[498] Les fourrures ont été un grand luxe des Parisiennes, au

temps où la mode était d'arriver à l'Opéra vêtue des plus

superbes et des plus rares, et de les dépouiller peu à peu, avec

un art de coquetterie. La vogue de la martre zibeline, de

l'hermine, du petit gris, du loup cervier, de la loutre, est

indiquée dans les _Étrennes fourrées dédiées aux jeunes

frileuses_, _Genève_, 1770. Les manchons ont toute une histoire,

depuis ceux que déconsidère un fourreur, en en faisant porter un

par le bourreau, un jour d'exécution,--ce devait être des

_manchons à la jésuite_, des manchons qui n'étaient pas en

fourrure et contre lesquels une plaisanterie du commencement du

siècle, _Requête présentée au pape par les maîtres fourreurs_,

sollicite l'excommunication,--jusqu'aux manchons en poils de

chèvres d'Angora, immenses manchons qui tombaient à terre,

jusqu'aux petits manchons de la fin du siècle, baptisés _petit

baril_, comme la palatine était appelée _chat_. La mode des

traîneaux, alors fort répandue, ajoutait encore à la mode des

fourrures. Une eau-forte de Caylus, d'après un dessin de Coypel

fait vers le milieu du siècle, nous montre dans un traîneau posé

sur des dauphins,--un de ces traîneaux que l'on payait dix mille

écus,--une jolie dame toute habillée de fourrure, la tête coiffée

d'un petit bonnet de fourrure à aigrette, emportée dans un

traîneau que conduit, hissé par derrière, un cocher costumé à la

Moscovite. A propos de fourrures apprenons que la _palatine_ doit

sa fortune et son nom à la duchesse d'Orléans, mère du régent,

connue sous le nom de la princesse Palatine.

[499] Galerie des modes.

[500] Tableau de Paris, par Mercier, vol. II.

[501] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.

[502] Correspondance secrète, vol. XIV.

* * * * *

Le goût de la France plane et vole alors sur l'étranger, sur toute

l'Europe. Toute l'Europe est à _la françoise_. Toute l'Europe est

asservie et soumise à nos modes, tributaire de notre art, de notre

commerce, de notre industrie; séduction, domination sans exemple du

génie français que _la Galerie des modes_ attribue non au caprice,

mais «à l'esprit inventif des dames françoises pour tout ce qui

concerne la parure et surtout à ce goût fin et délicat qui caractérise

les moindres bagatelles échappées de leurs mains». Toute l'Europe a

les yeux tournés vers la fameuse poupée de la rue Saint-Honoré[503],

poupée de la dernière mode, du dernier ajustement, de la dernière

invention, image changeante de la coquetterie du jour figurée de

grandeur naturelle[504], sans cesse habillée, déshabillée, rhabillée

au gré d'un caprice nouveau, né dans un souper de petites maîtresses,

dans la loge d'une danseuse d'Opéra ou d'une actrice du Rempart, dans

l'atelier d'une bonne faiseuse[505]. Répétée, multipliée, cette poupée

modèle passait les mers et les monts; elle était expédiée en

Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne: de la rue

Saint-Honoré, elle s'élançait sur le monde et pénétrait jusqu'au

sérail. Et lorsque les journaux de modes se fondent, ces journaux

spéculent bien plus sur cette clientèle de l'Europe que sur le public

français. Leur ambition, leur espérance est de remplacer la poupée de

la rue Saint-Honoré, et leur préface annonce «que, grâce à eux, les

étrangers ne seront plus obligés à faire des poupées, des mannequins

toujours imparfaits et très-chers qui ne donnent tout au plus qu'une

nuance de nos modes[506].»

[503] Tableau de Paris, vol. II.

[504] Les Modes. Épître à Beaulard.

[505] Angola, vol. II.

[506] Cabinet des modes, année 1786.

