diversité d'occupations, de fortune, de rang même, qui met tant de
degrés dans la bourgeoisie, tant de distance entre le haut et le bas
de cet ordre moyen embrassant l'État tout entier. Dans la classe qui
est avec la haute finance le sommet de la bourgeoisie, dans la haute
magistrature, la femme affecte un air de rigidité et de sécheresse, un
maintien physique et une attitude morale où la dignité tourne à la
raideur, la vertu à l'intolérance. Le devoir semble être en elle à la
place du cœur. Mères, ces femmes de magistrats exercent la maternité
comme une justice, sans entraînements, sans indulgence pour toutes ces
petites faiblesses qu'on passe à une fille et dont une femme se fait
souvent une sorte de mérite et de grâce[386]. Droites, raides, encore
belles, mais d'une beauté sérieuse, presque chagrine, le visage
maussade et sans flamme, la toilette nette et sombre, les bras au
repos, la main longue et mince sur un livre de piété, on les revoit,
elles revivent dans la planche où Coypel a montré cette mère tenant
sous son regard une enfant aux yeux baissés, au cœur gros, qui
travaille tristement[387].
[386] OEuvres de d'Aguesseau, vol. I.
[387] _L'Éducation sèche et rebutante_, peinte par Ch. Coypel,
gravée par Desplaces.
Sécheresse, raideur, morgue[388], s'effacent, à mesure qu'on descend
dans la robe, chez les femmes de procureurs, de notaires. Elles
disparaissent presque entièrement chez les femmes d'avocats, au
frottement des clients qu'elles reçoivent, des gens titrés qui parfois
les sollicitent, au souffle de l'air mondain qui pénètre au
logis[389]. En opposition à la robe, à côté d'elle, la classe des
femmes et des filles d'artistes affiche une allure libre,
l'indépendance du ton, la personnalité de la façon d'être, des goûts
et des airs de garçon, la gaieté et l'amour du plaisir[390]. Puis
vient ce grand corps de la bourgeoisie féminine, les marchandes, ce
monde de femmes si habiles, si séduisantes, si bien douées du génie
parisien de la vente, inimitables dans le jeu de l'emplette forcée,
armées de ce babil et de ces cajoleries irrésistibles avec lesquelles,
selon le mot du temps, «elles endorment votre intérêt comme les
chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la main sur votre bras
pour l'endormir[391]».
[388] Voici la peinture que tracent, des bourgeoises, _les Bijoux
indiscrets_, «Je vis des bourgeoises que je trouvais dissimulées,
fières de leur beauté, toutes grimpées sur le ton de l'honneur et
toujours obsédées par des maris sauvages et brutaux ou par
certains pieds plats de cousins qui faisaient des jours entiers
les passionnés auprès de leurs cousines, survenant
perpétuellement, dérangeant un rendez-vous, se fourrant dans la
conversation.»
[389] Tableau de Paris, vol. III.--Les Nouvelles Femmes.
_Genève_, 1761.
[390] Les Parisiennes, vol. I.
[391] OEuvres de Marivaux. Pièces détachées.
Et dans ce commerce avec l'acheteur et les acheteuses du plus grand
monde, quelles coquetteries ne prennent-elles pas? Quelles manières,
quelle élégance, quelle politesse leur échappe? Charmantes entre
toutes les bourgeoises, elles l'emportent même sur les grandes dames,
par un air d'abandon, par le débarras de la recherche et de l'apparat,
par une certaine volupté qui semble s'étendre de leur personne à leur
parure. Le dix-huitième siècle ne trouve que chez elles cette
souplesse de la grâce: le _moelleux_[392].
Du grand commerce, de ces délicieuses marchandes, allons jusqu'au bout
de ce monde de la boutique, tout au bas de la bourgeoisie: nous
trouvons le type crayonné d'après nature par Marivaux, Mme Dutour, la
marchande de toiles; une grosse commère réjouie, aimant la joie,
aimant les bons morceaux, et fêtant plutôt deux fois qu'une sa fête et
celle de sa bonne Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une
affabilité bruyante qui met la boutique sens dessus dessous. Et
qu'elle ait son fichu des dimanches sur le dos, elle ne craindra pas
de «donner de la gueule» après les fiacres, en se traitant bien haut
de Mme Dutour: car elle croit que plus on se fâche, plus on montre de
dignité. Une bonté de peuple, des apitoiements tant qu'on veut, des
larmes pour un rien,--et ne voilà-t-il pas la meilleure femme du
monde? Pourtant la marchande est là-dessous: la larme à l'œil, la
brave femme trouve bon tout ce qui est à prendre, arrange par
d'admirables compromis sa délicatesse avec son amour du gain, et ne
manque pas de faire une petite affaire en faisant du dévouement[393].
