ils étaient obligés de renoncer au théâtre. Mais il arrivait que,
la renonciation faite, le premier gentilhomme de la chambre
envoyait à la nouvelle bénie un ordre du Roi de remonter sur le
théâtre, et l'actrice obéissait à l'ordre du Roi. L'archevêque de
Paris déclarait alors qu'il n'accorderait à aucun comédien ou
comédienne la permission de se marier, à moins que le marié ou la
mariée ne lui apportassent une déclaration signée par les quatre
premiers gentilshommes de la chambre comme quoi ils ne lui
donneraient plus un ordre du Roi de remonter sur le théâtre. La
permission fut ainsi refusée à Molé et à Mlle d'Épinay, qui
n'apportaient pas à l'archevêque la déclaration signée de quatre
gentilshommes. Il est vrai que, par l'intermédiaire d'amis, cette
permission, glissée au milieu d'autres, fut signée par
l'archevêque de Paris sans défiance; mais, instruit de la
supercherie, l'archevêque, ne pouvant retirer le sacrement,
interdisait le prêtre qui avait donné la bénédiction nuptiale,
pour qu'à l'avenir son clergé, dans les cas de cette importance,
ne s'en rapportât pas à une permission signée. (Correspondance de
Grimm, vol. VI.)
[427] Le Conservateur, ou Bibliothèque choisie. 1787, vol. I.
[428] Mercure de France. Août 1721.
Pendant une partie du siècle, les femmes les mieux nées iront
s'asseoir à cette table de mademoiselle Quinault, où elles entendront
causer et rire toutes les idées et toutes les ivresses du temps. Le
rapprochement est continu, journalier; et c'est à peine s'il reste
encore une distance entre la présidente Portail et Sophie Arnould,
quand elles ont entre elles cette conversation que Paris répète, et
dont l'actrice sort avec le beau rôle, à la joie de Diderot. Le
mariage ouvrait encore la société à ces femmes et les établissait à la
cour même; un homme follement amoureux, ou bien un homme ruiné,
n'ayant plus d'honneur à perdre et n'ayant plus que son nom à vendre,
les sortait de leur passé, les élevait aux honneurs, aux priviléges
de la femme titrée, aux droits même de la marquise: droit à la livrée,
au porte-robe, au sac, au carreau à l'Église[429].
[429] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
* * * * *
A côté de cette galanterie triomphante, éblouissante, et qui faisait
tant de bruit dans un si grand jour, à côté de ces femmes de plaisir,
donnant en spectacle toutes les débauches de la grâce, de l'esprit, du
goût, couronnées d'impudeur et de folie, cyniques et superbes, il se
trouvait une autre galanterie. D'autres femmes galantes, moins en vue,
se dessinent à demi dans une lumière sans éclat qui leur donne une
douceur et semble leur laisser une modestie. L'amour vénal qu'elles
représentent emprunte à la jeunesse de leurs goûts, à l'air qu'elles
respirent, à la campagne qu'elles habitent je ne sais quelle innocence
légère mêlée à un vague parfum d'idylle. Ça et là dans leur vie, des
coins de pastorale se montrent qui font repasser devant les yeux un
paysage de Boucher que traverse une bergère enrubannée; ou plutôt le
souvenir vous revient d'une de ces esquisses volantes où Fragonard
peint, en écartant les branches d'arbres, la Volupté courant sur
l'herbe en habit de villageoise.
