maux, l'oubli des fatigues et de la froidure, le courage, la patience,
l'étourdissement, toutes ces femmes de la populace les demandent à ce
feu qui les soutient, les réconforte et les enfièvre, au rogomme, à
l'eau-de-vie,--l'eau-de-vie que les marchandes crient dans les rues,
en l'appelant de ce nom populaire d'une signification si terrible: _La
vie! la vie!_ L'ivresse pour tout ce monde, c'est la grande fête et le
seul rêve. Dans le dimanche, il n'y a que l'abrutissement qui lui
sourit. Les souvenirs de la famille remontent et s'arrêtent au vin
bleu qui a coulé à la noce dans quelque guinguette de banlieue[406];
ses plaisirs tournent autour du broc d'étain où les mères, les grandes
filles, les marmots même vont, aux jours de repos et de réjouissance,
boire une grosse joie ou puiser l'ébriété batailleuse. Puis, le
dimanche cuvé, recommence pour la femme le labeur, la misère de la
vie, de la maladie, des privations, des jours sans feu, des enfants
sans pain, l'existence implacable, écrasante, qui à la longue amène
chez les vieilles femmes du peuple cet hébétement de la raison, des
idées et du cœur, des facultés, des sentiments, dont on trouve une
expression si complète, une note véritablement parlante dans ces
regrets de l'une d'elles sur la mort de «son homme», un invalide. A
cette question: «Comment se porte votre mari?--Bien, Monsieur, bien,
oh! très-bien. Le pauvre cher homme! il a été enterré hier... C'est
jeudi matin qu'il dit: j'étouffe!--Tu étouffes, pauvre Jacques, je
l'appelois quelquefois comme ça par drôlerie. Je te l'avois bien dit:
c'est ton asthme. Mais pourtant respire.....--Je ne peux pas.--Ah! que
si, ne fais donc pas tant le douillet; mon Dieu, que je suis fâchée de
lui avoir dit ça! car il ne pouvoit pas, ça le tenoit comme un plomb.
Je lui fis boire la _portion de confession_ d'hyacinthe que le
chirurgien m'avoit donnée. Ça coûtoit trente-deux sous ni plus ni
moins, sans que je lui reproche au pauvre cher homme: mais ça ne
passoit pas. Quand je vis ça, je lui dis: Eh bien Jacques, si
j'envoyois chercher un prêtre?--Comme tu voudras.--J'envoyai chercher
le prêtre; il se confessa, le pauvre cher homme. Il n'avoit pas plus
de malice qu'un enfant, c'étoit tout un. Quand il fut confessé: Eh
bien, vois-tu, mon mari? c'est toujours une sûreté, vois-tu? on ne
sait ni qui meurt ni qui vit, tu le vois. Ça ne fait ni bien ni mal.
On lui porta le bon Dieu à dix heures. Il étoit assez tranquille. Je
croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit moment après: Ma femme, ma
femme!--Eh bien! que veux-tu?--Ah! mon Dieu! je vois les poêlons qui
tournent. C'est que j'avons quelques poêlons attachés à la muraille
vis-à-vis de son lit. Ah! mon Dieu! je me sauve, je cours appeler des
voisines; je reviens. Il étoit déjà mort. On ne l'auroit jamais dit,
le pauvre homme! il n'a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de _frime_ du
tout; me voilà toute seule, sans homme... Je voyois bien qu'il n'iroit
pas loin. Le jour de notre délogement, qui étoit donc il y a eu mardi
huit jours, il n'a jamais pu porter que quatre chaises; encore il
suoit. Il étoit fainéant, c'est vrai; mais ne me disoit rien. Le
veux-tu blanc, le veux-tu noir? c'étoit tout un, et il faut que je
rende tout à la Compagnie, jusqu'à ses cravates; j'en ai égaré deux,
ou peut-être les a-t-il vendues, le pauvre homme, pour boire un coup
d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce défaut-là. Plus d'homme, ô ciel! plus
d'homme! il ne disoit pas grand'chose, mais encore c'étoit une
consolation de l'avoir là. Il me l'avoit toujours bien dit: Va, cet
asthme me jouera quelque tour. Eh bien, le v'là, le tour.... le v'là.
