temps où la mode était d'arriver à l'Opéra vêtue des plus
superbes et des plus rares, et de les dépouiller peu à peu, avec
un art de coquetterie. La vogue de la martre zibeline, de
l'hermine, du petit gris, du loup cervier, de la loutre, est
indiquée dans les _Étrennes fourrées dédiées aux jeunes
frileuses_, _Genève_, 1770. Les manchons ont toute une histoire,
depuis ceux que déconsidère un fourreur, en en faisant porter un
par le bourreau, un jour d'exécution,--ce devait être des
_manchons à la jésuite_, des manchons qui n'étaient pas en
fourrure et contre lesquels une plaisanterie du commencement du
siècle, _Requête présentée au pape par les maîtres fourreurs_,
sollicite l'excommunication,--jusqu'aux manchons en poils de
chèvres d'Angora, immenses manchons qui tombaient à terre,
jusqu'aux petits manchons de la fin du siècle, baptisés _petit
baril_, comme la palatine était appelée _chat_. La mode des
traîneaux, alors fort répandue, ajoutait encore à la mode des
fourrures. Une eau-forte de Caylus, d'après un dessin de Coypel
fait vers le milieu du siècle, nous montre dans un traîneau posé
sur des dauphins,--un de ces traîneaux que l'on payait dix mille
écus,--une jolie dame toute habillée de fourrure, la tête coiffée
d'un petit bonnet de fourrure à aigrette, emportée dans un
traîneau que conduit, hissé par derrière, un cocher costumé à la
Moscovite. A propos de fourrures apprenons que la _palatine_ doit
sa fortune et son nom à la duchesse d'Orléans, mère du régent,
connue sous le nom de la princesse Palatine.
[499] Galerie des modes.
[500] Tableau de Paris, par Mercier, vol. II.
[501] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.
[502] Correspondance secrète, vol. XIV.
* * * * *
Le goût de la France plane et vole alors sur l'étranger, sur toute
l'Europe. Toute l'Europe est à _la françoise_. Toute l'Europe est
asservie et soumise à nos modes, tributaire de notre art, de notre
commerce, de notre industrie; séduction, domination sans exemple du
génie français que _la Galerie des modes_ attribue non au caprice,
mais «à l'esprit inventif des dames françoises pour tout ce qui
concerne la parure et surtout à ce goût fin et délicat qui caractérise
les moindres bagatelles échappées de leurs mains». Toute l'Europe a
les yeux tournés vers la fameuse poupée de la rue Saint-Honoré[503],
poupée de la dernière mode, du dernier ajustement, de la dernière
invention, image changeante de la coquetterie du jour figurée de
grandeur naturelle[504], sans cesse habillée, déshabillée, rhabillée
au gré d'un caprice nouveau, né dans un souper de petites maîtresses,
dans la loge d'une danseuse d'Opéra ou d'une actrice du Rempart, dans
l'atelier d'une bonne faiseuse[505]. Répétée, multipliée, cette poupée
modèle passait les mers et les monts; elle était expédiée en
Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne: de la rue
Saint-Honoré, elle s'élançait sur le monde et pénétrait jusqu'au
sérail. Et lorsque les journaux de modes se fondent, ces journaux
spéculent bien plus sur cette clientèle de l'Europe que sur le public
français. Leur ambition, leur espérance est de remplacer la poupée de
la rue Saint-Honoré, et leur préface annonce «que, grâce à eux, les
étrangers ne seront plus obligés à faire des poupées, des mannequins
toujours imparfaits et très-chers qui ne donnent tout au plus qu'une
nuance de nos modes[506].»
[503] Tableau de Paris, vol. II.
[504] Les Modes. Épître à Beaulard.
[505] Angola, vol. II.
[506] Cabinet des modes, année 1786.