De ces femmes, il faut aller chercher le type dans cette aimable
personne à la taille fine, à la main si petite, aux yeux vifs et
parlants, au nez un peu retroussé, au menton troué d'une
fossette[430]; il faut en demander le charme à cette petite personne
élégante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli, que l'on voit
toujours à l'ombre des grands arbres, sur les prés, le soir, assise
sur les meules de foin, regardant la nuit venir, marchant au bord de
l'eau, disparaissant au milieu des roseaux des îles de la Seine près
de Charenton, puis reparaissant dans ce joli bateau dont souvent, par
jeu, ses mains touchent les rames; courses, promenades, fêtes sur
l'herbe, fêtes sur l'eau, où promenant à sa suite, dans le décor de
l'été ou du printemps, la gaieté et les coquetteries des ballets
champêtres de l'Opéra Italien qu'elle vient de quitter, elle se fait
accompagner des jeunes filles des deux rives, habillées comme elles en
paysannes, mais en paysannes dont un dessinateur des Menus aurait
enjolivé la rusticité. Et c'est ainsi qu'elle les mène aux foires des
environs, les précédant ainsi que la fée du bal. Sa maison est tantôt
à Noisy-le-Sec, tantôt au village de Carrières, où elle a sa petite
chaise, ses deux chevaux, ses trois domestiques, et où elle appelle,
dans son jardin ouvert à toute heure, la danse et les violons, le
village et tous les amoureux. Elle préside aux réjouissances du pays,
elle lui donne ses joies, ses amusements, ses jeux innocents; si bien
que le jour de sa fête, le jour de la Sainte-Claire, sa maison se
remplit de gâteaux, de fleurs, de présents apportés par les gens de
campagne, tandis que la rivière retentit des boîtes d'artifices
tirées en son honneur par les mariniers du lieu. Et n'est-elle pas la
patronne de l'endroit? N'en a-t-elle point la seigneurie de fait? A la
fête de Carrières, on la sollicite pour qu'elle rende le pain bénit,
et les marguilliers lui envoient la clef du banc de l'église[431].
[430] Portrait de mademoiselle... (Mazarelli) par elle-même.
_Mercure de France, mars 1751._
[431] Mémoire pour Mlle Claire Mazarelli, fille mineure,
accusatrice contre le sieur Lhomme, écuyer, ancien échevin de la
ville de Paris et ses fils et complices accusés.
Au fond de cette figure de femme entretenue, si gaie, si jeune,
fraîche sous son rouge comme une joie de campagne, et si heureuse de
répandre le plaisir, il y a un petit air rêveur, une petite
coquetterie penchée, une pensée qui joue avec un peu de tristesse et
qui semble avoir besoin de s'étourdir. C'est par là surtout qu'elle
attire, par un caractère de tendresse mélancolique, peut-être tirée
d'un roman, et devenue en elle un jeu naturel, une habitude du ton, de
l'esprit et de l'âme; comédie de bonne foi, qui est sa grande
séduction et qui inspire au marquis de Beauvau ce prodigieux amour, un
amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de Beauvau! Et
quelles lettres, humiliées dans la passion, agenouillées dans la
prière, arrivent, de tous les camps de la Flandre, à cette femme que
le marquis en campagne appelle «son Dieu, son univers, sa _petite
femme_!» Quels pleurs pendant sept ans, quand il la croit irritée
contre lui! Quelles insomnies lorsqu'il attend ses réponses! Quelles
menaces de s'enterrer dans un couvent, de se cacher aux yeux du
monde, si elle refuse de l'épouser! Et le marquis de Beauvau mort,
cette femme garde un tel charme, qu'après des procès retentissants,
après une liaison publique avec Moncrif, elle devient la baronne de
Saint-Chamond.
Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes toute une petite
famille de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut
sauver d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder
de décence dans le commerce de la galanterie, de constance dans
l'amour qui se livre et qui s'attache. Aux agréments spirituels, à
l'indulgence native, à la bonté expansive, à l'attitude rêveuse, à des
dehors et à un certain goût de sentiment, elles joignent un certain
respect du monde qui leur donne une sorte de respect d'elles-mêmes.
Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de l'injustice d'un public
«qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs des autres, les met au
rang des objets méprisables»[432], elles gardent une pudeur devant
l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne
fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses
vertus dans ces femmes entourées des plus ardentes, des plus
délicates, des plus flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre
elles, cette autre bergère qui inspira à Marmontel sa _Bergère des
Alpes_, et qui, elle aussi, se mariera et deviendra la comtesse
d'Hérouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la bouche du grand
seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le dix-huitième
siècle ait entendue? «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne puis
pas vous la donner,» lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que
dans la campagne elle regardait fixement une étoile[433].
