Le premier de ces types sera la femme sortant du siècle de Louis XIV.

Qu'on la prenne au hasard dans cet Olympe de princesses, avant-garde

effrontée du siècle de Louis XV, s'avançant sur les nuages d'un

triomphe mythologique, la patte du lion de Némée sur la gorge, ou

l'aiguière d'Hébé à la main, c'est un front petit, étroit et bas, un

front fier et court. La dureté du sourcil, épais et large, ajouté à la

dureté de l'œil rond, grand, ouvert, presque fixe. Le regard, que les

cils n'adoucissent pas, mêle une effronterie impérieuse à l'ardeur

sourde du désir entêté. Le nez est léonin, la bouche forte et charnue;

et le menton n'allonge point l'ovale ramassé qui s'élargit aux

pommettes. Ce sont là les belles inhumaines du beau temps, beautés

bien nourries, dont la santé allume les joues sous les plaques du

rouge vif. Elles n'attirent point; elles fascinent par une certaine

majesté d'impudeur, par des attraits de force, de volonté, de

hardiesse. Une sérénité païenne les tient dans un repos superbe: on

dirait que, repues, elles couvent encore l'amour. Leur air bovin fait

songer à Junon et à Pasiphaé; et il y a dans ces bâtardes de la Fable

et de la Régence je ne sais quelle grâce antique alourdie qui appelle

les comparaisons d'Homère et de Virgile et les fait venir

naturellement à la bouche du temps, à la bouche du Président Hénault

appelant celle-ci «Vénus de l'Énéide», appelant celle-là «Cléopâtre

piquée par l'aspic».

Ce type que le temps efface et qui disparaît presque avec les orgies

du Palais-Royal, on le retrouve plus tard dans le siècle; mais alors

il a perdu son expression, sa dureté, sa grandeur: il est devenu

poupin, mignard, enfantin. Le rêve du peintre lui donne le sourire,

et, de ses traits, Boucher fait le masque de ses amours. Puis un

sculpteur à la fin du siècle reprend encore le visage de la femme de

la Régence; et, lui donnant la jeunesse, la légèreté, la lascivité,

tout en respectant ses lignes, tout en lui laissant le front court et

les yeux écartés, Clodion fait de cette tête de bacchante au repos une

tête de nymphe folâtre et vive.

Mais déjà, au milieu des déités de la Régence, apparaît un type plus

délicat, plus expressif. On voit poindre une beauté toute différente

des beautés du Palais-Royal dans cette petite femme peinte en buste

par la Rosalba et exposée au Louvre. Figure charmante de finesse, de

sveltesse et de gracilité! Le teint délicat rappelle la blancheur des

porcelaines de Saxe, les yeux noirs éclairent tout le visage; le nez

est mince, la bouche petite, le cou s'effile et s'allonge. Point

d'appareil, point d'attributs d'Opéra: rien qu'un bouquet au corsage,

rien qu'une couronne de fleurs naturelles, effeuillée dans ses cheveux

aux boucles folles. C'est une nouvelle grâce qui se révèle et qui

semble, même avec ce petit singe grimaçant qu'elle tient contre elle

de ses doigts fluets, annoncer les mines et les attraits chiffonnés

dont va raffoler le siècle. Peu à peu, la beauté de la femme s'anime

et se raffine. Elle n'est plus physique, matérielle, brutale. Elle se

dérobe à l'absolu de la ligne; elle sort, pour ainsi dire, du trait où

elle était enfermée; elle s'échappe et rayonne dans un éclair. Elle

acquiert la légèreté, l'animation, la vie spirituelle que la pensée ou

l'impression attribuent à l'air du visage. Elle trouve l'âme et le

charme de la beauté moderne: la physionomie. La profondeur, la

réflexion, le sourire viennent au regard, et l'œil parle. L'ironie

chatouille les coins de la bouche et perle, comme une touche de

lumière, sur la lèvre qu'elle entr'ouvre. L'esprit passe sur le

visage, l'efface, et le transfigure: il y palpite, il y tressaille, il

y respire; et, mettant en jeu toutes ces fibres invisibles qui le

transforment par l'expression, l'assouplissant jusqu'à la manière, lui

donnant les mille nuances du caprice, le faisant passer par les

modulations les plus fines, lui attribuant toutes sortes de

délicatesses, l'esprit du dix-huitième siècle modèle la figure de la

femme sur le masque de la comédie de Marivaux, si mobile, si nuancé,

si délicat, et si joliment animé par toutes les coquetteries du cœur,

de la grâce et du goût.