Encore si c'étoit un homme comme un autre, on diroit: mais jamais
rien. Il ne m'a cassé qu'un miroir en vingt ans; encore, c'est que je
l'avois obstiné, et moi je l'appelois quelquefois grand couard, grand
lâche; il ne répondoit pas plus que ce chenet. Je me le reproche bien
à présent. Eh! mon Dieu, plus d'homme! je n'en trouverai jamais un
comme cela; mais ce n'est pas tout encore, il emmènera quelqu'un de la
famille, car il avoit une jambe plus longue que l'autre, quand on l'a
mis dans la bière. Il n'y a rien de plus sûr et certain.....[407]».
[406] Rétif nous a conservé la formule d'invitation d'une de ces
noces: «Le festin aura lieu au Petit Gentilly, guinguette du
Soleil d'Or; le lendemain sera à la générosité des convives.» Les
Contemporaines, vol. XXVII.--L'on trouve dans le quatrième chant
de la _Pipe cassée_ une mise en scène assez vraie du repas des
noces.
[407] Correspondance secrète, vol. IV.
* * * * *
C'est de là pourtant, du plus bas peuple, de ces créatures disgraciées
et flétries dans tout leur être, que sortait tout ce monde de femmes,
les enchanteresses du temps, les reines de la beauté et de la
galanterie, une Laguerre, fille d'une marchande d'oublies, une
Quoniam, fille d'une rôtisseuse[408], une d'Hervieux, fille d'une
blanchisseuse, une Contat, fille d'une marchande de marée[409]. Sophie
Arnould presque seule s'échappera d'une famille à peu près bourgeoise:
toutes les autres n'auront que la Halle pour berceau, et monteront du
ruisseau.
[408] Journal historique de Barbier, vol. II.
[409] Chronique arétine, ou Recherches pour servir à l'histoire
des mœurs du dix-huitième siècle. _A Caprée_, 1789.
Dès l'enfance, ces filles du peuple croissent pour la séduction, dans
le cynisme, les sentiments ignobles, la langue nue et crue, les
exemples, les spectacles qui les entourent. Rien ne les défend, rien
ne les protége; rien ne dépose, rien ne conserve en elles le sens de
l'honneur. Leur pudeur est violée à peine formée. De la religion,
elles retiennent seulement quelques pratiques superstitieuses, l'usage
par exemple de faire dire une messe à la vierge tous les samedis,
usage qu'elles garderont secrètement au plus fort de leur
libertinage[410]. L'idée du devoir, l'idée de la vertu de la femme, ne
leur est donnée que par les censures des voisins, les moqueries, les
plaisanteries, les cornes faites dans la rue aux jeunes filles qui se
conduisent mal, à celles qui sont, comme dit le peuple, «à l'enseigne
de la veuve: _j'en tenons_.» L'image même du mariage ne s'offre à
elles que sous sa forme répugnante, par le ménage bruyant d'injures et
de coups.
[410] Les Bagatelles morales. _Londres_, 1755.
Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans frein, sans
appui, sans force et sans conscience morale, sans illusion même, se
joignaient les licences de la vie populaire, la liberté des plaisirs
dont les parents donnaient l'habitude et le goût à leurs enfants. Que
d'occasions, de dangers! la guinguette, les dimanches passés depuis le
matin dans ces salons de Ramponneau où, sur les murs comme dans les
bouches, l'Ivresse jouait avec l'Obscénité! Quelles écoles, toutes ces
Courtilles où les petites filles s'essayaient sur leurs petites jambes
à danser la Fricassée! La femme s'éveillait là chez l'enfant; ses
sens, ses coquetteries, ses ambitions y naissaient comme dans une
atmosphère chaude et corrompue, chargée d'une odeur de gros vin et des
fumées de la goguette. C'était là que venait à la jeune fille le désir
de _fringuer_; c'était là qu'elle paraissait et paradait bientôt
Avec le bonnet à picot
Monté tout frais en misticot,
en gorgerette de linon ou de mignonnette,
La coiffe faisant le licou,
Par derrière nouée en chou,
le long juste de drap sur lequel un étroit mouchoir
Dit aux galants: venez y voir,
la breloque à l'oreille, le tablier de mousseline, le clavier de la
ceinture à la pochette, le bouquet à la bavette, la courte cotte brune
ou rouge, les mitaines de fin tricot, le crucifix d'or à coulant, le
bas à coin, et le soulier à la boucle de Tombacle[411].
