vieille précieuse_ (1724), l'on entend Arlequin costumé en marchande
de vertugadins et de paniers crier: «J'ay des bannes, des cerceaux,
des paniers, des vollans, des criardes, des matelas piqués, des
sacrissins. J'en ay de solides qui ne peuvent se lever pour les
prudes, de plians pour les galantes, de mixtes pour les personnes du
tiers état... J'en ay, grâce à Dieu, de toutes les espèces, à
l'angloise, à la françoise, à l'espagnole, à l'italienne... J'en fais
en cerceaux de porteur d'eau pour les tailles rondelettes, en bannes
pour les minces, en lanternes pour les Vénus...» Mais la mode était
sourde à toutes ces railleries. Elle résistait même aux condamnations
de l'Église mettant dans la bouche de ses prédicateurs et de ses
docteurs des anathèmes à la Menot, appelant les porteuses de paniers
«guenuches» et «huissiers de diable». Et les curés de paroisse avaient
beau, du haut de la chaire, représenter aux femmes, non-seulement tout
le scandale, mais encore tout le ridicule de leur costume, les
comparer à des porteuses d'eau ayant deux seaux sous leurs jupes, ou
à des tambourineuses cachant un tambour de chaque côté d'elles, les
femmes continuaient à fréquenter les églises, à revenir aux sermons en
tenant leurs paniers à deux mains, et en laissant voir un cercle de
bois sous leur jupe «arrogante et fastueuse[468]». Convaincues que cet
arrangement donnait à leur taille l'élégance et la majesté, à toute
leur personne un air de rondeur opulente, elles couraient à toutes les
inventions de paniers que mettait au jour l'imagination des faiseurs
et des faiseuses. Et que de formes, que de façons de paniers! Il y en
avait en _gondole_: c'étaient ceux-là qui faisaient ressembler les
femmes à des porteuses d'eau; d'autres, n'étant pas plus larges en bas
qu'en haut, donnaient l'apparence d'un tonneau. Il y en avait qu'on
appelait _cadets_, parce qu'ils n'avaient pas la grandeur légitime:
ils descendaient de deux doigts seulement au-dessous du genou. Les
paniers à _bourrelets_ avaient au contraire au bas un gros bourrelet
qui évasait la jupe. Aux paniers à _guéridon_, on préférait
d'ordinaire les paniers à _coudes_, paniers plus larges par le haut,
formant mieux l'ovale, et sur lesquels les coudes pouvaient se
reposer: ces paniers avaient cinq rangs de cercles, dont le premier
s'appelait le _traquenard_[469], c'est-à-dire trois rangs de moins que
les paniers à l'anglaise. Pour les _criardes_, ainsi nommées du bruit
de leur toile gommée, elles n'étaient portées que par les actrices sur
le théâtre et les dames du plus grand air. D'ailleurs, elles
disparaissent bientôt dans la mode définitive du panier appelé
proprement _panier_ à cause de sa ressemblance avec l'espèce de cage
où l'on met la volaille. Au milieu du siècle, le panier était fait
d'une jupe de toile sur laquelle on appliquait des cercles de
baleine[470].
[468] Discours sur les femmes, par Achille de Barbantane.
_Avignon_, 1754.--Entretien d'une dame de qualité avec son
directeur sur les paniers.
[469] Satire sur les cerceaux, paniers, criardes et manteaux
volants des femmes et sur les autres ajustements. _Paris_,
_Thiboust_, 1827.
[470] Petite Bibliothèque amusante. _Londres_, 1781. Deuxième
partie.