La mode façonne le visage de la femme; la nature elle-même semble le

former à l'image du temps et de la société. Le plaisir joue dans ses

traits, la fièvre d'une vie mondaine brille dans son regard. Ses

yeux deviennent, selon l'expression contemporaine, «des yeux armés»:

ils ont du trait, du feu; ils prennent ce que la langue du dix-huitième

siècle appelle du _vif_, du _sémillant_, un _lumineux particulier_[439],

une «poignance», dit un observateur anglais[440]. C'est un visage

toujours vivant, toujours éclairé, sans cesse traversé de ces lueurs

d'un instant qui font comparer la figure de Mme de Rochefort à l'éveil

d'un matin[441]. Vivacité, mobilité, variété d'expression, on ne

reconnaît plus que ces charmes de physionomie si délicatement décrits

par Bachaumont dans le portrait de sa mère: «... Si elle n'estoit

point tout à fait une belle personne, sa gentillesse l'avoit approchée

tout auprès. Un teint de brune clair, vif et net, les cheveux du plus

beau noir, les plus beaux yeux du monde et qui d'ailleurs estoient

tout ce qu'elle vouloit qu'ils fussent suivant les occasions. Un nez

fin et noble au plus joly et dans lequel il se passoit certain petit

jeu imperceptible qui animoit sa physionomie et indiquoit, ce semble,

la finesse des mouvemens qui se passoient au dedans d'elle à mesure

qu'elle parloit ou qu'elle écoutoit...[442].» Il y a là, dans ce

croquis, une parfaite indication de l'agrément rêvé, recherché,

poursuivi par la femme du règne de Louis XV. La beauté n'est pas

l'envie de cette femme qui gesticule au lieu d'agir, qui lorgne pour

regarder, qui marche en voltigeant. Elle ne craint rien tant que la

majesté. Des joies, des surprises, les changements d'impressions dont

parle le prince de Ligne, «les cent mille choses qui se passent dans

la région supérieure de son visage,» doivent l'empêcher d'être une

beauté et lui donner une figure _au-dessus du joli_[443]. Tristesse et

joie, accablement et folie, le visage doit montrer, sur le moment,

toutes les humeurs, toutes les pensées, le flux et le reflux

d'inconstances valant à la femme du temps l'appellation de femme «à

giboulées, qui grêle, qui éclaire, qui tonne, qui fait tous les

temps[444].» La grande victoire n'est plus de plaire ni de séduire: il

faut avant tout _piquer_ par la mine, par une légère irrégularité des

lignes, par la fraîcheur, l'enjouement, l'étourderie, par tout ce qui

sauve de l'admiration ou du respect. Des petits yeux à la chinoise, un

nez retroussé, et tout à fait tourné «du côté de la friandise», un

minois de fantaisie, un air chiffonné, et même de la maigreur[445], en

un mot, «un visage de goût», voilà le type qui règne, et qui répand,

sur tous les visages, je ne sais quelle mutinerie badine et coquine,

quelle jeunesse effrontée, quelle malice pareille à une perfidie

d'enfant[446]; voilà cette grâce qu'on dirait crayonnée par Gravelot

en marge des _Bijoux indiscrets_.

[439] Théâtre de Marivaux.

[440] Essai sur le caractère et les mœurs des François comparés

à celles des Anglois. _A Londres_, 1776.

[441] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc.

_Paris_, 1809, vol. II.

[442] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et

Jules de Goncourt.

[443] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XX.

[444] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps, par

Caraccioli. _Paris_, 1767.

[445] Les Bijoux indiscrets, vol. II.--L'Ami des femmes, 1758.

[446] Mémoires de Tilly, vol. II.

