L'allégorie règne dans la coiffure qui devient un poëme rustique, un

décor d'Opéra, une vue d'optique, un panorama. La mode demande des

parures de tête aux jardins, aux serres, aux vergers, aux champs, aux

potagers, et jusqu'aux boutiques d'herboristerie: des groseilles, des

cerises, des pommes d'api, des bigarreaux et même des bottes de

chiendent jouent sur les cheveux ou sur le bonnet des femmes. La tête

de la femme se change en paysage, en plate-bande, en bosquets où

coulent des ruisseaux, où paraissent des moutons, des bergères et des

bergers. Il y a des bonnets au _Parterre_, au _Parc anglais_[527].

Cette folie prodigieuse des accommodages composés, machinés, arrangés

en tableaux, dessinés en culs-de-lampe de livres, en images de villes,

en petits modèles de Paris, du globe, du ciel, le coiffeur Duppefort

la peint d'après nature dans la comédie des _Panaches_, lorsqu'il

parle d'élégantes voulant avoir sur la tête le jardin du Palais-Royal

avec le bassin, la forme des maisons, sans oublier la grande allée, la

grille et le café; lorsqu'il parle de veuves lui demandant un

catafalque de goût et des petits Amours jouant avec des torches

d'hyménée, de femmes désirant porter tout un système céleste en

mouvement: le soleil, la lune, les planètes, l'étoile poussinière et

la voie lactée; d'amantes qui veulent se montrer aux yeux de leur

amant coiffées d'un bois de Boulogne garni d'animaux, ou d'une revue

de la Maison du Roi[528]. Et comment crier à l'exagération, à la

caricature? Ne dit-on point que Beaulard vient d'imaginer et de mettre

sur la tête de la femme d'un amiral anglais la mer! une mer de

Lilliput, faite de bouillons de gaze, une mer avec une flotte

microscopique, bâtie de chiffons, l'escadre de Brimborion! Et ne

voit-on point au commencement de 1774 dans les salons, dans les

spectacles, cette coiffure incroyable, «infiniment supérieure, disait

le temps, à toutes les coiffures qui l'ont précédée par la multitude

de choses qui entrent dans sa composition et qui toutes doivent

toujours être relatives à ce qu'on aime le plus;» ne voit-on pas cette

coiffure du cœur, le _Pouf au sentiment_? Décrivons, pour en donner

l'idée, celui de la duchesse de Chartres. Au fond est une femme assise

dans un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui représente monsieur

le duc de Valois et sa nourrice. A droite on voit un perroquet

becquetant une cerise, à gauche un petit nègre, les deux bêtes

d'affection de la duchesse. Et le tout est entremêlé des mèches de

cheveux de tous les parents de madame de Chartres, cheveux de son

mari, cheveux de son père, cheveux de son beau-père, du duc de

Chartres, du duc de Penthièvre, du duc d'Orléans[529]! La vogue est

aux coiffures parlantes: voici, à la mort de Louis XV, les coiffures à

_la Circonstance_ qui pleurent le Roi au moyen d'un cyprès et d'une

corne d'abondance posée sur une gerbe de blé; voici les coiffures à

l'_Inoculation_ où le triomphe du vaccin est figuré par un serpent,

une massue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits[530]!

[527] Correspondance secrète, vol. I.--Les Modes.

[528] Les Panaches ou les Coiffures à la mode. Comédie en un acte

représentée sur le grand théâtre du monde. _Londres_, 1778.

[529] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.

[530] Correspondance secrète, vol. I.

Il semble que la France en ces années soit jalouse des inventions de

la vieille Rome, des trois cents coiffures de la femme de Marc-Aurèle.

