[426] Lorsqu'une comédienne ou un comédien voulaient se marier,

ils étaient obligés de renoncer au théâtre. Mais il arrivait que,

la renonciation faite, le premier gentilhomme de la chambre

envoyait à la nouvelle bénie un ordre du Roi de remonter sur le

théâtre, et l'actrice obéissait à l'ordre du Roi. L'archevêque de

Paris déclarait alors qu'il n'accorderait à aucun comédien ou

comédienne la permission de se marier, à moins que le marié ou la

mariée ne lui apportassent une déclaration signée par les quatre

premiers gentilshommes de la chambre comme quoi ils ne lui

donneraient plus un ordre du Roi de remonter sur le théâtre. La

permission fut ainsi refusée à Molé et à Mlle d'Épinay, qui

n'apportaient pas à l'archevêque la déclaration signée de quatre

gentilshommes. Il est vrai que, par l'intermédiaire d'amis, cette

permission, glissée au milieu d'autres, fut signée par

l'archevêque de Paris sans défiance; mais, instruit de la

supercherie, l'archevêque, ne pouvant retirer le sacrement,

interdisait le prêtre qui avait donné la bénédiction nuptiale,

pour qu'à l'avenir son clergé, dans les cas de cette importance,

ne s'en rapportât pas à une permission signée. (Correspondance de

Grimm, vol. VI.)

[427] Le Conservateur, ou Bibliothèque choisie. 1787, vol. I.

[428] Mercure de France. Août 1721.

Pendant une partie du siècle, les femmes les mieux nées iront

s'asseoir à cette table de mademoiselle Quinault, où elles entendront

causer et rire toutes les idées et toutes les ivresses du temps. Le

rapprochement est continu, journalier; et c'est à peine s'il reste

encore une distance entre la présidente Portail et Sophie Arnould,

quand elles ont entre elles cette conversation que Paris répète, et

dont l'actrice sort avec le beau rôle, à la joie de Diderot. Le

mariage ouvrait encore la société à ces femmes et les établissait à la

cour même; un homme follement amoureux, ou bien un homme ruiné,

n'ayant plus d'honneur à perdre et n'ayant plus que son nom à vendre,

les sortait de leur passé, les élevait aux honneurs, aux priviléges

de la femme titrée, aux droits même de la marquise: droit à la livrée,

au porte-robe, au sac, au carreau à l'Église[429].

[429] Mémoires de la République des lettres, vol. III.

* * * * *

A côté de cette galanterie triomphante, éblouissante, et qui faisait

tant de bruit dans un si grand jour, à côté de ces femmes de plaisir,

donnant en spectacle toutes les débauches de la grâce, de l'esprit, du

goût, couronnées d'impudeur et de folie, cyniques et superbes, il se

trouvait une autre galanterie. D'autres femmes galantes, moins en vue,

se dessinent à demi dans une lumière sans éclat qui leur donne une

douceur et semble leur laisser une modestie. L'amour vénal qu'elles

représentent emprunte à la jeunesse de leurs goûts, à l'air qu'elles

respirent, à la campagne qu'elles habitent je ne sais quelle innocence

légère mêlée à un vague parfum d'idylle. Ça et là dans leur vie, des

coins de pastorale se montrent qui font repasser devant les yeux un

paysage de Boucher que traverse une bergère enrubannée; ou plutôt le

souvenir vous revient d'une de ces esquisses volantes où Fragonard

peint, en écartant les branches d'arbres, la Volupté courant sur

l'herbe en habit de villageoise.