Cependant la caricature continue sa guerre à coups de crayon contre
«les troussures équivoques». En 1735, elle dessine la _distribution
des paniers à la mode par ma mie Margot aux environs de la ville de
Paris_[471], où se voient des paniers de trois aunes. Mais la pauvre
gravure n'a pas grand succès. Elle tire si peu qu'avec quelques
changements et la rajoute d'une couronne sur la tête de ma mie Margot,
elle reparaît en 1736 comme une figuration allégorique de la réunion
de la Lorraine à la France. Le temps devait mieux que la caricature
ruiner la mode des paniers. En 1750, on ne voyait plus guère que des
_jansénistes_[472], c'est ainsi qu'on appelait les demi-paniers. Une
dizaine d'années après, un faiseur honoré de la clientèle de la
plupart des grandes dames de la cour, l'homme qui avait inventé des
robes ornées de fleurs artificielles dont chacune avait l'odeur d'une
fleur naturelle, le sieur Pamard portait le dernier coup aux paniers
par la création des _considérations_ soutenant gracieusement la robe,
sans le secours d'un certain nombre de jupons ou d'un panier[473]; et
les _considérations_ faisaient disparaître les _jansénistes_,
uniquement réservés aux cérémonies de la cour.
[471] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. LVIII.
[472] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol.
_Londres_, 1750.
[473] La Feuille nécessaire. 3 septembre 1759.
* * * * *
Les _jansénistes_! la Mode du temps a l'habitude de ces appellations
singulières, échos moqueurs des passions d'un temps. Événements et
scandales, toutes les grandes et petites choses qui firent battre le
cœur ou sourire l'ironie de la France, ont comme une trace de leur
bruit, comme une lueur d'immortalité, dans ces riens légers et
volants, un ruban, un bonnet, une coiffure, baptisés avec un nom
fameux ou ridicule, avec une victoire ou un désastre, avec une joie
publique ou une vengeance nationale, avec un mot, un sentiment, une
idée, un engouement, l'occupation ou le jouet de l'imagination d'un
peuple. Les couleurs de l'Histoire portées par la Folie, voilà la
mode, voilà cette mode par excellence: la mode du dix-huitième siècle.
Dès le commencement du siècle, la mode touche à l'intérêt du moment. A
la suite du procès du père Girard, paraissent les rubans _à la
Cadière_, dont il existe trois échantillons dans les portefeuilles de
la Bibliothèque impériale: dans l'un on voit la Cadière donnant un
petit coup sur la joue du Révérend; un autre montre la Cadière et le
père Girard en buste, séparés par une pensée. Et des éventails
succèdent aux rubans. De l'incendie qui avait brûlé trente-deux rues à
Rennes en 1721, il était sorti des bijoux et des parures de femmes,
faits des pierres calcinées et des vitrifications du feu[474]. Quand
vient Law et son système, on invente les galons «du système». Un
terme, le terme «d'allure» court-il tout à coup de bouche en bouche,
en 1730? vite, ce sont des éventails et des rubans _à l'allure_, si
goûtés qu'on les porte même pendant le deuil pris à la cour pour la
mort du roi de Sardaigne. Le passage du Rhin effectué par le maréchal
de Berwick et les troupes du Roi, le 4 mai 1734, est célébré par les
taffetas du _passage du Rhin_, ondés comme l'eau d'un fleuve, et par
les rubans du _passage du Rhin_, qui font voir, dessiné grossièrement
et comme tatoué sur la soie, un mousquetaire blanc ou bleu de ciel
entre une tente blanche et une tente couleur rubis ou émeraude.
[474] Histoire de la régence, par Lemontey.--Mémoires de
Saint-Simon, vol. XVIII.
