Ce qu'on pourrait appeler l'âme extérieure du dix-huitième siècle, la

mobilité, la vivacité, tout ce mouvement de petites grâces, tout ce

bruit de petits riens, c'est l'âme même de la caillette. La caillette

représente en elle le dédain du monde qui l'entoure pour le sérieux de

la vie, le sourire dont il couvre tout, sa peur des choses graves, des

devoirs pesants, sa manie d'être toujours à voltiger sur ce qu'il

dit, ce qu'il fait, ce qu'il pense. Idées courtes, réflexions qui

sautent, folies volantes, passe-temps légers, l'étourderie de la tête

et du cœur, elle a le fond, tous les dehors, l'affection de

l'inconsistance et de la légèreté évaporée. Elle reflète, elle affiche

la nouvelle philosophie de son sexe, son horreur de toute pensée

commune, grossière, bourgeoise, gothique, son détachement de tous les

préjugés dans lesquels les siècles précédents avaient fait tenir le

bonheur, les devoirs, la considération de la femme. Son idéal en

toutes choses et de tous les côtés est fait de petitesse, de brièveté,

d'agrément: il le lui faut piquant, si l'on peut dire, et comme taillé

sur la grandeur et la longueur d'une brochure à la mode. Une

récréation courante qu'on prend, qu'on feuillette et qu'on rejette, il

n'est que cela pour parler à son imagination. On croirait voir, dans

cette créature factice, la poupée modèle des goûts de cette

civilisation extrême. Ce ne sont que jacasseries, minauderies,

gentillesses raffinées. Il y a dans toute sa personne comme une sorte

de corruption exquise des sentiments et des expressions. A force de se

travailler, elle arrive à personnifier en elle «cette quintessence du

joli et de l'aimable», qui est alors dans les personnes la perfection

de l'élégance, comme il est, dans les choses, l'absolu du beau. Elle

dégage d'elle-même, ainsi que d'une grossière enveloppe, un nouvel

être social auquel une sensibilité plus subtile révèle tout un ordre

d'impressions, de plaisirs et de souffrances inconnu aux générations

précédentes, à l'humanité d'avant 1700. Elle devient la femme aux

nerfs grisés, enfiévrée par le monde, les paradoxes des soupers, les

mots pétillants, le bruit des jours et des nuits, emportée dans ce

tourbillon au bout duquel elle trouve cette folle et coquette ivresse

des grâces du dix-huitième siècle: _le papillotage_,--un mot trouvé

par le temps pour peindre le plus précieux de son amabilité et le plus

fin de son génie féminin[582].

[582] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. _Rotterdam_,

1768.

* * * * *

Sous cette fièvre des manières, sous toutes ces dissipations de

l'imagination et de la vie, il reste quelque chose d'inapaisé,

d'inassouvi et de vide au fond de la femme du dix-huitième siècle. Sa

vivacité, son affectation, son empressement aux fantaisies, semblent

une inquiétude; et l'impatience d'un malaise apparaît dans cette

continuelle recherche de l'agrément, dans ce furieux appétit de

plaisir. La femme se prodigue de tous côtés comme si elle voulait se

répandre hors d'elle-même. Mais c'est vainement qu'elle s'agite,

qu'elle cherche autour d'elle une sorte de délivrance; elle a beau se

plonger, se noyer dans ce que le temps appelle «un océan de mondes»,

courir au-devant des distractions, des visages nouveaux, de ces

liaisons passagères, de ces amis de rencontre, pour lesquels le siècle

invente le mot _connaissances_; dîners, soupers, fêtes, voyages de

plaisir, tables toujours remplies, salons toujours murmurants, défilé

continu de personnages, variété des nouvelles, des visages, des

masques, des toilettes, des ridicules, tout ce spectacle sans cesse

changeant ne peut remplir entièrement la femme de son bruit. Que ses

nuits se brûlent aux bougies, qu'elle appelle à mesure qu'elle

vieillit plus de mouvement autour d'elle, elle finit toujours par

retomber sur elle-même: elle se retrouve en voulant se fuir, et elle

s'avoue tout bas la souffrance qui la ronge. Elle reconnaît en elle le

mal secret, le mal incurable que ce siècle porte en lui et qu'il

traîne partout en souriant: l'ennui.

