Mais le moment venait où, si jalouses qu'elles fussent de l'éducation

de leurs filles, les mères cédaient à l'usage, les envoyaient dans une

pension conventuelle finir leur instruction religieuse, et achever de

se former sous la direction des sœurs. Quand la petite fille avait

passé par toutes les leçons graduées du catéchisme, on la mettait,

d'ordinaire, dans un couvent, vers ses onze ans, pendant un an, pour

faire avant sa confirmation, qui précédait alors la première

communion, ses derniers exercices de piété. Après une visite générale

à tous les grands parents, la petite entrait dans une maison

religieuse et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de

clôture.

C'étaient de tranquilles maisons que celles où la bourgeoisie mettait

ses filles, humbles écoles qui avaient une salle où les sœurs

instruisaient gratuitement les petites filles du peuple, communautés

modestes, reléguées d'ordinaire dans un lointain faubourg, où la

pension coûtait de 250 à 350 livres par an: l'abbaye des Cordelières,

rue de l'Ourcine, la maison Saint-Magloire, rue Saint-Denis, les

Chanoinesses de Saint-Augustin, faubourg Saint-Antoine, les dames

Filles-Dieu, près la porte Saint-Denis, les Bénédictines du

Saint-Sacrement, rue Cassette, les Religieuses de la Croix, rue de

Charonne, les filles de la Sainte-Croix, les filles de la

Sainte-Croix-Saint-Gervais, les Dames Annonciades de Popincourt, les

Religieuses de la Congrégation Notre-Dame, la Congrégation

Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-Geneviève[370], où fut élevée Mme du

Barry. Tout en obéissant aux modes du temps, tout en formant la jeune

fille aux arts d'agrément, à la danse, à la musique, apprises alors

jusque dans les maisons d'éducation de pure charité[371], ces maisons

n'avaient rien du faste ni de la vanité des couvents où les filles de

la noblesse grandissaient dans l'impatience et l'appétit de la

société qu'elles sentaient autour d'elle. Ce n'étaient, dans ces

écoles religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, douceur; elles

semblaient aussi loin des agitations mondaines qu'elles étaient à

l'écart des bruits de Paris. La petite fille cédait bientôt au charme,

et caressée par les sœurs, bientôt amie des autres enfants, placée à

la grande table, elle se trouvait heureuse. Une sérénité inconnue lui

venait de toutes choses, de cette vie réglée, de cette discipline

apaisante, de tout ce qui était autour d'elle comme l'ombre de la

grande allée de tilleuls où elle se promenait pendant les récréations

avec une camarade de son choix. Rien ne lui apportait la pensée du

monde qu'elle ne connaissait pas. La messe de chaque matin, les

méditations et l'étude de tous les jours, les leçons qu'un maître de

musique venait lui donner au parloir, la menaient sans ennui jusqu'au

dimanche où ses parents venaient la chercher pour la promenade. Dans

cet isolement si peu sévère, dans ce recueillement aimable,

l'imagination de l'enfant avivait sa piété. Sa sensibilité naissante

se tournait vers Dieu, et s'élevait à lui avec de secrètes effusions.

Et les fêtes de couvent, le spectacle d'une prise de voile, mille

pratiques, tant d'images, la faisaient arriver à la communion

tremblante, ravie et enflammée[372].

[370] État ou Tableau de la ville de Paris, par de Jèze. _Paris_,

_Prault_, 1761.

[371] Mémoires de Maurepas, vol. II.--Mémoires de la République

des lettres, vol. VI.

[372] Lettres inédites de Mlle Phlipon adressées aux demoiselles

Cannet, de 1772 à 1780, publiées par Breuil, 1841.

