Cette influence, cette domination sans exemple, cette souveraineté de

droit presque divin, à quoi faut-il l'attribuer? Où en est la clef et

l'explication? La femme du dix-huitième siècle dut-elle seulement sa

puissance aux qualités propres de son sexe, aux charmes de sa nature,

aux séductions habituelles de son être? La dut-elle absolument à son

temps, à la mode humaine, à ce règne du plaisir qui lui apporta le

pouvoir dans un baiser et la fit commander à tout, en commandant à

l'amour? Sans doute, la femme tira de ses grâces de tous les temps, du

milieu et des dispositions particulières de son siècle, une force et

une facilité naturelles d'autorité. Mais sa royauté vint avant tout de

son intelligence, et d'un niveau général si singulièrement supérieur

chez la femme d'alors qu'il n'a d'égal que l'ambition et l'étendue de

son gouvernement. Que l'on s'arrête un moment aux portraits du temps,

aux peintures, aux pastels de Latour: l'intelligence est là dans ces

têtes de femmes, sur ces visages, vivante. Le front médite. L'ombre

d'une lecture ou la caresse d'une réflexion y passe, en l'effleurant.

L'œil vous suit du regard comme il vous suivrait de la pensée. La

bouche est fine, la lèvre mince. Il y a dans toutes ces physionomies

la résolution et l'éclair d'une idée virile, une profondeur dans la

mutinerie même, je ne sais quoi de pensant et de perçant, ce mélange

de l'homme et de la femme d'État dont vous retrouverez les traits

jusque sur la figure d'une comédienne, de la Sylvia. A étudier ces

visages qui deviennent sérieux à mesure qu'on les regarde, un

caractère net et décidé se montre sous la grâce; la pénétration, le

sang-froid et l'énergie spirituelle, les puissances et les résistances

de volonté de la femme que ces portraits ne voilent qu'à demi,

apparaissent: l'expérience de la vie, la science de toutes ses leçons,

se font jour sous l'air enjoué, et le sourire semble être sur les

lèvres comme la finesse du bon sens et la menace de l'esprit.

Quittez les portraits, ouvrez l'histoire: le génie de la femme du

dix-huitième siècle ne démentira pas cette physionomie. Vous le verrez

s'approprier aux plus grands rôles, s'élargir, grandir, devenir, par

l'application, l'étude, la volonté, assez mâle ou du moins assez

sérieux pour expliquer, légitimer presque ses plus étonnantes et ses

plus scandaleuses usurpations. Il s'élèvera au maniement des intérêts

et des événements les plus graves, il touchera aux questions

ministérielles; il s'interposera dans les querelles des grands corps

de l'État, dans les troubles du royaume; il prendra la responsabilité

et la volonté du Roi; il montera sur les hauteurs, il descendra aux

détails de cet art redoutable et compliqué du gouvernement, sans que

l'ennui l'arrête, sans que le vertige le trouble, sans que les forces

lui manquent. La femme mettra ses passions dans la politique, mais

elle y mettra aussi des talents sans exemple et tout inattendus. Son

esprit montrera, comme son visage, certains traits de l'homme d'État;

et l'on s'étonnera de voir par instants la maîtresse du Roi faire si

dignement le personnage de son premier ministre.