Dans ce triomphe universel, tyrannique, absolu du goût français,
quelle fortune des marchands, des marchandes, et des grandes
faiseuses! Quel gouvernement que celui d'une Bertin appelée par le
temps «le ministre des modes»! Et quelles vanités, quelles insolences
d'artistes! Les anecdotes et les souvenirs du siècle nous ont gardé sa
réponse à une dame, mécontente de ce qu'on lui montrait: «Présentez
donc à madame des échantillons de mon dernier travail avec Sa
Majesté[507];» et son mot superbe à M. de Toulongeon se plaignant de
la cherté de ses prix: «Ne paye-t-on à Vernet que sa toile et ses
couleurs[508]?» C'est le temps des grandes fortunes de la mode, le
temps où l'on parle de la société de la marchande de rouge de la
Reine, du cercle de Mme Martin au Temple[509]. Nous entrons dans le
règne des artistes en tout genre, des modistes de génie, aussi bien
que des cordonniers sublimes, uniques pour _monter_ un pied et le
faire valoir, lui donner la petitesse, la grâce, la tournure, la
«lesteté» si vantée, si goûtée, si souvent chantée par le dix-huitième
siècle, le je ne sais quoi enfin de ce pied de Mme Lévêque, la
marchande de soie à la _Ville de Lyon_, qui inspire à Rétif de la
Bretonne le _Pied de Fanchette_[510]. Du pied de la femme, l'adoration
du temps va aux hommes qui la chaussent avec ces charmants souliers de
toutes couleurs, à bouffettes, à languettes, à boucles, à broderies,
avec ces souliers de droguet blanc aux fleurs d'or, ou ces souliers au
_venez-y-voir_ garni d'émeraudes[511]. Et voulez-vous l'air, le train,
le ton de ces ouvriers gâtés par la mode et qui n'ont plus d'autre
modestie que l'impertinence d'un petit-maître? Allant commander chez
l'un d'eux une paire de souliers pour une dame qui était à la
campagne, le chevalier de la Luzerne est introduit dans un cabinet
charmant. Il y admire une commode du travail le plus riche, garni
dans ses compartiments de portraits des premières dames de la cour:
c'est la princesse de Guéménée, c'est Mme de Clermont. Tandis qu'il
s'extasie: «Monsieur, vous êtes bien bon de faire attention à ces
choses-là,» dit en entrant, dans le négligé le plus galant, l'artiste,
le grand Charpentier. Et comme M. de la Luzerne s'exclame: «Ah! quel
goût, quelle élégance!--Monsieur, vous voyez, reprend Charpentier,
c'est la retraite d'un homme qui aime à jouir... Je vis ici en
philosophe. Ma foi! Monsieur, il est vrai que quelques-unes de ces
dames ont des bontés pour moi, elles me donnent leurs portraits; vous
voyez que je suis reconnaissant, et que je ne les ai pas mal placés.»
Puis sur le modèle de souliers que lui présente le chevalier: «Ah! je
sais ce que c'est, je connais ce joli pied, on ferait vingt lieues
pour le voir; savez-vous bien qu'après la petite Guéménée, votre amie
a le plus joli pied du monde?» Et comme le chevalier va se retirer:
«Sans façon, si vous n'êtes pas engagé, restez à manger la soupe. J'ai
ma femme qui est jolie, j'attends quelques autres femmes de notre
société fort aimables, nous jouons OEdipe après dîner...[512]» Et
cette impertinence suprême, Charpentier n'est pas seul à l'avoir, il
la partage avec ses rivaux, avec Bourbon, le cordonnier de la rue des
Vieux-Augustins qui fournit la cour et chausse le joli pied de Mme de
Marigny. En habit noir, en veste de soie, en perruque bien poudrée,
il faut entendre celui-ci dire à une grande dame: «Vous avez un pied
_fondant_, Mme la marquise...» Et de quel air, il prend le soulier
fait par son devancier et lance le mot de mépris: «Mais où avez-vous
été chaussée[513]?»
[507] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.
[508] Mélanges de Mme Necker, vol. III.
[509] Mémoires de la République des lettres, vol. XXXII.
[510] M. Nicolas, par Rétif de la Bretonne, vol. XV.
[511] Les Modes.--Le _Venez-y-voir_ était la couture du talon.