[411] Amusements rhapsodi-poétiques. _Les Porcherons._
Que la fille fût un peu bien tournée, qu'elle eût du goût à la danse,
elle devenait vite une des célébrités de l'endroit. Elle prenait le
ton, l'allure de ce grand personnage du plaisir populaire que nous a
peint Rétif de la Bretonne, «la danseuse de guinguette» dont il nous a
gardé le cri: «Garçon! un canard, et que cela soit du bon, ou je te
_cogne_!» Elle devenait dans le salon du Grand Vainqueur le
boute-en-train des _dansées vigoureuses_, une achalandeuse qui avait
le droit d'amener qui elle voulait, d'être servie au prix coûtant, et
de faire un bon souper à deux pour dix-huit sols.
L'auteur des _Contemporaines_ nous les montre encore, les jolies
vendeuses, les jolies crieuses de la rue, les jolies poissardes,
allant goûter soit à la _Maison Blanche_, soit à la _Glacière_, et ne
demandant qu'à _bâfrer_ et à se secouer le cotillon. On les voit dans
leurs déshabillés de toile à carreaux rouges avec un grand tablier de
taffetas noir à poches de six doigts plus long que la jupe courte,
avec leurs bas de laine blanche à coins rouges; on les voit dans leur
casaquin blanc sur une jupe de taffetas cramoisi; on les voit dans
leur jupe à courtes basques faite d'une indienne à mouches rouges avec
un tablier de burat vert. On les entend chanter au _Pavillon Chinois_,
leur cabaret de prédilection:
Je suis une fille d'honneur,
Ainsi, comme l'était ma mère;
J'ai pris naissance d'un malheur
Qui fait que j'ignore mon père.
. . . . . . . . . . . . . . . .
ou bien:
En revenant de _Saint-Denis_
Où l'on boit à grande mesure,
J'allais pour regagner Paris
Un peu poussée de nourriture.
. . . . . . . . . . . . . . . .
ou bien encore:
Il m'a démis la luette.
Ah! ah! qui me la remettra!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve dansant, chantant,
buvant au _p'tit trou_, au _Pont au Bled_, au _Petit-Gentilly_, au
_Grand Vainqueur_ de la barrière des Gobelins.
Cette vie n'allait guère sans une liaison avec quelque joli coureur,
quelque laquais, quelque sergent aux gardes, quelqu'un de ces
recruteurs, véritables roués de la canaille, corrupteurs épouvantables
de toute cette jeunesse des marchés et des bals. De ces liaisons, de
ce libertinage, beaucoup de filles descendaient au métier du vice.
Elles tombaient à quelque taudis de la rue Maubuée ou de la rue
Pierre-au-lard. Elles hasardaient un: _chit! chit!_ à la fenêtre d'une
rue obscure. Elles devenaient, dans le crépuscule, ce que le siècle
appelait «des ambulantes». Les plus heureuses, les moins éhontées,
obtenaient de quelque élève en chirurgie, d'un procureur infidèle à sa
femme, le petit mobilier, la tenture de siamoise ou de Bergame,
l'ambition et l'envie de la fille du peuple. D'autres s'élevaient
jusqu'à une demi-lune du Pont-Neuf, dont un amoureux leur payait le
fonds. D'autres encore, retirées de l'infamie, étaient mises dans un
couvent par un vieillard, usant, disait le temps, de la méthode des
jardiniers qui chauffent le céleri[412]; le couvent les dépouillait de
leurs anciennes habitudes, les décrassait, lavait le plus gros de leur
passé, les formait à la tenue d'une _fille du monde_.