Le succès, il est vrai, a manqué aux projets conçus ou accueillis par

ces femmes qui en gouvernant la volonté royale ont gouverné les

destins de la monarchie; leurs plans, leurs innovations, les systèmes

de leurs conseillers, poursuivis par elles avec la constance de

l'entêtement, leurs illusions opiniâtres ont abouti à des revers, à

des défaites, à des malheurs. Mais les hommes politiques qui ont

laissé un nom dans le dix-huitième siècle ont-ils été plus heureux que

les femmes politiques? Qui a réussi parmi eux? Qui a commandé aux

événements? Qui a fait l'œuvre qu'il voulait? Qui, parmi les plus

fameux, n'a pas laissé derrière lui un héritage de ruine? Est-ce

Choiseul? Est-ce Necker? Est-ce Mirabeau? Pour avoir eu contre elle la

force qui en politique condamne et ne juge pas: la fortune, la femme

du dix-huitième siècle n'en a pas moins déployé de remarquables

aptitudes, de singuliers talents, d'étonnantes capacités sur le

théâtre des plus grandes affaires. Elle y a apporté une grandeur

supérieure aux instincts de son sexe; et l'on ne peut nier qu'elle ait

possédé ce qui est le cœur du politique, ce qui fait l'élévation

morale de l'ambition: l'amour de la gloire, et sinon le respect, au

moins la préoccupation de la postérité. Elle y a apporté avant tout,

elle y a fait paraître les deux qualités qui sont devenues, depuis

elle, les deux forces des gouvernements modernes, le secret et l'art

de régner: la séduction des hommes et l'éloquence.

Ces dons, la séduction, l'éloquence, un ministre du temps les a-t-il

poussés plus loin que cette femme qui personnifie au dix-huitième

siècle la femme d'État, que Mme de Pompadour? Un précieux témoignage

va nous donner la mesure de son adresse politique, le ton de sa grâce

insinuante, l'accent de sa voix, de cette voix de femme et de ministre

qui se plie à tout et monte à tout, s'assouplit jusqu'à la caresse, se

raidit jusqu'au commandement, répond, discute, et couvre tout à coup

le raisonnement de son adversaire avec la réplique inspirée d'un grand

orateur. Ce témoignage est le récit dialogué qu'un de ses ennemis, un

parlementaire, le président de Meinières, a laissé des deux entrevues

qu'il eut avec elle au sujet des affaires du Parlement. Qu'on le lise:

on sortira de cette lecture comme M. de Meinières sort de

l'antichambre où la favorite lui a parlé, avec l'étonnement et

l'admiration. Tout d'abord, quelle attitude qui impose le respect!

quel regard tombant de haut! puis quels yeux appuyés sur les yeux de

l'homme qui lui parle! Le parlementaire, habitué pourtant à parler,

rompu à l'assurance, cherche ses mots; sa voix tremble. Mme de

Pompadour n'a pas une hésitation: elle dit ce qu'elle veut, et ne dit

que ce qu'elle veut. Elle laisse engager M. de Meinières, elle

l'encourage en le complimentant, elle l'arrête en lui opposant les

dispositions du Roi, du Roi dont elle affirme avec une expression

souveraine l'autorité royale. Quels retours habiles, lorsque dans cet

homme, qui est le Parlement, et avec lequel elle veut traiter, elle

cherche le cœur du père qui a son fils à placer, et qu'on peut par là

plier aux accommodements, décider peut-être à abandonner les

engagements de son corps, à écrire au Roi une lettre particulière de

soumission! Aux objections de Meinières, comme tout de suite, après un

mot de bienveillance, elle se relève, ramasse le mot _honneur_ que lui

oppose le parlementaire, s'étend en termes superbes sur l'honneur

qu'il y a à faire ce que le Roi désire, ce qu'il ordonne, ce qu'il

veut! Puis lancée, entraînée, s'abandonnant à ses idées, et trouvant

toujours le mot juste, elle jugeait toute la conduite du parlement,

toute l'affaire des démissions, avec une parole courante, passant de

la plus haute ironie aux plus heureux mouvements d'interpellation, aux

questions pressantes, aux exclamations échappées de l'âme. Et la

discussion reprenant, Mme de Pompadour faisait encore intervenir le

Roi, elle le faisait pour ainsi dire apparaître en le dégageant de ses

ministres, en lui attribuant une volonté personnelle: et c'était le

droit de Louis XV, son pouvoir, qui semblaient parler dans sa voix;

c'était, dans sa bouche, la colère d'un Roi qui se retourne contre une

révolte, lorsqu'elle demandait à Meinières: «Mais, je vous demande un

peu, messieurs du Parlement, qui êtes-vous donc pour résister comme

vous faites aux volontés de votre maître?» Et la voilà lui exposant

la position du Parlement de 1673 à 1715, se rappelant les dates,

l'ordonnance de 1667, le lit de justice de 1673, n'oubliant rien, ne

brouillant rien, toujours claire, rapide, vive, accablant le

parlementaire qui sort de l'entrevue, troublé, déconcerté, extasié,

poursuivi par la tentation et la majesté de cette parole de

femme[555].

