C'est en pleine licence, en pleine Régence, que cette femme aime

ainsi. C'est en pleine Régence qu'elle montre en elle les plus nobles

et les plus touchantes vertus de l'amour. C'est au milieu des

scandales du Palais-Royal, au travers des chansons des roués, que

s'élève cette plainte, ce gémissement, ce cri de souffrance et de

tendresse, le cri d'une colombe blessée dans un bois plein de Satyres!

C'est tout près de Mme de Parabère, à ses côtés, que Mlle Aïssé se

donne tout entière au chevalier d'Aydie. Elle écrit: «Il y a bien des

gens qui ignorent la satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse

pour préférer le bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre;» et

toute sa vie n'est qu'un sacrifice au bonheur de ce qu'elle aime.

Aimée du chevalier, elle s'impose le devoir et le courage de refuser

la main qu'il lui offre: «Non, j'aime trop sa gloire,» dit-elle, en

détournant les yeux de ce trop beau rêve. «Rendre la vie si douce à

celui qu'elle aime qu'il ne trouve rien de préférable à cette

douceur,» elle ne connaît d'autre art ni d'autre ambition. La douceur,

c'est le mot qui de son cœur tombe sans cesse sous sa plume, et donne

à toutes ses lettres leur immortel accent de caresse. Comme Mme de

Ferriol lui demandait un jour si elle avait ensorcelé le chevalier,

elle lui répondit simplement, naïvement: «Le charme dont je me suis

servi est d'aimer malgré moi et de lui rendre la vie du monde la plus

douce.» Son âme, sa vie est dans cette réponse; et cette séduction de

sa personne est le charme de sa mémoire. Elle aime, elle n'a pu

résister à l'amour, et elle veut s'en arracher. Née pour la vertu,

l'image de la vertu ne lui est apparue que dans la passion, et elle

n'a connu le devoir qu'après la faute. Elle se débat, elle succombe,

elle recommence à se combattre. Elle craint tout ce qui l'approche du

chevalier, et elle se trouve malheureuse d'en être éloignée. «Couper

au vif une passion violente... c'est effroyable; la mort n'est pas

pire... Je doute de m'en tirer la vie sauve,» écrit-elle à l'amie qui

la soutient, la console, la conseille et l'exhorte; et elle fait pour

se vaincre des efforts qui la déchirent. Son cœur saigne goutte à

goutte. C'est un regret si douloureux, une honte si sincère, si

ingénue, que le remords prend chez elle par moments un caractère

angélique, et que le repentir lui donne comme une seconde innocence.

Sa beauté s'en va, sans qu'elle songe à la regretter; elle perd ses

forces et sa santé, et les laisse aller sans les retenir. La maladie

l'apaise et l'approche de la grâce. Le sacrifie la tue; mais elle

espère en la miséricorde de Dieu qui voit sa bonne volonté. Et

cependant que d'amour encore pour cet homme auquel elle cache ses

maux, dont elle n'ose regarder les yeux pleins de larmes de peur de

trop s'attendrir, et dont elle écrit de son lit d'agonie: «Il croit

qu'à force de libéralité, il rachètera ma vie; il donne à toute la

maison, jusqu'à ma vache à qui il a donné du foin; il donne à l'un de

quoi faire apprendre un métier à son enfant, à l'autre pour avoir des

palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente à

lui; cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi cela

était bon: à obliger tout ce qui vous environne, à avoir soin de

vous[318].» Puis un prêtre vient; elle se détache de la terre, elle

sourit au bonheur de quitter ce misérable corps, elle s'élève vers le

Dieu que son cœur voit tout bon: c'est l'amour qui meurt en état de

grâce. Et il semble qu'à la fin du siècle, quelque chose de cette âme

de femme, qui s'envole comme une âme de vierge, reparaîtra dans la

robe blanche de Virginie.

[318] Lettres Mlle de Aïssé à Mme Calandrini. _Paris_, 1816.

