'exemple de ce génie si vif et si léger qui, en touchant à tout,

semblait embrasser tout, par ce Voltaire qui, pour se reposer de

remuer le monde des passions, remuait par passe-temps le monde des

sciences. Que devait-il en sortir? Rien qu'un joli monstre, une femme

sachant saigner et pincer de la harpe, enseigner la géographie et

jouer la comédie, dessiner des romans et des fleurs, herboriser,

prêcher et rimer, le type parfait de ce que le temps appelait une

_virtuose_: Mme de Genlis.

* * * * *

Une femme se trouva au dix-huitième siècle qui résista à ces deux

mouvements opposés de l'âme de son sexe, à ces deux grands courants de

la mode, dont l'un entraînait la femme à toutes les coquetteries

raffinées du caprice, de l'étourderie précieuse, de la légèreté, de la

mobilité, l'enlevait à la vie réelle, presque à la terre; dont l'autre

l'emportait, à la suite de Mme du Châtelet, vers le bel esprit des

sciences, dans cette sphère des amusements chimiques et physiques où

Newton s'appelle Algarotti, vers la vanité et la superficie de toutes

les connaissances. Mais, tout en combattant également ces deux grands

travers, cette femme ne put avoir raison du dernier: la vogue des

sciences et des lycées devait lui survivre, se répandre encore,

résister même à la Révolution, et reparaître sous le Directoire avec

tout l'éclat de ses ridicules. Il n'en fut pas de même de

l'exagération, et, si l'on peut dire, de la fièvre de la grâce: elle

la déconsidéra, elle la discrédita presque absolument. Du haut de

l'influence de son salon, cette femme, une bourgeoise, fit tomber d'un

coup d'épingle toute cette bouffissure, rendit à la vérité l'âme de

son sexe, et remit sa coquetterie dans le chemin du naturel. A cette

originalité, à cet agrément, cherchés par la femme d'alors dans le

tour des sentiments travaillés et l'enflure de la langue forcée, cette

femme opposait la simplicité, une simplicité de fondation, de

vocation, de tradition et de nature, qu'elle tirait de sa naissance et

de sa personne, de l'ordre dont elle sortait aussi bien que de la

tendance de ses goûts, de son esprit, de sa raison froide, de son âme

rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce n'était point seulement

son caractère que la simplicité, c'était encore son étude, sa

préoccupation, sa vanité; elle la perfectionnait, elle la méditait,

elle la polissait. Elle en faisait une arme contre les façons d'être

et de paraître du monde d'alors. Tandis que tous autour d'elle

cherchaient à briller, à éclater, que la mode était de tirer l'œil ou

d'accrocher l'esprit des autres, au milieu de cette universelle manie

de se jeter et de se témoigner au dehors, qui faisait en ce temps de

l'épithète _uni_ une condamnation absolue, une cruelle injure, elle

prenait cette qualité négative, l'uni, pour sa règle; et la devise de

sa personne était la devise de son appartement: _Rien en relief_. Elle

affichait «le simple», elle le jouait contre son siècle, allant

jusqu'à rechercher les images triviales, les comparaisons de ménage,

les métaphores tirées de bas pour ôter toute prétention à ses idées

les plus ingénieuses; et dans ce temps où l'âme semblait ne pouvoir se

passer de manières, où la vie, la pensée, l'amour, tout se déréglait

et se désordonnait, où la femme demandait une sorte de folie à ses

sensations, cette femme demeurait droite et ferme, restant une âme

toute faite de raison, affectant le terre à terre, se vantant

d'ignorance, bornant au repos de l'être le système et le plan du

bonheur. Au lieu de sortir d'elle-même, elle s'y tenait réfugiée.