Prenez garde en effet. Ne vous laissez pas tromper aux apparences de

ce monde, à la réputation qu'il s'est faite par ses dehors; allez

au-delà de ce qu'il montre, touchez à ce qu'il laisse échapper: que

trouverez-vous comme mobile de ses agitations, comme excuse de ses

scandales, comme expiation de ses fautes? L'ennui. Là est le fond du

temps, le grand signe et le grand secret de cette société. Nous avons

essayé de peindre ailleurs[583], dans ses caractères généraux, dans

l'ensemble de ses influences, ce principe de mort qui se glisse

partout sous le règne de Louis XV et apporte à l'âme de la France ces

défaillances, tant de dégoût, un si singulier désenchantement de son

courage et de son initiative. Du haut en bas de l'échelle sociale,

nous avons montré le mal croissant d'ordre en ordre, en bas éclatant

brutalement par le cynisme du suicide, en haut s'incarnant dans un

maître qui promène des petits appartements au Parc aux cerfs l'ennui

d'un peuple dans l'ennui d'un roi!

[583] Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de

Goncourt. _Sous presse._

Mais cette peine d'un siècle d'esprit puni par son esprit même, par la

mélancolie de l'esprit, cette punition providentielle d'une société

qui ne vit que par l'agrément, qui ne peut trouver de satisfactions

que par l'intelligence, qui est lâche devant le devoir et ne connaît

plus le dévouement, la tristesse de cette humanité qui n'a plus de

vertus que des vertus de sociabilité, le vide de ce monde dont les

intérêts et la conscience s'étouffent dans l'air des salons, ce

supplice raffiné et à la mesure de la délicatesse du dix-huitième

siècle devait avoir son martyr dans la femme. Plus que l'homme, par

l'exigence de ses instincts, par la finesse de ses sensibilités

morales, par le caprice de tout son être, la femme devait souffrir de

ce malaise du siècle. «Une débauchée d'esprit», Walpole, en appelant

ainsi la femme du dix-huitième siècle, l'a définie et expliquée. «J'ai

une admiration stupide pour tout ce qui est spirituel,» c'est l'aveu

que fait une femme au nom de toutes. La femme est tout esprit, et

c'est parce qu'elle est tout esprit qu'elle sent en elle comme un

désert. Point de sentiment, point de force supérieure qui la

soutienne, point de source de tendresse qui la désaltère: rien qu'une

occupation de tête, une sorte de libertinage de pensées qui la laisse

retomber à toute heure dans le désenchantement de la vie. Son cœur

flotte sans point fixe où il puisse s'attacher. Ses facultés manquent

en même temps d'un lien qui les assemble et d'un but qui les appelle

en haut, d'une foi, d'un dévouement, d'un de ces grands courants qui

enlèvent la femme aux faiblesses de sa volonté morale. De là cette

aridité à laquelle elle ne peut remédier et dont elle se désole. De là

cette prostration singulière, ce sentiment de lassitude qui émousse sa

conscience, cet énervement dans le plaisir, ce goût de cendre qu'elle

trouve à tout ce qu'elle goûte. Elle use de tout pour se réveiller,

pour se donner une secousse, pour se sentir vivre, pour nourrir ou du

moins agiter sa pensée. Elle se jette aux lectures, elle dévore

l'histoire, les romans, les contes du jour, et l'ennui lui ferme le

livre entre les doigts; à peine s'il lui reste le courage de se

réfugier dans les _Essais de Montaigne_ et de se faire bercer l'âme

par ce bréviaire sans consolation, que la dernière âme de femme du

dix-huitième siècle, Mme d'Albany, appellera «la patrie de son âme et

de son esprit». Elle se livrera au monde, elle s'arrachera violemment,

furieusement à la solitude; elle prendra la passion dominante de la

duchesse du Maine, «la passion de la multitude»: mais le dégoût

d'elle-même ne la sauvera pas du dégoût des autres. Les gens qui

l'environneront ne seront bientôt plus qu'une manière de spectacle; la

société lui semblera un commerce d'ennui qu'on donne et qu'on reçoit,

et elle reconnaîtra que l'ennui vient de partout, de la solitude aussi

bien que de la foule, cette autre solitude, «la plus absolue et la

plus pesante de toutes», laissait échapper une grande dame de ce

temps au milieu du plus beau salon de France[584].

Correspondances, mémoires, confessions, tous les documents, toutes les

révélations familières du temps trahissent et attestent ce malaise

intérieur des femmes. Il n'est pas d'épanchement, pas de lettre où la

plainte de l'ennui ne revienne comme un refrain, comme un gémissement.