Dans ce triomphe universel, tyrannique, absolu du goût français,

quelle fortune des marchands, des marchandes, et des grandes

faiseuses! Quel gouvernement que celui d'une Bertin appelée par le

temps «le ministre des modes»! Et quelles vanités, quelles insolences

d'artistes! Les anecdotes et les souvenirs du siècle nous ont gardé sa

réponse à une dame, mécontente de ce qu'on lui montrait: «Présentez

donc à madame des échantillons de mon dernier travail avec Sa

Majesté[507];» et son mot superbe à M. de Toulongeon se plaignant de

la cherté de ses prix: «Ne paye-t-on à Vernet que sa toile et ses

couleurs[508]?» C'est le temps des grandes fortunes de la mode, le

temps où l'on parle de la société de la marchande de rouge de la

Reine, du cercle de Mme Martin au Temple[509]. Nous entrons dans le

règne des artistes en tout genre, des modistes de génie, aussi bien

que des cordonniers sublimes, uniques pour _monter_ un pied et le

faire valoir, lui donner la petitesse, la grâce, la tournure, la

«lesteté» si vantée, si goûtée, si souvent chantée par le dix-huitième

siècle, le je ne sais quoi enfin de ce pied de Mme Lévêque, la

marchande de soie à la _Ville de Lyon_, qui inspire à Rétif de la

Bretonne le _Pied de Fanchette_[510]. Du pied de la femme, l'adoration

du temps va aux hommes qui la chaussent avec ces charmants souliers de

toutes couleurs, à bouffettes, à languettes, à boucles, à broderies,

avec ces souliers de droguet blanc aux fleurs d'or, ou ces souliers au

_venez-y-voir_ garni d'émeraudes[511]. Et voulez-vous l'air, le train,

le ton de ces ouvriers gâtés par la mode et qui n'ont plus d'autre

modestie que l'impertinence d'un petit-maître? Allant commander chez

l'un d'eux une paire de souliers pour une dame qui était à la

campagne, le chevalier de la Luzerne est introduit dans un cabinet

charmant. Il y admire une commode du travail le plus riche, garni

dans ses compartiments de portraits des premières dames de la cour:

c'est la princesse de Guéménée, c'est Mme de Clermont. Tandis qu'il

s'extasie: «Monsieur, vous êtes bien bon de faire attention à ces

choses-là,» dit en entrant, dans le négligé le plus galant, l'artiste,

le grand Charpentier. Et comme M. de la Luzerne s'exclame: «Ah! quel

goût, quelle élégance!--Monsieur, vous voyez, reprend Charpentier,

c'est la retraite d'un homme qui aime à jouir... Je vis ici en

philosophe. Ma foi! Monsieur, il est vrai que quelques-unes de ces

dames ont des bontés pour moi, elles me donnent leurs portraits; vous

voyez que je suis reconnaissant, et que je ne les ai pas mal placés.»

Puis sur le modèle de souliers que lui présente le chevalier: «Ah! je

sais ce que c'est, je connais ce joli pied, on ferait vingt lieues

pour le voir; savez-vous bien qu'après la petite Guéménée, votre amie

a le plus joli pied du monde?» Et comme le chevalier va se retirer:

«Sans façon, si vous n'êtes pas engagé, restez à manger la soupe. J'ai

ma femme qui est jolie, j'attends quelques autres femmes de notre

société fort aimables, nous jouons OEdipe après dîner...[512]» Et

cette impertinence suprême, Charpentier n'est pas seul à l'avoir, il

la partage avec ses rivaux, avec Bourbon, le cordonnier de la rue des

Vieux-Augustins qui fournit la cour et chausse le joli pied de Mme de

Marigny. En habit noir, en veste de soie, en perruque bien poudrée,

il faut entendre celui-ci dire à une grande dame: «Vous avez un pied

_fondant_, Mme la marquise...» Et de quel air, il prend le soulier

fait par son devancier et lance le mot de mépris: «Mais où avez-vous

été chaussée[513]?»

[507] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.

[508] Mélanges de Mme Necker, vol. III.

[509] Mémoires de la République des lettres, vol. XXXII.

[510] M. Nicolas, par Rétif de la Bretonne, vol. XV.

[511] Les Modes.--Le _Venez-y-voir_ était la couture du talon.