Les souliers, comme les robes, comme les chapeaux, recevaient
leur ornementation des choses et des événements politiques. C'est
ainsi qu'en 1781, lors de la naissance du dauphin, en même temps
que des dauphins remplaçaient au cou des femmes les _Jeannettes_
enrichies de diamants, leurs souliers étaient décorés d'un nœud
à quatre rosettes surmontées d'une couronne dans le centre de
laquelle était un dauphin.
[512] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. II.
[513] Les Contemporaines, vol. XII.--Tableau de Paris, vol. XI.
Qu'est pourtant cet orgueil, cette fortune du cordonnier du
dix-huitième siècle, auprès de l'orgueil et de la fortune du coiffeur?
C'est une vanité, une importance non-seulement d'artiste, mais
d'inventeur, qui semble dépasser les prétentions de l'artiste en
chaussure de toute la hauteur qu'il y a du pied à la tête de la femme.
Le coiffeur! Il se juge, il s'appelle «un créateur» dans ce temps où,
de toutes les modes, la mode des cheveux est celle qui vieillit le
plus vite,--si vite que Léonard avait pris l'habitude de dire
_autrefois_ pour _hier_!
En 1714, à un souper du Roi à Versailles, les deux dames anglaises
dont on allait copier les paniers, attiraient les regards du Roi avec
leurs coiffures basses qui avaient fait scandale et manqué de les
faire renvoyer. Il tombait de la bouche du Roi que si les Françaises
étaient raisonnables, elles ne se coifferaient pas autrement. Le mot
était recueilli; et la nuit se passait à retrancher aux coiffures
trois étages de cornettes; on ne leur en laissait qu'un qu'on
abaissait encore, de façon que le lendemain les femmes de la cour
assistaient à la messe du Roi avec des coiffures à la mode anglaise,
sans souci du rire des dames à haute coiffure qui n'étaient pas dans
le secret de la veille. Un compliment adressé par le Roi, au sortir de
la messe, aux dames qui avaient fait rire achevait la métamorphose de
la cour: toutes les hautes coiffures disparaissaient[514].
[514] Mémoires de Maurepas, vol. III. Saint-Simon nous apprend
qu'en 1719 les femmes portaient des coiffures qu'on appelait
_commodes_, qui ne s'attachaient point et qui se mettaient comme
des bonnets de nuit d'hommes.
Les femmes étaient amenées par cette mode des coiffures basses à se
faire couper les cheveux à trois doigts de la tête. Elles rejetaient
leur cornette, l'attachant seulement avec des épingles au haut de la
tête très en arrière, et se faisant friser en grosses boucles à
l'imitation des hommes; elles appelaient à les coiffer des perruquiers
d'hommes. Mme de Genlis se trompe, lorsqu'elle parle de Larseneur
comme du premier coiffeur qui coiffa des femmes se résignant à laisser
la main d'un homme toucher à leurs cheveux le jour de leur
présentation. Larseneur eut un précurseur, un précurseur célèbre
appelé d'un nom prédestiné; Frison, mis au jour par Mme de Cursay, mis
en vogue par Mme de Prie; Frison, le perruquier à la mode, l'habile
homme qui avait seul la confiance des femmes de la cour, le coiffeur
par excellence auquel s'adressait la Dodun, la femme du contrôleur
général, enflée de son marquisat tout frais, le marquisat d'Herbault,
et se moquant de la chanson:
La Dodun dit à Frison:
Coiffez-moi avec adresse,
Je prétends avec raison
Inspirer de la tendresse.
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
Je vaux bien une duchesse,
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
Je vais souper chez le Roi!
Et ce Frison, qui ne fit pas d'élèves, fit tant de jaloux qu'on vit
Guigne, le barbier du Roi, se déguiser en laquais de Mme de Resson
pour surprendre son secret et le voir à l'œuvre; mais Frison le
reconnut, et le mystifia en coiffant la dame le plus mal qu'il
put[515]. A Frison succède Dagé, lancé par Mme de Châteauroux, protégé
par la Dauphine, belle-fille de Louis XV, Dagé à qui Mme de Pompadour
fut obligée de faire des avances pour obtenir d'être coiffée par lui.