C'est une lamentation continuelle sur cet état d'indifférence et de

passivité, sur cet engourdissement de toute curiosité et de toute

énergie vitale qui ôte à l'âme jusqu'au désir de la liberté et de

l'activité, et ne lui laisse d'autre patience que la paresse et la

lâcheté. L'ennui, pour les femmes d'alors, c'est le grand mal, c'est,

comme elles disent, «l'ennemi»; et écoutez-les lorsqu'elles en

parlent, lorsqu'elles le confessent: leur langage si net, si peu

déclamatoire hors de là, prend des expressions énormes pour exprimer

l'immensité de leur découragement. Le _néant_, tel est le mot qu'elles

trouvent, sans le juger trop fort, pour peindre ce sommeil de mort

auquel elles succombent: «Je suis tombée dans le néant... Je retombe

dans le néant...», c'est une phrase que ces femmes de tant de goût et

de tant de mesure écrivent couramment, naturellement, et qu'elles

rencontrent sous leur main quand elles veulent parler de leur ennui,

tant ce qu'elles souffrent leur semble être une chose qu'on ne peut

mieux comparer qu'au rien qui suit la mort. Les plus courtisées, les

plus entourées ont des cris pareils à des dégoûts de mourant qui

retourne la tête contre le mur: «Tous les vivants m'ennuient!... La

vie m'ennuie!» Il en est qui arrivent à envier les arbres, parce

qu'ils ne sentent pas l'ennui[585]. Et la grande épistolaire du temps,

Mme du Deffand, sera le grand écrivain de l'ennui.

[584] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Michel Lévy_,

1859, vol. I.

[585] Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole.

_Paris_, 1812, _passim_.

Cet ennui du cœur et de l'esprit réagissait sur le corps de la femme.

Il lui donnait une souffrance, une faiblesse, une langueur, une sorte

de tristesse et d'atonie physiques, le malaise sourd que le temps

appela de ce mot vague: _les vapeurs_. «Les vapeurs, c'est l'ennui,»

dit Mme d'Épinay. De ce mal, le dix-huitième siècle n'apprécia guère

que le ridicule. Fatigué de voir des femmes sans ressort, sans

volonté, allongées sur des chaises longues, ayant pour toute force

celle de faire des nœuds, se plaignant d'une façon si mourante d'être

anéanties, le temps crut ou voulut croire qu'il n'y avait point de

principe à une maladie devenue de bon ton et qui s'affichait comme une

mode. Il essaya d'étouffer sous la raillerie, l'épigramme, la chanson,

ces vapeurs qui ne lui semblaient que migraine, mal imaginaire,

affectation, et qui pourtant cachaient, sous la comédie, sous

l'exagération, la grande souffrance des siècles civilisés, la maladie

du système nerveux, la secrète hypocondrie, la terrible et mystérieuse

hystérie. Et lorsqu'à la fin du siècle les vapeurs deviendront de

véritables crises de nerfs et que des femmes seront obligées de faire

matelasser leurs chambres à coucher contre des attaques périodiques,

lorsque le mal éclatera avec de si frappants caractères chez la

princesse de Lamballe[586], le public continuera à se moquer, comme

d'une manie, de ces évanouissements périodiques.

[586] Parmi les _vaporeuses_ les plus sérieusement atteintes, il

faut citer Mme de Lamballe, qui avait de fréquents

évanouissements de deux heures, que l'odeur d'un bouquet de

violettes faisait trouver mal, à laquelle la vue d'un homard,

d'une écrevisse, même en peinture, donnait une crise de nerfs.

Mme de Genlis (Mémoires, vol. II), avec sa rancune contre la

cour, ne voit dans ces scènes que de jolies comédies.

Malheureusement, Mme de Genlis se trompe; la maladie du système

nerveux de Mme de Lamballe, ébranlé non par la cause qu'indique

le docteur Saiffert, mais par les profonds chagrins que lui avait

donnés le prince son mari, cette maladie, dégénérée en mélancolie

profonde et en vapeurs convulsives, est si réelle qu'elle cherche

pendant tout le siècle son remède près des médecins, des

empiriques, des charlatans, depuis Pittara qui guérissait avec

des emplâtres sur le nombril, jusqu'à Mesmer, Deslon et leur

baquet. (Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.)