[432] Portrait de Mlle Mazarelli.
[433] Correspondance secrète, vol. XVI.--Mémoires de Marmontel,
vol. I.
* * * * *
Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes,
attendrissantes ou cyniques, une figure les voile, les efface, les
poétise. Leurs ombres en passant devant les yeux évoquent dans le
souvenir un nom qui fait oublier leurs noms, et dès qu'on remue cette
histoire des filles du passé, ces cendres du vice, cette poussière du
scandale, on voit se lever doucement, comme un parfum qui sortirait
d'une corruption, cette héroïne d'un immortel roman: Manon Lescaut.
Gardons-nous pourtant des séductions d'un chef-d'œuvre. Démêlons la
vérité, l'observation de la création, de l'invention de l'écrivain.
Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être un type historique;
et il faut se défendre de voir en elle une représentation complète de
la prostitution galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du
caractère moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute
une partie de sa figure, toute une moitié de sa vie, éclairées par les
bougies des tripots et des lustres des soupers, que Prévost a saisies
sur le vrai, sur le vif. Qu'on la suive, depuis la cour du coche
d'Arras à Amiens jusque sur la route de l'exil, elle agit, elle parle,
elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis côtés de
fraîcheur, les premières apparences de grisette, puis les facilités,
les naïvetés d'impudeur, les faiblesses devant l'argent, les perfidies
naturelles et comme ingénues. Elle descend peu à peu, elle enfonce
dans le vice naturellement, sans remords; elle cède sans révolte
instinctive, sans répugnance d'âme aux nécessités de la vie, aux
leçons de son frère, aux offres de M. G. M. Elle va du rire aux
larmes, de la délicatesse à l'infamie, gardant pour l'homme qu'elle
entraîne un fond d'attachement sincère mais sensuel, et qui ne l'élève
point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon qui ne veut que «du
plaisir et des passe-temps», Prévost l'a peinte d'après nature, et
c'est l'âme de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à
la transfiguration, à l'expiation par le malheur, la torture,
l'humilité, la honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la
route d'Amérique, la femme dont il creuse la fosse avec cette épée qui
est tout ce que son amour lui a laissé du gentilhomme, cette
courtisane qui expire en se confessant à l'amour dans un dernier
souffle de passion, cette Manon repentie et martyre, Prévost l'a tirée
de son cœur, de son génie: le dix-huitième siècle ne l'a pas connue.
Un portrait où revit la véritable physionomie de la fille du monde
nous sera donné dans un petit livre, une historiette vive, piquante,
touchée finement et librement à petits coups spirituels, à la manière
d'une gouache. _Thémidore_, qu'on pourrait appeler la vérité sur Manon
Lescaut, nous montrera ces femmes aux grâces de bonne fille, relevées
d'agrément, de sentiment, et seulement du caprice de la passion, les
Argentine, les Rozette, «filles adorables, et qui, au libertinage
près, ont les meilleures inclinations du monde.» On les voit, en robe
détroussée de moire citron, avec une coiffure qui demande à être
chiffonnée, passant gaiement et insouciamment leur temps dans l'air
léger des plaisirs faciles, dans l'étourdissement du bruit des petites
maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, délicieuse. Jeux
charmants, propos lestes, esprit polissonnant à la ronde, badinages,
chansons, chère exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et
porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit
leurs jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne
s'occupent qu'à effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; ou
bien elles trichent au _médiateur_. Elles vont, viennent, passent,
sourient, jettent un regard, un baiser, tendent la joue; et les hommes
qui les aiment veulent-ils les oublier et les remplacer? ils se font
donner le matin dans leur lit un carton d'estampes libres et
plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces femmes
donnent en passant! Retranchez parmi ces femmes quelques conversions,
la conversion de Mlle Gautier, racontée par Duclos, celle de Mlle
Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmélite; retranchez encore
quelques rares élans de tendresse, une trace de passion semée de loin
en loin, l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant mourir
sur le cœur de son amant[434],--point de noir, à peine des larmes
dans l'histoire de ces femmes que la vie traite en enfants gâtés;
point de dévouement, point de sacrifices, point de catastrophes, mais
seulement de petits malheurs, quelque lettre de cachet qui les enferme
au couvent où elles babillent à peu près comme Ververt, et dont elles
sortent en embrassant les sœurs. Le soir même de leur sortie, elles
ressuscitent au monde, dans un gai souper, un verre de champagne à la
main; elles recommencent à pleurer quand un amant les quitte, et à se
consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles gagné quelques mille
livres? elles épousent quelque marchand: elles s'attachent à leur
commerce, à leur mari même. Entre leur fin et celle de Manon, il y a
la distance des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la rue
Saint-Honoré.
