Il y a un homme dans les _Confessions_ de Rousseau; il y a une société

dans les Mémoires de Mme d'Épinay. Le mariage, le ménage, l'amour,

l'adultère, les institutions et les scandales établis y passent, y

revivent, s'y déroulent et s'y développent. Autour de chaque fait

l'air du temps circule; les conversations ont un bruit de voix: on

entend le tapage de la table de Quinault. On écoute aux portes cette

scène de jalousie entre Mme d'Épinay et Mme de Vercel, scène

admirable, supérieure en naturel, en dramatique voilé, à tous les

dialogues de notre théâtre. Les figures de femmes qui défilent dans le

livre se détachent du papier: Mme d'Arty, Mme d'Houdetot, Mme de

Jully, Mlle d'Ette, sont des personnages qui respirent, leur souffle

passe dans leurs paroles. Duclos effraye, et Rousseau ressemble à

faire peur; les petits hommes, les Margency apparaissent, fouillés

d'un mot, esquissés jusqu'à l'âme en passant. Confessions sans

exemple, où de l'étude du monde qui l'entoure, de son mari, de son

amant, de ses amis, de sa famille, la femme qui revient sans cesse à

l'étude d'elle-même, à l'aveu de ses faiblesses, creuse son esprit,

creuse son cœur, en raconte les battements, en expose les lâchetés!

La connaissance de soi-même, la connaissance des autres, n'ont

peut-être jamais été si loin sous la plume d'un homme: elles n'iront

pas plus loin sous une plume de femme.

Mais le livre n'est en ce temps que la manifestation accidentelle de

l'intelligence de la femme. Sa pensée, sa force et sa pénétration

d'esprit, sa finesse d'observation, sa vivacité d'idée et de

compréhension, éclatent à tout instant sous une forme tout autre, dans

le jet instantané de la parole. La femme du dix-huitième siècle se

témoigne avant tout par la conversation.

Cette science qui se dérobe à toutes les analyses, dont les principes

échappent à tous ceux qui l'étudient en ce siècle, à Swift comme à

Moncrif, à Moncrif comme à Morellet; ce talent indéfinissable, sans

principes, naturel comme la grâce, ce génie social de la France, l'art

de la conversation est le génie propre des femmes de ce temps. Elles y

font entrer tout leur esprit, tous leurs charmes, ce désir de plaire

qui donne l'âme au savoir-vivre et à la politesse, ce jugement prompt

et délicat qui embrasse d'un seul coup d'œil toutes les convenances,

par rapport au rang, à l'âge, aux opinions, au degré d'amour-propre de

chacun. Elles en écartent le pédantisme et la dispute, la personnalité

et le despotisme. Elles en font le plaisir exquis que tous se donnent

et que tous reçoivent. Elles y mettent la liberté, l'enjouement, la

légèreté, le mouvement, des idées courantes et volant de main en main.

Elles lui donnent ce ton de perfection inimitable, sans pesanteur et

sans frivolité, savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans

affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Les maximes et

les saillies, les caresses et la flatterie, les traits de l'ironie se

mêlent et se succèdent dans cette causerie, qui semble mettre tour à

tour sur les lèvres de la femme l'esprit ou la raison. Point de

dissertation: les mots partent, les questions se pressent, et tout ce

qu'on effleure est jugé. La conversation glisse, monte, descend, court

et revient; la rapidité lui donne le trait, la précision la mène à

l'élégance. Et quelle aisance de la femme, quelle facilité de parole,

quelle abondance d'aperçus, quel feu, quelle verve pour faire passer

cette causerie coulante et rapide sur toutes choses, la ramener de

Versailles à Paris, de la plaisanterie du jour à l'événement du

moment, du ridicule d'un ministre au succès d'une pièce, d'une

nouvelle de mariage à l'annonce d'un livre, d'une silhouette de

courtisan au portrait d'un homme célèbre, de la société au

gouvernement! Car tout est du ressort et de la compétence de cette

conversation de la femme; qu'un propos grave, qu'une question sérieuse

se fasse jour, l'étourderie délicieuse fait place, chez elle, à la

profondeur du sens; elle étonne par ce qu'elle montre soudainement de

connaissances et de réflexions imprévues, et elle arrache à un

philosophe cet aveu: «Un point de morale ne serait pas mieux discuté

dans la société de philosophes que dans celle d'une jolie femme de

Paris[565].»