[555] Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés

par la Société des Bibliophiles français. _Paris_, _Techener_,

1856.--Mémoires du maréchal de Richelieu, par Soulavie, 1793,

vol. VIII.

Avant Mme de Pompadour, sur une scène moins brillante, au second plan

des événements, derrière les courtisans et les maîtresses, le

dix-huitième siècle n'avait-il point déjà montré une femme d'une

activité prodigieuse, d'un esprit souple et hardi, d'une imagination

fertile en toutes sortes de ressources, alliant le sang-froid à la

vivacité, joignant à l'invention des expédients la vue d'ensemble

d'une situation, possédant à la fois la largeur des conceptions et la

science des moyens, mesurant les hommes, éclairant les choses, menant

de l'ombre, où elle s'agite et travaille, du fond des mines qu'elle

pousse de tous côtés sous la cour, la faveur des hommes et la faveur

des femmes? Je veux parler de cette petite femme nerveuse et frêle, à

la mine d'oiseau: Mme de Tencin, ce grand ministre de l'intrigue, qui

un moment enveloppe tout Versailles et tient le Roi par les deux

côtés, par le caprice et par l'habitude, par Richelieu et par Mme de

Châteauroux. Mais aussi que de menées secrètes, que de mouvements

auxquels suffisent à peine le jour et la nuit de cette femme

employée, agitée, et s'avançant par ce qu'elle appelle «tous les

souterrains possibles!» Ce n'est point, comme une Mme de Pompadour,

une comédienne sublime et jalouse d'éblouir: c'est une ambitieuse

enragée, adroite, infatigable, conduisant sourdement et à couvert la

guerre contre les ministres et contre tout ce qui est à la cour un

empêchement à la fortune de son frère. Et voyez-la marquer les

positions sur la carte de la cour, percer les apparences, sonder les

capacités, peser les réputations, les popularités, les ministres

enflés et gonflés «de cent pieds au-dessous de leurs places», le génie

des Belle-Isle, le talent des Noailles, elle ramène tout au juste

point, elle conseille, elle avertit, elle dessine l'attaque, elle

devine la défense avec une sagacité toujours nette, une lucidité à

laquelle rien n'échappe, et qui saisit tout dans sa source. C'est

cette femme, c'est Mme de Tencin, qui la première apprécie toute la

vie que retire à un gouvernement l'apathie de son chef, cet embarras

que met dans tous les rouages de l'administration l'indifférence du

prince, cette léthargie qui du trône se répand dans toute la

monarchie. C'est elle qui souffle son rôle à Mme de Châteauroux et lui

inspire la grande pensée de son règne, en lui faisant passer l'idée

d'envoyer son amant à la guerre; c'est elle qui, par les mains de la

maîtresse, pousse Louis XV à l'armée et lui envoie prendre en Flandres

cette robe virile d'un roi de France: la Gloire. Et là-dessus, quelles

paroles elle a, quel jugement pratique et qui dépouille l'illusion

pour toucher la vérité! «Ce n'est pas que, entre nous, dit-elle de

Louis XV, il soit en état de commander une compagnie de grenadiers,

mais sa présence fera beaucoup. Les troupes feront mieux leur devoir,

et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur. Dans le

fait, cette idée me paraît belle, et c'est le seul moyen de continuer

la guerre avec moins de désavantage. Un roi, quel qu'il soit, est pour

les soldats et le peuple ce qu'était l'arche d'alliance pour les

Hébreux; sa présence seule annonce des succès[556].»

[556] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin,

sa sœur, sur les intrigues de la cour de France, 1790.--Lettres

de Mmes de Villars, la Fayette, de Tencin, 1823.