Les souliers, comme les robes, comme les chapeaux, recevaient

leur ornementation des choses et des événements politiques. C'est

ainsi qu'en 1781, lors de la naissance du dauphin, en même temps

que des dauphins remplaçaient au cou des femmes les _Jeannettes_

enrichies de diamants, leurs souliers étaient décorés d'un nœud

à quatre rosettes surmontées d'une couronne dans le centre de

laquelle était un dauphin.

[512] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. II.

[513] Les Contemporaines, vol. XII.--Tableau de Paris, vol. XI.

Qu'est pourtant cet orgueil, cette fortune du cordonnier du

dix-huitième siècle, auprès de l'orgueil et de la fortune du coiffeur?

C'est une vanité, une importance non-seulement d'artiste, mais

d'inventeur, qui semble dépasser les prétentions de l'artiste en

chaussure de toute la hauteur qu'il y a du pied à la tête de la femme.

Le coiffeur! Il se juge, il s'appelle «un créateur» dans ce temps où,

de toutes les modes, la mode des cheveux est celle qui vieillit le

plus vite,--si vite que Léonard avait pris l'habitude de dire

_autrefois_ pour _hier_!

En 1714, à un souper du Roi à Versailles, les deux dames anglaises

dont on allait copier les paniers, attiraient les regards du Roi avec

leurs coiffures basses qui avaient fait scandale et manqué de les

faire renvoyer. Il tombait de la bouche du Roi que si les Françaises

étaient raisonnables, elles ne se coifferaient pas autrement. Le mot

était recueilli; et la nuit se passait à retrancher aux coiffures

trois étages de cornettes; on ne leur en laissait qu'un qu'on

abaissait encore, de façon que le lendemain les femmes de la cour

assistaient à la messe du Roi avec des coiffures à la mode anglaise,

sans souci du rire des dames à haute coiffure qui n'étaient pas dans

le secret de la veille. Un compliment adressé par le Roi, au sortir de

la messe, aux dames qui avaient fait rire achevait la métamorphose de

la cour: toutes les hautes coiffures disparaissaient[514].

[514] Mémoires de Maurepas, vol. III. Saint-Simon nous apprend

qu'en 1719 les femmes portaient des coiffures qu'on appelait

_commodes_, qui ne s'attachaient point et qui se mettaient comme

des bonnets de nuit d'hommes.

Les femmes étaient amenées par cette mode des coiffures basses à se

faire couper les cheveux à trois doigts de la tête. Elles rejetaient

leur cornette, l'attachant seulement avec des épingles au haut de la

tête très en arrière, et se faisant friser en grosses boucles à

l'imitation des hommes; elles appelaient à les coiffer des perruquiers

d'hommes. Mme de Genlis se trompe, lorsqu'elle parle de Larseneur

comme du premier coiffeur qui coiffa des femmes se résignant à laisser

la main d'un homme toucher à leurs cheveux le jour de leur

présentation. Larseneur eut un précurseur, un précurseur célèbre

appelé d'un nom prédestiné; Frison, mis au jour par Mme de Cursay, mis

en vogue par Mme de Prie; Frison, le perruquier à la mode, l'habile

homme qui avait seul la confiance des femmes de la cour, le coiffeur

par excellence auquel s'adressait la Dodun, la femme du contrôleur

général, enflée de son marquisat tout frais, le marquisat d'Herbault,

et se moquant de la chanson:

La Dodun dit à Frison:

Coiffez-moi avec adresse,

Je prétends avec raison

Inspirer de la tendresse.

Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,

Je vaux bien une duchesse,

Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,

Je vais souper chez le Roi!

Et ce Frison, qui ne fit pas d'élèves, fit tant de jaloux qu'on vit

Guigne, le barbier du Roi, se déguiser en laquais de Mme de Resson

pour surprendre son secret et le voir à l'œuvre; mais Frison le

reconnut, et le mystifia en coiffant la dame le plus mal qu'il

put[515]. A Frison succède Dagé, lancé par Mme de Châteauroux, protégé

par la Dauphine, belle-fille de Louis XV, Dagé à qui Mme de Pompadour

fut obligée de faire des avances pour obtenir d'être coiffée par lui.