Essayez de compter celles qui ont laissé un nom: les coiffures à _la

Candeur_, à _la Frivolité_, le _Chapeau tigré_, la _Baigneuse_,

coiffure des migraines, le bonnet au _Colisée_, à _la Gabrielle de

Vergy_, à _la Corne d'abondance_, le bonnet _au Mystère_, le bonnet

_au Becquot_, le bonnet à _la Dormeuse_, à _la Crête de coq_, le

_Chien couchant_, le chapeau à _la Corse_, à _la Caravane_, le pouf à

_la Puce_, le pouf à _l'Asiatique_, la coiffure _aux Insurgents_

figurant un serpent si bien imité que le gouvernement, pour épargner

les nerfs des dames, en défendait l'exposition[531]. C'est le _casque

anglais_ orné de perles, le bonnet _à la Pouponne_, le bonnet _au

Berceau d'amour_, _à la Bastienne_, le bonnet _à la Crèche_, le bonnet

_à la Belle-Poule_ qui portait une frégate, toutes voiles dehors; la

coiffure _à la Mappemonde_ qui dessinait exactement sur les cheveux

les cinq parties du monde, _la Zodiacale_ qui versait sur un taffetas

bleu céleste le ciel, la lune et les étoiles, et _l'Aigrette-parasol_

qui s'ouvrait et garantissait du soleil. Ce sont les coiffures à _la

Minerve_, à _la Flore_, à toutes les déesses de l'antiquité, les

coiffures baptisées par Colombe, par Raucourt, par la Granville, par

la Cléophile, par Voltaire et par Jeannot des Variétés amusantes. Et

il y a encore la _Parnassienne_, la _Chinoise_, la _Calypso_, la

_Thérèse_ qui est la coiffure de transition entre la coiffure de l'âge

mûr et celle de la vieillesse, la _Syracusaine_, les _Ailes de

papillon_, la _Voluptueuse_, la _Dorlotte_, la _Toque chevelue_[532];

enfin cette coiffure qui tue les mantelets et les coqueluchons: la

_Calèche_, dont la fille de Diderot, encore enfant, expliquait si bien

les avantages à son père. «Qu'as-tu sur la tête, demandait le père,

qui te rend grosse comme une citrouille?--C'est une calèche.--Mais on

ne saurait te voir au fond de cette calèche, puisque calèche il y

a.--Tant mieux: on est plus regardée.--Est-ce que tu aimes à être

regardée?--Cela ne me déplaît pas.--Tu es donc coquette?--Un peu. L'un

vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est jolie. On revient

avec toutes ces petites douceurs-là, et cela fait plaisir.--Ah ça!

va-t'en vite avec ta calèche.--Allez, laissez-nous faire, nous savons

ce qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits

avantages.--Et ces avantages?--D'abord, les regards partent en

échappade; le haut du visage est dans l'ombre; le bas en paraît plus

blanc; et puis l'ampleur de cette machine rend le visage mignon[533].»

[531] Mémoires de la République des lettres, vol. X.

[532] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.--Manuel des

toilettes.--Éloge des coiffures adressé aux dames par un

chevalier de l'ordre de Saint-Michel, 1782.

[533] Mémoires, Correspondance et Ouvrages inédits de Diderot.

_Garnier_, 1841, vol. II.

Un moment cette furie des coiffures extravagantes était menacée,

arrêtée par la vogue du _hérisson_, une coiffure relativement simple

qui cerclait d'un simple ruban les cheveux relevés et se dressant en

pointes. Mais aussitôt les modistes effrayées, les boutiques désertes,

redoublaient d'efforts et d'étalages[534]. La mode repartait plus

folle et faisait monter à deux cent trente-deux livres un chignon

fourni par le perruquier de l'Opéra à la Saint-Huberti[535]. C'étaient

de nouvelles surcharges, de prodigieux empanachements qui

enrichissaient les plumassiers[536], qui leur valaient d'un seul coup,

d'une seule ville de l'étranger, de Gênes où la duchesse de Chartres

montrait ses panaches, une commande de 50 mille livres[537]. Les

échafaudages de cheveux montaient et montaient encore: ils arrivaient

à dépasser en hauteur ces coiffures _à la Monte-au-ciel_, figurées sur

de grands mannequins exposés en août 1772 dans un café de la foire

Saint-Ovide, qui avaient tant donné à rire au peuple accouru[538].

C'est l'époque des coiffures si majestueusement monumentales que les

femmes sont obligées de se tenir pliées en deux dans leurs carrosses,

de s'y agenouiller même; et les caricatures françaises et anglaises

exagèrent à peine en montrant les coiffeurs perchés sur une échelle

pour donner le dernier coup de peigne et couronner leur œuvre. A

peine si les portes d'appartements sont assez élevées pour laisser

passer ces édifices ambulants qui sont à la veille de faire brèche

partout où ils passent, quand Beaulard remédie à tout par un trait de

génie: il invente les coiffures mécaniques qu'on fait baisser d'un

pied en touchant un ressort, pour passer une porte basse, pour entrer

dans un carrosse; coiffures qu'on appelle _à la grand'mère_, parce

qu'elles préservent des réprimandes des grands parents: une jeune

personne se présente à eux, le ressort poussé, la coiffure basse; puis

le dos tourné à la vieille femme, «à la fée Dentue», comme dit le

temps, la coiffure en un clin d'œil remonte d'un pied, ou même de

deux[539].