Ce fut lui qui répondit à la favorite lui demandant la raison de sa
réputation: «Je coiffais _l'autre_,» un mot qui fit fortune dans
l'entourage de la Dauphine[516].
[515] Mémoires de Maurepas, vol. II.
[516] Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI,
par Soulavie. _Paris, an X_, vol. I.
Ce grand succès, cette gloire des premiers coiffeurs de dames furent,
il faut le dire, achetés à peu de frais, et l'on exigea des coiffeurs
de la fin du dix-huitième siècle de bien autres talents que les
talents de Frison, tournant sans cesse dans le même cercle de
simplicité, ne s'exerçant que sur des coiffures sans apprêt, et se
pliant presque servilement à la nature. En effet, pendant tout le
commencement du dix-huitième siècle, l'arrangement de la tête est
presque stationnaire[517]: il consiste presque uniquement dans une
coiffure basse aux boucles frisées sur laquelle on jette une plume, un
diamant, un petit bonnet à plumes pendantes[518]. L'abandon des
boucles frisées et une élévation presque insensible de la coiffure qui
reste plate, c'est tout le changement qu'y amène le temps, jusqu'à la
venue du révélateur qui commence la grande révolution des modes de la
tête: Legros paraît. De la cuisine, des fourneaux du comte de
Bellemare, il s'élève à cette académie où il tient trois classes, où
il montre, pour valets de chambre, femmes de chambre, coiffeuses, cet
art de _coëffer à fond_, auquel on se faisait la main sur la tête de
jeunes filles du peuple qu'on payait vingt sols[519]. Dès 1763, il
s'annonce, il affiche ses principes avec trente poupées toutes
coiffées exposées à la foire Saint-Ovide. En 1765, cent poupées
exposées chez lui montrent comme le corps de doctrine de ce nouvel
art basé sur la proportion de la tête et l'air du visage. La même
année, il publie son _Art de la coëffure des dames françoises_, où il
se vante de l'invention de quarante-deux coiffures applaudies par la
cour et la ville, et où il démontre par vingt-huit estampes tous les
heureux contrastes que peuvent faire, avec _un tapé_ dans la coiffure
encore basse et aplatie, les boucles biaisées, les boucles en marrons,
les boucles brisées, les boucles en béquilles, les boucles frisées
imitant le point de Hongrie, les boucles renversées, les boucles en
coquilles, les boucles en rosette, les boucles en colimaçon[520],
coiffures maigres et compliquées qui semblent faire descendre une
_dragonne_ et ses deux boucles déroulées sur une épaule d'une tête
d'impératrice romaine à petites frisures. Mais c'est un essor qui
commence, c'est le premier vol de la mode nouvelle, c'est le point de
départ des inventions et des théories qui vont approprier la parure à
ce nouveau caractère de la grâce, la physionomie de chaque femme. Une
philosophie de la toilette va donner à la coquetterie des conseils et
des lois d'esthétique. Le siècle est en train de découvrir que la
toilette d'une belle femme doit être entièrement épique, épique comme
la Muse de Virgile, débarrassée de toute espèce de chiffon, de tout
pomponnage, de tout ce qui ressemble aux _concetti_ modernes,
absolument contraire en un mot à la toilette de la jolie femme. Que
le charme d'une femme vienne d'un certain air, d'un rien répandu dans
toute sa personne, de ce qu'on est convenu d'appeler «le je ne sais
quoi», elle est indigne de plaire, si elle ne cherche toutes les
fantaisies susceptibles d'agrément, si elle ne montre dans son
ajustement tantôt le goût du sonnet, tantôt le goût du madrigal ou du
rondeau, et le piquant même de l'épigramme, toutes les grâces du petit
genre faites pour sa mine chiffonnée et ses yeux sémillants[521].
[517] Une de ces rares gravures de modes gravées par Caylus,
d'après Coypel, nous montre cependant, à la date de mai 1726, une
femme entourée de têtes à perruques, coiffées différemment et
étiquetées _Dormeuse_, _Grande Coiffure_, _Papillon_,
_Équivoque_, _Vergette_, _Maron_. (Cabinet des Estampes. Histoire
de France.)--Les _Causeries d'un curieux_, de M. Feuillet de
Conches, disent que, vers 1740, la Française se prit de passion
pour les cheveux coupés courts et roulés en boucle, autour de la
tête, en façon de perruque: une coiffure appelée par les
plaisants _mirliton_.