Le passage au couvent, ces quelques années de retraite, d'éducation,

de leçons religieuses dans les pensions conventionnelles, marquaient

profondément l'âme des jeunes filles de la bourgeoisie. La femme

bourgeoise en gardait toute sa vie un souvenir, une consécration,

comme une ombre: un goût de discipline, un fond de piété, une certaine

sévérité de foi lui restaient, qui devaient, exaltés par les disputes

du temps, la passionner à froid et la mener au rigorisme. Dans sa

dévotion, il y avait un secret caractère de rigidité, un instinctif

besoin de doctrine qui la poussait au Jansénisme. Elle en fut le grand

appui: et ce fut en elle que le Jansénisme trouva ces passions et ces

dévouements qui, en 1758, mettaient les filles du procureur Cheret,

les petites filles du fameux traiteur Cheret, à la tête d'une petite

église tenant hautement la tête au curé de Saint-Séverin[373].

[373] Journal historique de Barbier, vol. IV.

Les mères de la petite bourgeoisie, qui avaient besoin de l'aide de

leurs filles au logis, ne les laissaient presque jamais, passé douze

ans, au couvent ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient en

cinq ans à lire, écrire, compter, coudre, broder et tricoter[374].

Aussitôt qu'elle était grandelette, la petite fille était reprise par

ses parents. L'éducation qu'elle recevait en rentrant dans la maison

paternelle se ressentait de la position intermédiaire que la

bourgeoisie occupait dans la société. Née dans cet ordre flottant, et

sans limites précises, qui touchait au peuple par le travail, à la

noblesse par l'aisance, la jeune fille était formée à la fois pour les

obligations du ménage et pour les plaisirs de la société. Elle

recevait une éducation moitié populaire, moitié mondaine, qui

l'approchait de tout sans l'empêcher de descendre à rien, et qui

faisait de sa personne comme une image de cette classe tournée vers

deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas aux

agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés: l'une

était donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre

aux travaux manuels, aux soins, aux fatigues domestiques d'une

servante; contraste singulier qui la faisait passer sans cesse et

souvent plusieurs fois en un jour du rôle de virtuose au rôle de

Cendrillon. Un maître amenait l'autre à la maison; après le maître

d'écriture venait le maître de géographie; après celui-ci le maître de

musique; et le maître de danse, payé par le petit peuple même trente

sous par mois[375], le maître de danse arrivait, la joue gauche contre

sa pochette pour apprendre à faire les révérences de cour. Mais ces

belles leçons de loisir ressemblaient aux belles robes de la jeune

fille, à la mise élégante, même riche, qui, les jours de fête, la

mettait au-dessus de son état: elle les quittait pour aller, en petit

fourreau de toile, au marché avec sa mère. Elle descendait de ces

agréables études pour acheter, à quelque pas du logis, du persil ou de

la salade: et tout en lui donnant ces grâces de salon, on lui faisait

garder l'habitude d'aller à la cuisine faire une omelette, éplucher

des herbes ou écumer le pot. Un fond sévère, pratique, grossier, un

ornement mondain, léger, galant, c'est le double caractère de cette

éducation des filles qu'on dirait élevées par la Bourgeoisie avec le

bon sens de Molière, et par le Dix-huitième siècle avec la grâce de

Mme de Pompadour.

[374] Paris tel qu'il était avant la révolution, par M. Thiéry.

_Paris, an IV_, vol. I.

[375] OEuvres de Chevrier, vol. III.

La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en plus d'un point à

son éducation. Foncièrement simple, concentrée, attachée au terre à

terre et à la régularité des existences ouvrières, cette vie, si

bornée d'apparence, avait ses échappées au dehors. Elle avait pour

cercle ordinaire et journalier le cercle étroit de la famille, trois

ou quatre parents, à peu près autant d'amis, quelques relations de

voisinage; mais elle n'y était pas exclusivement et rigoureusement

enfermée. La jeune fille demeurait dans la solitude; mais elle était,

selon le mot d'une jeune personne d'alors «sur les confins du monde».