Après s'être montré chez Mlle Aïssé dans son jour tendre, dans son

émotion douce et recueillie, dans une langueur passionnée, l'amour

paraît avec éclat chez une femme d'un tempérament tout contraire: Mlle

de Lespinasse. Chez celle-ci, le sentiment est une ardeur dévorante,

un feu toujours agité, toujours ravivé qui se retourne, se remue et

s'agite sans cesse sur lui-même. Il vit d'activité, d'énergie, de

violence, de fureur, de déchaînement, de tout ce que la passion avait

de trop viril et de trop orageux pour l'âme d'une Aïssé. Il dure en

s'usant, et interrogez-le: il vous palpitera sous la main comme le

plus fort battement de cœur du dix-huitième siècle. Car ce n'est pas

seulement la fièvre d'une femme que cet amour de Mlle de Lespinasse,

il montre aussi le malaise et l'aspiration de ce temps. Il révèle la

secrète souffrance de ce petit nombre de personnes supérieures, trop

richement douées pour ce siècle, qui ont, presque du premier coup,

tout poussé jusqu'au bout, épuisé d'un trait les saveurs du monde, et

goûté jusqu'au fond tout ce que le plaisir, le bonheur, l'activité de

la société pouvaient leur donner d'occupation et leur apporter de

plénitude. Arrivées en quelques pas à la fin des choses et à leur

dégoût, blessées dans toutes les parties de leur être par le vide que

leur esprit a fait de tous les côtés de la vie commune, elles se

découvrent, dans cette atmosphère de sécheresse et d'égoïsme, un

irrésistible et furieux besoin d'aimer, d'aimer avec folie, avec

transport, avec désespoir. Elles veulent rouler dans l'amour comme

dans un torrent, s'y plonger tout entières, et le sentir passer de

tout son poids sur leur cœur. Elles l'avouent, elles le proclament

bien haut: il ne s'agit pas pour elles de plaire, d'être trouvées

belles, spirituelles, d'avoir ce grand honneur du temps, l'honneur

d'une préférence, de jouir des chatouillements de la vanité: elles ne

veulent que des succès de cœur. C'est leur orgueil et leur affaire

que d'aimer. Tout ce qu'elles ambitionnent, c'est d'être jugées

capables d'aimer et dignes de souffrir. Elles ne font que répéter:

«Vous verrez comme je sais bien aimer, je ne fais qu'aimer, je ne sais

qu'aimer...» Être remuées, attendries, passionnées, voilà le désir

fixe de ces âmes impatientes d'échapper aux froideurs de leur siècle,

tout empressées à se débarrasser du monde et à faire en elles-mêmes

une pensée unique. Et comme généralement ces femmes, à l'heure de

l'enfance et de la première jeunesse, n'ont point eu les

amollissements et les ravissements religieux, comme elles ont résisté

aux tendresses et aux émotions de la piété, elles arrivent à l'amour

comme à une foi. Elles y apportent l'agenouillement, une sorte de

dévotion prosternée. Ces âmes de pure raison qui n'ont eu jusque-là de

sens moral, de conscience et de maître que l'intelligence, ces âmes si

fières, habituées à tant de caresses, un moment si vaines, perdent

aussitôt qu'elles sont touchées le sentiment de leur valeur et de

leur place dans l'opinion; et elles se précipitent à des humilités de

Madeleine et de courtisane amoureuse. Leur amour-propre, ce grand

ressort de tout leur être, elles le mettent sous les pieds de l'homme

aimé; elles prennent plaisir à le lui faire fouler. Elles se tiennent

auprès de lui, comme devant le dieu de leur existence, soumises et se

mortifiant, baissant la tête, résignées à tout sans plainte, presque

joyeuses de souffrir.

Cette soumission absolue, on la trouve si marquée chez Mlle de

Lespinasse qu'elle paraît, de son amour, un caractère encore plus

accusé que le transport et la violence. Comment reconnaître la

maîtresse d'un des premiers salons de Paris dans cette femme qui se

fait si petite dans l'amour, qui demande si timidement et à voix si

basse la moindre place dans le cœur de son amant, qui remercie si

vivement du ton d'intérêt avec lequel on veut bien lui écrire, qui

s'excuse si doucement d'écrire trois fois la semaine? Si peu qu'on lui

accorde, elle le reçoit comme une faveur qu'elle ne mérite pas; et

elle se trouve froide dans la reconnaissance alors même qu'elle y met

toutes ses tendresses. Rien ne la sort de cette attitude courbée et

suppliante, et toutes les marques d'amour qui lui sont données ne

peuvent l'enhardir à cette confiance qui fait qu'on exige ce qu'on

désire de ce qu'on aime. Elle s'abaisse sans cesse devant M. de

Guibert; et l'abandon qu'elle fait de sa volonté dans la sienne,

d'elle-même en lui, est si absolu qu'elle ne se trouve plus à

l'unisson de la société, à l'accord du ton et des sentiments du

monde. Le plaisir, la dissipation, les distractions qu'elle rencontre

encore autour d'elle n'ont plus rien à son usage; et devant cet amour

qui la remplit, le jugement public lui paraît si peu, qu'elle est

prête à braver l'opinion pour continuer de voir M. de Guibert et de

l'aimer à tous les moments de sa vie. Il y a en elle un élancement

prodigieux, une élévation suprême, une aspiration constante; et de

toutes ses pensées, de toutes les forces de son âme, de toutes les

puissances de son cœur, il s'échappe ce cri de tendresse et de

délire:--une prière qui tend un baiser!