Fuyant tout effort, toute peine, toute secousse, elle poussait ses

facultés vers une certaine nonchalance, elle inclinait ses désirs vers

une sorte de paresse. Et cette paix, qui était en elle un renoncement

philosophique, elle la gardait par une pratique de vie constante et

régulière, affermie de maximes et d'axiomes. Modération, tempérament

en toutes choses, c'était le secret de ce parfait et tranquille

équilibre établi jusque dans les mouvements d'un cœur pondéré par

cette femme qui se dérobait à l'émotion de la charité même, et dont la

bouche un jour laissa échapper comme une bouffée de glace cette phrase

froide: «Je ne me défie de personne, car c'est une action; mais je ne

me fie pas, ce qui n'a pas d'inconvénient[615].»

[615] Mélanges de Mme Necker, vol. II.

Le _papillotage_ ne put longtemps résister à la protestation de cette

figure sereine, nette, sèche, qui rattachait, dans toute sa personne,

la femme à la réalité de la vie, à la nécessité du sens commun; et

cette femme sans séduction, sans esprit, ironique seulement par son

exemple et l'opposition de sa manière d'être, Mme Geoffrin eut

l'honneur de changer un instant son sexe et de le refaire à son

image. Elle imposa silence à ce cri de la femme du dix-huitième

siècle: «Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que je me

croirais sur la roue[616]!» Elle apaisa son sexe; elle le rasséréna;

elle le tira de cet état de convulsion et d'ivresse dans lequel Mme de

Prie lui avait appris à vivre[617]. Et, avec le calme, elle ramena le

_vrai_ dans cette société qui en avait perdu le sentiment. Son

autorité remit en honneur le _vrai_ du sentiment, le _vrai_ de la

conversation. Et ce furent bientôt les charmes sociaux supérieurs à

tous les autres. Se comparant avec des femmes de la société plus

jolies qu'elle, douées d'un plus grand agrément, animées d'un plus vif

désir de plaire, et se demandant d'où lui est venue sa supériorité sur

ces femmes, moins recherchées, moins aimées qu'elle, moins entourées

des flatteries du monde, de Mlle Lespinasse se répond à elle-même

justement que son succès tient «à ce qu'elle a toujours eu le _vrai_

de tout», et qu'à ce mérite elle a joint celui «d'être _vraie_ en

tout».

[616] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I.

[617] Mémoires du président Hénault.

* * * * *

Mais à mesure que se faisait dans la femme ce débarras, ce

dépouillement de toute exagération, à mesure que son langage, ses

expressions, son esprit, son âme, revenaient au vrai, et que tout en

elle se modelait sur la vérité, en prenait la mesure, l'empreinte et

l'accent, la femme semblait rappeler à elle ce qu'elle était habituée

à jeter hors d'elle-même et à répandre. Les choses et les personnes ne

lui apparaissant plus que dans la réalité de leur être et de leur

essence, le jugement se substituant en elle à la sensation, sa pensée

ne s'ouvrant plus qu'aux idées de rapport, la femme perdait peu à peu

l'instinct et l'illusion du premier mouvement. Il n'y avait plus rien

de jaillissant dans son imagination, de spontané et d'abandonné dans

ses sentiments. Elle se resserrait, elle se détachait des autres, et

se retirait dans le cercle étroit de la personnalité. Elle

s'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se garait de

l'émotion, et, s'avançant dans la paix de l'égoïsme, elle faisait

chaque jour à sa sensibilité la place moins grande. La froideur de sa

tête descendait dans son cœur, et elle arrivait à pouvoir dire, en

mettant la main sur ce cœur qu'elle empêchait de battre et qu'elle

forçait à penser, le mot, le grand mot de Mme de Tencin à Fontenelle:

«C'est de la cervelle qui est là[618].»

[618] Correspondance de Grimm, vol. XIV.