[392] Les Contemporaines, vol. XVIII.
[393] La Vie de Marianne, par Marivaux.
De la même race, presque du même sang, est cette madame Pichon, qui
fait, dans un roman de Duclos, le bruit d'une fille de Mme Dutour; une
jeune et jolie femme qu'on veut avoir à tous les repas du quartier,
toujours à rire, à chanter, à agacer, vive jusqu'à la brusquerie,
libre, plaisante et bruyante, plus joyeuse que délicate, et tenant
tête au plus long souper, sans laisser entamer sa raison[394].
[394] Les Confessions du comte de ***, vol. I.
La bourgeoisie va en s'éloignant, pendant tout le siècle, du temps où
elle mettait son orgueil et tout son luxe à étaler aux veilles des
Rois ou de la Saint-Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa
porte[395]; du temps où elle habillait ses femmes et ses filles avec
la défroque des dames de qualité, avec ce _hasard_, encore coquet,
mais tout passé, que les plus élégantes bourgeoises achetaient à la
foire Saint-Esprit tenue tous les lundis à la Grève[396].
[395] Tableau de Paris, vol. I.
[396] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel de
Bouillon.--Les Contemporaines, vol. XXVI.
Dès le commencement du siècle, l'auteur des _Illustres Françoises_
s'élève contre l'ambition et la hauteur des vanités bourgeoises,
contre ce nom nouveau, cette qualification de dames nobles: _Madame_,
que se donnent et se font donner les femmes de secrétaires, de
procureurs, de notaires, de marchands un peu aisés. Peu à peu, les
mots, la langue, les modes, les airs, les ostentations de la noblesse,
descendent dans toute la bourgeoisie, et de la plus haute vont jusqu'à
la plus basse. Ce n'est bientôt plus un étonnement pour le temps
d'entendre dire à une servante d'une voix dolente par une bourgeoise
prête à se mettre à table: «Eh! mon Dieu! où est donc mademoiselle?
Allez lui dire que nous l'attendons pour dîner...» On est habitué à
voir prendre à la bourgeoisie bien autre chose que le ton du monde:
n'en a-t-elle pas déjà tous les goûts et toutes les élégances? Elle se
ruine dans son habillement[397]. Elle dépense une année de son revenu
pour la robe de ses noces. Et le bon bourgeois Hardy est seul à se
scandaliser devant le détail du trousseau royal de Mlle Jouanne «qu'il
transmet, dit-il, comme un exemple du faste de la bourgeoisie[398].»
Les bourgeoises ne s'avisent-elles pas de porter les deuils de cour,
quand Helvétius n'ose pas porter le deuil d'un prince dont il est
parent par sa femme? Chaque jour, c'est une nouvelle élévation, une
satisfaction de vanité, une usurpation. A la fin du siècle, à peine si
l'on distingue la bourgeoise de la grande dame. La bourgeoise a le
même coiffeur, le même tailleur, le même accoucheur. Et que reste-t-il
encore des simplicités de la vie bourgeoise, du tumulte des noces, de
la jovialité des fêtes, de l'intimité même des ménages? Partout
s'établit l'usage du lit séparé qui signifiait autrefois querelle,
rupture, et annonçait le procès en séparation[399]. Ce n'est plus le
pauvre intérieur décrit par Marivaux: Madame a son feu comme Monsieur
a le sien. Les conseillères de l'Élection du Châtelet, les
conseillères de Cour souveraine portent des diamants. Elles ne peuvent
plus s'habiller seules: une femme de chambre leur est nécessaire. Hier
leurs bras, qui paraissaient si longs, ne connaissaient point les
_engageantes_: aujourd'hui elles changent, comme des duchesses, trois
fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dîner, elles font
annoncer les gens. Le temps est passé de la partie de Madame jouée par
quelques avocats en cheveux longs: maintenant ce sont des concerts
suivis d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, elle rentre à
deux heures après minuit, elle donne le matin des audiences en manteau
de lit. Plus d'entente, plus d'accommodement avec la cuisinière, pour
enfler la dépense et tirer de la bourse, tenue par le mari, quelques
louis pour les caprices et les coquetteries: elle invite, ordonne,
achète et renvoie les mémoires à son mari. Avec les servantes, elle
n'a plus les gronderies moitié fâchées, moitié riantes de la
bourgeoise d'autrefois, épiloguant sur les dépenses et la cherté de la
vie à propos d'une chaussure neuve de six livres perdue par les boues
de Paris, ou d'une robe tachée par une éclaboussure. Les réprimandes
ne sont plus adoucies par la familiarité de l'appellation: _ma fille_,
qui tombait au bout des reproches[400]; la bourgeoise a pris le grand
ton. C'est une femme qui lit des romans, les juge, les trouve superbes
ou horribles, et met sa fille au couvent dès le plus bas âge, pour
être libre. Les rangs, les façons, les mœurs ne se reconnaissent
plus; et voyez ces femmes qui vont à la messe suivies d'un laquais
portant le grand livre en maroquin: ce sont des marchandes de la rue
Saint-Honoré, dont le mari est marguillier[401].