[434] Voici le récit de Rétif dans _M. Nicolas ou le Cœur humain
dévoilé_: «Je trouvai ma pauvre amie dans un profond accablement.
Elle étouffait. Cependant elle sourit en me voyant: elle me prit
la main, et me dit: «Ce n'est rien.» Je la crus..... Je
l'embrassai. Elle me sourit encore. On m'apporta ce qu'elle
devait prendre. Elle le reçut de ma main et le reçut avec une
sorte d'avidité. Je dis que je ne la quitterais pas..... Zoé
resta seule avec moi..... Dès que nous ne fûmes que nous trois,
ma jeune amie voulut avoir sa tête sur mon cœur et elle dit
qu'elle respirait mieux. Je me découvris la poitrine et je l'y
plaçai... Elle parut s'endormir. Peut-être s'assoupit-elle. Elle
m'aimait si tendrement que son âme comblée ne sentait plus la
souffrance. Je restais ainsi; j'étais immobile, craignant de
faire le plus léger mouvement. Vers les trois heures du matin,
nous voulûmes lui faire prendre quelque chose. Elle ne put
avaler. Alors Zoé, qui se connaissait en agonie, m'embrassa
vivement et voulut m'obliger à poser la tête de mon amie sur
l'oreiller. «Non! non!» répondis-je vivement. La malade me
regarda. Ce fut son dernier regard..... Elle me baisa la main. Je
collai ma bouche sur ses lèvres décolorées. Elle poussa un grand
soupir... que je reçus... C'était son âme... Elle me la donna
tout entière.»
On ne voit guère que dans le roman un grand malheur ou un grand
sentiment régénérer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent
créées uniquement pour lui, animées seulement par lui. Leur âme ne
semble pas avoir le ressentiment des misères de leur corps, des
souillures de tout leur être. L'infamie de leurs amours les enveloppe
sans les toucher. Elle ne paraissent sensibles qu'aux choses qui les
affectent dans leurs sens, aux brutalités de la main de l'homme, aux
duretés de la prison, aux rigueurs matérielles qui les atteignent.
L'inconscience est en elles à la place de la conscience, les courbant
sans discernement, sans dégoût et sans révolte, sous la fatalité de ce
qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les mène à la
Salpêtrière[435], il ne leur monte pas de honte au front devant les
engueulements et les gestes de risée que leur jettent les commères de
la Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la
passivité irréfléchie, presque animale, de créatures sans
personnalité, possédées par des instincts. On dirait qu'elles se
savent uniquement mises au monde comme la fleur, pour sourire,
embaumer et pourrir.
[435] _Le Transport des filles de joye à l'hôpital_, par Jeaurat,
gravé par Le Vasseur.
Le siècle lui-même n'encourageait-il pas à cette insouciance
d'immoralité, à cette sereine inconscience, la débauche de la femme?
L'indulgence n'était-elle point partout autour de la fille comme une
complicité? Et n'y avait-il point pour elle dans les idées du temps
une sorte de douceur tolérante, et presque une sympathie sociale? Il
semble que le dix-huitième siècle respecte encore le sexe de la femme
dans celles qui le déshonorent, et l'amour dans celles qui le vendent.