De ces femmes, il faut aller chercher le type dans cette aimable

personne à la taille fine, à la main si petite, aux yeux vifs et

parlants, au nez un peu retroussé, au menton troué d'une

fossette[430]; il faut en demander le charme à cette petite personne

élégante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli, que l'on voit

toujours à l'ombre des grands arbres, sur les prés, le soir, assise

sur les meules de foin, regardant la nuit venir, marchant au bord de

l'eau, disparaissant au milieu des roseaux des îles de la Seine près

de Charenton, puis reparaissant dans ce joli bateau dont souvent, par

jeu, ses mains touchent les rames; courses, promenades, fêtes sur

l'herbe, fêtes sur l'eau, où promenant à sa suite, dans le décor de

l'été ou du printemps, la gaieté et les coquetteries des ballets

champêtres de l'Opéra Italien qu'elle vient de quitter, elle se fait

accompagner des jeunes filles des deux rives, habillées comme elles en

paysannes, mais en paysannes dont un dessinateur des Menus aurait

enjolivé la rusticité. Et c'est ainsi qu'elle les mène aux foires des

environs, les précédant ainsi que la fée du bal. Sa maison est tantôt

à Noisy-le-Sec, tantôt au village de Carrières, où elle a sa petite

chaise, ses deux chevaux, ses trois domestiques, et où elle appelle,

dans son jardin ouvert à toute heure, la danse et les violons, le

village et tous les amoureux. Elle préside aux réjouissances du pays,

elle lui donne ses joies, ses amusements, ses jeux innocents; si bien

que le jour de sa fête, le jour de la Sainte-Claire, sa maison se

remplit de gâteaux, de fleurs, de présents apportés par les gens de

campagne, tandis que la rivière retentit des boîtes d'artifices

tirées en son honneur par les mariniers du lieu. Et n'est-elle pas la

patronne de l'endroit? N'en a-t-elle point la seigneurie de fait? A la

fête de Carrières, on la sollicite pour qu'elle rende le pain bénit,

et les marguilliers lui envoient la clef du banc de l'église[431].

[430] Portrait de mademoiselle... (Mazarelli) par elle-même.

_Mercure de France, mars 1751._

[431] Mémoire pour Mlle Claire Mazarelli, fille mineure,

accusatrice contre le sieur Lhomme, écuyer, ancien échevin de la

ville de Paris et ses fils et complices accusés.

Au fond de cette figure de femme entretenue, si gaie, si jeune,

fraîche sous son rouge comme une joie de campagne, et si heureuse de

répandre le plaisir, il y a un petit air rêveur, une petite

coquetterie penchée, une pensée qui joue avec un peu de tristesse et

qui semble avoir besoin de s'étourdir. C'est par là surtout qu'elle

attire, par un caractère de tendresse mélancolique, peut-être tirée

d'un roman, et devenue en elle un jeu naturel, une habitude du ton, de

l'esprit et de l'âme; comédie de bonne foi, qui est sa grande

séduction et qui inspire au marquis de Beauvau ce prodigieux amour, un

amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de Beauvau! Et

quelles lettres, humiliées dans la passion, agenouillées dans la

prière, arrivent, de tous les camps de la Flandre, à cette femme que

le marquis en campagne appelle «son Dieu, son univers, sa _petite

femme_!» Quels pleurs pendant sept ans, quand il la croit irritée

contre lui! Quelles insomnies lorsqu'il attend ses réponses! Quelles

menaces de s'enterrer dans un couvent, de se cacher aux yeux du

monde, si elle refuse de l'épouser! Et le marquis de Beauvau mort,

cette femme garde un tel charme, qu'après des procès retentissants,

après une liaison publique avec Moncrif, elle devient la baronne de

Saint-Chamond.

Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes toute une petite

famille de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut

sauver d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder

de décence dans le commerce de la galanterie, de constance dans

l'amour qui se livre et qui s'attache. Aux agréments spirituels, à

l'indulgence native, à la bonté expansive, à l'attitude rêveuse, à des

dehors et à un certain goût de sentiment, elles joignent un certain

respect du monde qui leur donne une sorte de respect d'elles-mêmes.

Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de l'injustice d'un public

«qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs des autres, les met au

rang des objets méprisables»[432], elles gardent une pudeur devant

l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne

fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses

vertus dans ces femmes entourées des plus ardentes, des plus

délicates, des plus flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre

elles, cette autre bergère qui inspira à Marmontel sa _Bergère des

Alpes_, et qui, elle aussi, se mariera et deviendra la comtesse

d'Hérouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la bouche du grand

seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le dix-huitième

siècle ait entendue? «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne puis

pas vous la donner,» lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que

dans la campagne elle regardait fixement une étoile[433].