[412] Les Contemporaines, vol. XV. _La Fille à la mode._
Peu de filles, il est juste de le reconnaître, tombaient d'elles-mêmes
dans les hontes dernières du vice. Bien souvent la misère les y
poussait par degrés ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on trouve
dans toute cette corruption comme un premier fond de désespoir. Dix à
douze sous, c'était alors le salaire d'une journée de femme, et ce
dont il allait qu'elle vécût[413]. Encore ce salaire était-il
précaire, menacé, rogné à la fin du siècle par une mode presque
générale: l'immixtion de l'homme, dans les travaux, dans les ouvrages
les plus propres à la main de la femme, toutes ces créations de
cordonniers pour femmes, tailleurs pour femmes, coiffeurs pour femmes.
Et quel gagne-pain restait à la femme, lorsque Linguet dénonçait la
concurrence faite à ce travail essentiellement féminin, la broderie,
par ces laquais brodant à l'antichambre, par ces grenadiers faisant du
_filé_ aux corps de garde, et fatiguant les habitants de leur garnison
avec les offres des manchettes et des bouffantes dont étaient bourrées
les poches de leurs uniformes[414]?
[413] Rétif de la Bretonne nous apprend que les maîtresses
couturière ne donnaient à leurs ouvrières que de 10 à 12 sous par
jour quand il était établi que leur nourriture, leur logement,
leur entretien, montaient à 20 sous. Il y avait des journées de
femmes, par exemple comme les journées d'une écosseuse de pois,
qui étaient payées 8 sous.
[414] Causes du désordre public par un vrai citoyen. _Avignon_,
1784.
La même plainte se retrouve dans le _Mariage de Figaro_.
«MARCELINE.... Est-il un seul état pour les malheureuses filles?
Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes: on y
laisse former mille autres ouvriers de l'autre sexe.--FIGARO: Ils
font broder jusqu'aux soldats!»
Sur la tête de toutes ces femmes de débauche[415], échappant à la
misère, sortant du peuple, s'élevant à un commencement de fortune,
prenant peu à peu, d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le
vice, une espèce de place dans la société, il y avait toujours
suspendu la main et la menace de la police, le caprice, l'arbitraire
de ses sévérités et de ses brutalités. A l'horizon de sa vie, au bout
de ses pensées, la fille entretenue voyait toujours se dresser cette
maison de la Salpêtrière dont les portes s'ouvraient si facilement
devant elle pour un _bacchanal_ dont elle était innocente, pour
l'amour d'un fils de famille qu'elle accueillait, parfois pour une
bagatelle, souvent pour un soupçon. Par elle-même ou par le récit de
ses compagnes, elle savait ce qu'était le terrible Hôpital; elle
savait la façon expéditive des sentences du tribunal de Police, et
comment après cette lecture de l'huissier: «Une telle arrêtée à 10
heures du soir, faisant telle chose», ou simplement: «Une telle
accusée de telle chose, arrêtée»,--ce mot, ce seul mot: A l'hôpital! à
l'hôpital! à l'hôpital! tombait de la bouche d'une justice sourde aux
pleurs, aux gémissements, aux sanglots qui succédaient, dans la voix
des condamnées, aux insolences des filles de la Régence[416].
L'Hôpital, c'étaient les rigueurs d'un autre siècle, une discipline
presque barbare; la femme y était rasée[417], et, en cas de récidive,
elle était soumise à des châtiments corporels. L'indulgence des
mœurs avait beau corriger la lettre des lois; si rassurée qu'elle fût
par la tolérance ordinaire du pouvoir dont elle dépendait, par ses
accommodements et ses facilités, la fille n'oubliait point que cette
sévérité, qu'on laissait dormir, pouvait se réveiller tout à coup. La
police pouvait un matin être forcée de faire du zèle par un livre
lancé contre l'administration, par le cri d'un «ami des mœurs» la
rendant responsable des désordres qu'amenaient les filles dans les
familles, que sais-je? par un mandement d'archevêque. Il suffisait
d'un de ces coups de fouet pour qu'à l'improviste, sans cause, sans
motif, on fît main basse sur toutes les filles arrêtées en masse, chez
elles, à la sortie des spectacles, aux foires,--à l'exception de
celles-là seules qui avaient la voiture au mois.