[397] Rétif de la Bretonne, dans les _Mariées de Paris_, assure
avoir vu rue Saint-Jacques la fille d'un boulanger, qui apportait
quinze mille livres de dot à un mercier, en dépenser huit en
robes et en bijoux. Il assure avoir connu rue Saint-Honoré la
prétendue d'un bijoutier qui préleva sur la fortune de son mari
vingt mille livres pour sa parure sous prétexte qu'il fallait
briller dans sa boutique; elle alla à l'autel couverte de
diamants. (_Les Parisiennes_, vol. II.)
[398] Dans ce mariage entre Mlle Jouanne et M. Trudon fils,
possesseur de la manufacture de bougies au village d'Antoni, les
présents faits à la demoiselle en bijoux consistaient en: 1º une
montre d'or garnie en diamants; 2º un étui d'or garni en
diamants; 3º une boîte à mouches garnie en diamants; 4º une
tabatière de cristal de roche garnie en or; 5º deux couteaux à
manche d'or dont un pour la viande et l'autre pour le fruit; 6º
des boucles d'oreilles de diamants de la somme de six mille
livres; 7º une applique de diamants avec la croix branlante; 8º
une bague de diamants; 9º des bracelets, des boucles à souliers,
des agrafes de corps, aussi de diamants; 10º un trousseau des
plus complets, et de très-belles dentelles, et trois robes dont
la première, qui était en gros de Tours, avait coûté quarante
livres l'aune et la seconde trente. Elle recevait une bourse de
mariage de deux cents louis. Le repas de noces coûtait trois
mille livres, et l'on mettait à chacun des cierges de l'offrande
quatre louis: Hardy fait la remarque qu'au mariage du duc de
Chartres avec Mlle de Penthièvre il n'en avait été mis que cinq.
(_Journal de Hardy_, Bibliothèque imp., M. S. F., 1886.)
[399] Procès d'adultère contre la femme Boudin.
[400] Les Parisiennes, vol. I.
[401] Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761.--Éloge de
l'Impertinence.--Tableau de Paris, vol. III.
* * * * *
Malgré tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-huitième siècle comme
une santé de l'honneur qui résiste à toutes ces corruptions de la
mode. Les vertus du mariage, du ménage, de la famille, se réfugient
dans cet ordre moyen et s'y conservent. Otez un certain nombre de
marchandes, dont souvent le mari lui-même encourage les coquetteries
pour achalander son commerce, sa boutique, les bourgeoises, pour
parler la langue du temps, sont «grimpées sur le ton de l'honneur».
Dans le mariage bourgeois, dont l'engagement est si grave, et où tout
est sérieux, jusqu'au bonheur, l'adultère est rare. Et là où il est,
il n'est ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un emportement
de la passion ou plutôt comme un entraînement de la faiblesse qui
ravit tout le cœur de la femme, fait taire un moment sa honte, puis
la laisse tomber, d'un moment de plaisir, dans un avenir de remords.
Ce que l'adultère fait perdre à la bourgeoise, ce n'est pas ce que les
grandes dames appellent de ce grand mot: l'honneur; c'est ce que les
petites gens appellent de ce mot étroit, mais précis: l'honnêteté.
Élevées dans une décence sévère, pliées dès l'enfance au devoir,
pieuses d'ordinaire avec régularité et simplicité, les bourgeoises
cèdent, succombent avec une sorte de dégoût d'elles-mêmes. N'ayant pu
résister à la tentation, elles semblent résister à la faute dans la
faute même. Il y a des larmes de pudeur et de terreur dans les baisers
qu'elles donnent à l'amour: leur cœur se déchire en se livrant. La
séduction qui les enivre leur laisse, après l'étourdissement, le
trouble et le malaise d'un poison lent et mortel: aux dernières
entrevues, sans forces, et déjà froides, elles s'arrachent les
complaisances. Puis on les voit sous la flétrissure, languissantes et
malades, s'enfonçant dans le repentir, s'éteignant dans le désespoir.