[432] Portrait de Mlle Mazarelli.

[433] Correspondance secrète, vol. XVI.--Mémoires de Marmontel,

vol. I.

* * * * *

Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes,

attendrissantes ou cyniques, une figure les voile, les efface, les

poétise. Leurs ombres en passant devant les yeux évoquent dans le

souvenir un nom qui fait oublier leurs noms, et dès qu'on remue cette

histoire des filles du passé, ces cendres du vice, cette poussière du

scandale, on voit se lever doucement, comme un parfum qui sortirait

d'une corruption, cette héroïne d'un immortel roman: Manon Lescaut.

Gardons-nous pourtant des séductions d'un chef-d'œuvre. Démêlons la

vérité, l'observation de la création, de l'invention de l'écrivain.

Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être un type historique;

et il faut se défendre de voir en elle une représentation complète de

la prostitution galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du

caractère moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute

une partie de sa figure, toute une moitié de sa vie, éclairées par les

bougies des tripots et des lustres des soupers, que Prévost a saisies

sur le vrai, sur le vif. Qu'on la suive, depuis la cour du coche

d'Arras à Amiens jusque sur la route de l'exil, elle agit, elle parle,

elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis côtés de

fraîcheur, les premières apparences de grisette, puis les facilités,

les naïvetés d'impudeur, les faiblesses devant l'argent, les perfidies

naturelles et comme ingénues. Elle descend peu à peu, elle enfonce

dans le vice naturellement, sans remords; elle cède sans révolte

instinctive, sans répugnance d'âme aux nécessités de la vie, aux

leçons de son frère, aux offres de M. G. M. Elle va du rire aux

larmes, de la délicatesse à l'infamie, gardant pour l'homme qu'elle

entraîne un fond d'attachement sincère mais sensuel, et qui ne l'élève

point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon qui ne veut que «du

plaisir et des passe-temps», Prévost l'a peinte d'après nature, et

c'est l'âme de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à

la transfiguration, à l'expiation par le malheur, la torture,

l'humilité, la honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la

route d'Amérique, la femme dont il creuse la fosse avec cette épée qui

est tout ce que son amour lui a laissé du gentilhomme, cette

courtisane qui expire en se confessant à l'amour dans un dernier

souffle de passion, cette Manon repentie et martyre, Prévost l'a tirée

de son cœur, de son génie: le dix-huitième siècle ne l'a pas connue.

Un portrait où revit la véritable physionomie de la fille du monde

nous sera donné dans un petit livre, une historiette vive, piquante,

touchée finement et librement à petits coups spirituels, à la manière

d'une gouache. _Thémidore_, qu'on pourrait appeler la vérité sur Manon

Lescaut, nous montrera ces femmes aux grâces de bonne fille, relevées

d'agrément, de sentiment, et seulement du caprice de la passion, les

Argentine, les Rozette, «filles adorables, et qui, au libertinage

près, ont les meilleures inclinations du monde.» On les voit, en robe

détroussée de moire citron, avec une coiffure qui demande à être

chiffonnée, passant gaiement et insouciamment leur temps dans l'air

léger des plaisirs faciles, dans l'étourdissement du bruit des petites

maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, délicieuse. Jeux

charmants, propos lestes, esprit polissonnant à la ronde, badinages,

chansons, chère exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et

porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit

leurs jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne

s'occupent qu'à effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; ou

bien elles trichent au _médiateur_. Elles vont, viennent, passent,

sourient, jettent un regard, un baiser, tendent la joue; et les hommes

qui les aiment veulent-ils les oublier et les remplacer? ils se font

donner le matin dans leur lit un carton d'estampes libres et

plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces femmes

donnent en passant! Retranchez parmi ces femmes quelques conversions,

la conversion de Mlle Gautier, racontée par Duclos, celle de Mlle

Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmélite; retranchez encore

quelques rares élans de tendresse, une trace de passion semée de loin

en loin, l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant mourir

sur le cœur de son amant[434],--point de noir, à peine des larmes

dans l'histoire de ces femmes que la vie traite en enfants gâtés;