[565] Julie, ou la Nouvelle Héloïse.

Où retrouver pourtant cette conversation de la femme du dix-huitième

siècle, cette parole morte avec sa voix? Dans un écho, dans cette

confidence de l'esprit d'un temps à l'oreille de l'histoire: la

lettre.

L'accent de la conversation de la femme du dix-huitième siècle se

trouve là endormi, mais vivant. Cette relique de sa grâce, la lettre,

est sa causerie même. Elle en garde le tour et le bavardage,

l'étourdissement et l'heureuse folie. Sous la main de la femme qui se

hâte, qui brusque l'écriture et l'orthographe des mots, la vie du

temps semble pétiller; quand elle l'attrape et la raconte au passage,

l'esprit déborde de sa plume comme la mousse d'un vin de souper.

C'est un style à la diable, qui va, qui vient, qui se perd, qui se

retrouve, une parole qui n'écoute rien et qui répond à tout, une

improvisation sans dessin, pleine de bruit, de couleur, de caprice,

brouillant les mots, les idées, les portraits, et laissant du

mouvement de ce monde mille images pareilles aux morceaux d'un miroir

brisé. N'en donnons qu'un morceau, un fragment, le commencement de

cette lettre de femme, datée des eaux à la mode, de Forges:

«Ah bon Dieu que vous avés bien raison ma chère marmote quel chien de

train et quelle chienne de vie et surtout quelles chiennes de gens,

rien n'est comparable aux personnes vraiment les noms n'en aprochent

pas, les visages et les stiles sont bien autres choses, c'est un

ennui, un cavagnol, des compliments, des bêtises, des gayetés et

surtout des agréments à souffleter, des mérites fort propres aux

galères et des dévotions faites comme de cire pour l'enfer, mais une

madame Danlezy pleine de grâces qui n'est pourtant rien auprès de Mme

de la Grange, qui avant hier n'avoit que soixante et onze ans, une

grande fille, et un lait répandu de sa dernière couche il y a quatre

ans, mais qui depuis hier y a ajouté un gouëtre de demi aulnes qui lui

est survenu dans la nuit, la pauvre femme couchée étique s'est

réveillée ni plus ni moins qu'un roi de Sardaigne très-étoffé, voilà

de ces coups de la fortune que ces eaux icy procurent plus souvent à

des mousquetaires qu'à des accouchées septuagénaires, mais que faire,

il faut bien que la pauvre femme, après avoir sans doute reçu la

rosée du ciel accepte la graisse de la terre avec résignation...[566]»

[566] Lettre autographe de la duchesse de Chaulnes. Portraits

intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt.

(_Sous presse_).

Toutefois la verve folle, le bavardage pétillant, l'esprit

étourdissant, ne sont point le plus grand signe des lettres de femmes

du dix-huitième siècle. Les correspondances montrent, encore plus que

les conversations, un caractère de sérieux et de profondeur chez la

femme. Le fond le plus ordinaire du genre épistolaire n'est plus,

comme au siècle précédent, le tableau, l'image, la peinture. La lettre

se remplit de réflexions, de pensées: l'analyse, le jugement, l'idée y

entrent et s'y font la place la plus large. Le bruit mondain y passe,

les chansons, les anecdotes y ont leur écho, mais dans un coin, dans

un retour de page, et comme en post-scriptum. Ce qui y parle le plus

haut, ce sont des théories morales. La lettre a, comme celle qui

l'écrit, ce que Mme de Créqui appelait «des moments de _solidité_».