«_De tous les instants de ma vie, 1774._ Mon ami, je souffre, je vous

aime et je vous attends.»

L'amour absorbé dans son objet n'a pas dans l'humanité moderne de plus

grand exemple que cette femme rapportant à son amant tous ses

sentiments et tous ses mouvements intérieurs, lui donnant ses pensées

dont, selon sa délicate expression, «elle ne croit s'assurer la

propriété qu'en les lui communiquant,» se défendant toute chose où il

n'est pas, satisfaite de ne vivre que de lui, dépouillée de sa

personnalité propre et comme morte à elle-même, se refusant à parler,

fermant la porte aux visites de Diderot, à sa causerie qui, dit-elle,

force l'attention, et demeurant seule sans livres, sans lumière,

silencieuse, tout entière à jouir de cette âme nouvelle que M. de

Guibert lui a créée avec ces trois mots: «Je vous aime,» et si

profondément enfoncée dans cette jouissance, qu'elle en perd la

faculté de se rappeler le passé et de prévoir l'avenir. Et quand le

pauvre homme qu'elle a grandi de tout son amour passe de

l'indifférence à la brutalité, quelles luttes, quelles souffrances,

quelles révoltes d'un moment, suivies aussitôt d'abaissements et de

soumissions pitoyables! quel douloureux travail pour réduire un cœur

qui déborde à la mesure des arrangements, des commodités de M. de

Guibert! Il faut l'entendre solliciter de lui des confidences d'amour,

et se vanter, la malheureuse! de n'avoir pas besoin d'être ménagée.

Quel rôle, quelle vie, le long martyre! Lui demander de l'abandonner à

elle-même, se raccrocher à sa passion, affirmer qu'elle en est

maîtresse, retomber dans les convulsions du désespoir, tous les soirs

s'abîmer dans cette musique d'_Orphée_ qui la déchire, tous les soirs

écouter ce: «J'ai perdu mon Eurydice!» qui semble remuer au fond

d'elle la source des larmes, du regret, de la douleur; solliciter de

cet homme un mot, un mot de haine s'il le veut, lui promettre de ne

plus le troubler, de ne jamais exiger rien, s'occuper de le marier

richement, de le donner à une autre femme jeune et belle; pour cet

homme, marcher, courir, visiter, intriguer, malgré la faiblesse et la

toux; à la pièce de cet homme, prier le succès à deux genoux; mendier,

auprès de la charité de cet homme qu'elle sert de toutes façons,

l'aumône de ce dont elle a besoin pour ne pas mourir de douleur; se

rattacher encore une fois à lui, implorer son portrait, chercher à lui

faire entendre qu'elle meurt, sans trop attaquer sa sensibilité, le

supplier de se rencontrer avec elle à quelque dîner, lui répéter:

«Quand vous verrai-je? Combien vous verrai-je?» lui écrire de ce lit

qu'elle sait être son lit de mort: «Ne m'aimez pas, mais souffrez que

je vous aime et vous le dise cent fois;»--c'est le long, l'effroyable

martyre de cette femme si bien prédestinée à être le modèle du

dévouement de l'amour, que son agonie sera comme une transfiguration

de la passion. D'une main touchant déjà au froid de la tombe, elle

écrira: «Les battements de mon cœur, les pulsations de mon pouls, ma

respiration, tout cela n'est plus que l'effet de la passion. Elle est

plus marquée, plus prononcée que jamais, non qu'elle soit plus forte,

mais c'est qu'elle va s'anéantir, semblable à la lumière qui revit

avec plus de force avant de s'éteindre pour jamais[319]...»

[319] Lettres de Mlle de Lespinasse. _Paris_, _Collin_,

1809.--Nouvelles Lettres de Mlle de Lespinasse. _Paris_,

_Maradan_, 1820.