point de dévouement, point de sacrifices, point de catastrophes, mais

seulement de petits malheurs, quelque lettre de cachet qui les enferme

au couvent où elles babillent à peu près comme Ververt, et dont elles

sortent en embrassant les sœurs. Le soir même de leur sortie, elles

ressuscitent au monde, dans un gai souper, un verre de champagne à la

main; elles recommencent à pleurer quand un amant les quitte, et à se

consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles gagné quelques mille

livres? elles épousent quelque marchand: elles s'attachent à leur

commerce, à leur mari même. Entre leur fin et celle de Manon, il y a

la distance des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la rue

Saint-Honoré.

[434] Voici le récit de Rétif dans _M. Nicolas ou le Cœur humain

dévoilé_: «Je trouvai ma pauvre amie dans un profond accablement.

Elle étouffait. Cependant elle sourit en me voyant: elle me prit

la main, et me dit: «Ce n'est rien.» Je la crus..... Je

l'embrassai. Elle me sourit encore. On m'apporta ce qu'elle

devait prendre. Elle le reçut de ma main et le reçut avec une

sorte d'avidité. Je dis que je ne la quitterais pas..... Zoé

resta seule avec moi..... Dès que nous ne fûmes que nous trois,

ma jeune amie voulut avoir sa tête sur mon cœur et elle dit

qu'elle respirait mieux. Je me découvris la poitrine et je l'y

plaçai... Elle parut s'endormir. Peut-être s'assoupit-elle. Elle

m'aimait si tendrement que son âme comblée ne sentait plus la

souffrance. Je restais ainsi; j'étais immobile, craignant de

faire le plus léger mouvement. Vers les trois heures du matin,

nous voulûmes lui faire prendre quelque chose. Elle ne put

avaler. Alors Zoé, qui se connaissait en agonie, m'embrassa

vivement et voulut m'obliger à poser la tête de mon amie sur

l'oreiller. «Non! non!» répondis-je vivement. La malade me

regarda. Ce fut son dernier regard..... Elle me baisa la main. Je

collai ma bouche sur ses lèvres décolorées. Elle poussa un grand

soupir... que je reçus... C'était son âme... Elle me la donna

tout entière.»

On ne voit guère que dans le roman un grand malheur ou un grand

sentiment régénérer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent

créées uniquement pour lui, animées seulement par lui. Leur âme ne

semble pas avoir le ressentiment des misères de leur corps, des

souillures de tout leur être. L'infamie de leurs amours les enveloppe

sans les toucher. Elle ne paraissent sensibles qu'aux choses qui les

affectent dans leurs sens, aux brutalités de la main de l'homme, aux

duretés de la prison, aux rigueurs matérielles qui les atteignent.

L'inconscience est en elles à la place de la conscience, les courbant

sans discernement, sans dégoût et sans révolte, sous la fatalité de ce

qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les mène à la

Salpêtrière[435], il ne leur monte pas de honte au front devant les

engueulements et les gestes de risée que leur jettent les commères de

la Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la

passivité irréfléchie, presque animale, de créatures sans

personnalité, possédées par des instincts. On dirait qu'elles se

savent uniquement mises au monde comme la fleur, pour sourire,

embaumer et pourrir.

[435] _Le Transport des filles de joye à l'hôpital_, par Jeaurat,

gravé par Le Vasseur.

Le siècle lui-même n'encourageait-il pas à cette insouciance

d'immoralité, à cette sereine inconscience, la débauche de la femme?

L'indulgence n'était-elle point partout autour de la fille comme une

complicité? Et n'y avait-il point pour elle dans les idées du temps

une sorte de douceur tolérante, et presque une sympathie sociale? Il

semble que le dix-huitième siècle respecte encore le sexe de la femme

dans celles qui le déshonorent, et l'amour dans celles qui le vendent.