Ce fut lui qui répondit à la favorite lui demandant la raison de sa

réputation: «Je coiffais _l'autre_,» un mot qui fit fortune dans

l'entourage de la Dauphine[516].

[515] Mémoires de Maurepas, vol. II.

[516] Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI,

par Soulavie. _Paris, an X_, vol. I.

Ce grand succès, cette gloire des premiers coiffeurs de dames furent,

il faut le dire, achetés à peu de frais, et l'on exigea des coiffeurs

de la fin du dix-huitième siècle de bien autres talents que les

talents de Frison, tournant sans cesse dans le même cercle de

simplicité, ne s'exerçant que sur des coiffures sans apprêt, et se

pliant presque servilement à la nature. En effet, pendant tout le

commencement du dix-huitième siècle, l'arrangement de la tête est

presque stationnaire[517]: il consiste presque uniquement dans une

coiffure basse aux boucles frisées sur laquelle on jette une plume, un

diamant, un petit bonnet à plumes pendantes[518]. L'abandon des

boucles frisées et une élévation presque insensible de la coiffure qui

reste plate, c'est tout le changement qu'y amène le temps, jusqu'à la

venue du révélateur qui commence la grande révolution des modes de la

tête: Legros paraît. De la cuisine, des fourneaux du comte de

Bellemare, il s'élève à cette académie où il tient trois classes, où

il montre, pour valets de chambre, femmes de chambre, coiffeuses, cet

art de _coëffer à fond_, auquel on se faisait la main sur la tête de

jeunes filles du peuple qu'on payait vingt sols[519]. Dès 1763, il

s'annonce, il affiche ses principes avec trente poupées toutes

coiffées exposées à la foire Saint-Ovide. En 1765, cent poupées

exposées chez lui montrent comme le corps de doctrine de ce nouvel

art basé sur la proportion de la tête et l'air du visage. La même

année, il publie son _Art de la coëffure des dames françoises_, où il

se vante de l'invention de quarante-deux coiffures applaudies par la

cour et la ville, et où il démontre par vingt-huit estampes tous les

heureux contrastes que peuvent faire, avec _un tapé_ dans la coiffure

encore basse et aplatie, les boucles biaisées, les boucles en marrons,

les boucles brisées, les boucles en béquilles, les boucles frisées

imitant le point de Hongrie, les boucles renversées, les boucles en

coquilles, les boucles en rosette, les boucles en colimaçon[520],

coiffures maigres et compliquées qui semblent faire descendre une

_dragonne_ et ses deux boucles déroulées sur une épaule d'une tête

d'impératrice romaine à petites frisures. Mais c'est un essor qui

commence, c'est le premier vol de la mode nouvelle, c'est le point de

départ des inventions et des théories qui vont approprier la parure à

ce nouveau caractère de la grâce, la physionomie de chaque femme. Une

philosophie de la toilette va donner à la coquetterie des conseils et

des lois d'esthétique. Le siècle est en train de découvrir que la

toilette d'une belle femme doit être entièrement épique, épique comme

la Muse de Virgile, débarrassée de toute espèce de chiffon, de tout

pomponnage, de tout ce qui ressemble aux _concetti_ modernes,

absolument contraire en un mot à la toilette de la jolie femme. Que

le charme d'une femme vienne d'un certain air, d'un rien répandu dans

toute sa personne, de ce qu'on est convenu d'appeler «le je ne sais

quoi», elle est indigne de plaire, si elle ne cherche toutes les

fantaisies susceptibles d'agrément, si elle ne montre dans son

ajustement tantôt le goût du sonnet, tantôt le goût du madrigal ou du

rondeau, et le piquant même de l'épigramme, toutes les grâces du petit

genre faites pour sa mine chiffonnée et ses yeux sémillants[521].

[517] Une de ces rares gravures de modes gravées par Caylus,

d'après Coypel, nous montre cependant, à la date de mai 1726, une

femme entourée de têtes à perruques, coiffées différemment et

étiquetées _Dormeuse_, _Grande Coiffure_, _Papillon_,

_Équivoque_, _Vergette_, _Maron_. (Cabinet des Estampes. Histoire

de France.)--Les _Causeries d'un curieux_, de M. Feuillet de

Conches, disent que, vers 1740, la Française se prit de passion

pour les cheveux coupés courts et roulés en boucle, autour de la

tête, en façon de perruque: une coiffure appelée par les

plaisants _mirliton_.