[518] Dans _le Recueil de coiffures du costume actuel françois_
nous trouvons comme coiffure, de 1740 à 1750, des cheveux roulés
sous un petit bonnet à barbes pendantes. Caraccioli nomme en 1759
des coiffures qui s'appelaient des _lézardes_ et des
_séduisantes_.
[519] Tableau de Paris par Mercier.
[520] Livre d'estampes de l'art de la coëffure des dames
françoises gravées sur les dessins originaux, d'après mes
accommodages, par Legros, coëffeur de dames. _Paris_, 1765. Il a
paru des suppléments.
[521] Correspondance de Grimm, vol. IX.
En 1763, la même année où Legros exposait ses poupées à la foire
Saint-Ovide, paraissait l'_Enciclopédie carcassière, ou tableau des
coiffures à la mode gravées sur les desseins des petites-maîtresses de
Paris_, un petit livre devenu aujourd'hui une rareté. Était-ce une
ironie que ce livre baroque qui avait pour sous-titre: _Introduction à
la connoissance intime des allonges, pompons, papillottes, blondes,
marlis, carmin, blanc de céruse, mouches, grimaces pour pleurer,
grimaces pour rire, billets doux, billets amers et toute l'artillerie
de Cupidon_. L'Encyclopédie carcassière était ornée de quarante-quatre
coiffures dont les plus curieuses étaient: _à la Cabriolet_, _à la
Maupeou_, _à la Baroque_, _à l'Accouchée_, _à la Petit-Cœur_, _à la
Pompadour_, _à la Chausse-Trappe_, _à la Jamais vu_.
Ainsi renouvelé dans son principe, l'art de la coiffure devient le
champ des imaginations et des émulations. On voit se lever la
célébrité d'un autre coiffeur de dames, Frédéric, qui fait une
terrible concurrence à l'ex-cuisinier, dont les dames du grand air
n'ont jamais voulu reconnaître le goût; d'ailleurs elles lui gardent
rancune d'avoir révélé qu'elles perdaient une grande partie de leurs
cheveux par leur paresse à peigner leur chignon natté, gardé par elles
souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne. Les coiffures de
Legros sont bientôt abandonnées aux filles, aux courtisanes, et Legros
lui-même disparaît au milieu de tous les coiffeurs en veste rouge, en
culotte noire, en bas de soie gris[522] qui percent, remplissent
Paris, coiffent à Versailles. La vogue en est si grande, le nombre en
croît tellement que le corps des perruquiers en possession du
privilége de coiffer les dames fait mettre à l'amende et emprisonner
plusieurs coiffeurs. Aussitôt paraît un _Mémoire des coiffeurs des
dames de Paris contre la communauté des maîtres barbiers, perruquiers,
baigneurs, étuvistes_, mémoire assimilant l'art libéral du coiffeur de
dames à l'art du poëte, du peintre, du statuaire, énumérant tout ce
qu'il lui faut de talents, «de science du clair obscur», de
connaissance des nuances, pour concilier la couleur de l'accommodage
avec le ton de chair, pour distribuer les ombres, pour donner plus de
vie au teint, plus d'expression aux grâces. Ce mémoire où les
coiffeurs se réclamaient d'un astre, la chevelure de Bérénice, était
appuyé par un poëme: _l'Art du coiffeur des dames contre le
méchanisme des perruquiers à la toilette de Cythère_, 1765, qui
demandait qu'on laissât croupir les perruquiers, «ces mécaniques
ouvriers, dans la crasse,
Entre le savon et la tignasse.»