[415] <i>Les Etrennes morales utiles aux jeunes gens</i> élèvent à
40,000 le nombre des filles que renfermait Paris; un autre livre
porte à 60,000 ce nombre en y ajoutant 10,000 filles privilégiées,
et parle de 22,000 contrats déposés chez les notaires en 1760,
leur donnant un revenu annuel de dix millions.
[416] Les Contemporaines, vol. XXIII. _La Jolie Fille
tapissière._
[417] Deux estampes caricaturales du dix-huitième siècle nous
représentent cette exécution si cruelle pour la femme. Dans l'une
sur le pas d'une porte donnant dans une cour, un commissaire
inflexible est imploré par une femme agenouillée pendant qu'un
garçon perruquier, armé d'un rasoir, fait tomber ses grandes
boucles à terre. Une brouette est déjà chargée des chevelures
coupées. Sur les murs on lit des affiches portant: _Ordonnance de
police concernant les femmes débauchées. Nouveaux bonnets
très-élégants pour les têtes rasées. Vente de cheveux._
La seconde qui porte pour titre: _la Désolation des filles de
joie_, représente la comparution devant le commissaire dont le
secrétaire assis à une petite table écrit sur un papier où on lit:
_Julie_, _Barbe_, _Louison_. Des gardes françaises traînent devant
le tribunal de suppliantes femmes à hautes coiffures. Dans le
fond, un tombereau rempli de femmes à la tête rasée se dirige vers
un vieux bâtiment au toit couvert de chouettes sur lequel il y a:
_Maison de santé_.
Mais, en contradiction avec les lois policières, il y avait d'autres
lois bien plus effectives, bien mieux appuyées sur l'assentiment du
public, qui soustrayaient la fille entretenue à ces sévérités
accidentelles, à ces enlèvements qui peuplaient la Salpêtrière,
Saint-Martin et Sainte-Pélagie. Jusqu'en novembre 1774[418], il
suffisait à une femme de l'_encataloguement_, de l'inscription à
l'opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être soumise au bon
plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité commune, et entrer
pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La
dernière des filles de chœur, de chant ou de danse, la dernière des
figurantes était émancipée de droit: un père, une mère, indignés de
son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle l'autorité
paternelle; et il lui était permis de braver un mari, si elle était
mariée[419]. Aussi, de la part de toutes ces femmes, _demi-castors_,
_filles de vertu mourante_, quelles aspirations vers ces planches qui
donnaient l'affranchissement, qui délivraient du pouvoir de la
famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter là
c'était l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections
qu'elles pouvaient capter, elles les mettaient en jeu pour arriver
jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un de Vismes, pour franchir la porte de
ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet du directeur. Et n'est-ce
pas là, sous les pilastres aux feuilles d'acanthe, au-dessous des
nymphes nues dormant dans les grands cadres, dans le boudoir
majestueux où le maître tout-puissant trône en robe de chambre auprès
du bureau chargé de faisceaux de licteurs, de casques à panaches, de
brocarts, de partitions ouvertes de Castor et Pollux, n'est-ce pas là
que Baudouin, le peintre et l'historien de la demi-vertu, a placé le
_Chemin de la fortune_? Généralement le directeur est un homme; sur
une mine de jeunesse, sur un joli sourire, sur un bout de jambe, sur
un peu de gentillesse et beaucoup de bonne volonté qu'on lui montre,
il consent à recevoir et à agréer. Une fois le maître séduit, la femme
est inscrite; et quelque peu douée qu'elle soit, Maltaire _le Diable_,
ou quelque autre habile homme la mettra, au bout de trois mois, en