Ici, nous touchons à des idées qui ne sont plus, et la difficulté est
grande pour en retrouver l'accent et la mesure. L'historien marche
aisément d'un fait à un autre sur le terrain des documents: les actes
de l'humanité laissent, comme la vie civile de l'individu, des
témoignages positifs, matériels; mais que l'historien veuille pénétrer
jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente d'interroger sur les
choses d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver,
sur un point, l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une
disposition générale des âmes, ce qui devient un préjugé après avoir
été une opinion, une tendance, une idée, il n'en saisira dans
l'histoire qu'un vestige, un souvenir effacé, un peu moins que ce
qu'un usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que l'on sent à
chaque pas fait en avant dans cette ancienne société où les mœurs,
a-t-on dit si justement, remplaçaient les lois.
Pour retrouver la morale du dix-huitième siècle à l'égard des filles,
il faut dépouiller notre morale moderne, faire abstraction de tout ce
que le dix-neuvième siècle a apporté aux mœurs générales de pudeur au
moins apparente, et se replacer dans le milieu et au point de vue
d'une société galante. La conscience publique d'alors mettait bien la
fille hors la loi; mais elle ne la mettait pas hors l'humanité, elle
la mettait à peine hors la société. La dureté de la police, qui chaque
jour du reste s'adoucit dans le siècle[436], la flétrissure de
l'Hospice général étaient la seule dureté et la seule flétrissure
auxquelles la fille était exposée: le monde n'y ajoutait ni l'injure,
ni même la honte. Il ne s'associait point à la répression de la
prostitution; il la tolérait sans la provoquer. Rien de plus rare dans
tout le siècle qu'une parole de colère, de malédiction, d'outrage
contre la femme de débauche presque toujours appelée par euphémisme
_fille du monde_; le maréchal de Richelieu ne demandait-il pas pour
elle des égards à la galanterie française, en l'appelant «plus femme
qu'une autre»? Son métier ne lui imprimait point une tache originelle:
le contact de l'impure ne souillait point; et le nom de la plus
misérable maîtresse, souvent ramassée dans les boues de Paris, ne
salissait point le grand nom du prince du sang ou du héros qui
l'élevait jusqu'à lui. Une pitié presque caressante, voilà ce que
rencontrait, dans toute sa vie et de tous côtés, la femme qui, aux
yeux du temps, représentait le Plaisir, et à laquelle le Plaisir
donnait comme une consécration. Et ce n'était pas seulement la société
qui lui était douce; la religion même paraissait désarmée devant elle:
un fond de miséricorde pour les Madeleines était dans le cœur du
catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catholique que protestante,
moins française que génevoise, n'avait point encore fait sévère
aux égarements de la femme. La vertu même des plus honnêtes femmes
avait pour ces malheureuses une commisération de charité et
d'attendrissement. Une Manon était encore une femme pour elles; et
elles laissaient tomber leur intérêt et leurs larmes sur le roman de
sa vie comme sur les misères de leur sexe. Et comment le pardon de la
fille ne serait-il pas partout dans ce siècle où le scandale la porte
en triomphe jusqu'au trône des maîtresses de roi? Dans la majesté des
fortunes de la corruption, dans le trouble que fait au fond des âmes
la royauté du vice, quand une des femmes les plus pures du temps, Mme
de Choiseul affirme «avoir de l'estime pour Mme de Pompadour»[437],
quels principes restent debout, au milieu de la débauche de
Versailles, pour condamner en leur nom et juger sans merci la
débauche des rues?
[436] Il y a des plaintes très-vives dans ce temps sur ce qu'il
ne restait plus rien d'afflictif dans la peine, et que la police,
par l'adoucissement des punitions, semblait faire elle-même tout
ce qu'il fallait pour ôter la honte inséparable du châtiment; on
s'indignait de ce que les condamnées à l'hôpital, qui avaient
autrefois la tête rasée, qui étaient habillées d'une robe de
serge, qui étalent logées dans la chambre commune, qui étaient
presque au pain et à l'eau, qui étaient assujetties à un travail
manuel, trouvaient la plupart le moyen de s'exempter de la coupe
des cheveux, obtenaient des chambres particulières, se
nourrissaient comme elles voulaient, échappaient au travail
forcé. (Représentations au lieutenant général de police.)