La passion! elle a laissé dans ce temps assez de grands exemples,

assez de traces adorables pour racheter toutes les sécheresses du

siècle. Elle a été dans quelques cœurs élus comme une vertu, comme

une sainteté; elle a été, dans bien des âmes faibles, comme une excuse

et comme un rachat. Que de beaux mouvements, que de généreux élans

elle a inspirés même à celles qui ont cédé à l'amour à la mode, et

dont les fautes ont fait éclat au milieu de l'éclat des mauvaises

mœurs! Que de pages elle a dictées à l'adultère, encore toutes

chaudes aujourd'hui, et dont l'encre jaunie semble montrer une

traînée de sang et de larmes! Après les lettres d'une Aïssé à un

chevalier d'Aydie, d'une Lespinasse à un Guibert, qu'on écoute ces

deux lettres d'une malheureuse femme qui aima, avec l'impudeur de son

temps, l'homme aimé par son temps; qu'on lise ces lettres de madame de

la Popelinière à Richelieu: quels baisers de feu! quel retour

incessant de ce mot: _mon cœur_, repété toujours et toujours comme

une litanie pénétrante, continue, machinale, pareil au geste d'une

mourante qui se cramponne à la vie! La flamme court dans ces lignes,

une flamme qui consume et purifie; et n'est-ce pas la Passion sauvant

l'Amour dans le scandale même de l'Amour?

«Mon cher amant mon cher cœur pourquoy m'escris-tu si froidement

moy qui ne respire que pour toy qui t'adores mon cœur je suis

injuste je le sens bien tu as trop d'affaires et qui ne te

laissent pas la liberté de m'escrire qui te tourmentent j'en suis

sure mon cœur mais je n'ay pas trouvé dans ta lettre ces

expressions et ces sentiments qui partent de l'âme et qui font

autant de plaisir à escrire qu'à lire je sens une émotion en

t'escrivant mon cher amant qui me donne presque la fièvre qui

m'agite de mesme. Je n'ay pu apprendre que le courier n'estoit

pas party sans m'abandonner à t'escrire encore ce petit mot cy

pour réparer ma lettre froide et enragée que je t'ay escrit hier

je sens plus le mal que je te fais que les plus vives douleurs,

je t'aime sans pouvoir te dire combien mon cher amant mon cœur

tu ne peux m'aimer assés pour sentir comme je t'aime mon cher

cœur je me meurs de n'estre pas avec toy, mes glandes ne vont

pas bien elles grossissent du double[320] et j'en ai de nouvelles

je commence un peu à m'inquiéter pour cela seulement car le fonds

de ma santé est invulnérable ce ne sera cependant rien à ce que

j'espère. Surtout fiés vous en à moy et ne vous inquiestés pas.

Mon cher amant ton absence me coûtera la vie je me désespère. Je

n'ay jamais rien aimé que toy mon cœur je suis la plus

malheureuse du monde hélas, mon cher cœur m'aimes tu de mesmes

de bonne foy je ne le crois pas vous ne sentés pas si vivement je

le sçais. Mais au moins aimes moy autant que tu le pourras...»

[320] Un personnage ridicule, nommé Balot, et connu par ses

comparaisons malheureuses, disait en 1748, en parlant de la

guérison du cancer de Mme de la Popelinière: «Ces guérisons sont

assez communes; j'ai connu des femmes qui avaient des glandes,

enfin qui avaient le sein comme un sac de cavagnole.» Métra nous

apprend que le médecin à la mode pour les maladies du sein des

femmes était le bourreau de Paris.