Sur le goût de la reine Marie Leczinska pour le jeu du quadrille, il
naît des rubans nommés _quadrille de la reine_. En 1742, l'apparition
d'une comète amène toute une mode _à la comète_. Quelques années
après, la venue d'un rhinocéros en France met toute la mode _au
rhinocéros_[475]. Et que de modes disparues, emportées par le caprice
qui les avait apportées, absorbées par une de ces grandes modes
générales, une de ces modes à _la Pompadour_ qui embrassent toutes les
fanfioles de la toilette, et dont on peut voir l'étendue et
l'universalité dans la brochure publiée à la Haye sous ce titre: _La
Vie à la Pompadour, ou la quintessence de la mode, revue par un
véritable Hollandois!_ Fontenoy fait naître des cocardes, Lawfeld des
chapeaux[476]. On voit des bonnets à la Crevelt, des rubans à la
Zondorf et des éventails à la Hokirchen[477]. Les querelles du
Parlement font naître le _parlement_, espèce de fichu en taffetas avec
capuce[478]. Vers 1750, l'abandon par l'architecture du style rocaille
pour le style grec, la construction du Garde-Meuble amène cette
première furie du goût antique qui met à _la grecque_ les toilettes et
les coiffures de la femme; grande mode, que raille Carmontelle avec
ses projets d'habillements d'hommes et de femmes uniquement composés
d'ornements de cinq ordres grecs employés dans la décoration des
édifices[479]. En 1768, la débâcle de la Seine fait paraître chez les
modistes les bonnets à _la débâcle_. Linguet est-il rayé du tableau
des avocats? On ne vend plus que des étoffes, des rubans
_rayés_[480]. Que dans un Mémoire Beaumarchais immortalise la
silhouette de Marin, la mode invente aussitôt le _quesaco_ que Mme du
Barry est presque la première à porter. Qu'à l'avénement de Louis XVI
l'espérance du peuple salue la résurrection d'Henri IV, les tailleurs
et les couturières cherchent à remettre en honneur le costume à la
Henri IV. En mai 1775, les troubles venus à la suite de la cherté et
de la disette du blé font imaginer les bonnets à _la révolte_[481]. En
novembre 1781, la naissance du Dauphin met en vogue la nuance _caca
Dauphin_, et change en Dauphins les Jeannettes que toutes les femmes
portaient au cou[482]. Le ministère de Turgot répand, dans le monde
des femmes qui prennent du tabac, les tabatières à _la Turgot_ qu'on
appelle _platitudes_. Le ministère ballotté de Monteynard inspire
l'idée des écrans à _la Monteynard_, établis sur une base mobile mais
plombée, et se relevant d'eux-mêmes[483]. Plus tard, un bonnet sans
fond est un bonnet à _la caisse d'escompte_, un bonnet envolé est un
bonnet à la Montgolfier. Bientôt, sur l'éventail porté par les dévotes
elles-mêmes, Figaro va paraître à côté de la chanson des ballons[484].
Et ce siècle, qui commence par les rubans à la Cadière, finira par
les rubans _à la Cagliostro_ où l'on verra des pyramides sur fond
rose[485].
[475] _Le Rhinocéros_, poëme en prose divisé en six chants, 1750,
dit l'affluence du public emplissant le parquet, l'enceinte, les
balustrades de tout ce que Paris avait d'aimable. Il fait
l'énumération des _berlingots_ de coquettes, des
_carrosses-coupés_, des voluptueux _vis-à-vis_, des _remises_ de
provinciales, des _demi-fortunes de messieurs_, des _soupirs_
assiégeant la porte de la baraque.
[476] L'Europe française, par Caraccioli. _Paris_, 1778.
[477] Le Livre à la mode.
[478] Galerie des modes et Costumes françois dessinés d'après
nature et coloriés avec le plus grand soin par Mme Le Beau. _A
Paris, chez les sieurs Esnauts et Rapilly, rue Saint-Jacques, à
la ville de Coutances, avec privilége du Roi._
[479] Correspondance de Grimm, vol. III.
[480] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.
[481] Correspondance secrète, vol. I.
[482] Mémoires de la république des lettres, vol. XVIII.
[483] _Id._, vol. XXVII.
[484] Les Entretiens du Palais Royal, 1786. Deuxième partie.--La
vogue de la chanson de Malborough avait fait naître des rubans,
des coiffures, des chapeaux à la Malborough.
[485] Le Cabinet des modes, 1786.