[534] Correspondance secrète, vol. IV.

[535] Revue rétrospective, vol. VIII.

[536] Tableau de Paris, par Mercier, vol IX.

[537] Mémoires de la République des lettres, vol. IX.

[538] Id., vol. XXIV.

[539] Les Modes. Épître à Beaulard.

Beaulard! ne passons pas devant ce grand nom sans nous y arrêter un

moment. Il est en ce temps le modiste sans pareil, le créateur, le

poëte qui mérite l'honneur de la dédicace du poëme des _Modes_ par ses

mille inventions et ces délicieuses appellations de fanfioles, qu'on

dirait apportées de Cythère par le chevalier de Mouhy ou Andréa de

Nerciat: les rubans _aux soupirs de Vénus_, les diadèmes

_arc-en-ciel_, _le désespoir d'opale_, _l'instant_, _la conviction_,

_la marque d'espoir_, les garnitures _à la composition honnête_, _à la

grande réputation_, _au désir marqué_, _aux plaintes indifférentes_,

_à la préférence_, _au doux sourire_, _à l'agitation_, et l'étoffe

_soupirs étouffés_ garnie _en regrets inutiles_, sans compter toutes

les nuances combinées, disposées, imaginées par son goût, sortant de

cette boutique assiégée d'où partent les couleurs qu'il faut porter,

la couleur _vive bergère_, la couleur _cuisse de nymphe émue_, la

couleur _entrailles de petit-maître_[540]!

[540] Les Modes.--Les Numéros, troisième partie.--La Matinée, la

Soirée, la Nuit des boulevards. Ambigu de scènes épisodiques.

1776.

Car au milieu de cette mode qui change, roule et se déplace sans

cesse, il y a de temps en temps comme de grands courants de couleur

qui passent et pèsent sur elle. Un ton règne tout à coup partout.

C'est tantôt la couleur _boue de Paris_, tantôt la couleur _merde

d'oie_[541], tantôt la _couleur puce_, une couleur qu'il suffit de

porter en 1775, au dire de Besenval, pour faire fortune à la cour, une

couleur rappelée à toutes les pages de _Vulsidor et Zulménie_, le

roman de Dorat, une couleur nommée par Louis XVI, et multipliée par

l'imagination des teinturiers en toutes sortes de nuances et de

dérivés: _ventre de puce en fièvre de lait, vieille puce, jeune puce,

dos, ventre, cuisse, tête de puce_[542].

[541] Correspondance secrète, vol. X.

[542] Les Numéros. Troisième partie.--Voir dans l'_Almanach

svelte_, 1779, l'origine de la mode de cette couleur, dans

l'exclamation de cette femme considérant «sur son ongle d'un

blanc animé, bordé d'incarnat plus vif,» le cadavre de la

bestiole sans vie: «Voyez, mesdames, la couleur de cette puce!

C'est un noir qui n'est pas noir, c'est un brun qui est trop

brun, mais voilà en vérité une couleur délicieuse.....»

Mais voilà qu'au plus beau moment de son triomphe, la couleur puce est

tuée par la couleur _cheveux de la Reine_, une couleur qui naît d'une

comparaison délicate trouvée par Monsieur à propos de satins présentés

à Marie-Antoinette. Sur le mot de Monsieur, une mèche d'échantillon

de ces jolis cheveux blond cendré est envoyée aux Gobelins, à Lyon,

aux grandes manufactures; et la nuance, pareille à l'or pâle, que les

métiers renvoient, habille pendant tout un an la France aux couleurs

de la Reine[543]. Ce n'est pas la seule invention de la mode à

laquelle la grâce de Marie-Antoinette sert de marraine et donne la

fortune. Dès son arrivée en France, elle avait fait adopter, sous le

nom de coiffure _à la Dauphine_, cette coiffure qui donnait à la

chevelure élevée et s'épanouissant au-dessus du front l'apparence

d'une queue de paon[544]. En 1776, les femmes se disputaient la

coiffure appelée le _Lever de la Reine_ et le _Pouf à la Reine_[545].