«Mon cœur, vous m'aimés mieux que tout ce que vous avés aimé,

cela est-il vray je crains toujours que ce ne soit la bonté de

vostre cœur qui vous dicte ces choses la pour me consoler et me

faire prendre patience mon cœur que tu pers de caresses cela est

irréparable. J'ai oublié de vous dire hier que l'on fait mon

portrait mais mon cœur je ne puis vous en envoyer de copies, le

peintre est un nommé Marolle qui pratique dans la maison toute la

journée, de plus je ne crois pas qu'il me ressemble, vous avés

raison ma phisionomie a trop de variantes c'est pour mon frère si

cependant il vous convient quand vous l'aurez vu à vostre retour

il ne sera pas difficile que mon frère vous le donne il sera bien

aise de m'en faire le sacrifice mais vous n'en aurés plus affaire

en tenant le modèle mon cœur que je vous désire je donnerois un

bras pour vous avoir tout à l'heure ouy je le donnerois je vous

jure je vous désire avec l'impatience la plus vive et elle

s'augmente chaque jour à ne savoir comment je feray pour attraper

la nuit et la nuit le jour puis la fin de la semaine du mois ah

mon cœur quel tourment ma vie est affreuse. Vous ne pouvés

l'imaginer je ne l'aurois jamais pû croire il n'y a aucune

diversion pour moy n'en parlons pas davantage cela vous afflige

sans me consoler et rien ne vous ramenera plutost mon cœur je me

flatte quelque fois que si je vous mandois venés mon cœur à

quelque prix que ce fut vous viendriés mais il faudroit que je

fusse bien malade pour vous proposer de tout quitter je vous

exhorte au contraire à rester mais mon cœur le moins que vous

pourrés je vous en prie[321].»

[321] Lettres autographes de Mme de la Popelinière à Richelieu,

conservées à la bibliothèque de Rouen. Collection Leber.

Est-ce là tout l'amour du temps[322]? Non. Parmi les amours

historiques de ce siècle, n'avons-nous pas un amour plus passionné

dans sa pureté que celui de Mme de la Popelinière, un amour plus

noblement dévoué encore que celui de Mlle de Lespinasse, un amour

enfin plus chaste que celui de la pauvre Aïssé? Et, cet amour, c'est

dans l'orgueilleuse maison de Condé que nous le trouvons.

[322] A ces amours un livre tout nouvellement publié:

_Correspondance de la comtesse de Sabran avec le comte de

Boufflers_ ajoute un tendre et passionné chapitre, un chapitre

que raconte mieux que toute parole cet adieu de la fin d'une

lettre: «Adieu, mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon

âme, mon Dieu!»

La princesse de Condé, à la suite d'une chute où elle s'était démis la

rotule, se trouve aux eaux de Bourbon l'Archambault, en 1786. La vie

des eaux suspendait les exigences de l'étiquette et des présentations,

et la princesse, qui avait vingt-sept ans, cause, déjeune, se promène

avec les baigneurs qui lui agréent. Parmi les hommes qui lui offrent

le bras et guident sa marche mal assurée, à travers la pierraille des

vignes, se rencontre un jeune homme de vingt-un ans. Une phrase que la

princesse laisse un jour tomber sur l'ennui des grandeurs amène

l'intimité entre les causeurs, et au bout de trois jours l'intimité

est de l'amour.

La saison finie, on se sépare. La princesse écrit. Elle écrit des

lettres toutes pleines de gentillesses de cœur presque enfantines,

mêlées à des tendresses mystiques de style qui semblent mettre la

dévotion de l'amour dans sa correspondance. A chaque page elle se

plaint de ce grand monde, «qui l'empêche de penser tout à son aise, à

ce qu'elle aime.» A chaque page, elle répête à l'homme aimé: «Vous

êtes toujours avec moi, vous ne me quittez pas un instant.» Ici elle

se refuse à lire Werther qui lui prendrait de son intérêt, «tout son

intérêt étant pour son ami, tout son cœur, toute son âme.» Là, elle

se fâche presque d'être trouvée jolie, voulant qu'il n'y ait que son

ami qui aime sa figure.

Et toujours au milieu des fêtes de Chantilly et de Fontainebleau le

ressouvenir d'Archambault revient dans ce refrain: _Oh! les petites

maisons des vignes!_

Aimer à distance; aimer un homme qu'elle n'a guère l'espérance de

rencontrer plus de trois ou quatre fois dans tout le cours de l'année,

et encore, sous les regards d'un salon; aimer de cet amour

désintéressé qui se repaît de souvenirs et de la lecture de quelques

lettres, cela suffit à cette nature de pur amour qui écrit: «Je sens

mon cœur qui aime, cela fait un bonheur, je me livre à ce bonheur.»

Et la femme n'est-elle pas tout entière dans ce portrait tracé

d'elle-même au milieu d'une autre lettre: «Je suis bonne et mon cœur

sait bien aimer, voilà tout.»