Ici, nous touchons à des idées qui ne sont plus, et la difficulté est

grande pour en retrouver l'accent et la mesure. L'historien marche

aisément d'un fait à un autre sur le terrain des documents: les actes

de l'humanité laissent, comme la vie civile de l'individu, des

témoignages positifs, matériels; mais que l'historien veuille pénétrer

jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente d'interroger sur les

choses d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver,

sur un point, l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une

disposition générale des âmes, ce qui devient un préjugé après avoir

été une opinion, une tendance, une idée, il n'en saisira dans

l'histoire qu'un vestige, un souvenir effacé, un peu moins que ce

qu'un usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que l'on sent à

chaque pas fait en avant dans cette ancienne société où les mœurs,

a-t-on dit si justement, remplaçaient les lois.

Pour retrouver la morale du dix-huitième siècle à l'égard des filles,

il faut dépouiller notre morale moderne, faire abstraction de tout ce

que le dix-neuvième siècle a apporté aux mœurs générales de pudeur au

moins apparente, et se replacer dans le milieu et au point de vue

d'une société galante. La conscience publique d'alors mettait bien la

fille hors la loi; mais elle ne la mettait pas hors l'humanité, elle

la mettait à peine hors la société. La dureté de la police, qui chaque

jour du reste s'adoucit dans le siècle[436], la flétrissure de

l'Hospice général étaient la seule dureté et la seule flétrissure

auxquelles la fille était exposée: le monde n'y ajoutait ni l'injure,

ni même la honte. Il ne s'associait point à la répression de la

prostitution; il la tolérait sans la provoquer. Rien de plus rare dans

tout le siècle qu'une parole de colère, de malédiction, d'outrage

contre la femme de débauche presque toujours appelée par euphémisme

_fille du monde_; le maréchal de Richelieu ne demandait-il pas pour

elle des égards à la galanterie française, en l'appelant «plus femme

qu'une autre»? Son métier ne lui imprimait point une tache originelle:

le contact de l'impure ne souillait point; et le nom de la plus

misérable maîtresse, souvent ramassée dans les boues de Paris, ne

salissait point le grand nom du prince du sang ou du héros qui

l'élevait jusqu'à lui. Une pitié presque caressante, voilà ce que

rencontrait, dans toute sa vie et de tous côtés, la femme qui, aux

yeux du temps, représentait le Plaisir, et à laquelle le Plaisir

donnait comme une consécration. Et ce n'était pas seulement la société

qui lui était douce; la religion même paraissait désarmée devant elle:

un fond de miséricorde pour les Madeleines était dans le cœur du

catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catholique que protestante,

moins française que génevoise, n'avait point encore fait sévère

aux égarements de la femme. La vertu même des plus honnêtes femmes

avait pour ces malheureuses une commisération de charité et

d'attendrissement. Une Manon était encore une femme pour elles; et

elles laissaient tomber leur intérêt et leurs larmes sur le roman de

sa vie comme sur les misères de leur sexe. Et comment le pardon de la

fille ne serait-il pas partout dans ce siècle où le scandale la porte

en triomphe jusqu'au trône des maîtresses de roi? Dans la majesté des

fortunes de la corruption, dans le trouble que fait au fond des âmes

la royauté du vice, quand une des femmes les plus pures du temps, Mme

de Choiseul affirme «avoir de l'estime pour Mme de Pompadour»[437],

quels principes restent debout, au milieu de la débauche de

Versailles, pour condamner en leur nom et juger sans merci la

débauche des rues?

[436] Il y a des plaintes très-vives dans ce temps sur ce qu'il

ne restait plus rien d'afflictif dans la peine, et que la police,

par l'adoucissement des punitions, semblait faire elle-même tout

ce qu'il fallait pour ôter la honte inséparable du châtiment; on

s'indignait de ce que les condamnées à l'hôpital, qui avaient

autrefois la tête rasée, qui étaient habillées d'une robe de

serge, qui étalent logées dans la chambre commune, qui étaient

presque au pain et à l'eau, qui étaient assujetties à un travail

manuel, trouvaient la plupart le moyen de s'exempter de la coupe

des cheveux, obtenaient des chambres particulières, se

nourrissaient comme elles voulaient, échappaient au travail

forcé. (Représentations au lieutenant général de police.)