Qu'on feuillette ces feuilles légères et frémissantes échappées à la

main des femmes les plus mondaines et les plus dissipées d'apparence:

la pensée de la femme y soulève les questions les plus grandes et les

plus délicates. Elle y interroge à tout moment l'âme humaine dans son

âme. Elle s'élève à des réflexions sur le bonheur; elle définit, elle

indique les goûts et les passions qui peuvent y mener. Elle apprécie

et pèse les préjugés sociaux. A propos d'un livre nouveau, dont elle

montre d'un mot «la pauvreté pomponnée», à propos d'une gloire

vivante dont elle discerne «les manigances», elle laisse tomber des

réflexions sur le bien et le mal moral, sur la morale humaine, sur

l'origine et la légitimité des passions. Le portrait d'un charlatan de

vertu l'amène à tracer sur le papier l'idéal de la vertu. Société,

gouvernement, mœurs, lois, ordre public, tout le programme de la

conversation de Mme de Boufflers défile dans ces épîtres, sans que la

femme qui tient la plume paraisse y songer: ce sont des thèmes qu'elle

rencontre naturellement «à travers choux», et dont elle descend plus

naturellement encore pour en venir à un petit singe qui lui a fait

caca dans la main.

Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette philosophie

épistolaire de la femme: elle s'entretient avec sa raison personnelle,

son instinct naturel, de la peur du néant, de la crainte de la mort,

qu'elle appelle avec Young «la propriétaire du genre humain». En se

jouant, en riant, elle enfile, comme elle dit, la plus profonde

métaphysique, une métaphysique «à quatre deniers». Elle soulève les

problèmes psychologiques; elle estime les théories, les systèmes, elle

les réduit en principes courts et substantiels. Après Grotius,

Puffendorff, Barbeyrac, elle parle du droit naturel en quelques

lignes; après Fénelon, elle refait l'éducation des filles en quelques

pages. Un _moi_ qui réfléchit, qui juge, qui compare, qui se rend

compte de lectures faites, selon le mot d'une femme, _moralistement_,

un _moi_ qui n'accepte rien de l'opinion des autres, et qui raisonne

sur ses sensations, sur ses doutes, sur sa religion même, sur tout ce

qu'il sait, sur tout ce qu'il sent, sur tout ce qu'il croit, voilà ce

qu'on est étonné de trouver dans ces lettres de femmes du dix-huitième

siècle, où tant de finesse se joint à tant de perspicacité, tant de

hauteur à tant de délicatesse, tant de force d'esprit à si peu de

discipline morale. La pensée y règne, elle y maîtrise l'imagination,

elle y laisse à peine parler le cœur; elle y fait taire la sensation

sous la formule, le sentiment sous la définition, la passion sous

l'axiome. Et à force d'aiguiser cet esprit de dissertation

philosophique et de personnalité critique, à peine si la réflexion et

la pensée laissent à la fin du siècle la tendresse et le cri de l'âme

aux lettres de la femme[567].

[567] Mme Necker assure que Mme Geoffrin s'était imposé la loi

d'écrire tous les jours deux lettres et que Mme du Deffand

faisait plusieurs brouillons du plus insignifiant billet du

matin. (Mélanges de Mme Necker, vol. II.)

* * * * *

De l'intelligence spirituelle de la femme du dix-huitième siècle il

reste encore cette preuve: son amour des lettres. Les femmes de ce

temps vivent avec les lettres dans une communion familière, dans une

intimité journalière. On perçoit chez toutes un fondement, une

éducation, un coin de littérature. Au milieu de cette société si

occupée des choses de la pensée et de l'esprit, dans ces hôtels, dans

ces châteaux, qui tous ont leur bibliothèque[568], la femme se

fortifie par la lecture, dont elle a puisé le goût dans l'ennui du

couvent[569]. Elle vit dans l'air des livres, elle se soutient par

eux; et à tout instant ses correspondances accusent les sérieuses

distractions qu'elle leur demande, toute la nourriture qu'elle tire

des volumes les plus graves, des œuvres de philosophie, des récits

d'histoire, au sortir du libelle du jour et de la nouveauté courante.

De là, une culture littéraire que développent encore les modes des

salons, le passe-temps des traductions, les amusements d'usage, de

certaines épreuves d'esprit exigées de la femme, et qui lui mettent si

souvent dans ce temps la plume à la main. C'est la rime d'une chanson,

l'imagination d'un conte, la définition de deux synonymes, la

composition d'un proverbe, toutes sortes de petits jeux qui excitent

sa facilité, aiguisent son invention, l'habituent, l'exercent sans

fatigue au métier d'écrivain. A côté de toutes les femmes auteurs par

état, touchant à tous les genres, depuis le poëme épique jusqu'au

théâtre forain, la liste ne finirait pas des femmes de la société

auteurs sans prétention, par occasion, par entraînement, presque par

mégarde. Il est un moment où dans le monde de Mme d'Épinay chacune

ébauche son roman: et quelle est celle qui n'a pas cédé à celle mode

si répandue des portraits, faisant peindre à toute femme sa société,

ses amis, les femmes de sa connaissance avec des touches de style à la

Carmontelle[570]?