La bourgeoisie, ce Tiers-état des aptitudes et des talents, avait par

ses mille métiers, par le rayonnement des affaires, par tout ce

qu'elle maniait et tout ce qu'elle approchait, une expansion trop

grande, une force d'ascension trop active, pour que ses filles

restassent, sans la franchir, sur cette limite de la société. De loin

en loin, la jeune bourgeoise poussait la porte dérobée derrière

laquelle s'agitaient les salons, la vie bruyante, les amusements de la

richesse et du loisir. Elle touchait, en passant, aux mœurs, aux

modes, aux élégances de la noblesse. Elle goûtait à ses plaisirs. Et

si on ne la menait guère à l'Opéra avant vingt ans, le théâtre de

société si répandu, dans les classes bourgeoises, lui donnait son

émotion, son enivrement, l'élevait au rire de la comédie, au cri de la

passion, et la conviait souvent à la curiosité des chefs-d'œuvre.

D'ailleurs, quelle maison bourgeoise ne tenait par quelque

aboutissant, quelque connaissance, quelque lien de parenté ou d'amitié

à ce monde magique du théâtre? Entrez dans l'honnête et laborieuse

demeure du ménage Wille: vous y trouverez Carlin. Un goût de théâtre,

un souffle d'art, venant souvent d'un état qui touche à l'art, un

sentiment des lettres, c'est en ce temps l'ennoblissement de la plus

petite bourgeoisie que l'on rencontre menant ses filles à toutes les

expositions de peinture. Et de tous les côtés de ce monde, affolé de

plaisirs polis, que de réunions ouvertes à la jeune fille bourgeoise

accompagnée de sa mère, concerts de Mme Lépine, assemblées de M. Vase,

où elle peut prendre sa part des plus délicates jouissances de son

temps, saisir à la dérobée tant de points de vue et tant de ridicules

du monde, écouter des beaux esprits, voir des figures connues,

coudoyer de jolis abbés, de vieux chevaliers, «de jeunes

plumets»,--oublier en un mot pendant quelques heures qu'elle n'est pas

née _demoiselle_[376]!

[376] Mémoires de Mme Roland, vol. I.

Pourtant ce ne sont là que les accidents, les éclairs de la vie

bourgeoise. Les jours sont rares et semés de loin en loin qui sortent

la jeune fille de sa sphère et de son centre, la mettent un instant

au-dessus d'elle-même, et, en lui ouvrant des aperçus sur le monde,

lui donnent le goût des récréations spirituelles du temps,

l'intelligence de ses arts, de son esprit, de ses modes élégantes. La

jeune fille vit le reste du temps dans l'ombre et la retraite de

l'intérieur, dans la monotonie des passe-temps familiers et des

plaisirs réglés, assez enfermée, sortant peu. Et quand elle sort, elle

va à de traditionnelles promenades, à ces jardins consacrés où les

filles semblent mettre, en suivant le pas de leurs mères, le pied sur

la trace de leurs grand'mères: c'est le jardin de l'Arsenal, le jardin

du Roi, et ce jardin du bon vieux temps où l'on tricote encore[377],

le jardin du Luxembourg, ami de la rêverie, ou bruit si doucement à

l'oreille des jeunes personnes le _frisselis_ des feuilles agitées par

le vent[378]. Quelquefois cependant l'on s'échappe de Paris, et comme

l'on est fatigué des taillis uniformes du Bois de Boulogne et des

décorations de Bellevue, l'on pousse jusqu'à la campagne, et tout un

jour, passé à l'air, sous le ciel libre, dans de hautes futaies et de

vrais bois, donne à ces jeunes filles, naïves et fraîches, recueillies

et tendres, des joies pareilles au voile de gaze dont se parait la

petite Phlipon pour aller à Meudon, des joies qui leur caressent le

front et flottent tout autour d'elles sous un souffle. La fille de la

petite bourgeoisie a devant la nature des sensations et des

perceptions qu'elle connaît seule, des voluptés refusées à la jeune

fille de la société élevée par le monde et pour le monde, dans l'air

factice et vicié de ses préjugés, de ses mensonges, de son

_antinaturalisme_. Son cœur se gonfle d'un vague besoin d'admiration

et d'adoration. Étangs solitaires, retraites où l'on cueille les

brillants _orchis_, repos dans les clairières sur un amas de feuilles,

il y a là pour elle, comme a dit l'une, «le charme d'un paradis

terrestre[379]».

[377] Paris en miniature d'après les dessins d'un nouvel Argus.