C'est alors que la sécheresse, ce dernier caractère d'un siècle

d'esprit, arrive à être chez la femme un caractère constant. Et que de

paroles, que de cris échappés la révèlent! Il est des correspondances

où le génie de la femme du dix-huitième siècle semble le génie de la

sécheresse. C'est comme un sens, dominant tous les autres, qui

triomphe des faiblesses et des tendresses de la femme, de sa nature,

de son sexe. Cette sécheresse de la femme apparaît partout, sans

voiles, crûment et ingénument, dans le cynisme ou dans la grâce,

brutale ou polie, effrayante ou légère. Elle s'accuse dans des mots

qui creusent un abîme dans l'humanité du temps. On la touche, on la

respire, elle fait peur, elle fait froid dans ce retour qu'une femme

du siècle fait sur elle-même, en regardant embrasser un enfant: «Je

n'ai jamais rien pu aimer, moi.» Cette sécheresse effraye dans l'amour

et dans toutes les passions de la jeunesse; elle épouvante dans les

habitudes, les attachements, les amitiés même de la vieillesse.

Écoutez son dernier mot dans ce dialogue de mort, dans cette scène

d'une tristesse sinistre et que pouvait seul produire le siècle, où

Montesquieu attribuait la grande amabilité d'une personne à ce qu'elle

n'avait jamais rien aimé: Mme du Deffand, vieille, aveugle, est

assise dans son tonneau, son vieil ami Pont de Veyle est couché

dans une bergère au coin de la cheminée; ils causent: «Pont de

Veyle?--Madame.--Où êtes-vous?--Au coin de votre cheminée.--Couché les

pieds sur les chenets, comme on est chez ses amis?--Oui, madame.--Il

faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la

nôtre.--Cela est vrai.--Il y a cinquante ans.--Oui, cinquante ans

passés.--Et dans ce long intervalle, aucun nuage, pas même l'apparence

d'une brouillerie.--C'est ce que j'ai toujours admiré.--Mais, Pont de

Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons été

toujours fort indifférents l'un à l'autre?--Cela se pourrait bien,

madame[619].»

[619] Correspondance de Grimm, vol. X.

* * * * *

Un soir après souper, au Palais-Royal, c'était un de ces _petits

jours_ qui rassemblaient la société intime, les dames travaillaient

autour de la table ronde. La duchesse de Chartres, Mme de

Montboissier, Mme de Blot, parfilaient; Mme de Genlis faisait une

bourse entre M. de Thiars et le chevalier de Durfort; le duc de

Chartres se promenait dans le salon avec trois ou quatre hommes,

allant et venant. La causerie tomba sur la _Nouvelle Héloïse_. Mme de

Blot, si mesurée, si compassée d'ordinaire, en commença un éloge si

vif, si emphatique, que le duc de Chartres et les hommes qui se

promenaient avec lui se rapprochèrent; et l'on fit cercle autour de la

table. Mme de Blot continua intrépidement sa thèse, devant le cercle,

sous le regard du duc de Chartres; et, s'animant à mesure qu'elle

parlait, elle finit par s'écrier «qu'il n'existait pas une femme

véritablement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure pour ne

pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude

d'en être aimée passionnément[620].»

[620] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.

Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix-huitième siècle. Et

c'est la grande voix de son temps et de son sexe que fait entendre

cette bouche de prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la

captation de son génie, l'enivrement de ses livres, son règne sur

l'imagination féminine, l'enthousiasme, la reconnaissance, le culte

amoureux et religieux dont cette imagination entoure jusqu'à sa

personne, Mme de Blot les signifie avec la vivacité et la sincérité de

l'opinion, avec la conscience de toutes ces femmes achetant comme une

relique un bilboquet de Rousseau, baisant son écriture dans un petit

cahier[621]!

[621] Mélanges du prince de Ligne, vol. XXIII.

Il était juste que Rousseau inspirât à la femme ce culte et cette

adoration. Ce que Voltaire est à l'esprit de l'homme au dix-huitième

siècle, Rousseau l'est à l'âme de la femme. Il l'émancipe et la

renouvelle. Il lui donne la vie et l'illusion; il l'égare et l'élève;

il l'appelle à la liberté et à la souffrance. Il la trouve vide, et il

la laisse pleine d'ivresse. Révolution morale, immense en profondeur,

en étendue, et qui engagera l'avenir! Rousseau paraît, c'est Moïse

touchant le rocher: toutes les sources vives se rouvrent dans la

femme.