Pour animer encore ce visage, pour lui donner une vie factice, on a le

rouge, dont le choix est une si grosse affaire[447]. Car il ne s'agit

pas seulement d'être peinte: le grand point est d'avoir un rouge «qui

dise quelque chose[448]». Il est encore nécessaire que le rouge

annonce la personne qui le porte; le rouge de la femme de qualité

n'est pas le rouge de la femme de cour; le rouge d'une bourgeoise

n'est ni le rouge d'une femme de cour, ni le rouge d'une femme de

qualité, ni le rouge d'une courtisane: il n'est qu'un soupçon de

rouge, une nuance imperceptible[449]. A Versailles au contraire les

princesses le portent très-vif et très-haut en couleur, et elles

exigent que le rouge des femmes présentées soit le jour de la

présentation plus accentué qu'à l'ordinaire[450]. Malgré tout, le

rouge éclatant de la Régence, empourprant les portraits de Nattier, et

dû sans doute au rouge de Portugal en tasse, va s'éteignant sous Louis

XV, et ne se montre plus qu'aux joues des actrices, où il forme cette

tache brutale que Boquet ne manque pas d'indiquer dans tous ses

dessins de costumes d'Opéra. Mais l'usage en est toujours universel,

le débit énorme. C'est un objet d'une consommation si grande qu'une

compagnie offre en juin 1780 cinq millions comptant pour obtenir le

privilége de vendre un rouge supérieur comme qualité à toutes les

espèces de rouge connues jusqu'alors. Et l'année suivante le chevalier

d'Elbée, qui évaluait à plus de deux millions de pots la vente

annuelle, demandait qu'un impôt de vingt-cinq sols fût levé sur chaque

pot pour former des pensions en faveur des femmes et des veuves

pauvres d'officiers[451]. Il y eut dans le siècle des tentatives pour

varier le rouge. Paris s'entretint pendant huit jours tout au moins

d'un fard lilas qui avait fait son apparition au jardin du

Palais-Royal[452]. Puis vint un nouveau rouge qui dura plus, qui

conquit la vogue et la garda: ce fut le _serkis_, un rouge qui avait

la couleur des autres; mais l'inventeur le disait adouci et rendu sans

danger par l'introduction de ce serkis dont le koran fait la

nourriture des houris célestes, et qui dans le sérail rend à la peau

des sultanes le velouté de la jeunesse[453]. Et au serkis succédait le

rouge, le fameux rouge de Mme Martin.

[447] _Les Mille et une Folies_ nous apprennent que les femmes

mettaient un demi-rouge pour la nuit.

[448] Bibliothèque des Petits-Maîtres.

[449] Tableau de Paris, par Mercier, vol. IX.

[450] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Michel Lévy_,

1859, vol. I.--Une lettre de Voltaire atteste toute la peine

qu'eut Marie Leczinska lors de son arrivée en France à prendre

l'habitude de cette enluminure. Une page de Bachaumont raconte

toute la répugnance que l'usage du rouge vif de Versailles

inspira à Mme de Provence. (Mémoires de la République des

lettres, vol. V.)

[451] Dans sa brochure, le chevalier d'Elbée disait qu'un

marchand de rouge de la rue Saint-Honoré, nommé Montclar, lui

avait déclaré fournir au sieur Dugazon trois douzaines de pots de

rouge par an, six douzaines à sa femme, autant à Mlle Bellioni,

autant à Mme Trial. «Voilà entre un acteur et trois actrices

seulement deux cent cinquante-deux pots chaque année; encore

est-ce six francs le pot.....»

[452] Bibliothèque des Petits-Maîtres.

[453] Abrégé du _Journal de Paris_, vol. I.--Magasin des modes

nouvelles, françoises et angloises, 1787.