Suivait bientôt un second mémoire où les coiffeurs des dames de Paris,
se portant au nombre de 1,200, et se donnant le titre de «premiers
officiers de la toilette d'une femme», arguaient contre les
perruquiers de la fréquence de changement des garçons perruquiers
passant à chaque instant d'une boutique à une autre, et ne présentant
par là nulle garantie suffisante pour un ministère de confiance tel
que le leur. La querelle devenait un gros procès dans lequel entraient
jusqu'aux coiffeuses. Un mémoire se publiait à Rouen où les
_Coëffeuses, bonnetières et enjoliveuses_, réclamant l'exécution des
statuts rédigés en leur faveur l'an 1478, déclaraient hautement qu'il
y avait profanation à laisser les mains d'un perruquier toucher à une
tête de femme. Le parti des coiffeurs, grandissant chaque jour,
soutenu par les femmes, par toutes les élégantes de Paris[523],
remportait à la fin une victoire éclatante: une Déclaration donnée à
Versailles et enregistrée au Parlement, laissant subsister les
coiffeuses pour le peuple et la bourgeoisie, agrégeait six cents
coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres barbiers et
perruquiers. Et pour ramener les coiffeurs à ce nombre fixe de six
cents, pour les empêcher de mettre sur leurs enseignes: _Académie de
coiffure_, il faudra bientôt un Arrêt du Conseil[524].
[522] Galerie des modes, par Esnauts et Rapilly.
[523] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.--Le Parfait
ouvrage ou Essai sur la coëffure, traduit du persan par le sieur
l'Allemand, coëffeur, neveu du sieur André, perruquier..... _A
Césarée_, 1776.
[524] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
Pendant cette grande lutte, Legros était mort. Il avait été étouffé
sur la place Louis XV dans les fêtes données pour le mariage de
Marie-Antoinette; Paris ne l'avait guère plus regretté que sa femme,
et le nom de Léonard, le nom de Lagarde, le _Traité des principes de
l'art de la coiffure des femmes_ par Lefèvre, achevaient l'oubli de
son nom et de son livre on ouvrant la nouvelle ère de la coiffure
française. Imaginez la plus étourdissante, la plus folle, la plus
inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une mode
ingénieuse jusqu'à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise,
du _sélam_, de l'allusion, de l'à-propos, du _rébus_ et du portrait de
famille; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les
modes du dix-huitième siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse
raffinée, perfectionnée, maniée et remaniée tous les mois, toutes les
semaines, tous les jours, presque à chaque heure, par l'imagination
des six cents coiffeurs de femmes, par l'imagination des coiffeuses,
par l'imagination de la boutique des _Traits galants_, par
l'imagination de toutes ces marchandes de modes qui doivent donner du
nouveau sous peine de fermer boutique! Ce qui vole dans le temps, ce
qui passe dans l'air, l'événement, le grand homme de l'instant, le
ridicule courant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une chanson,
la guerre dont on parle, la curiosité à laquelle on va, l'éclair ou le
rien qui occupe une société comme un enfant, tout crée ou baptise une
coiffure. On est loin du temps où la mode s'espaçait d'années en
années, où il fallait la fondation du _Courrier de la mode_ (1768)
pour tirer de titres d'opéras-comiques trois bonnets en un an, les
bonnets à _la Clochette_, à _la Gertrude_, à _la Moissonneuse_[525].
Au temps où nous sommes, à la mort de Louis XV, qu'est-ce que trois
coiffures pour toute une année? A chaque coup de vent on voit changer
les noms et les formes de ces manières d'architectures qui grandissent
toujours aux grands applaudissements des hommes. Les hautes coiffures,
au jugement du temps, prêtent une physionomie aux figures qui n'en ont
point; elles atténuent les traits, elles arrondissent la forme trop
carrée du visage des Parisiennes, qu'elles allongent en ovale, et dont
elles voilent l'irrégularité ordinaire[526].
[525] En 1772, dans l'_Éloge des coiffures adressé aux dames_, le
chevalier de l'ordre de Saint-Michel, après une longue
énumération de coiffures, dit n'avoir fait usage que du
trente-neuvième cahier des coiffures à la mode «qui contient seul
6 estampes, et chaque estampe 16 figures: total pour un seul
cahier, 96 manières de se coiffer et pour les trente-neuf
cahiers, 3,744 modes, seulement pour la tête».
[526] Correspondance de Grimm, vol. V.