état de paraître sur ses jambes dans un ballet. C'est alors qu'elle se
montrera dans les «espaliers» vêtue de soie couleur de ciel et couleur
d'eau, habillée en ruisseau, déguisée en fleur, en rayon, enveloppée
de gaze, couronnée de guirlandes, demi-nue et le corps visible à
travers le nuage écourté, la jupe de rubans, la petite tenue de déesse
que le fripon crayon de Boquet excelle à dessiner; et les aventures ne
tarderont pas à venir. Mais encore mieux qu'aux représentations, la
petite danseuse prendra les cœurs pendant les répétitions, les
longues répétitions d'hiver. Sur une chaise conquise, non sans peine,
tout au bord de l'orchestre, la jambe nonchalamment croisée sur le
genou, enveloppée d'hermine et de martre zibeline, les pieds sur une
chaufferette de velours cramoisi, faisant d'un air distrait des nœuds
avec une navette d'or, ouvrant ses tabatières, aspirant les sels d'un
flacon de cristal de roche, jetant mille regards à la dérobée, et
comme échappés, dans la coulisse pleine d'hommes, elle aura tout son
prix. La haute finance, les riches étrangers, ne tarderont pas à
l'apprécier. Et, à la suite d'une de ces répétitions, la fortune
arrivera chez la fille d'Opéra sous la figure d'un traitant[420].
[418] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[419] Représentation à M. le lieutenant-général de police de
Paris sur les courtisanes à la mode et les demoiselles du bon
ton, à Paris. _De l'imprimerie d'une société de gens ruinés par
les femmes_, 1762.
[420] Margot la ravaudeuse, par M. de M..... _Hambourg_, 1777.
* * * * *
C'était là le grand pas, l'envolée de la fille galante vers le grand
monde, vers la haute sphère des _demoiselles du bon ton_, un monde
auquel rien ne manquait, qui avait ses poëtes, ses artistes, ses
médecins, ses salons, ses directeurs même et une église[421]! des
heiduques dont la taille étonnait la rue[422], des loges d'apparat aux
représentations courues, des places aux séances de l'Académie où il
trônait dans une lumière de diamants! Le salon de peinture était
rempli des images de ce monde; l'art lui demandait ses modèles; la
sculpture lui modelait dans le talc[423] une immortalité légère, la
seule qu'il pût porter! Les Vauxhall, les Colisées ne semblaient
s'élever que pour lui; les architectes rêvaient des Parthénons en son
honneur. Son luxe passait dans les promenades publiques comme un
triomphe: ses voitures de porcelaine, aux traits de marcassite,
émerveillaient Longchamps. Ce n'était que richesse autour de lui, que
magnificence sous sa main; si bien qu'aux encans publics, les femmes
les plus titrées et les plus opulentes se disputaient ses dépouilles
et les choses à sa marque. Par ce qu'il répandait de splendeur et
d'éclat, par le spectacle prodigieux qu'il donnait, par ses mille
éblouissements, son bruit, son mouvement, ses élévations subites, ses
changements imprévus, ce monde ressemblait à une féerie. Par tout ce
qu'il touchait, tout ce qu'il approchait, ce qu'il séduisait, il
s'élevait à la puissance. Il occupait et distrayait le coucher du Roi
qui s'amusait de ses anecdotes, et feuilletait en souriant le roman
libre de ses jours et de ses nuits. Il intéressait la cour; il
passionnait Versailles où l'exil d'une Razetti faisait une
émeute[424]. Il était presque un pouvoir, un pouvoir qui comptait des
créatures et des victimes, un pouvoir qui poussait Rochon de Chabannes
dans la diplomatie, un pouvoir qui obtenait une lettre de cachet
contre Champcenets!
[421] Étrennes morales utiles aux jeunes gens. _A Lacédémone,
pour la présente année._
[422] Correspondance secrète, vol. VIII.
[423] Mémoires de la République des lettres, vol. XV.