* * * * *
Nous avons laissé la mode à de Troy; reprenons-la à Lancret: nous la
retrouverons dans les deux belles pièces gravées d'après lui par
Dupuis, le _Glorieux_ et le _Philosophe marié_. La coiffure est
toujours une coiffure basse sur laquelle est jeté, avec quelques
fleurs, un petit bonnet de dentelle s'envolant de chaque côté et
pointant sur le front. La femme porte au cou trois rangs de perles
d'où pend une grosse perle, et d'où descend en rivière le collier
glissant entre deux seins et faisant sur le corsage deux ou trois
nœuds lâches. Le corsage s'ouvre sur un _corps_ garni d'une échelle
de rubans. Au côté gauche, la femme porte un de ces énormes bouquets,
un de _ces fagots de fleurs_ qui montent au-dessus de l'épaule. Des
manchettes d'Angletere à trois rangs avancent sur ses bras, sur ses
gants qui vont jusqu'aux coudes. Sa robe fermée, tombant à plis
larges, solides et superbes, est chargée, ornementée, agrémentée de
dessins en chenille et en plumetis relevés de gros nœuds. Parfois,
elle est faite d'une de ces étoffes que montrent à Versailles les
portraits de Marie Leczinska, d'un de ces brocarts de pourpre et
d'or[486] qui mettent au corsage de la femme les rayons d'une cuirasse
et sèment sur sa jupe les pivoines et les coquelicots épanouis, les
soleils en feu, les grappes de raisin, comme une orfévrerie de fleurs,
de fruits, de feuilles, de branchages, de torsades et de ramages,
versée sur un tapis de soie. Souvent aussi sa robe est de ce joli
satin gris de lin et or dont Nattier aime à habiller ses modèles et
l'auteur d'_Angola_ ses héroïnes; ou bien ce sera un brocart bleu rayé
argent avec un corset de même couleur, un jupon de satin blanc à
dentelle et franges d'argent, une jupe pareille à la robe avec
dentelle d'Espagne et _campagne_ d'argent: et la jupe en se relevant
laissera voir un bas de soie noire avec un fil d'argent sur les côtés
et le derrière, un soulier de maroquin noir avec une tresse d'argent
et une boucle de diamants. Une coquetterie fastueuse; un étalage de
richesse, une majesté de magnificence, un ensemble de raideur, de
grandeur et de splendeur, tels sont les caractères de cette toilette
parée de la femme, le _grand habit_ de la Française du dix-huitième
siècle, qui, malgré toutes les innovations de détails et
d'ornementation, conserve un aspect et des lignes consacrés, se règle
sur un patron d'étiquette, et garde jusqu'au dernier jour de la
monarchie une forme traditionnelle, presque hiératique. Un recueil de
modes va nous en donner le dessin, l'exemple et le type.
[486] On alla jusqu'à faire des robes d'étoffe d'or sans couture
que Marie Leczinska refusa à cause de la cherté du prix. (Revue
rétrospective, vol. V).
Dans l'habillement appelé proprement le _grand habit à la françoise_,
la robe décolletée et busquée, plissée par derrière, sans aucun pli
par devant, faisait paraître le corps isolé et comme au centre d'une
vaste draperie représentée par la jupe. La robe, qui n'était plus la
robe fermée et d'une seule pièce, s'ouvrait en triangle sur une sorte
de robe de dessous, en évasant de chaque côté du triangle une large
bande appelée _parement_, toute bouillonnée, coupée par des barrières,
enjolivée de glands et de bouquets de fleurs. Le _falbala_,
c'est-à-dire le triangle formé par la robe de dessous laissée à jour,
était coupé par des barrières en croissant; un bouquet, tenu en arrêt
par un gland flottant, faisait son milieu. Les manches courtes de la
robe avaient des manchettes à trois rangs. Du dos, une collerette ou
_médicis_ de blonde noire s'élevait et en enveloppait la nuque.
L'arrangement de la tête répondait à cette toilette imposante,
théâtrale et royale tout à la fois: la femme était coiffée _à la
physionomie élevée_, avec quatre boucles détachées, et le _confident_
abattu devant l'oreille gauche[487]; elle avait des perles aux
oreilles et un rang de perles mis en bandeau se balançait sur ses
cheveux.