Le rouge choisi, posé, gradué, la toilette du visage n'était qu'à

moitié faite: il restait à lui donner l'esprit, le piquant. Il restait

à disposer, à arranger, à semer comme au hasard, avec une fantaisie

provocante, tous ces petits morceaux de toile gommée appelés par les

poëtes «des mouches dans du lait»: les _mouches_. C'était le dernier

mot de la toilette de chercher, de trouver la place à ces grains de

beauté d'application, taillés en cœur, en lune, en comète, en

croissant, en étoile, en navette. Et quelle attention à jeter joliment

ces amorces d'amour, sorties de chez le fameux Dulac de la rue

Saint-Honoré, la _badine_, la _baiseuse_, l'_équivoque_[454]; à poser,

selon les règles, l'_assassine_ au coin de l'œil, la _majestueuse_

sur le front, l'_enjouée_ dans le pli que fait le rire, la _galante_

au milieu de la joue, et la _coquette_, appelée aussi _précieuse_ et

_friponne_ auprès des lèvres! La mode alla plus loin: un moment, les

femmes portèrent à la tempe droite des mouches de velours de la

grandeur d'un petit emplâtre. Et l'on vit même un jour sur la tempe de

la jolie madame Cazes cette singulière mouche entourée de

diamants[455].

[454] Bibliothèque des Petits-Maîtres.--La Toilette de Vénus,

1771.

[455] Souvenirs de Félicie.

Vers la fin du siècle, la mode change absolument. Le charme de la

femme n'est plus dans les grâces piquantes, mais dans les grâces

touchantes. Emportée par le grand retour du règne de Louis XVI vers la

sensibilité, la femme rêve un nouvel idéal de sa beauté dont elle

compose les traits d'après les livres et les tableaux, d'après les

types des peintres et les héroïnes des romanciers. Elle cherche à

remplacer sur sa figure l'expression de l'esprit par l'expression du

cœur, le sourire qui vient de la pensée par le sourire qui vient de

l'âme. Elle vise à l'ingénuité, à la candeur, à l'air attendrissant.

Elle demande des coquetteries qu'elle croit naïves à la jeune fille de

la _Cruche cassée_. Elle apaise et adoucit sa physionomie; elle la

fait tendre, languissante; elle la voudrait presque mourante et

rappelant l'agonie de Julie. Ce qu'elle travaille à se donner, c'est

le regard noyé des figures de Greuze, le regard «lent et traînant» que

Mirabeau adorait dans sa maîtresse. Son ambition n'est plus de

séduire, mais de laisser une émotion; sa coquetterie se voile de

faiblesse et d'une sorte de pudeur défaillante qu'on pourrait appeler

l'innocence de la volupté.

La beauté brune, qui était parvenue après bien des efforts à se faire

accepter, retombe alors dans un discrédit absolu. Les yeux bleus, les

cheveux blonds sont seuls à plaire; et, dans ce grand élan d'amour

pour la couleur blonde, la mode va jusqu'à réhabiliter la couleur

rousse, une couleur qui jusque-là _déshonorait_ en France[456], et qui

avait valu au Dauphin, père de Louis XVI, tant de taquineries et de

plaisanteries de sa sœur Mme Adélaïde sur sa femme, la princesse de

Saxe qu'il attendait[457]. Les rousses l'emportaient même un moment

sur les blondes; et l'on voyait la vogue de cette poudre qui donnait

une nuance ardente aux cheveux[458].

[456] Mémoires de d'Argenson, vol. II.

[457] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol. VIII.

[458] Tableau de Paris, par Mercier, vol. VII. Voir dans le

_Diable au corps_ une curieuse exaltation de la femme rousse.

C'est une entière révolution du goût. Il n'est plus d'hommages, plus

de succès que pour le genre de beauté proscrit sous Louis XV, pour les

_figures à sentiment_[459]. Cette beauté, la femme la veut à tout

prix. Elle se fait saigner comme Mme d'Esparbès pour y atteindre par

la pâleur et l'alanguissement[460]. Elle la cherche dans ces coiffures

avancées et légères, enveloppant son visage d'une demi-ombre, mettant

autour de ses traits la douceur d'un nuage, sur son teint la

transparence d'un reflet[461]. Et elle ne cesse de la poursuivre dans

cette mode nouvelle, une mode à la fois virginale et villageoise, qui

la caresse tout entière de linons et de gazes, la pare de simplicité,

la voile de blancheur.

[459] Ah! Quel conte!

[460] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.

[461] Les Chiffons, ou Mélanges de raison et de folie, par Mlle

Javotte. Premier paquet. _Paris_, 1787.