Parfois, à la dérobée, leur douce agonie baise encore un souvenir
comme on baise un portrait. Et elles meurent de regrets, d'amour et de
remords, exhalant le pardon avec leur dernier souffle.
Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de la rue
Saint-Antoine, Mme Michelin, la blonde de dix-huit ans, séduite par
Richelieu. D'abord ce n'est qu'une habitude de voir tous les matins à
la messe, à Saint-Paul, un inconnu bien tourné. Puis, dès qu'elle a
rougi à un compliment banal, Richelieu est chez elle, marchandant des
glaces au mari. Et presque aussitôt, trompée par un faux billet de
duchesse qui l'amène dans une petite maison de Richelieu, la voilà
face à face avec l'homme qu'elle aime, mais qu'elle aime innocemment,
et comme elle dit «sans vouloir faire le mal». De ce jour, que de
larmes, essuyées seulement par la vanité d'appeler «Monsieur le Duc»
l'amant qui joue si cruellement et si effrontément avec ses scrupules,
ses tortures, ses dernières innocences! La pauvre petite bourgeoise
commence à dépérir. Richelieu lui-même s'aperçoit qu'elle change. Elle
essaye de s'oublier; mais, dans le plaisir, cette plainte lui échappe:
«Ah! c'en est fait, je suis malheureuse!» et, baisant la main de son
amant, elle le quitte pour toujours, elle le quitte pour s'en aller
mourir.--Richelieu, à quelque temps de là, accrocha avec sa voiture un
homme en grand deuil: c'était Michelin; il y avait deux jours qu'il
avait enterré sa femme. Richelieu le fit monter à côté de lui pour
l'écouter pleurer[402].
[402] Vie privée du maréchal de Richelieu, contenant ses amours
et ses intrigues. _Paris_, _Buisson_, 1791, vol. III.
C'est peut-être la plus douce et la plus touchante figure du temps que
cette figure de la petite bourgeoise aimante et tendre, dont il semble
entendre le soupir dans l'ombre, le repentir dans un soupir, la mort
dans une prière. Elle conduit ces ombres charmantes et voilées qu'on
saisit çà et là dans le siècle, au travers des mémoires scandaleux
qu'elles éclairent et purifient un instant avec les modesties de
l'amour. Ainsi apparaît encore, dans _Monsieur Nicolas_, cette blanche
madame Parangon, lys souillé qui reste si noble en s'inclinant! Quelle
fraîcheur, quelle pureté, quelle attention souriante dans sa
protection au petit apprenti, au jeune Rétif! Elle le surveille, elle
le fait asseoir à sa table, elle l'exempte des commissions, elle lui
conseille ses lectures, elle lui donne des pièces à lire; et les
jolies scènes où, appuyée contre le fauteuil où elle l'a fait asseoir,
l'effleurant de son bras, elle lui fait lire _Zaïre_, en lui donnant
de temps en temps l'intonation de la Gaussin, avec une voix qui passe
comme une haleine dans les cheveux du lecteur! Puis, se défiant d'elle
ou de lui,--elle l'a vu peut-être embrasser un soir la _respectueuse_
qu'elle lui donnait à poser sur sa toilette,--elle veut le marier.
Rêvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec une jolie femme,
elle lui propose sa sœur, et, baissant cent fois les yeux, elle lui
donne les leçons du monde. Parfois, quand elle rentre par les grands
froids, l'enfant se jette à ses genoux pour la déchausser: «Vous êtes
un enfant...» lui dit-elle; et elle se force à lui sourire comme une
sœur à son frère. Vient le jour de la chambre haute dont elle sort,
après la violence de Rétif, pleurant et riant, délirante, folle! Quand
elle revient à elle, sa vertu pardonne, mais ne s'humilie pas; son
cœur oublie, mais les larmes de sa honte et la dignité de sa pudeur
défendent jusqu'au désir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir, elle
n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une mère. Elle lui
donne la montre qu'il attache en cadeau de noces à la taille de sa
sœur; elle les fiance tous deux devant le portrait de son père. Et
quand Rétif est loin de la maison de Parangon, il voit en se
retournant une forme si blanche sur le pas de la porte qu'elle lui
semble couverte d'un linceul: c'est Mme Parangon qui le regarde une
dernière fois,--et qui va mourir[403].
[403] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par
lui-même, imprimé à la maison, 1779. Parties I à VI.
VII
LA FEMME DU PEUPLE.--LA FILLE GALANTE.