_Londres_, 1784.

[378] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Cannet.

[379] Mémoires de Mme Roland, vol. I.

«Où irons-nous demain s'il fait beau?» se demande-t-on dans les

familles le soir des samedis d'été; et si ce n'est Meudon et

Villebonne qu'on choisit, ce sera au moins le Pré Saint-Gervais où

l'on ira gaiement déjeuner sur l'herbe et «casser l'éclanche» avec une

compagnie d'amis, ou bien Saint-Cloud, le voyage ordinaire des

dimanches de la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura du monde; et

l'on part le lendemain s'embarquer dans ces batelets où tiennent huit

personnes et qui, contre le quai, attendent leur nombre complet de

voyageurs. La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit

simple, léger et coquet, parée de fleurs, entre gaiement au bras de

son père dans cette société du batelet; et en route, ce sont des

connaissances, souvent la rencontre d'un prétendu, une occasion de

mariage. Laisse-t-on perdre l'occasion? On la retrouve sur le pas de

la porte où les jeunes filles bourgeoises prennent le frais le soir, à

la fenêtre où elles passent les jours fériés sur des accoudoirs, sur

le Rempart où l'on va par bandes d'amies rire et chanter[380]. On la

retrouve à l'Octave de la Fête-Dieu très-suivie par la petite

bourgeoisie: c'est le grand moment des amoureux et des épouseurs. L'on

a encore si l'on n'est pas accordée dans sa parenté ou dans ses

connaissances, la ressource du carnaval pour rencontrer et choisir un

mari parmi ces sociétés de masques auxquelles la liberté des jours

gras accorde le droit de courir les maisons du quartier.

[380] Les Illustres Françoises, vol. II.--Les Contemporaines,

vol. VIII.

Ces rencontres, la facilité des mœurs bourgeoises, l'habitude des

parents de laisser les filles, une fois grandes, prendre sous un

prétexte leur mantelet et leur coiffe pour courir la rue et ses

aventures, remplaçaient pour la jeune personne les occasions de

mariage du monde et de la société. Mais souvent, à chercher ainsi un

mari à l'aventure, la jeune fille courait bien des dangers. Suivie par

quelque joli homme de qualité, elle acceptait des rendez-vous

innocents dans l'ombre de quelque église; puis un soir elle ne

reparaissait plus à la maison paternelle. Cependant un petit nombre

seulement se laissait ainsi séduire: la plupart de celles qui cédaient

à l'entraînement, à l'amour, étaient trompées. En se donnant à un

amant, elles croyaient confier leur honneur à un mari. Elles étaient

abusées par des apparences d'union, par des simulacres de mariage, par

ces mariages de cœur et d'intention consacrés encore alors par les

traditions des vieilles habitudes et par les complaisances de

l'Église. Elles avaient foi dans ces promesses de mariage, si communes

au commencement du siècle, échangées entre promis, souvent écrites et

signées de leur sang: l'amour écrivait ainsi volontiers au

dix-huitième siècle; et ne mettait-il pas de pareille écriture jusque

sous les pieds des danseuses à un bal de la Reine? Parmi ces jeunes

filles, il en était de si ingénues ou de si faciles, de si naïves ou

de si imprudentes, qu'il leur suffisait, pour s'estimer mariées,

d'entendre une messe. «Je vous prends pour mon époux, disaient-elles

au jeune homme dont elles prenaient la main au moment de l'élévation.