A ce monde usé de plaisir, lassé d'esprit, et que dévorent toutes les

sécheresses et tous les égoïsmes d'une société à son dernier point de

raffinement et de corruption savante, il rend les forces et les vertus

expansives. Et qu'a-t-il donc apporté, cet apôtre misanthrope, cet

homme providentiel, attendu par la femme, invoqué par l'ennui de son

cœur, appelé par ce temps qui souffre de ne pas aimer, qui meurt de

ne pas se dévouer? Une flamme, une larme: la passion!--la passion, qui

malgré l'opinion de celui-là même qui l'apportait au dix-huitième

siècle, va devenir au dix-neuvième siècle si propre à l'intelligence

même de la femme, qu'elle sera le génie des deux grands écrivains de

son sexe et l'inspiration de leurs chefs-d'œuvre.

Au souffle de Rousseau, la femme se réveille. Un frémissement passe

dans le plus secret de son être. Elle vibre à des sensations, à des

émotions, à mille pensées qui la troublent. Elle renaît à des

tendresses et à des voluptés qui pénètrent jusqu'à sa conscience: son

imagination afflue à son cœur. Et l'amour lui apparaît comme un

sentiment nouveau, ressuscité, sanctifié. A l'amour de galanterie, à

l'amour léger et brillant du dix-huitième siècle, succède la

possession, le ravissement de l'amour. Ce n'est plus un caprice

s'amusant d'un goût, c'est un enthousiasme mêlé d'une folie presque

religieuse. L'amour devient passion et n'est plus que passion. Il

prend une langue de flamme, un accent qui touche au ton de l'hymne.

Voyant son objet parfait, il en fait son idole, il le place dans le

ciel. Il flotte dans mille images et dans mille idées divines: le

paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du céleste

séjour. Il écrit à genoux sur un papier baigné de pleurs. Il s'exalte

par le combat du remords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit

par le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efface la

faiblesse par le devoir. Il est son absolution à lui-même, une vertu

dispensant de toutes les autres, qui sauve dans les plus grands

entraînements l'âme de la femme de la dégradation de son corps, en lui

laissant le goût, l'appétit ou le regret de l'Honnête et du Beau.

Délire sacré! idéal plein de tentations, auquel la _Nouvelle Héloïse_

convie tous les sens de l'âme de la femme, ses facultés, ses

aspirations, dans des pages qui tremblent comme le premier baiser de

Julie, et percent et brûlent, comme lui, jusqu'à la moelle!

Mais ce n'est pas assez de rendre à l'amour ce cœur de la femme

«fondu et liquéfié[622]» au feu de ses romans: Rousseau le rend encore

à la maternité. Il rapproche l'enfant du sein de la femme; il le lui

fait nourrir du lait de son cœur; il le rattache une seconde fois à

ses entrailles; et il apprend à la mère, comme a dit une femme, à

retrouver dans cette petite créature serrée contre elle et qui lui

réchauffait l'âme «une seconde jeunesse dont l'espérance recommence

pour elle quand la première s'évanouit[623]». Rousseau fait plus: il

révèle à la mère du dix-huitième siècle les devoirs et les douceurs de

cette maternité morale qui est l'éducation. Il lui inspire l'idée de

nourrir ses enfants de son esprit comme elle les a nourris de son

corps, et de les voir grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une

école.

[622] Tableau historique de la Révolution, par d'Escherny,

_Paris_, 1815.

[623] Lettres sur les ouvrages et le caractère de Rousseau, par

Mme de Staël. _Paris_, 1820.

La femme au dix-huitième siècle · 第 27 / 33 段