Il est besoin de rechercher ici les causes particulières au temps,

personnelles à la femme d'alors, qui la prédisposaient dès l'enfance à

cet état valétudinaire, à ce mal étrange de l'ennui passé des forces

imaginatives aux forces vitales, devant lequel la médecine allait se

perdre en tâtonnements et en perplexités. La femme, en sortant du

maillot, était enfermée dans une sorte de cuirasse; toute petite, on

commençait à lui dessiner et à lui façonner une taille artificielle au

moyen d'un corps à baleine, sans laquelle les petites filles, laissées

à la nature, n'auraient jamais fait, au sentiment du temps, que des

êtres informes, «des femmes de campagne». C'est à cette première

compression des organes, à l'usage du _corps_ embarrassant la

respiration et la digestion que Bonnaud attribue généralement les

vapeurs dans son livre de la _Dégradation de l'espèce humaine par

l'usage des corps à baleine_[587]. Puis vient l'habitude du blanc et

du rouge qu'on ne portait autrefois qu'après le mariage, qu'on voit

aujourd'hui aux joues des jeunes filles, et dont la femme abuse avec

plus d'excès à mesure qu'elle vieillit; usage malsain de préparations

plus malsaines encore: ce blanc n'est pas toujours du blanc de Candie,

fait de coquilles d'œufs; il est souvent composé de magistères de

bismuth, jupiter, saturne, de céruse; ce rouge ne se tire pas

seulement de matières animales ou végétales comme la cochenille, le

santal rouge, le bois de Fernambouc, mais aussi de minéraux comme le

cinabre, le _minium_, de minéraux de plomb, de soufre et de mercure

calcinés au feu de réverbère. Et que de maux venant de là, de ce

blanc, et surtout de ce rouge, dont le plus inoffensif, le carmin

même, le rouge végétal, le rouge de Portugal, si renommé comme le plus

beau et le plus haut en couleur, est abandonné par les femmes à cause

des douleurs de tête et des démangeaisons qu'il leur cause! Des

boutons, des fluxions du visage ou des gencives, c'est le moindre

inconvénient de cette enluminure et de ce plâtrage; le blanc et le

rouge ne gâtent pas seulement les dents, ils font plus qu'abîmer les

yeux jusqu'à menacer la vue, ils attaquent tout le système nerveux, et

amènent dans tout le corps des désordres qui ne s'arrêtent qu'à la

cessation de leur emploi[588]. A ces désordres s'en joignent d'autres,

produits par l'abus des parfums entêtants, par l'usage immodéré de

l'ambre, par une cuisine que la France de Louis XIV ne connaissait

pas, une cuisine toute composée de jus, de coulis, d'épices, de

_brûlots_[589], un sublimé de succulence donnant au jeu des organes

une effervescence factice, brûlant au lieu de nourrir, et mettant dans

le chyle, dans le sang, dans la lymphe, un élément corrosif. Et pour

relever encore cette cuisine, voici que s'introduisent, au dessert qui

les ignorait, les liqueurs de Lorraine[590]. Tout est contraire à

l'hygiène naturelle de la femme, l'ordre et l'heure des repas, ces

soupers qui s'enfoncent dans la nuit, qui forcent l'estomac dérangé,

et qui mettent, dans les lettres de femmes du temps, tant de plaintes

d'indigestions. Et pour irriter et ébranler les nerfs de la femme, il

y a par-dessus cela le café, le chocolat et le thé, que la médecine

d'alors considère comme un des plus grands excitants.

[587] Tout le siècle s'est élevé contre cette mode du _corps_ que

les femmes ne veulent abandonner à aucun prix. C'est une

véritable croisade, depuis les remarques de _l'Arétin moderne_

jusqu'aux observations de l'anatomiste Winslow, depuis les

objurgations du bonhomme Métra, jusqu'à _l'Avis de Reisser sur

les corps baleinés_, jusqu'aux plaintes du chevalier de Jaucourt,

dans l'Encyclopédie. Pendant tout le siècle on attaque le

_corps_, on le fait responsable de la mort d'un grand nombre

d'enfants, de la mort de la duchesse de Mazarin. Les corps les

plus à la mode étaient les corps à la grecque, d'abord à cause de

leur nom, puis pour leur bon marché, quoiqu'ils fussent

très-dangereux, parce que les baleines ne montaient qu'au-dessous

de la gorge et pouvaient la blesser.

[588] Lettre sur plusieurs maladies des yeux causées par l'usage

du rouge et du blanc, par Gendron. _Paris_, 1760.

[589] Éloge de l'impertinence.

[590] Les Bijoux Indiscrets.