Les fichus larges et bouffants, les fichus que l'on comparait à des

pigeons pattus, se taillaient sur les fichus portés par la Reine à ses

relevailles de couches. Le nom de la Reine était donné à une robe

qu'inventait Sarrazin, «costumier de Leurs Altesses Nosseigneurs les

Princes et directeur ordinaire du salon du Colisée»; et lorsqu'elle

avait un second fils, cette robe prenait une garniture au _Nouveau

Désiré_. Enfin aux brocarts, aux pompons, aux plumets, à la folie

d'ornements du grand habit de cour, elle faisait succéder, par

l'influence de son exemple, la mode des volants de dentelles étagés

sur une robe de satin uni[546].

[543] Mémoires de la République des lettres, vol. VIII.

[544] Manuel des toilettes.

[545] Recueil des coiffures.--En 1781, après ses couches, elle

mettra encore à la mode, avec ses cheveux coupés, la coiffure _à

l'enfant_.

[546] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.

Vers 1780, une grande révolution s'accomplit dans la mode: la

révolution de la simplicité, au milieu de laquelle Walpole, passant

dans une voiture décorée de petits Amours se fait à lui-même l'effet

du grand-père d'Adonis. A côté des hommes abandonnant l'usage de

l'habit à la française, du chapeau sous le bras, de l'épée au côté, et

ne se montrant plus guère dans ce grand costume qu'aux assemblées

d'apparat et de noces, aux bals parés, aux repas de cérémonie, les

femmes quittent les robes de grande parure. Se couvrant la gorge et le

col, elles coupent ces queues de robes qui traînaient d'une aune

derrière elles. Elles mettent à bas les grands paniers; et c'est à

peine si, pour se donner une certaine ampleur, elles portent de petits

_coudes_ aux poches. Le costume, la toilette n'est plus un décor

magnifique, plein d'enflure, majestueux par le développement et

l'extravagance d'ornements: la femme renonce même aux échafaudages de

cheveux, elle se coiffe en bonnet, et, de toute l'ancienne toilette

française, elle ne garde que le _corps_. Le renouvellement est

complet. Il va de la tête aux pieds. Sur la tête, la femme ne porte

plus une livre de poudre blanche. Elle s'est enfin laissé persuader

que cette profusion de poudre grossit et durcit les traits, qu'elle

affadit le visage des blondes, qu'elle noircit le teint des brunes. Et

ce n'est plus, dans les coiffures, qu'un soupçon de poudre, encore

atténué, éteint avec de la poudre blonde ou rousse. Enfin, dernier

changement qui désole Rétif de la Bretonne, les femmes ne portent

plus de souliers à hauts talons. Qui sait si la mode n'a pas été

touchée de l'observation de l'anatomiste Winslow, que les hauts talons

font remonter le mollet trop haut chez les femmes du monde,

déplacement qui n'a pas lieu chez les danseuses, usant de souliers

plats? Des souliers plats, c'est le nouveau goût de la femme faisant

succéder à sa démarche voluptueuse et balancée par les mules, la

démarche courante et l'allure cavalière de l'homme. La mode féminine

ne s'ingénie plus qu'à être simple. Elle ne fait plus travailler les

couturières et les tailleuses que sur la mode masculine ou la mode

anglaise, ses deux patrons de simplicité. Ce ne sont plus que robes

simples, les _chemises_, les robes _à l'anglaise_, _à la turque_, _à

la créole_, _à la janséniste_, et les robes _à la Jean-Jacques

Rousseau_ «analogues aux principes de cet auteur», robes de burat avec

une alliance d'or au cou. Les cheveux s'arrangent en catogan, à la

conseillère, en manière de perruques d'hommes de robe; et sur les

cheveux, plus de lourds chapeaux, mais seulement une guirlande de

roses. La redingote, le gilet coupé, et la cravate au col en guise de

mouchoir, tel est le costume courant, à cette heure où la tenue du

matin devient la tenue de la journée, où les femmes se présentent en

casaquins à l'audience des ministres. La cour elle-même, la femme de

cour est obligée de céder à ce grand mouvement de simplicité. Elle ne

porte plus que des paniers moyens, des garnitures de jupes, des

manches posées à plat et ne formant qu'un seul falbala; on lui voit

même, innovation inouïe, un jupon et un corset qui ne sont pas de la

même couleur. Des mères, la mode va aux enfants; on cesse d'en faire

ces poupées et ces miniatures de grandes personnes que montrent

jusque-là les gravures du siècle: ils prennent le chapeau de jonc, la

veste et le gilet de la marinière. Les petites filles, les cheveux

sans poudre et seulement retenus par un ruban bleu, n'ont plus qu'un

fourreau blanc de mousseline sur un dessous de taffetas rose[547],

toilette sans façon comme leur âge, laissant à leur vivacité, à leur

activité, une liberté qui scandalise les vieilles gens habitués aux

grands habits de l'enfance[548].