Éloquence, intelligence, discernement du nœud des questions, éclairs

du raisonnement, puissance de la déduction, imagination des solutions,

habileté stratégique, science des marches et des contre-marches sur le

terrain mobile de la cour, où le pied glisse et ne peut poser, toutes

ces qualités, tous ces dons obéissent, chez ces femmes, à une force

supérieure qui règle leur emploi, les régit, leur commande, leur donne

le mot d'ordre et le point d'appui. Cette faculté morale et

véritablement supérieure, qui dépasse même, chez les mieux douées, les

facultés spirituelles, est la pénétration des caractères et des

tempéraments, la perception des ambitions, des intérêts, des passions,

du secret des âmes, en un mot, cette intuition native que développent

l'usage, l'expérience, la nécessité, la connaissance des hommes. La

connaissance des hommes, voilà la science véritablement propre à la

femme du dix-huitième siècle, l'aptitude la plus haute de sa fine et

délicate nature, l'instinct général de son temps, presque universel

dans son sexe, qui révèle sa profondeur et sa valeur cachées. Car, si

elle éclate chez beaucoup de femmes, cette connaissance se laisse

apercevoir chez presque toutes. Si elle ne s'affirme pas par des

lettres, des mémoires, des conférences, elle s'échappe dans la

causerie par des paroles, par des mots. Aux femmes d'État, aux femmes

d'affaires, les femmes de cour ne le cèdent point en pénétration.

Elles aussi sous leur air de futilité font leur étude de l'homme. Dans

cet air subtil de Versailles, leur observation s'exerce tout autour

d'elles et ne repose point un instant. Elles creusent tout ce qui est

apparence, elles percent tout ce qui est dehors; elles interrogent les

gens à leur portée, elles les tâtent, elles les reconnaissent, et

elles arrivent à préjuger leurs mouvements, leurs résolutions, leurs

façons d'agir dans telle ou telle circonstance, à fixer, comme dans un

cercle de probabilités presque infaillibles, leurs inconstances, même

le battement et le jeu de leur cœur. Mme de Tencin laissera de la

faiblesse royale de Louis XV un portrait que nul historien n'égalera;

mais qui dira le dernier mot sur la faiblesse humaine de ce Roi? Qui

le jugera à fond? Qui indiquera avec une vivacité et une précision

admirables la physionomie de l'homme et de l'amant? Qui connaîtra

Louis XV mieux que Mme de Pompadour elle-même? La femme que Mme du

Hausset appelle «la meilleure tête du conseil de Mme de Pompadour,» la

maréchale de Mirepoix, qui, lors des alarmes données à la favorite par

Mlle de Romans, rassure ainsi son amie: «Je ne vous dirai pas qu'il

vous aime mieux qu'elle, et si, par un coup de baguette, elle pouvait

être transportée ici, qu'on lui donnât ce soir à souper, et qu'on fût

au courant des ses goûts, il y aurait peut-être pour vous de quoi

trembler. Mais les princes sont avant tout des gens d'habitude.

L'amitié du Roi pour vous est la même que pour votre appartement, vos

entours; vous êtes faite à ses manières, à ses histoires; il ne se

gène pas, ne craint pas de vous ennuyer: comment voulez-vous qu'il ait

le courage de déraciner tout cela en un jour[557]?»

[557] Mémoires de Mme du Hausset.

Hors de Versailles même, au-dessous de la sphère des affaires et des

intrigues, au foyer, dans la famille, dans le ménage, cette

perspicacité était encore une arme et une supériorité de la femme.

Jeune fille, elle en avait déjà fait usage pour juger les partis qu'on

lui offrait, découvrir sous le sourire des hommes qui cherchaient à

lui plaire les indices d'une humeur violente, de la jalousie, de

l'injustice, les menaces d'une tyrannie. Mariée, elle ne gardait pas

une illusion sur son mari; elle le voyait à fond, elle le mettait à

jour, elle le jugeait froidement, sans passion comme sans pitié.

Souvent, elle le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même;

et quel portrait elle en faisait d'une parole légère et volante!

L'analyse en courant mettait l'homme à nu tout entier. Chaque mot

touchait un ridicule, une fibre molle; chaque mot montrait quelle

expérience la femme avait des goûts, des caprices, de la volonté, des

complaisances, des chimères de ce mari qu'elle démontait sentiment à

sentiment, et dépouillait pièce à pièce, ne lui laissant pas même

l'amour qu'il croyait avoir pour elle et qu'il n'avait pas. «M. de

Jully serait bien étonné, disait Mme de Jully à sa belle-sœur, si on

venait lui apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce serait un cruel

tour à lui jouer et à moi aussi, car il serait homme à se déranger

tout à fait si on lui faisait perdre cette manie[558]...»