[487] On appelait _physionomie_ et _coque_ la partie de la
coiffure qui s'élevait du front; _confident_, la boucle lâche qui
descendait et venait se dénouer sur le cou.
Que d'inventions pourtant dans ce cadre invariable! Que de fantaisies,
que de recherches de goût, quel génie de luxe variant sans cesse cette
toilette réglée et fixée, ajoutant encore à son faste! C'étaient des
robes de satin blanc broché, cannelé et rayé, couvertes de rosettes
lamées or et chenille; des robes lamées d'argent et semées de fleurs,
ornées de bouquets de plumes lilas et argent; des robes aux
guirlandes de roses brodées en nœuds de paillons roses, et pailletées
d'or et d'argent; des robes au fond d'argent rayé de grosses lames
d'or, rebrodé et frisé d'or avec des guirlandes d'œillets et des
paillettes d'or nué; des robes de satin mosaïque, pailletées d'argent,
rayées et guillochées d'or avec des guirlandes de myrte. C'étaient des
robes où la mode un moment mettait en garniture la dépouille de quatre
mille geais, des robes où Davaux faisait courir des broderies
resplendissantes, où Pagelle, le modiste des _Traits galants_, jetait
les blondes d'argent, les barrières de chicorée relevées et repincées
avec du jasmin, les petits bouquets attachés avec des petits nœuds
dans le creux des festons, et les bracelets et les pompons[488], et
tous les prodigieux enjolivements qui faisaient monter une robe au
prix de 10,500 livres, qui en faisaient payer une à Mme de Matignon
600 livres de rentes viagères à sa couturière[489]!--moins cher
peut-être que la duchesse de Choiseul ne payait celle qu'elle se
faisait faire pour le mariage de Lauzun: une robe de satin bleu,
garnie en martre, couverte d'or, couverte de diamants, et dont chaque
diamant brillait sur une étoile d'argent entourée d'une paillette
d'or[490].
[488] Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Goncourt
(_sous-presse_).
[489] Mémoires de la République des lettres, vol. XX.
[490] Lettres d'Horace Walpole. _Janet_, 1818.
Cependant cette mode de parade, de magnificence, d'éclat, imposée par
l'étiquette aux femmes de la cour, ne se soutient que par la
tradition. Elle lutte, depuis le commencement jusqu'à la fin du
siècle, contre une mode contraire qui chaque jour gagne du terrain.
L'imagination de parure, le véritable goût de la femme est tourné,
pendant tout ce temps qui recherche les habillements de toile
peinte[491], vers la coquetterie du déshabillé, vers le charme du
négligé. Son ambition, son rêve, son effort, est de paraître avant
tout une femme à son lever. Il lui semble qu'à cela elle aura plus de
profit; et elle se décide à revenir aux grâces naturelles par mille
petites raisons d'une finesse si ténue et d'une rouerie si savante que
Marivaux seul a pu les pénétrer et les démêler. Avec le négligé, elle
sera moins belle, mais plus dangereuse. Elle sera, selon l'expression
du temps, moins précieuse, mais plus touchante. Elle plaira sans
secours étranger, par elle-même, ou du moins par ce qui la déguise le
moins. Elle pourra dire: Me voilà telle que la nature m'a faite. Ce
qu'elle laissera voir comme par négligence, par mégarde, aura le
charme irritant d'une copie modeste et voilée de l'original; et le
voile qu'elle gardera sera si léger, si transparent, qu'il ne sera
presque pas un obstacle pour l'imagination de l'homme[492].
[491] Il semble que cette mode des toiles peintes est encore
excitée, irritée, avivée par la sévérité de ses arrêts
prohibitifs, par les lois de protection en faveur des
manufactures de laine et de soie, par la rigueur des ordres
donnés aux commis et gardes de barrière d'arracher ces toiles sur
le dos des femmes, par les amendes atteignant les comédiennes qui
en portent sur le théâtre; et c'est un goût général, protégé par
la cour, autorisé par l'exemple de Mme de Pompadour, qui n'aura
pas dans son château de Bellevue un seul meuble qui ne soit de
contrebande. (Correspondance de Grimm, vol. XVI.)