[568] Correspondance de Voltaire, vol. XII.

[569] Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés

à ceux des Anglois. _Londres_, 1776.

[570] Mémoires de Mme d'Épinay.--Mémoires du président Hénault.

Touchant ainsi à la littérature par tous ses goûts, s'en approchant de

toutes façons, la femme du dix-huitième siècle est la patronne des

lettres. Par l'attention qu'elle leur donne, par la curiosité qu'elle

en a, par l'amusement qu'elle y cherche, par la protection qu'elle

leur accorde, elle les attache à sa personne, elle les attire vers son

sexe, elle les dirige et les gouverne. Et tout ce que le dix-huitième

siècle écrit ne semble-t-il pas en effet écrit à ses genoux, comme ce

poëme des _Jardins_, crayonné sur les patrons de broderie d'une femme,

sur le papier enveloppant son ouvrage de tapisserie[571]? La femme est

la muse et le conseil de l'écrivain, la femme est le juge, le public

souverain des lettres. Les théories philosophiques, souvent inspirées

par elle[572], doivent lui plaire, elles doivent l'aborder avec un

sourire, si elles veulent avoir la vogue et le retentissement. Les

questions de science s'enjoliveront à la Fontenelle, pour être entre

ses mains comme le joujou des secrets du ciel et du globe. L'économie

politique elle-même prendra l'esprit de Morellet et la verve de

Galiani pour être accueillie par l'esprit de la femme. La pensée

n'aura pas une manifestation, l'intelligence ne revêtira pas une

forme, l'esprit n'imaginera pas un ton, l'ennui même ne prendra pas un

déguisement qui ne soit un hommage à cette maîtresse toute-puissante

réglant le prix des œuvres et l'estime des auteurs[573]. Voyez-la

régner au théâtre: son caprice est le destin des premières

représentations. Elle décide de la victoire ou de la défaite des

vanités d'auteurs. Elle commande, mieux que la Morlière, à toute une

salle. Son applaudissement sauve la tragédie qui chute: un de ses

bâillements tue la comédie qui réussit. C'est elle qui fait jouer les

pièces, les fait sortir du portefeuille de l'homme de lettres, les

retouche, les annote, les impose aux comités, aux ministres, au roi

même; c'est elle qui fait monter sur la scène les _Philosophes_ et

_Figaro_. Sans son patronage, sans la recommandation de son

engouement, on n'est ni joué, ni applaudi, ni même lu. Tout genre de

littérature, toute espèce d'écrivain, toute brochure, tout volume, et

le chef-d'œuvre même, a besoin qu'elle lui signe son passe-port,

qu'elle lui ouvre la publicité. Le livre qu'elle adopte est vendu:

elle en place elle-même les exemplaires en quelques jours, qu'il soit

de Rousseau ou de la Bletterie[574]. L'homme qu'elle pousse est

arrivé, il est célèbre, célèbre comme la Harpe, célèbre comme

Marmontel. Pensions, priviléges de journaux, parts du _Mercure_, tout

ce que le ministère laisse tomber d'argent et de grâces sur les

lettres est emporté par elle et ne va qu'à ses clients. La fortune des

Suard est son ouvrage. Elle est le succès, elle est la faveur; et quel

peuple d'obligés elle a sous elle! C'est Robé protégé par la duchesse

d'Olonne[575]; c'est Roucher protégé par la comtesse de Bussy; c'est

Rousseau protégé par la maréchale de Luxembourg; c'est Voltaire

protégé par Mme de Richelieu, qui exige du garde des sceaux la

promesse de ne rien faire contre Voltaire sans la prévenir[576]; c'est

l'abbé Barthélemy protégé par Mme de Choiseul; c'est Colardeau protégé

par Mme de la Vieuxville; c'est d'Arnaud protégé par Mme de Tessé;

c'est Voisenon protégé par la comtesse Turpin; c'est M. de Guibert

protégé par Mlle de Lespinasse; c'est Dorat protégé par Mme de

Beauharnais; c'est Florian protégé par Mme de Chartres et par Mme de

Lamballe; ce sont tant d'autres que la femme défend, prône, soutient,

rente de sa bourse, pousse à l'Académie[577]. Car l'Académie en ce

temps ne résiste pas plus à la femme que le public et l'opinion.