Quelles causes encore aux vapeurs? Les médecins en trouvent une dans

la médecine, dans la médicamentation de leur temps, l'abus des

saignées et des purgations pour la moindre indisposition traitée par

la diète et l'eau. Ils en signalent une autre bien singulière: la

lecture des romans. C'est là, pour certains d'entre eux, l'origine et

comme l'âme du mal de la femme. Ils font dériver son malaise, le

déréglement de sa santé, de cette manie de lecture romanesque qui

remplit le siècle, et qui prend les filles dès la bavette. Et peignant

l'état où les romans mettent la femme, cette vie suspendue dans

l'attention, ces longues heures, ces nuits même consumées par la

passion de lire, tout ce travail de tête sans exercice, tant

d'émotions, tant de sensations qui la traversent, l'étourdissement qui

lui monte au cerveau de ces pages magiques qu'elle respire, de ce

papier enivrant, ils arrivent à conclure, par la plume de l'auteur des

_Affections vaporeuses_, que toute petite fille qui lit à dix ans au

lieu de courir fera une femme à vapeurs[591].

[591] Traité des affections vaporeuses des deux sexes. Nouvelle

édition, augmentée et publiée par ordre du gouvernement. _Paris_,

_de l'Imprimerie royale_, 1782.

Au fond, toutes ces raisons des vapeurs du dix-huitième siècle ne sont

que secondaires. Il en est une qui les domine toutes. Le monde, la vie

du monde, c'est ce qui rend avant tout la femme vaporeuse.

L'énervement lui vient de cette vie de veille qui fait donner aux

femmes le nom de _lampes_, de cette vie toute nocturne qui se couche

au jour[592]. Il lui vient de la fièvre succédant à cette vie, de ce

tourment des nuits du siècle, l'insomnie, qui, déjà sous la Régence,

retourne les femmes dans leur lit jusqu'à sept heures du matin, et qui

fait plus tard, chez Mme du Deffand, chez Mlle de Lespinasse, ce grand

désespoir de ne pouvoir dormir. Et qu'est-ce pourtant, contre la santé

de la femme, que cette vie matérielle du monde, auprès de sa vie

morale? Le jeu incessant de toutes les facultés, l'ambition, la

jalousie, la guerre des rivalités, l'excitation de l'esprit, de

l'amabilité, le travail de la grâce, les déceptions, les

mortifications, les vanités qui saignent, les passions qui brûlent,

quelle autre fièvre pour miner et ébranler le délicat organisme de la

femme!

[592] Duclos dans _les Confessions du comte de ***_ dit d'une

femme: «Il n'y avait rien qu'elle ne préférât au chagrin de se

coucher.»

Devant le mal chaque jour plus général, la médecine demeura d'abord

embarrassée, hésitante. Il se rencontra des médecins qui, l'attribuant

à l'imagination seule, guérirent les vapeurs sans les traiter; ainsi

fit le fameux Sylva qui, sans remède, exorcisa les vaporeuses de

Bordeaux en épouvantant leur coquetterie: il se contenta de leur dire

que ce qu'elles appelaient vapeurs était le mal caduc[593]. Forcée

bientôt de prendre au sérieux de réelles souffrances, de reconnaître

une maladie dans l'affection régnante, et de traiter les vapeurs avec

des remèdes, la médecine employa des toniques, des excitants, les

antispasmodiques, l'éther, le musc, l'assa-fœtida, l'eau de mélisse,

l'eau de la Reine de Hongrie, les gouttes d'Hoffman, les pilules de

Stahl et de Geoffroy. Ce traitement énergique et réconfortant

réussissait assez mal, quand parut un homme qui eut pendant quelques

années une vogue presque égale à celle de la maladie qu'il soignait.

Rien ne lui manqua, ni les persécutions, ni l'engouement des malades,

ni la clientèle des femmes les plus qualifiées, ni la confiance de Mme

du Deffand, qui lui demanda de lui rendre le sommeil[594]. Ce médecin

était le fameux Pomme. Comparant les nerfs dans leur état de santé à

un parchemin trempé et mou, il attribuait les vapeurs à un

desséchement, un racornissement du système nerveux. Toute la science

de la médecine consistait, suivant son système, à rendre l'humidité à

ce tissu: et il croyait y parvenir en ordonnant des délayants, des

humectants, de l'eau de veau, de l'eau de poulet, du petit lait, et

surtout des bains tièdes, des bains de cinq, six, huit heures même:

dans l'espace de quatre mois, une de ses malades, Mme de Clugny, passa

dans l'eau douze cents heures! Il guérissait, il réussissait surtout.