Que l'on descende des tableaux de Chardin aux scènes de Jeaurat, des
_Illustres Françoises_ aux _Bals de bois_, aux _Fêtes roulantes_, aux
_Écosseuses_, à l'_Histoire de M. Guillaume le cocher_, à toutes ces
images vives, à toutes ces peintures grasses de la rue, à ces croquis
de verve et d'un accent si dru jetés par Caylus au revers d'un poëme
de Vadé,--une femme se dessinera au-dessous de la petite bourgeoisie,
tout au bas de ce monde, et comme en dehors du dix-huitième siècle,
une femme qui semblera d'une autre race que les femmes de son temps.
Dans les rudes métiers de Paris, dans les commerces en plein vent,
dans les durs travaux qui forcent les membres de la femme au travail
de l'homme, depuis la vendeuse du marché et des Halles jusqu'à la
misérable créature qui crie toute la journée au quai Saint-Bernard la
voie de bois à vendre, un être apparaît qui n'est femme que par le
sexe, et qui est peuple avant d'être femme. Bouchardon, dans ses _Cris
de Paris_, en a saisi la silhouette forte, la carrure _hommasse_; ses
dessins puissants montrent, sous le lainage et la bure solides et
rigides, la grossièreté virile, la masculinité de toutes ces femmes de
peine[404]. Et consultez le temps: au moral comme au physique, la
femme du peuple est à peine dégrossie. Au milieu de la pleine
civilisation de l'époque, au centre même des lumières et de
l'intelligence, elle est, au témoignage de l'auteur des _Parisiennes_,
un être dont la cervelle ne renferme pas plus d'idées qu'une
Hottentote, un être enfoncé dans la matière et la brutalité, auquel la
notion du gouvernement est donnée par l'exécution de la place de
Grève, la notion de la force publique par le guet, la notion de la
justice par le commissaire, la notion du christianisme par neuf tours
autour de la châsse de la bonne sainte Geneviève. Parfois seulement,
son cœur un instant s'éclaire: l'attendrissement, le chagrin, la
pitié, l'indignation y passent et le traversent d'un coup. Élans
passagers, et contre lesquels tout endurcit la femme du peuple, la
rigueur de la vie quotidienne, le train du ménage où les querelles et
les colères roulent dans cette langue inventée, répandue par cette
grande corporation, les Poissardes, un ordre dans le peuple. Des
disputes, des coups, des batailles, c'est le foyer. Les enfants
grandissent sous ces violences qui s'agitent au-dessus de leurs têtes,
et rejaillissent sur eux en éclats. Ils grandissent dans la terreur de
ces mains toujours levées pour frapper, opprimés, comprimés, resserrés
sur eux-mêmes, sans dégagement. Contrairement aux enfants des classes
aisées qui sont hommes trop tôt, ils restent, selon la remarque d'un
observateur, enfants trop tard: on dirait que leur âme et leur
intelligence demeurent enveloppées, prisonnières sous le maillot
banal, le linge de mousseline servant à tous les enfants pauvres, la
_tavayolle_ dans laquelle on les a portés, vagissants, à
l'église[405]. Que de ténèbres, quelle profondeur d'ignorance chez les
filles qui n'apprennent point toujours à lire chez les sœurs! Et quel
plus bel exemple d'ingénuité dans l'idiotisme que l'histoire de cette
Lise dont le ciseau d'Houdon fit le buste de la Sottise? Se présentant
pour être mariée, lors des mariages de la ville à l'occasion du
mariage du comte d'Artois, et l'employé lui demandant si elle avait un
amoureux: «Je n'en ai point, répondit-elle tout étonnée, je croyais
que la ville fournissait de tout...»
[404] Dans ses _Mélanges militaires et sentimentaires_ le prince
de Ligne dit que les femmes du peuple de Paris étaient la terreur
des étrangers; et parmi ces femmes il cite surtout les poissardes
pour l'engueulement desquelles la police avait alors une sorte de
tolérance. Les poissardes tiraient de leur première place avec
les charbonniers, dans les corporations de la populace, un
orgueil qui, toujours un peu enflammé par une _topette de sacré
chien_, se dépensait en un dégoisement d'injures qui ne finissait
pas, et qui ne respectait aucun rang, aucune puissance dans la
société. On connaît la phrase menaçante d'une harengère à la
princesse Palatine, mère du régent, lors de l'agio de la rue
Quincampoix: «Je ne mangeons pas de papier, que ton fils prenne
garde à lui!» Ces femmes tiennent, pendant tout le siècle, à leur
rudesse, à leurs habitudes canailles, à leurs vêtements peuple,
et en 1783 trois cents poissardes ou femmes de la Halle
attendaient à la sortie de Saint-Eustache une jeune mariée de
leur classe, qui s'était permis la frisure et les rubans d'une
bourgeoise.
[405] Tableau de Paris, vol. IX.