[492] OEuvres de Marivaux, _passim_.
Que l'on suive en dehors de ses formes de représentation et de
convention le costume féminin dans le dix-huitième siècle: ce costume
tend au négligé dès les premières années du règne de Louis XV. La
femme cherche la liberté, l'aisance, le piquant et le provoquant du
déshabillé, qu'elle n'ose encore afficher, dans la mode intime de
l'intérieur et de la chambre. Vous la trouvez chez elle dans un
manteau de mousseline collant sur un corset décolleté, dans un jupon
court dont les falbalas découvrent le bas de la jambe. Un _désespoir_
couleur de rose, noué coquettement sous son menton, remonte en fanchon
sur son charmant _battant l'œil_[493]. Ou bien, coiffée d'un bonnet
rond du plus beau point du monde, monté avec des rubans couleur de
rose, elle laisse voir, sous un manteau de lit de la plus fine étoffe,
un corset garni sur le devant et sur toutes les coutures d'une
dentelle frisée, mêlée d'espace en espace de touffes de _soucis
d'hanneton_[494] aux couleurs des rubans de son bonnet, aux couleurs
des nœuds de ses manchettes, couleur de rose comme toute sa
toilette, comme les garnitures de son lit, de son couvre-pied, de ses
oreillers. Car la _fontange_, cette mode qui commence par une
jarretière nouée autour d'un bonnet, est aujourd'hui la mode de toutes
choses. De la tête, où l'ont remplacée les fleurs et les diamants,
elle est descendue et s'est répandue sur tout le corps et dans toute
la toilette de la femme; elle enrubanne d'un bout à l'autre les
habillements parés ou négligés: elle est de toute la toilette, cet
ornement obligé et cet achèvement suprême que le dix-huitième siècle
appelait _petite oye_[495].
[493] Le Grelot.
[494] Les _soucis d'hanneton_ faisaient presque naître le corps
des _agriministes_, appelés d'abord modestement découpeurs, et
qui par la vogue qu'obtenait ce travail de passementerie, par les
inventions, les perfectionnements que la mode générale lui
imposait, arrivaient à occuper un grand nombre d'ouvriers,
d'ouvrières des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin. Outre la
chenille, le cordonnet, la milanèse, l'argent, les perles, ils
fabriquaient des aigrettes, des pompons, des bouquets de côté,
des bouquets à mettre dans les cheveux, etc., et ces agréments
nommés _fougères_, à cause de leur parfaite ressemblance avec la
plante de ce nom. (Dictionnaire historique de la ville de Paris
et de ses environs, par Hurtaut et Magny. 1779, vol. I.)
[495] «Petite oie se dit fréquemment des rubans et garnitures et
ornements qui rendent un habillement complet. _Ornatus adjectus._
La _petite oie_ coûte souvent plus que l'habit. La _petite oie_
consiste dans les rubans pour garnir le chapeau, le nœud d'épée,
les bas, les gants, etc. Que vous semble de ma _petite oie_?
Molière.» (Dictionnaire de Trévoux.)
Peu à peu la femme s'enhardit au négligé. Elle commence les
renouvellements de son costume, avant le règne de Louis XVI, par les
robes à la Tronchin, par ces robes à la Hollandoise apportées en
France, selon la chronique, par la belle Mme Pater. Elle fait fête à
tout ce qui découvre sa taille, à tout ce qui lui ôte l'air «d'une
mouche à miel ambulante[496]»; et de là bientôt la vogue universelle
des _polonaises_, des _circassiennes_, des _caracos_, des _lévites_
et des _chemises_ adoptés par les femmes de toutes les conditions,
appropriés à chaque rang et dont le perpétuel changement vidait la
bourse de tous les maris. Les caracos, pris aux bourgeoises de Nantes
lors du passage du duc d'Aiguillon en 1768, arrivent les premiers.