[437] Correspondance inédite de Mme du Deffand, vol. I.
Mais, mieux que les déductions et les mots, un tableau va nous peindre
ces sentiments, ces idées du temps sur la fille, et la fille
elle-même. Voyez ces centaines de couples qui descendent de l'église
du Prieuré de Saint-Martin des Champs, cette file de charrettes
emplies d'une grosse gaieté, ce troupeau de filles, toutes ces têtes
qui rient sous les fontanges, au milieu de mille rubans et de mille
faveurs jonquille: quel bruit! quels éclats! c'est un passant que
d'une charrette une voix appelle par son nom; c'est un petit collet
auquel toutes les voix jettent des quolibets. Point de remords, point
de souci dans toutes ces créatures: qu'elles sont loin de l'attitude
de rêverie et de mélancolie que l'imagination de l'abbé Prévost donne
au corps vaincu et désespéré de son héroïne sur la paille de la
charrette qui va au Havre! Elles défilent ainsi, précédées de leurs
hommes qui portent leurs couleurs, la cocarde jonquille au chapeau; ou
bien, liées à celui qu'elles ont choisi pour mari, elles s'en vont
deux à deux, accouplées, le pied léger, essayant de danser, lançant
des drôleries qui font rire le public et les soldats aux gardes, usant
largement de la liberté qu'on laisse à la dernière récréation des
condamnés. Voilà l'allure et le spectacle d'une exécution de police au
dix-huitième siècle: cela, c'est le départ des filles, mariées aux
voleurs, pour le Mississipi. La Police elle-même sourit en les
châtiant. Il y a une dernière miséricorde dans ce carnaval qu'on leur
permet, dans cette mascarade d'une noce qui les étourdit sur l'exil.
Les oripeaux cachent les chaînes, les rubans empêchent de sentir les
cordes. Et puis on n'est pas seule! C'est le départ de la Salpêtrière
pour Cythère, parodie d'une fête galante de Watteau, dont Watteau
laissera le souvenir dans son œuvre; et n'était-ce pas lui qui devait
dessiner dans ce siècle l'_Embarquement pour les Isles_[438]?
[438] Journal manuscrit de la Régence. Bibliothèque impériale.
_S. F._ 1886. Le manuscrit dit qu'en une seule fois on mariait,
dans l'église du Prieuré de Saint-Martin-des-Champs, 180 filles
avec autant de voleurs tirés des prisons.
VIII
LA BEAUTÉ ET LA MODE
Quelle est au dix-huitième siècle cette forme matérielle de la femme,
périssable et charmante, qui paraît suivre les modes humaines et dont
chaque société semble renouveler le moule entre les mains divines,
image de l'âme de la femme qui est la figure d'un temps: la beauté?
Demandez à l'art, ce miroir magique où la Coquetterie du passé sourit
encore; visitez les musées, les cabinets, les collections,
promenez-vous dans ces galeries où l'on croirait voir un salon d'un
autre siècle, rangé contre les murs, immobile, muet, et regardant le
présent qui passe; étudiez les estampes, parcourez ces cartons de
gravures où, dans le vent du papier qu'on feuillette, passe l'ombre de
celles qui ne sont plus; allez de Nattier à Drouais, de Latour à
Roslin; et que, dans ces mille portraits qui rendent un corps à
l'histoire, une personnalité physique à tant de personnages disparus,
la femme du dix-huitième siècle vous apparaisse, qu'elle ressuscite
pour vous, que vos yeux la retrouvent, et qu'elle leur soit
présente,--trois types se dessineront, au bout de votre étude, comme
exprimant et résumant les trois caractères généraux de la beauté du
dix-huitième siècle et ses trois expressions morales.