[518] Dans _le Recueil de coiffures du costume actuel françois_

nous trouvons comme coiffure, de 1740 à 1750, des cheveux roulés

sous un petit bonnet à barbes pendantes. Caraccioli nomme en 1759

des coiffures qui s'appelaient des _lézardes_ et des

_séduisantes_.

[519] Tableau de Paris par Mercier.

[520] Livre d'estampes de l'art de la coëffure des dames

françoises gravées sur les dessins originaux, d'après mes

accommodages, par Legros, coëffeur de dames. _Paris_, 1765. Il a

paru des suppléments.

[521] Correspondance de Grimm, vol. IX.

En 1763, la même année où Legros exposait ses poupées à la foire

Saint-Ovide, paraissait l'_Enciclopédie carcassière, ou tableau des

coiffures à la mode gravées sur les desseins des petites-maîtresses de

Paris_, un petit livre devenu aujourd'hui une rareté. Était-ce une

ironie que ce livre baroque qui avait pour sous-titre: _Introduction à

la connoissance intime des allonges, pompons, papillottes, blondes,

marlis, carmin, blanc de céruse, mouches, grimaces pour pleurer,

grimaces pour rire, billets doux, billets amers et toute l'artillerie

de Cupidon_. L'Encyclopédie carcassière était ornée de quarante-quatre

coiffures dont les plus curieuses étaient: _à la Cabriolet_, _à la

Maupeou_, _à la Baroque_, _à l'Accouchée_, _à la Petit-Cœur_, _à la

Pompadour_, _à la Chausse-Trappe_, _à la Jamais vu_.

Ainsi renouvelé dans son principe, l'art de la coiffure devient le

champ des imaginations et des émulations. On voit se lever la

célébrité d'un autre coiffeur de dames, Frédéric, qui fait une

terrible concurrence à l'ex-cuisinier, dont les dames du grand air

n'ont jamais voulu reconnaître le goût; d'ailleurs elles lui gardent

rancune d'avoir révélé qu'elles perdaient une grande partie de leurs

cheveux par leur paresse à peigner leur chignon natté, gardé par elles

souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne. Les coiffures de

Legros sont bientôt abandonnées aux filles, aux courtisanes, et Legros

lui-même disparaît au milieu de tous les coiffeurs en veste rouge, en

culotte noire, en bas de soie gris[522] qui percent, remplissent

Paris, coiffent à Versailles. La vogue en est si grande, le nombre en

croît tellement que le corps des perruquiers en possession du

privilége de coiffer les dames fait mettre à l'amende et emprisonner

plusieurs coiffeurs. Aussitôt paraît un _Mémoire des coiffeurs des

dames de Paris contre la communauté des maîtres barbiers, perruquiers,

baigneurs, étuvistes_, mémoire assimilant l'art libéral du coiffeur de

dames à l'art du poëte, du peintre, du statuaire, énumérant tout ce

qu'il lui faut de talents, «de science du clair obscur», de

connaissance des nuances, pour concilier la couleur de l'accommodage

avec le ton de chair, pour distribuer les ombres, pour donner plus de

vie au teint, plus d'expression aux grâces. Ce mémoire où les

coiffeurs se réclamaient d'un astre, la chevelure de Bérénice, était

appuyé par un poëme: _l'Art du coiffeur des dames contre le

méchanisme des perruquiers à la toilette de Cythère_, 1765, qui

demandait qu'on laissât croupir les perruquiers, «ces mécaniques

ouvriers, dans la crasse,

Entre le savon et la tignasse.»