Pendant tout le siècle, n'est-ce point la femme qui dresse ses listes

de candidats? Elle la remplit de ses amis, elle l'ouvre et la ferme.

Elle en a la clef, elle en possède les voix. Et il y a des fauteuils

qui semblent lui être affermés, et où elle met un homme pour y mettre

son nom. Elle accorde ou retire l'immortalité aux vivants; elle donne

la gloire présente; elle punit par une sorte d'impopularité la

célébrité même du talent qui ne lui agrée pas[578]. Thomas, qui n'a

pas pour lui le parti des femmes, reste obscur avec une réputation. Et

pourquoi encore aujourd'hui le nom de Diderot est-il placé si

au-dessous du nom de Voltaire et du nom de Rousseau? C'est qu'il n'a

pas été lancé dans le grand courant des gloires reconnues, acclamées

par la femme du dix-huitième siècle, consacrées et comme bénies par

son enthousiasme.

[571] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.

[572] Mme Ferrand donna, dit-on, à Condillac l'idée de sa statue

animée. (Mémoires de la République des lettres, vol. XVI.)

[573] Julie, ou la Nouvelle Héloïse.

[574] Correspondance de Grimm, vol. IV.--Mémoires de Mme

d'Épinay, vol. II.

[575] L'Espion anglois. _Londres_, 1784, vol. IV.

[576] Lettres inédites de Mme du Châtelet. _Paris_, 1806.

[577] Mémoires de la République des lettres, _passim_.

[578] Mémoires de Marmontel. _Paris_, 1805, vol. III.

Et la femme du dix-huitième siècle ne représente pas seulement la

faveur et la fortune des lettres: elle personnifie encore la mode

et le succès des arts. Ces grâces d'un temps, les arts relèvent

d'elle. Elle leur donne l'accord et le ton, elle les encourage et

leur sourit. Elle fait leur idéal avec son goût, leur vogue avec

son approbation. Et de Watteau à Greuze, pas un grand nom ne

s'élève, pas un talent, pas un génie n'est reconnu, s'il n'a eu le

mérite de plaire à la femme, s'il n'a caressé, touché, flatté son

regard et courtisé son sexe.

La femme aime l'art, elle l'apprécie, elle le pratique comme les

lettres, en se jouant, par passe-temps et par instinct naturel. C'est

le siècle de ces agréables talents d'amateurs qui mettent le crayon,

la pointe même aux mains des jolies femmes. C'est le temps des dessins

improvisés sur une table de salon, de ces eaux-fortes, piquantes et

naïves, égratignées, semble-t-il, sur le cuivre avec une épingle

détachée d'un ruban. Mme Doublet trace le profil de son ami Falconnet.

La marquise de la Fare fait le portrait de la Harpe[579]. Et le dessin

fini n'est pas toujours abandonné à la gravure de Caylus ou de

Mariette. Sur une planche vernie par quelque peintre habitué de la

maison, la femme découvre le cuivre. Elle tente une eau-forte qu'elle

se plaît à distribuer aux personnes de sa société intime. Et

au-dessous de Mme de Pompadour qui laisse une œuvre, que de femmes,

depuis la duchesse jusqu'à la petite bourgeoise, signent d'un nom

fameux ou d'un nom inconnu une petite planche, joie du collectionneur

qui la trouve sur les quais en feuilletant quelque vieux carton où

elle dort[580]!

[579] Correspondance littéraire de la Harpe. _Paris, an IX_, vol.

III.

[580] Cabinet des estampes. Bibliothèque impériale. Portefeuille

d'amateurs.--Catalogue des gravures du baron de Vèze.