J'en prends à témoin le Dieu que j'adore, et en face de ses autels je

vous jure une fidélité éternelle.» A quoi le jeune homme répondait, en

pressant à son tour la main de la jeune fille: «Je vous jure sur tout

ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré que jamais je n'aurai

d'autre épouse que vous.» Quelques-unes plus exigeantes, éprouvant le

besoin d'un sacrement plus formel, demandaient et obtenaient un

mariage secret, un mariage fort à la mode en ce temps, même à la

cour[381]. Elles pensaient mettre leur religion et leur faiblesse à

couvert, se défendre du courroux des parents, lier l'homme par cet

engagement sacré qu'elles avaient l'espérance de déclarer un jour avec

l'aide du temps et de la Providence. Ce mariage secret, qui suffisait

à rassurer leur conscience, car elles y mettaient sincèrement le vœu

de leur vie, n'était point un de ces mariages de comédie célébré par

un laquais déguisé en prêtre: il était un véritable mariage consacré

par l'unique légalisation du temps, la bénédiction et la

sanctification de l'Église. On se mettait en quête d'un pauvre prêtre,

presque toujours d'un prêtre normand: la Normandie était renommée pour

fournir les plus pauvres et les plus accommodants. L'argent, et aussi

l'amour des deux jeunes gens, touchaient le bonhomme: il consentait à

marier les deux amants et à leur donner un certificat de mariage, à la

condition qu'ils se feraient, sous sa dictée, une promesse mutuelle et

qu'ils s'engageraient, chacun de leur côté, à rectifier par une

nouvelle cérémonie cette première célébration de leur mariage,

aussitôt qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux promesses

devaient être signées non-seulement des deux amants, du prêtre, mais

encore des témoins assistant au mariage. En outre, la promesse du

fiancé devait être cachetée de son cachet, et porter sur l'enveloppe

la reconnaissance par deux notaires que ce qui y était renfermé

contenait la déclaration de la pure et franche volonté de l'épouseur.

La veille du mariage, après une exhortation religieuse, avait lieu la

confession. Les amants prêtaient entre les mains du prêtre le serment

de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur conférer; et

l'on prenait un rendez-vous pour le lendemain matin. Ce jour-là, en

quelque chapelle basse et retirée d'une paroisse éloignée, derrière

une grille fermée et rouverte aussitôt après une messe publique, le

prêtre célébrait la messe de mariage. Puis les époux sortis de

l'église remettaient au prêtre leurs promesses datées et signées,

certifiées par quatre témoins, authentifiées par acte de notaire[382].

Mais la femme par cette cérémonie n'était guère mariée que devant

Dieu: elle n'avait d'autre recours contre l'homme qu'un serment et une

parole. Et que de maris ainsi liés, cédant à l'inconstance, aux

conseils d'une famille, à l'intérêt d'un riche mariage, déchirant cet

engagement comme une page de roman, laissant à la honte celle qu'ils

avaient cru aimer ou dont ils s'étaient joués!

[381] Revue rétrospective, vol. IX.

[382] Les Illustres Françoises, vol. II.

Plus ordinairement, le prétendu trouvé ici ou là, en promenade, à

l'église ou au bal, ce sont les trois endroits qui font le plus de

noces bourgeoises, le prétendu frappe à la porte de la jeune fille qui

lui est facilement ouverte. Il a demandé dans une rencontre, souvent à

la première, la permission de rendre une visite. Il est reçu; et,

après une partie de _mouche_, il obtient la permission de revenir. La

cour à la jeune personne se fait sous les yeux des parents; on s'aime

et on se le dit au milieu des jeux innocents auxquels les jeunes

filles apportent un rire d'enfance, une gaieté qui échappe à leur âge;

et de quels jolis petits cris de souris, elles animent l'amusant

cache-cache du jeu de _cligne-musette_! Mais le jeu préféré des

amoureux est quelque petit jeu de commerce, où l'amende pour les

demoiselles, en cas d'absence, est un baiser, et où la perte de chacun

forme un trésor pour fêter la Saint-Martin. Et le trésor ouvert à la

Saint-Martin, la soirée est si charmante, que les amoureux prennent la

résolution de jouer encore pour avoir de quoi faire la messe de

minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper et

un petit bal aux jours gras. Puis les étrennes arrivent, et le galant

en profite pour donner une paire d'Heures et des gants[383]. Car,

malgré la facilité de la bourgeoisie à ouvrir sa porte aux épouseurs,

à leur donner les moyens de plaire, les mariages ne se concluent point

chez elle si vite, d'une façon si expéditive, si brusque que chez les

gens de noblesse et dans la haute société. Chose singulière! dans

cette classe laborieuse, les convenances, les avantages même de

fortune ne décidaient pas seuls l'union de la femme et de l'homme. Il

y avait besoin, pour qu'un mariage s'accomplit, sinon d'un

commencement de passion, au moins d'une certaine sympathie de la jeune

fille pour le jeune homme qui se présentait à elle, et qu'elle aimait

à voir jouer «le Céladon». La personnalité du prétendu, son caractère,

étaient plus pesés, plus étudiés, plus analysés dans la bourgeoisie

qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipée, plus tendre, garée des