* * * * *

La mode suit à peu près dans ce siècle les transformations de la

physionomie de la femme. Elle accompagne la beauté, elle se plie à ses

changements, elle s'accommode à ses goûts, elle lui donne

l'accomplissement des choses qui l'encadrent, des étoffes qui lui

conviennent, des arrangements, de la couleur, du dessin, de toutes les

imaginations, et de toutes les coquetteries appropriées qui mettent

autour du type de la femme une sorte de style dans le caractère de sa

parure et de son habillement.

Au sortir du règne de Louis XIV, la femme semble prendre ses habits et

ses voiles, le patron de sa toilette de bal et de triomphe, au

vestiaire des Immortelles, dans l'Olympe d'Ovide. L'Allégorie tient

les ciseaux qui taillent ses robes. Les couleurs que la femme porte

sont les couleurs d'un élément: l'Eau, l'Air, la Terre, le Feu,

qu'elle représente, dessinent son costume, dénouent son corsage, lui

posent au front l'étoile d'un diamant, lui nouent à la ceinture une

couronne de fleurs, lui jettent au corps la chemise aérienne de Diane.

Habits superbes et célestes qui donnent aux femmes un air de déités

volantes, et les sortent d'une nuée, la gorge effrontée et nue, la

main tendant à l'aigle de Jupiter une coupe de nacre et d'or! Ce n'est

que gaze, or et brocart; ce n'est que soie modelée par le corps seul,

obéissant au vent qui lutine ses plis libres. La Beauté flotte dans le

manteau léger, impudique et resplendissant de la Fable. Elle sourit

dans ces toilettes de nymphes assises près des sources, et dont la

jupe de satin blanc couleur d'eau imite les méandres de l'onde.

Négligés mythologiques, carnaval païen de la Régence s'habillant pour

les fêtes antiques, pour les Lupercales données par Mme de Tencin au

Régent!

En descendant du nuage et de cette mode, la femme prend l'habillement

usuel du dix-huitième siècle: la grande robe venue des tableaux de

Watteau, et reparaissant en 1725 dans les «Figures françoises de

modes» dessinées par Octavien[462], la grande robe partant du dos,

presque de la nuque, où elle fronce comme un manteau d'abbé, du reste

libre dans son ampleur, presque sans forme, flottant comme une large

robe de chambre[463] ou comme un domino étoffé qui laisserait échapper

les bras nus d'_engageantes_ de dentelles. Voyez les Iris et les

Philis du peintre de Troy: elles sont toutes vêtues de ce costume du

matin qui se garnit de boutons et de boutonnières en diamants,

aussitôt que sont retirées les ordonnances sur les pierreries du 4

février et du 4 juillet 1720[464]. Sur la tête, elles n'ont qu'un

petit bonnet de dentelle aux barbes retroussées dans la coiffe, pliées

en triangle, avançant en pointe sur une coiffure basse à petites

boucles toutes frisées; ou bien elles portent le _coqueluchon_, qui

sera plus tard la _Thérèse_. Au cou, elles ont une collerette à grands

plis tombants, ou bien un fichu qui joue sur la peau, ou encore un fil

de perles. Puis, de la gorge jusqu'au bout des mules à fleurettes

relevant de la pointe et sans talons, la grande robe enveloppe et

cache tout le corps de la femme dans les flots de l'étoffe; au

corsage seulement, elle laisse voir, en s'entr'ouvrant, les nœuds de

rubans du corset disposés souvent en échelle au-dessous du _parfait

contentement_. La femme ne semble pas tenir à cette robe immense, si

lâche, et qui va en s'évasant si largement autour d'elle. Et elle a

trouvé le secret d'être voilée sans être habillée dans ce costume sans

adhérence, débordant à droite et à gauche, roulant sur les lignes du

corps ainsi qu'une onde, détaché de ses membres et cependant suivant

ses mouvements à peu près comme la mule avec laquelle joue le bout de

son pied.

[462] Paris. _Surugue_, 1725.