[437] Correspondance inédite de Mme du Deffand, vol. I.

Mais, mieux que les déductions et les mots, un tableau va nous peindre

ces sentiments, ces idées du temps sur la fille, et la fille

elle-même. Voyez ces centaines de couples qui descendent de l'église

du Prieuré de Saint-Martin des Champs, cette file de charrettes

emplies d'une grosse gaieté, ce troupeau de filles, toutes ces têtes

qui rient sous les fontanges, au milieu de mille rubans et de mille

faveurs jonquille: quel bruit! quels éclats! c'est un passant que

d'une charrette une voix appelle par son nom; c'est un petit collet

auquel toutes les voix jettent des quolibets. Point de remords, point

de souci dans toutes ces créatures: qu'elles sont loin de l'attitude

de rêverie et de mélancolie que l'imagination de l'abbé Prévost donne

au corps vaincu et désespéré de son héroïne sur la paille de la

charrette qui va au Havre! Elles défilent ainsi, précédées de leurs

hommes qui portent leurs couleurs, la cocarde jonquille au chapeau; ou

bien, liées à celui qu'elles ont choisi pour mari, elles s'en vont

deux à deux, accouplées, le pied léger, essayant de danser, lançant

des drôleries qui font rire le public et les soldats aux gardes, usant

largement de la liberté qu'on laisse à la dernière récréation des

condamnés. Voilà l'allure et le spectacle d'une exécution de police au

dix-huitième siècle: cela, c'est le départ des filles, mariées aux

voleurs, pour le Mississipi. La Police elle-même sourit en les

châtiant. Il y a une dernière miséricorde dans ce carnaval qu'on leur

permet, dans cette mascarade d'une noce qui les étourdit sur l'exil.

Les oripeaux cachent les chaînes, les rubans empêchent de sentir les

cordes. Et puis on n'est pas seule! C'est le départ de la Salpêtrière

pour Cythère, parodie d'une fête galante de Watteau, dont Watteau

laissera le souvenir dans son œuvre; et n'était-ce pas lui qui devait

dessiner dans ce siècle l'_Embarquement pour les Isles_[438]?

[438] Journal manuscrit de la Régence. Bibliothèque impériale.

_S. F._ 1886. Le manuscrit dit qu'en une seule fois on mariait,

dans l'église du Prieuré de Saint-Martin-des-Champs, 180 filles

avec autant de voleurs tirés des prisons.

VIII

LA BEAUTÉ ET LA MODE

Quelle est au dix-huitième siècle cette forme matérielle de la femme,

périssable et charmante, qui paraît suivre les modes humaines et dont

chaque société semble renouveler le moule entre les mains divines,

image de l'âme de la femme qui est la figure d'un temps: la beauté?

Demandez à l'art, ce miroir magique où la Coquetterie du passé sourit

encore; visitez les musées, les cabinets, les collections,

promenez-vous dans ces galeries où l'on croirait voir un salon d'un

autre siècle, rangé contre les murs, immobile, muet, et regardant le

présent qui passe; étudiez les estampes, parcourez ces cartons de

gravures où, dans le vent du papier qu'on feuillette, passe l'ombre de

celles qui ne sont plus; allez de Nattier à Drouais, de Latour à

Roslin; et que, dans ces mille portraits qui rendent un corps à

l'histoire, une personnalité physique à tant de personnages disparus,

la femme du dix-huitième siècle vous apparaisse, qu'elle ressuscite

pour vous, que vos yeux la retrouvent, et qu'elle leur soit

présente,--trois types se dessineront, au bout de votre étude, comme

exprimant et résumant les trois caractères généraux de la beauté du

dix-huitième siècle et ses trois expressions morales.

La femme au dix-huitième siècle · 第 19 / 33 段