[558] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

Toutes ces clairvoyances si fines, appelées par un contemporain «des

lisières pour conduire les hommes[559]», la femme du dix-huitième

siècle les possède donc. Les plis de l'amour-propre, le secret des

modesties, le mensonge des grandeurs, les affectations de noblesse, ce

que l'homme cache, ce qu'il simule, toutes les manières de légèreté,

les moindres nuances des physionomies morales n'ont rien qui échappe à

son coup d'œil. Occupées sans cesse à observer, forcées par les

besoins de leur domination, par leur place dans la société, par les

intérêts de leur sexe, par l'inaction même, à ce travail continu,

incessant, presque inconscient, du jugement, de la comparaison, de

l'analyse, les femmes de ce temps arrivent à cette sagacité qui leur

donne le gouvernement du monde, en leur permettant de frapper juste et

droit aux passions, aux intérêts, aux faiblesses de chacun; tact

prodigieux, que les femmes d'alors acquièrent si vite, et dont

l'éducation leur coûte si peu, qu'il semble en elles un sens naturel.

Et ne dirait-on pas qu'il y a de l'intuition dans l'expérience de tant

de jeunes femmes possédant cet admirable don de la femme du

dix-huitième siècle: la science sans étude, la science qui faisait que

les savantes savaient beaucoup sans érudition, la science qui faisait

que les mondaines savaient tout sans avoir rien appris? «Les jeunes

intelligences devinaient plutôt qu'elles n'apprenaient,» a dit d'un

mot profond Sénac de Meilhan.

[559] Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes

dans les différents siècles, par Thomas. _Paris_, 1772.

Ce génie, cette habitude de perception, de pénétration, cette rapidité

et cette sûreté du coup d'œil mettaient au fond de la femme une

raison de conduite, un esprit souvent caché par les dehors du

dix-huitième siècle, mais qu'il est pourtant facile de discerner par

tous les traits qu'il a laissé échapper. Cet esprit était la

personnalité et la propriété du jugement appliqué à la vérité des

choses, rapporté à la réalité de la vie: l'esprit pratique. Quand on

fouille l'intelligence des femmes de ce temps, c'est là ce qu'on

trouve, au bout de la légèreté, un terrain ferme, froid et sec, où

s'arrêtent tous les préjugés, toutes les illusions, souvent toutes les

croyances. Un «épais bon sens», c'est l'âme de cette intelligence, une

âme que rien n'échauffe, mais qui éclaire tout. Un homme lui

demandera-t-il conseil? Ce bon sens de la femme lui répondra «de se

faire des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on fait

tout ce que l'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop

dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels,

pour ne pas négliger les vôtres, au lieu que les femmes y pensent, ne

fût-ce que par oisiveté. Mais de celles que vous croirez pouvoir vous

être utiles, gardez-vous d'être autre chose que l'ami[560].»

[560] Mémoires de Marmontel, vol. II.

Que de leçons, quelle finesse, parfois quelle effrayante profondeur et

quelles extrémités dans ce positivisme de l'appréciation et de

l'observation, dans ce scepticisme imperturbable et qui paraît

naturel! Cette sagesse désabusée de Dieu, de la société, de l'homme,

de la foi en quoi que ce soit, faite de toutes les défiances et de

toutes les désillusions, absolue et nette comme la preuve d'une

opération mathématique, n'ayant qu'un principe, la reconnaissance du

fait, cette sagesse mettra dans la bouche d'une jeune femme: «C'est à

son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu; mais à

son mari, cela est bien égal, parce qu'avec un amant il faut se

réserver une porte de dégagement. La dévotion, les scrupules coupent

court à tout[561].» Elle fera dire à la femme de Piron, à laquelle

Collé vantait un jour la probité d'un homme: «Quoi! un homme qui a de

l'esprit comme vous donne-t-il dans le préjugé du _tien_ et du

_mien_[562]?» Elle donnera enfin à la femme ce mépris complet de

l'humanité, cette incrédulité à l'honneur des hommes qui fit sortir du

cœur de Mme Geoffrin le mot trouvé sublime par le comte de Schomberg.