* * * * *

De cette protection des écrivains, de cette présidence des lettres, de

ce gouvernement des hommes et des œuvres de l'esprit, qui, en

atteignant les hommes et les œuvres de l'art, ne laisse aucune des

manifestations du temps en dehors de la domination de la femme, la

femme tire comme un pouvoir répandu dans l'air et qui plane au-dessus

du siècle. La femme, en effet, n'est point seulement, depuis 1700

jusqu'en 1789, le ressort magnifique qui met tout en mouvement: elle

semble une puissance d'ordre supérieur, la reine des pensées de la

France. Elle est l'idée placée au haut de la société, vers laquelle

les yeux sont levés, vers laquelle les âmes sont tendues. Elle est la

figure devant laquelle on s'agenouille, la forme qu'on adore. Tout ce

qu'une religion attire à elle d'illusions, de prières, d'aspirations,

d'élancements, de soumissions et de croyances se tournent

insensiblement vers la femme. La femme fait ce que fait la foi, elle

remplit les esprits et les cœurs, et elle est, pendant que règnent

Louis XV et Voltaire, ce qui met du ciel dans un siècle sans Dieu.

Tout s'empresse à son culte, tous travaillent à son ascension:

l'idolâtrie la soulève de terre par toutes ses mains. Pas un écrivain

qui ne la chante, pas une plume qui ne lui donne une aile: elle a

jusque dans les villes de province des poëtes voués à son culte, des

poëtes qui lui appartiennent[581]; et de l'encens que jettent sous ses

pieds les Dorat et les Gentil-Bernard se forme ce nuage d'apothéose,

traversé de vols de colombes et de chutes de fleurs, qui est son trône

et son autel. La prose, les vers, les pinceaux, les ciseaux et les

lyres donnent à son enchantement comme une divinité: et la femme

arrive à être pour le dix-huitième siècle, non-seulement le dieu du

bonheur, du plaisir, de l'amour, mais l'être poétique, l'être sacré

par excellence, le but de toute élévation morale, l'idéal humain

incarné dans un sexe de l'humanité.

[581] Correspondance secrète, vol. X.

X

L'AME DE LA FEMME

Quand le dix-huitième siècle, ses conventions, ses exemples, le bon

goût, le bon ton du monde, les leçons de la vie, ont renouvelé

complétement l'éducation et presque la nature de la femme, quand ils

l'ont dépouillée de tout naturel, de toute timidité, de toute

simplicité, la femme devient ce type des mœurs sociales: la

_caillette_.

Le croquis que Duclos en a tracé, d'un tour de plume et à main levée,

dans les _Confessions du comte de ***_, n'est qu'une esquisse légère

et superficielle. Il a seulement effleuré cette physionomie dans son

apparence, et l'on ne voit guère se dessiner, sous sa touche vive mais

banale, que la femme légère, étourdie et vide de tous les temps.

C'est, dit-il à peu près, une espèce au cœur et à l'esprit froids et

stériles, occupée sans cesse de petits objets, rapportant tout à une

minutie dont elle sera frappée, aimant à paraître instruite, vivant

dans la tracasserie comme dans son élément, faisant son occupation des

décisions sur les modes et les ajustements, coupant la conversation

pour dire que les taffetas de l'année sont effroyables, prenant un

amant comme une robe parée, parce que c'est l'usage, incommode dans

les affaires, ennuyeuse dans les plaisirs. Et Duclos s'en tient à ce

portrait.

La _caillette_ est au dix-huitième siècle une figure plus

particulière, plus significative. Elle n'est point seulement la

suprême expression de la femme, de ses sens généraux, de son humeur

commune; avec les nerfs, la cervelle, les fièvres et les inconstances

de son sexe, elle représente son temps et le particularise en ce qu'il

a de plus propre et de plus délicat. Elle est avant tout le produit,

le résultat, l'exemple le plus sensible, l'image la plus achevée des

recherches et des caprices d'esprit de la France. Et peut-être ne

saurait-on entrer plus avant dans la connaissance familière de ce

siècle de la femme, le toucher de plus près, que par ce personnage où

semblent se montrer à la fois comme une exagération de la femme et

comme un excès du temps.

La femme au dix-huitième siècle · 第 25 / 33 段