[547] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.

[548] Mémoires sur le règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. VI.

Au milieu de cette mode rejetant tous les produits de Lyon, les

lampas, les superbes droguets, les persiennes, les étoffes brochées en

soie, en argent ou en or, éclate le goût des batistes et des linons,

mode apportée à la France par la jeunesse d'une Reine. La femme se

voue au blanc. Partout se montrent ces grands tabliers, ces amples

fichus sur la gorge qui lui donnent un air piquant de chambrière et de

tourière moqué par Mme de Luxembourg[549], chanté par le chevalier de

Boufflers[550]. Puis à la simplicité des étoffes blanches, se mêle la

simplicité de cette paysannerie qui remplit alors les romans, les

imaginations, les cœurs. Les bijoux rustiques en acier, les croix et

les médaillons balancés à un cordon de cou, prennent la place des

diamants qu'on n'ose plus porter. Chapeau _à la laitière_, _à la

bergère_, _à la vache_, coiffures _à l'ingénue_, bonnets _à la

Jeannette_, souliers _à la Jeannette_, habit de bal _à la paysanne_,

c'est une garde-robe qui semble sortir de la corbeille de noces de

l'_Accordée de village_. Et dans le zèle de ce retour au naturel, de

ce furieux effort vers la naïveté du costume, vers l'ingénuité des

dehors, la femme ne s'arrête pas là: il arrive, avant la révolution,

un moment où toute la mode de la femme, tout ce qui l'habille et la

pare, est _à l'enfant_.

[549] La maréchale de Luxembourg envoyait à sa petite fille la

duchesse de Lauzun, pour étrennes et comme un persiflage de son

engouement de cette mode, un tablier en toile d'emballage, garni

d'une superbe dentelle.

[550] Correspondance secrète, vol. XII.--Mémoires de la

République des lettres, vol. XX.

IX

LA DOMINATION ET L'INTELLIGENCE DE LA FEMME.

Chaque âge humain, chaque siècle apparaît à la postérité dominé, comme

la vie des individus, par un caractère, par une loi intime,

supérieure, unique et rigoureuse, dérivant des mœurs, commandant aux

faits, et d'où il semble à distance que l'histoire découle. L'étude à

première vue discerne dans le dix-huitième siècle ce caractère

général, constant, essentiel, cette loi suprême d'une société qui en

est le couronnement, la physionomie et le secret: l'âme de ce temps,

le centre de ce monde, le point d'où tout rayonne, le sommet d'où tout

descend, l'image sur laquelle tout se modèle, c'est la femme.

La femme, au dix-huitième siècle, est le principe qui gouverne, la

raison qui dirige, la voix qui commande. Elle est la cause universelle

et fatale, l'origine des événements, la source des choses. Elle

préside au temps, comme la Fortune de son histoire. Rien ne lui

échappe, et elle tient tout, le Roi et la France, la volonté du

souverain et l'autorité de l'opinion. Elle ordonne à la cour, elle est

maîtresse au foyer. Les révolutions des alliances et des systèmes, la

paix, la guerre, les lettres, les arts, les modes du dix-huitième

siècle aussi bien que ses destinées, elle les porte dans sa robe, elle

les plie à son caprice ou à ses passions. Elle fait les abaissements

et les élévations. Elle a, pour bâtir les grandeurs et pour les

effacer, la main de la faveur et les foudres de la disgrâce. Point de

catastrophes, point de scandales, point de grands coups qui ne

viennent d'elle dans ce siècle qu'elle remplit de prodiges,

d'étonnements et d'aventures, dans cette histoire où elle met les

surprises du roman. Depuis l'exaltation de Dubois à l'archevêché de

Cambrai jusqu'au renvoi de Choiseul, il y a derrière tout ce qui monte

et tout ce qui tombe une Fillon ou une du Barry, une femme, et

toujours une femme. D'un bout à l'autre du siècle, le gouvernement de

la femme est le seul gouvernement visible et sensible, ayant la suite

et le ressort, la réalité et l'activité du pouvoir, sans défaillance,

sans apathie, sans interrègne: c'est le gouvernement de Mme de Prie;

c'est le gouvernement de Mme de Mailly; c'est le gouvernement de Mme

de Châteauroux; c'est le gouvernement de Mme de Pompadour; c'est le

gouvernement de Mme du Barry. Et plus tard, l'amitié succédant aux

maîtresses, ne verra-t-on point le règne de Mme de Polignac?