Mme Geoffrin avait fait à Rulhière des offres très-considérables pour

qu'il jetât au feu son manuscrit sur la Russie. Rulhière s'indignait à

la proposition, déployait de l'éloquence, lui démontrait avec feu

l'indignité et la lâcheté de l'action qu'elle lui demandait. Mme

Geoffrin le laissa parler; puis, quand il eut fini: «En voulez-vous

davantage?» Ce fut toute sa réponse[563].

[561] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

[562] Journal de Collé, vol. I.

[563] Correspondance de Grimm, vol. X.

* * * * *

Telle est la valeur morale de la femme au dix-huitième siècle.

Étudions maintenant sa valeur intellectuelle, spirituelle, littéraire.

Une parole, un livre, des lettres, les goûts de son sexe vont nous la

montrer.

Le premier trait de cette intelligence de la femme dans la

compréhension et le jugement des choses de l'esprit est un sens

correspondant à ses facultés morales: le sens critique. Un conseil de

femme du dix-huitième à un débutant qui lui avait lu une comédie fera

paraître mieux que toute appréciation dans toute son étendue, dans

toute sa force, ce sens rare et d'apparence contraire au tempérament

de la femme. «A votre âge, lui dit cette femme après la lecture, on

peut faire de bons vers, mais non une bonne comédie; car ce n'est pas

seulement l'œuvre du talent, c'est aussi le fruit de l'expérience.

Vous avez étudié le théâtre; mais, heureusement pour vous, vous n'avez

pas encore eu le temps d'étudier le monde. On ne fait point de

portraits sans modèles. Répandez-vous dans la société. L'homme

ordinaire n'y voit que des visages, l'homme de talent y démêle des

physionomies; et ne croyez pas qu'il faille vivre dans le grand monde

pour le connaître, regardez bien autour de vous, vous y apercevrez les

vices et les ridicules de tous les états. A Paris surtout, les

sottises et les travers des grands se communiquent bien vite aux rangs

inférieurs, et peut-être l'auteur comique a-t-il plus d'avantage à les

y observer, par cela même qu'ils s'y montrent avec moins d'art et des

formes moins adoucies. A chaque époque il y a dans les mœurs un

caractère propre et une couleur dominante qu'il faut bien saisir.

Savez-vous quel est le trait le plus marquant de nos mœurs

actuelles?--Il me semble que c'est la galanterie, dit le

débutant.--Non, c'est la vanité. Faites-y bien attention, vous verrez

qu'elle se mêle à tout, qu'elle gâte tout ce qu'il y a de grand,

qu'elle dégrade les passions, qu'elle affaiblit jusqu'aux vices[564].»

Où trouver du théâtre comique une appréciation plus haute et plus

juste? Où trouver un _Art poétique_ de la comédie aussi bref, et lui

montrant avec une telle précision sa proie, son but, ses couleurs, ses

matériaux, la grande idée sociale qu'elle doit saisir sur le vif, sur

le vrai de la nature et de l'humanité contemporaine?

[564] Mélanges de littérature, par Suard. _Paris_, 1805, vol. I.

Expérience de la société, peinture des portraits d'après les modèles,

étude des physionomies démêlées sous les visages, ce que cette femme

indique fera dans ce siècle le génie d'écrivain d'une femme. Un

chef-d'œuvre sortira en ce temps d'une main féminine; et ce n'est

point l'imagination qui inspirera ce chef-d'œuvre: c'est

l'observation qui le dictera, l'observation qui y fera parler le cœur

même, l'observation psychologique qui y descendra jusqu'au fond de la

passion, et l'interrogera jusqu'au bout. La femme qui écrira ce livre

étrange et charmant, Mme d'Épinay, l'écrira séduite et tentée par un

roman de Rousseau: elle-même croira écrire un roman; et ce sera sa vie

qu'elle ouvrira, son temps qu'elle mettra à nu. Elle aura voulu

s'approcher de la _Nouvelle Héloïse_: elle atteindra aux

_Confessions_.

La femme au dix-huitième siècle · 第 24 / 33 段