Mais deux des grandes dames qu'il soignait, la marquise de Bezons et

la comtesse de Belzunce, mouraient vers la fin de 1770, et leur mort

faisait grand bruit. Il était poursuivi par les jalousies et les

tracasseries de ses collègues, qui allaient jusqu'à faire verser par

des domestiques gagnés, du sirop de Rabel sur les purées de concombre

et de chicorée qu'il ordonnait à ses malades. Sa vogue commençait à

passer: il quittait Paris, et regagnait Arles, sa ville natale. Ses

ennemis répandaient qu'il était expatrié, qu'il était mort; et,

profitant du retour de la mode, ils comparaient sa médecine à celle de

Printemps, ce soldat aux gardes françaises qui avait fait une si belle

fortune, quelques années auparavant, en prescrivant aux vaporeuses une

décoction de foin. Mais Printemps ne s'était pas retiré comme Pomme:

il était tombé. Il avait déjà, avec ses décoctions de foin, gagné de

quoi donner du fourrage sec à deux chevaux qui le conduisaient à ses

visites dans un bon carrosse, lorsqu'il fut arrêté net en si beau

chemin: une requête présentée par la Faculté à M. le maréchal de Biron

l'avait mis à bas de son équipage[595]. Cependant Pomme vivait malgré

ses ennemis, et il avait encore des fidèles à Paris qui faisaient le

voyage pour le consulter. Des dévotes entêtées et enthousiastes lui

restaient, telles que la comtesse de Boufflers, qu'on voit presque

aussitôt la mort du prince de Conti partir de Paris et aller s'établir

à Arles dans une maison meublée pour elle où elle passe tout l'hiver à

portée des soins de M. Pomme. C'était elle sans doute qui le rappelait

sur son grand théâtre, le rétablissait dans la capitale et lui

ramenait sa clientèle. Poussé par elle, le grand médecin des femmes

arrivait à tout: il devenait médecin consultant du roi, et en 1782 une

nouvelle édition de son _Traité des affections vaporeuses_ paraissait,

publié par ordre du gouvernement et imprimé à l'Imprimerie royale.

[593] Correspondance secrète, vol. VIII.

[594] Lettres de la marquise du Deffand. _Paris_, 1812, vol. I.

[595] Correspondance de Grimm, vol. V.

En face de Pomme, un médecin s'était levé, dont la popularité devait

être plus durable, dont le nom est resté: Tronchin! Tronchin, dont les

jolies femmes vont chercher «les oracles» à Genève, Tronchin qui voit

toute la France se presser dans ses antichambres de Paris[596].

Imaginez le Rousseau de la médecine. La révolution que la _Nouvelle

Héloïse_ fait dans le cœur de la femme, les ordonnances de Tronchin

l'accomplissent dans ses habitudes, dans sa vie journalière. Tronchin

fait sortir la femme de sa paresse et de ses langueurs, presque de sa

constitution. Il la force au mouvement, aux fatigues fortifiantes. Il

lui impose de gros ouvrages, il la fait frotter des salons, bêcher un

jardin, se promener en réalité, sur ses pieds, courir[597],

_s'exténuer_: c'est un mot que sa doctrine fait entrer dans la langue

de la femme. Il rend ses membres à l'exercice, son corps à la liberté

avec ces robes nouvelles, baptisées de son nom, portées bientôt dans

tout Paris par les promeneuses appuyées sur de longues cannes,

_tronchinant_[598], comme dit le temps. Marcher devient une mode; et

c'est le temps où la maréchale de Luxembourg, attaquée sur le plaisir

qu'elle peut trouver dans la société de la Harpe, répond simplement

pour la défense de la Harpe et pour la sienne: «Il donne si bien le

bras!»

[596] Mémoires de la République des lettres, vol. IX.

[597] L'Ami des femmes, 1758.

[598] Le Monument du costume. Première série. Texte des planches

de Freudeberg.--Dans ces maladies qu'au fond les médecins

considèrent comme des maladies morales, Roussel (_Système

physique et moral de la femme_) s'élevait contre la promenade, le

remède par excellence de Tronchin, attaquant l'intempérance

d'idées que la promenade procure aux femmes, idées qui, tout en

les charmant, fatiguent les ressorts de leur esprit.

La femme au dix-huitième siècle · 第 26 / 33 段