Porté d'abord très-long, puis coupé à l'ouverture des poches du jupon,
le caraco, plissé dans le dos comme la robe à la française, n'est au
fond que le haut de cette robe. C'est un costume de promenade que les
femmes portent en tenant d'une main une haute canne d'ébène à pomme
d'ivoire, en serrant de l'autre sous leur bras un petit chien au
toupet relevé par une bouffette de faveur rose[497]. Au caraco succède
la polonaise galante et leste, portée comme petite toilette du matin
ou de campagne. La polonaise était une sorte de robe de dessus,
agrafée sous le parfait contentement, retroussée par derrière, tantôt
la queue épanouie, tantôt la croupe arrondie avec les ailes
très-étendues. Généralement on la faisait en taffetas des Indes à
petites raies, garnie de gaze unie, d'un volant de gaze bouillonnée,
et de _sabots_ de gaze bouillonnée aux manches. Ajoutez à cette
toilette un chapeau en tambour de basque, le collier de gaze à
garniture frisée, le nœud sur le devant: voilà la toilette complète.
Il y avait encore la polonaise d'hiver, polonaise à poche et à
coqueluchon décorée d'un grand volant et de sabots à _petits
bonshommes_. Un petit manchon[498], un chapeau à la biscaïenne à
trois plumes d'autruche, le cordon de montre sur le ventre, garni de
bouffettes de cheveux et d'or avec des _apanages_ en breloque,
accompagnaient celle-ci. Puis venait la polonaise _à sein ouvert_,
indiscrète et voluptueuse, laissant entrevoir la gorge à demi voilée
par un fichu de gaze replié. A ces polonaises, il faut ajouter les
demi-polonaises, ou polonaises _à la liberté_, que l'on copiait sur
les bas de la robe inventés depuis longtemps par les dames de la cour,
obligées par étiquette de paraître en public le matin: la
demi-polonaise était simplement une jupe sur laquelle on attachait une
queue de polonaise retroussée à l'ordinaire, et qui donnait à une
femme l'air d'être habillée lorsqu'elle ne l'était pas. La
circassienne, taillée sur la soubreveste à longues manches de la
Circassie, s'écartait peu du dessin de la polonaise. On la faisait le
plus généralement d'une robe de gaze à trois brandebourgs d'or,
relevée par des bouquets de fleurs, ouvrant sur une jupe qui voilait
une jupe de dessous de couleur différente: la couleur de cette jupe de
dessous était rappelée par la pointe de la soubreveste. On ne jetait
rien, ni mantelet, ni fichu, ni bouffante, sur cette toilette
aérienne, faite pour les grandes chaleurs de l'été et livrant au
regard le sein nu. Quelques élégantes y ajoutaient seulement un
collier en or et cheveux tombant avec deux glands dans les
brandebourgs. Pour la coiffure de ce costume, c'était un chapeau _à la
coquille_ ou _au char de Vénus_[499]. Après les circassiennes, les
couturières retrouvaient la robe de la tribu consacrée à la garde de
l'arche, la robe dont les plis balayaient le pavé du temple de
Jérusalem[500], la _lévite_, simple fourreau qui enveloppait le corps
en en dessinant les formes. La vicomtesse de Jaucourt essayait de la
relever par une queue bizarrement tortillée; mais son invention
faisait un tel attroupement au Jardin du Luxembourg que les suisses de
Monsieur la priaient de sortir[501], et la lévite à _queue de singe_
ne durait qu'un jour. Enfin paraissaient les _chemises_, cette mode
qui semble être le premier essai et le commencement d'audace des
modes du Directoire: les chemises à _la Jésus_, les chemises à _la
Floricourt_, les chemises doublées en rose, avec lesquelles les femmes
jouaient la nudité[502].
[496] Les Contemporaines, vol. I.
[497] Galerie des modes chez Esnauts et Rapilly.