Chez ce fier sang des Condé, c'est un phénomène que l'humilité de

cette princesse dans l'amour, la belle et volontaire immolation

qu'elle fait de son rang et de sa grandeur, l'étonnante abnégation

avec laquelle elle remet son bonheur aux mains de ce petit officier

lui disant: «Mon ami, le bonheur de votre _bonne_ est entre vos mains,

c'est de vous qu'il dépend à présent; l'instant où vous ne voudrez

pas qu'elle en jouisse, la précipitera dans un abîme de douleur.» Il y

a dans ces lettres un adorable art féminin pour s'abaisser, se

diminuer, se faire pour ainsi dire toute petite, pour hausser l'homme

aimé jusqu'à la princesse. Deux mois et demi, il dure, mouillé de

larmes heureuses, ce candide rabâchage du «je vous aime» où la femme

ne cherche à faire montre ni d'intelligence, ni d'esprit, mais bien

seulement de son cœur. Elle ne laisse échapper de sa pensée réfléchie

que par hasard et comme à son insu une page comme celle-ci: «Nous, mon

ami, nous naissons faibles, nous avons besoin d'appui; notre éducation

ne tend qu'à nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le

serons toujours. Cette idée s'imprime fortement dans nos âmes

destinées à porter le joug; celui qu'on impose à nos cœurs paraît

doux: d'ailleurs peu de sujets de distraction; contrariées

perpétuellement dans nos goûts, nos amusements par les préjugés, les

bienséances et les usages du monde, nous n'avons de libres que nos

sentiments, encore sommes-nous obligées de les renfermer en

nous-mêmes: tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus

fortement ou du moins plus constamment.» Le sentiment éprouvé par Mlle

de Condé est un sentiment si vrai, si sincère, si profond, si pur, si

extraordinaire dans la corruption du siècle, que ceux de sa famille

qui l'ont percé sous les troubles, les faciles rougeurs, les

absorptions de l'amoureuse, tout Condé qu'ils sont, en ont au fond

d'eux-mêmes une secrète compassion.

Un jour son frère, le duc de Bourbon, s'approchait d'elle, la fixait

quelque temps, lui serrait les mains, et l'embrassait avec des yeux

rouges, la plaignant délicatement avec son émotion. Le prince de Condé

lui-même, malgré l'affectueuse guerre faite d'abord à ce penchant, un

moment gagné donnait presque les mains au passage du jeune officier de

carabiniers dans les gardes françaises, passage qui devait lui ouvrir

l'hôtel de Condé et Chantilly.

Mais, au moment où le rêve des deux amants allait se réaliser,

quelques allusions alarmaient la craintive princesse. Des scrupules

«malgré l'extrême innocence de ses sentiments» pour M. de la

Gervaisais naissaient en elle. Elle tombait malade de ces combats

intérieurs. Dans cet état d'ébranlement moral, une femme de sa société

venait à lui raconter que depuis trois ans elle aimait un homme, son

proche parent; que, pendant deux ans et demi, tous deux avaient cru

que c'était de l'amitié et s'étaient livrés à ce sentiment, mais que,

depuis six mois, les combats qu'ils avaient à soutenir leur prouvaient

combien ils s'étaient aveuglés sur l'espèce de sentiment qu'ils

avaient l'un pour l'autre; elle ajoutait qu'elle adorait cet homme,

qu'elle ne se sentait pas le courage de ne plus le voir, qu'elle

comptait sur sa force pour résister, mais..., puis tout à coup elle

interrompait cette confidence par cette apostrophe qu'elle jetait à

la princesse: «Vous êtes bien heureuse, vous; vous ne connaissez pas

tout cela!»

Cette apostrophe, les conseils que cette femme réclamait d'elle,

réveillaient la princesse de son doux rêve. La religion lui parlait.

Et, victorieuse d'elle-même, la future Supérieure des dames de

l'Adoration Perpétuelle écrivait la lettre qui commence ainsi: « Ah!

qu'il m'en coûte de rompre le silence que j'ai observé si longtemps!

Peut-être vais-je m'en faire haïr? haïr! ô ciel! mais oui, qu'il cesse

de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le désire à présent, qu'il

m'oublie et qu'il ne soit pas malheureux. O mon Dieu! que vais-je lui

dire? Et cependant il faut parler, et pour la dernière fois!»

Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus chercher à la voir et

terminait par ces lignes suprêmes: «Voilà la dernière lettre que vous

recevrez de moi; faites-y un mot de réponse, pour que je sache si je

dois désirer de vivre ou de mourir. Oh! comme je craindrai de

l'ouvrir! Écoutez, si elle n'est pas trop déchirante pour un cœur

sensible comme l'est celui de votre _bonne, ayez, je vous en conjure,

l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe_; n'oubliez pas

cela, je vous le demande en grâce[323].»

[323] Lettres écrites en 1786 et 1787. _Paris_, _Benjamin

Duprat_, 1838.

La femme au dix-huitième siècle · 第 13 / 33 段