[463] «A présent la commodité paraît être le seul but que les

dames parisiennes ont en s'habillant: on ne voit guères dans les

promenades publiques celles qui sont d'un rang un peu distingué

qu'en corset et en pantoufles; elles portent toutes sur elles,

comme des arlequins, un air de bonne fortune prochaine... Paris

est devenu, contre la nature du terroir, fécond en tailles

épaisses et massives, aussi bien qu'en gorges grosses et

pendantes. Il ne faut pas s'en étonner; le déshabillé, qui est la

parure ordinaire de ces dames, donne à leurs membres toute la

liberté remarquable de s'étendre et de grossir.» _La Bagatelle_,

11 juillet 1718.

[464] Les Maîtresses du Régent, par M. de Lescure. _Dentu_, 1860.

Cette toilette, avec son incroyable déploiement de jupe, représente le

_panier_ dans l'ampleur, la grandeur, l'énormité de son développement.

Le panier, que les princesses du sang vont bientôt porter si large

qu'il leur faudra un tabouret vide à côté d'elles[465], le panier

commence à grandir sur le modèle des paniers de deux dames anglaises

venues en France en 1714; et chaque année, il est devenu plus usité,

plus exagéré, plus extravagant. Il s'est étoffé de façon à couvrir les

grossesses de la Régence: il s'est répandu par toute la France, comme

un masque de débauche, pendant ces jours de folie. Une caricature de

1719 nous montre une foire de boutiques et d'étalages de paniers que

marchandent et se disputent des bourgeoises trompant leurs maris pour

en acheter, des cuisinières «ferrant la mule» pour en avoir un, des

montreuses de marmottes, et même des vieilles dont le pas traînant

s'aide d'une béquille[466]; car c'est une fureur dont l'âge ne

préserve pas, et qui atteint dans ce siècle jusqu'aux centenaires: le

journal de Verdun du mois d'octobre 1737 n'annonce-t-il pas que Louise

de Bussy, âgée de cent onze ans, est morte d'une chute faite en

voulant essayer un panier? Après la caricature viennent les satires,

les chansons, les _canards_, «la Poule Dinde en falbala» et la «Mie

Margot» qui compare l'élégante, avec sa tête très-_tignonnée_, son

corps fluet, sa carrure, à un oranger en caisse; et ce refrain court

les rues:

Là, là, chantons la pretintaille en falbalas,

Elles tapent leurs cheveux;

L'échelle à l'estomac,

Dans le pied une petite mule

Qui ne tient pas,

Habit plus d'étoffe

Qu'à six carrosses

Pretintailles[467]

[465] Journal historique de Barbier, vol. I.

[466] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. 53. Marché

aux paniers et cerceaux rétably par arrest de Vénus en faveur des

filles et des femmes, rendu en 1719.

[467] Bibliothèque de l'Arsenal. _Manuscrits, B. L. F. 77

bis._--Une calotine du temps, _Ordonnance burlesque de la reyne

des modes au sujet des paniers et cerceaux, et vertugadins et

autres ajustements des femmes_, s'élevant contre l'usage

pernicieux des dames de courir les rues et promenades publiques

en robe détroussée, la gorge et les épaules découvertes, voulait

et ordonnait que le collet monté de Quentin, l'Agrafe, le Lacet,

la Fraise, les anciens vertugadins, les souliers à la Pontlevis,

les Steinkerques fussent rétablis dans leur forme, usages de

modes et façons à peine de 3,000 livres d'amende. Une ordonnance

faite au _Palais du plaisir_, le 16 octobre 1719, signé de Vénus,

attaquant l'ordonnance burlesque, voulait et ordonnait que les

femmes et les filles continuassent à courir les rues et les

promenades publiques en robe détroussée et portant paniers,

cerceaux, criardes. Un petit écrit prenait plus sérieusement la

défense des pretintailles, des falbalas, des paniers si rudement

maltraités; il attaquait les modes masculines, les culottes des

hommes en fourreau de pistolet, les casaques de laquais, faites

en houppelandes avec le grand collet pendant, dont les hommes du

temps se paraient, les chapeaux pliés en oublies, les perruques

en toupet avec quatre cheveux par devant. Il terminait en disant

qu'avec la nouvelle mode, les femmes étaient habillées en peu de

temps sans secours, et habillées pour ainsi dire en déshabillé

(Apologie ou la Défense des paniers. _A Paris, de l'imprimerie de

Valeyre_, 1727).

La femme au dix-huitième siècle · 第 20 / 33 段