L'imagination de la femme est assise à la table du conseil. La femme

dicte, selon la fantaisie de ses goûts, de ses sympathies, de ses

antipathies, la politique intérieure et la politique extérieure. Elle

donne ses instructions aux ministres, elle inspire ses ambassadeurs.

Elle impose ses idées, ses désirs à la diplomatie, son ton, sa langue

même et le sans façon de ses petites grâces, à la langue diplomatique

qui ramasse sous elle, dans les dépêches de Bernis, des mots de ruelle

et des familiarités de caillette. Elle ne manie pas seulement les

intérêts de la France, elle dispose de son sang; et ne voulant

absolument rien laisser à l'action même de l'homme qu'elle n'ait

dessiné et conduit, marqué de l'empreinte de son génie, signé sur un

coin de toilette de la signature de son sexe, elle commande jusqu'aux

défaites de l'armée française avec ces plans de bataille envoyés aux

quartiers généraux, ces plans où les positions sont figurées par des

_mouches_[551]!

[551] Mémoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des

étiquettes.

La femme touche à tout. Elle est partout. Elle est la lumière, elle

est aussi l'ombre de ce temps dont les grands mystères historiques

cachent toujours dans leur dernier fond une passion de femme, un

amour, une haine, une lutte pareille à cette jalousie de Mme de Prie

et de Mme de Pléneuf qui cause la chute de Leblanc[552].

[552] Revue rétrospective, vol. XV.

Cette domination des femmes, qui monte jusqu'au Roi, est répandue tout

autour de lui. La famille ou l'amour met auprès du ministre une femme

qui s'empare de lui et le possède: le cardinal de Tencin obéit à Mme

de Tencin, Mme d'Estrades dispose du comte d'Argenson, le duc de

Choiseul est mené par la duchesse de Gramont, sans laquelle peut-être

il aurait accepté la paix que lui offrait la du Barry, Mme de Langeac

a voix délibérative sur les lettres de cachet que Terray lance, Mlle

Renard sur les promotions d'officiers généraux que M. de Montbarrey

fait signer au Roi, Mlle Guimard sur les bénéfices ecclésiastiques que

Jarente distribue. Des ministres, la domination de la femme descend

aux bureaux des ministères. Elle enveloppe toute l'administration du

réseau de ses mille influences. Elle s'étend sur tous les emplois, sur

toutes les charges qui s'arrachent à Versailles. Par l'empressement

des démarches, par l'étendue des relations, par l'adresse, la passion,

l'opiniâtreté des sollicitations, la femme arrive à remplir de ses

créatures les services de l'État. Elle parvient à devenir la maîtresse

presque souveraine de la carrière de l'homme, une espèce de pouvoir

secret qui dispense à chacun l'avancement selon ses mérites

d'agrément. Qu'on écoute un témoin du temps sur l'universalité et la

force de sa puissance: «Il n'y a personne, dit Montesquieu, qui ait

quelque emploi à la cour, dans Paris, ou dans les provinces qui n'ait

une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et

quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes ont toutes des

relations les unes avec les autres, et forment une espèce de

république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent

mutuellement: c'est comme un nouvel État dans l'État; et celui qui est

à la cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres,

des magistrats, des prélats, s'il ne connaît les femmes qui les

gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue,

mais qui n'en connaît point les ressorts[553].»

[553] Lettres persanes. _Amsterdam_, 1731.

Régnant dans l'État, la femme est maîtresse au foyer. Le pouvoir du

mari lui est soumis comme le pouvoir du Roi, comme le pouvoir et le

crédit des ministres. Sa volonté décide et l'emporte dans les affaires

domestiques comme dans les affaires publiques. La famille relève

d'elle: l'intérieur semble être son bien et son royaume. La maison lui

obéit et reçoit ses ordres. Des formules, inconnues jusqu'alors, lui

attribuent une sorte de propriété des gens et des choses de la

communauté, dont le mari est exclu. Dans la langue du temps, ce n'est

plus au nom du mari, c'est au nom de la femme que tout est rapporté;

c'est au nom de la femme que se fait tout le service: on va voir

Madame, faire la partie de Madame, dîner avec Madame, on sert le dîner

de Madame[554],--expressions nouvelles, dont la lettre suffit pour

donner l'idée de la décroissance de l'autorité du mari, du progrès de

l'autorité de la femme.

[554] Les Bagatelles morales.

La femme au dix-huitième siècle · 第 23 / 33 段