exemples qui désillusionnent et des ambitions qui dessèchent, voulait

trouver, sinon un amant dans son mari, au moins un homme qu'elle pût

aimer. Et comme elle était dans la famille une personne émancipée,

dont les parents n'auraient osé forcer la volonté, comme, dans cette

grosse affaire de son mariage, elle était laissée presque toujours

maîtresse absolue de sa décision, elle ne se refusait point

d'éprouver, de faire parler et de faire attendre «le Monsieur» dont

son père lui avait montré la lettre de demande. En robe de toile, les

cheveux sans poudre, négligemment coiffée en _baigneuse_, elle prenait

plaisir à recevoir ses hommages; et il fallait une longue suite de

visites et une cour filée pour qu'elle lui permît d'aller acheter au

quai des Orfévres l'anneau et la médaille de mariage[384].

[383] Les Illustres Françoises, vol. II.

[384] Mémoires de Mme Roland, vol. I.

Quoi d'étonnant à cette exigence, à ce retard, à ces épreuves, à cette

lente méditation du mariage, qui chez quelques-unes dégénère en

répugnance? C'est le sérieux de la vie, le labeur, les responsabilités

et les esclavages du foyer que cette jeune fille va embrasser dans cet

engagement. Ce qu'il y avait dans sa vie d'ouverture sur le monde, de

liberté, d'insouciance, de tranquillité, de petits plaisirs, il faut

le quitter. Ici, en effet, le mariage est le contraire de ce qu'il est

plus haut: il est un lien au lieu d'être une libération; il donne des

devoirs à la femme, au lieu de lui apporter des droits: il lui ferme

le monde au lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, égayée,

légère, tandis que là-haut, c'est avec le mariage que commence

l'émancipation de la femme et que s'anime son existence. En dehors de

ces images sévères qu'il évoque dans l'idée de la jeune fille

bourgeoise, le mariage lui paraît encore redoutable par la gravité de

ses vœux. La femme et l'homme destinés à vivre ensemble dans la

bourgeoisie sont appelés à demeurer réellement l'un auprès de l'autre.

Le mariage n'y a point les commodes arrangements de la séparation

décente: il est véritablement une union de deux existences aussi bien

que de deux intérêts. Pour la femme de noblesse qu'y a-t-il en jeu

dans son ménage? Son bonheur. Mais pour la femme de la bourgeoisie, il

y a quelque chose de plus encore. En prenant un mari, il faut qu'elle

soit assurée de prendre un homme qui ne compromettra point l'argent du

ménage, un homme qui ne mettra pas en péril le pain de ses enfants. Un

vice ne ferait qu'un peu de désordre en haut: ici il ferait de la

misère. Le choix est donc plein de gravité: il décide de tout

l'avenir, de la fortune d'une famille. A tant de considérations qui

arrêtent la jeune fille et la font hésitante et pensive devant ce

grand engagement de la vie, ajoutons-en une dernière: elle a vu, en

voyant vivre ses parents, que le mari a conservé, dans la bourgeoisie,

l'autorité de l'homme sur la femme. Il n'est pas le mari que lui

montrent la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il épouse son

égale, lui laissant sa volonté pour garder sa liberté, lui abandonnant

le commandement de l'intérieur. Dans son ordre, elle le sait, il est

d'autres traditions, d'autres habitudes; et se donner un mari, c'est

se donner un maître[385].

[385] Lettres inédites de Mlle Phlipon.--Les Parisiennes, vol.

II.

* * * * *

La femme au dix-huitième siècle · 第 16 / 33 段