Suivait bientôt un second mémoire où les coiffeurs des dames de Paris,

se portant au nombre de 1,200, et se donnant le titre de «premiers

officiers de la toilette d'une femme», arguaient contre les

perruquiers de la fréquence de changement des garçons perruquiers

passant à chaque instant d'une boutique à une autre, et ne présentant

par là nulle garantie suffisante pour un ministère de confiance tel

que le leur. La querelle devenait un gros procès dans lequel entraient

jusqu'aux coiffeuses. Un mémoire se publiait à Rouen où les

_Coëffeuses, bonnetières et enjoliveuses_, réclamant l'exécution des

statuts rédigés en leur faveur l'an 1478, déclaraient hautement qu'il

y avait profanation à laisser les mains d'un perruquier toucher à une

tête de femme. Le parti des coiffeurs, grandissant chaque jour,

soutenu par les femmes, par toutes les élégantes de Paris[523],

remportait à la fin une victoire éclatante: une Déclaration donnée à

Versailles et enregistrée au Parlement, laissant subsister les

coiffeuses pour le peuple et la bourgeoisie, agrégeait six cents

coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres barbiers et

perruquiers. Et pour ramener les coiffeurs à ce nombre fixe de six

cents, pour les empêcher de mettre sur leurs enseignes: _Académie de

coiffure_, il faudra bientôt un Arrêt du Conseil[524].

[522] Galerie des modes, par Esnauts et Rapilly.

[523] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.--Le Parfait

ouvrage ou Essai sur la coëffure, traduit du persan par le sieur

l'Allemand, coëffeur, neveu du sieur André, perruquier..... _A

Césarée_, 1776.

[524] Mémoires de la République des lettres, vol. X.

Pendant cette grande lutte, Legros était mort. Il avait été étouffé

sur la place Louis XV dans les fêtes données pour le mariage de

Marie-Antoinette; Paris ne l'avait guère plus regretté que sa femme,

et le nom de Léonard, le nom de Lagarde, le _Traité des principes de

l'art de la coiffure des femmes_ par Lefèvre, achevaient l'oubli de

son nom et de son livre on ouvrant la nouvelle ère de la coiffure

française. Imaginez la plus étourdissante, la plus folle, la plus

inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une mode

ingénieuse jusqu'à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise,

du _sélam_, de l'allusion, de l'à-propos, du _rébus_ et du portrait de

famille; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les

modes du dix-huitième siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse

raffinée, perfectionnée, maniée et remaniée tous les mois, toutes les

semaines, tous les jours, presque à chaque heure, par l'imagination

des six cents coiffeurs de femmes, par l'imagination des coiffeuses,

par l'imagination de la boutique des _Traits galants_, par

l'imagination de toutes ces marchandes de modes qui doivent donner du

nouveau sous peine de fermer boutique! Ce qui vole dans le temps, ce

qui passe dans l'air, l'événement, le grand homme de l'instant, le

ridicule courant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une chanson,

la guerre dont on parle, la curiosité à laquelle on va, l'éclair ou le

rien qui occupe une société comme un enfant, tout crée ou baptise une

coiffure. On est loin du temps où la mode s'espaçait d'années en

années, où il fallait la fondation du _Courrier de la mode_ (1768)

pour tirer de titres d'opéras-comiques trois bonnets en un an, les

bonnets à _la Clochette_, à _la Gertrude_, à _la Moissonneuse_[525].

Au temps où nous sommes, à la mort de Louis XV, qu'est-ce que trois

coiffures pour toute une année? A chaque coup de vent on voit changer

les noms et les formes de ces manières d'architectures qui grandissent

toujours aux grands applaudissements des hommes. Les hautes coiffures,

au jugement du temps, prêtent une physionomie aux figures qui n'en ont

point; elles atténuent les traits, elles arrondissent la forme trop

carrée du visage des Parisiennes, qu'elles allongent en ovale, et dont

elles voilent l'irrégularité ordinaire[526].

[525] En 1772, dans l'_Éloge des coiffures adressé aux dames_, le

chevalier de l'ordre de Saint-Michel, après une longue

énumération de coiffures, dit n'avoir fait usage que du

trente-neuvième cahier des coiffures à la mode «qui contient seul

6 estampes, et chaque estampe 16 figures: total pour un seul

cahier, 96 manières de se coiffer et pour les trente-neuf

cahiers, 3,744 modes, seulement pour la tête».

[526] Correspondance de Grimm, vol. V.

La femme au dix-huitième siècle · 第 22 / 33 段