Chose singulière! toutes les femmes de ce monde s'élèvent avec leurs
aventures. De la prostitution, elles dégagent la grande galanterie du
dix-huitième siècle. Elles apportent une élégance à la débauche,
parent le vice d'une sorte de grandeur, et retrouvent dans le scandale
comme une gloire et comme une grâce de la courtisane antique. Venues
de la rue, ces créatures, tout à coup radieuses, adorées, semblent
couronner le libertinage et l'immoralité du temps. En haut du siècle,
elles représentent la Fortune du Plaisir. Elles ont la fascination de
tous les dons, de toutes les prodigalités, de toutes les folies. Elles
portent en elles tous les appétits du temps; elles en portent tous
les goûts. L'esprit du dix-huitième siècle montre en elles sa
séduction suprême et sa fleur de cynisme. Elles répandent l'esprit,
elles l'accueillent, elles le caressent et l'enivrent. Elles jettent,
à la façon de Sophie Arnould, sur les hommes et les choses, ces mots,
ces pensées qu'on dirait jetées par Chamfort dans le moule d'un jeu de
mots; elles écrivent ces lettres sans art qui s'élèvent chez l'une au
ton gras de Rabelais, chez l'autre à l'enjouement de la Fontaine.
Elles se donnent sur leurs théâtres l'amusement de la comédie inédite,
le régal des plus fines débauches de l'esprit français. Elles vivent
dans l'atmosphère de l'opéra du jour, de la pièce nouvelle, du livre
de la semaine. Elles touchent aux lettres, elles s'entourent d'hommes
de lettres. Des écrivains leur doivent leur premier amour, des poëtes
leur apportent leur dernier soupir. A leurs soupers, aux soupers des
Dervieux, des Duthé, des Julie Talma, des Guimard, les philosophes se
pressent, apportant le rêve de leurs idées, buvant à l'avenir devant
la Volupté[425]. Auprès d'elles s'empressent et s'agitent les plus
grands noms, les plus grandes passions, les princes, les idées, les
cœurs, les intelligences. Véritables favorites de l'opinion publique,
chaque jour elles grandissent par leurs amants, par leur popularité,
par la renommée de leur atticisme dans toute l'Europe; et la
curiosité, l'attention, le génie même du dix-huitième siècle, tourne
un moment autour de ces filles célèbres, comme autour de ses muses et
de ses patronnes familières.
[424] Représentation à M. le lieutenant-général.
[425] Correspondance secrète, vol. XIV.--Mélanges (par le prince
de Ligne), vol. XXVII.
Par les chanteuses, les danseuses, les comédiennes, toutes les femmes
de théâtre qui, avec leurs talents et leur renom, lui donnaient un si
grand lustre, ce monde des _impures_ fameuses est entré, dès le
commencement du siècle, dans la société même et au plus haut de la
bonne compagnie. Le dix-huitième siècle, qui refuse aux comédiennes la
bénédiction nuptiale[426], qui jette aux berges de la Seine le cadavre
des plus illustres, le dix-huitième siècle n'a point pour la femme de
théâtre le mépris et, si l'on peut dire, le dégoût de ses lois. La
femme de théâtre ne trouve pas autour d'elle la répulsion des préjugés
bourgeois. La société, loin de se fermer devant elle, la recherche, la
caresse, l'adule, va au-devant de son intelligence, de sa gaieté, de
son esprit. Mlle Lecouvreur raconte dans une lettre d'une naïveté
charmante le grand et le continuel effort qu'il lui faut faire pour se
dérober à des invitations de grandes dames, jalouses de la posséder,
se disputant, s'arrachant sa personne, l'enlevant à cette vie
d'intimité et de bonne amitié si douce et si chère à son cœur[427].
C'est à l'hôtel Bouillon que la Pélissier débite ses meilleures et ses
plus grosses bêtises. On voit le plus grand monde se rendre à un bal
champêtre donné par Mlle Antier, pour la convalescence du Roi, dans la
prairie d'Auteuil; un bal où les dames du plus beau nom dansent
jusqu'au matin sous les saules illuminés[428].