Ainsi finit, en ce dix-huitième siècle, ce roman qui a l'ingénuité

d'un roman d'amour d'un tout jeune siècle.

V

LA VIE DANS LE MARIAGE

A l'exemple de l'amour qui garde au milieu de la corruption des mœurs

les vertus qui l'excusent, la constance, le dévouement, le sacrifice,

un reste d'honneur, le mariage du dix-huitième siècle conserve, malgré

le temps et la mode, les vertus qui l'honorent. Le mariage sauve ses

devoirs, comme la passion sauve ses droits, par de grands exemples.

Il serait injuste de ne pas le reconnaître: si grand qu'ait été

généralement au dix-huitième siècle le détachement des époux, si

relâché qu'apparaisse le lien conjugal, si commune que soit dans le

mariage une vie libre, affranchie, dissipée, qui paraît n'avoir pas

d'intérieur, pas de centre, et ne réunir de loin en loin près d'un

foyer sans chaleur que la politesse de deux indifférences,--les

traditions, les joies de cette union intime, où deux existences se

mêlent et se confondent, n'en ont pas moins été conservées

religieusement par beaucoup de ménages. Les félicités domestiques, les

fidélités héroïques, le tête à tête du bonheur, les douceurs et

l'habitude de l'amour, la communion du cœur, de l'âme, de l'esprit,

de toutes les affections, de toutes les pensées, le Mariage du

dix-huitième siècle les a connus: il en a donné au plus haut de ce

monde le spectacle rare et inattendu; il en a laissé l'image sereine

et consolante.

Les mémoires de la vie privée du temps nous montrent des ménages

étroitement unis, des adorations de jeune mari et de jeune femme, des

époux vieillissant l'un auprès de l'autre, des couples qui vivent sans

se quitter, des liens que la mort même ne dénoue pas, des cœurs que

le désespoir rattache à celui qui n'est plus. Il reste de beaucoup

d'unions un souvenir pareil à un beau roman ou à un conte du vieux

temps. Et n'est-ce pas en ce siècle que l'amour conjugal trouvera ce

trait de tendresse d'une délicatesse si ingénieuse, si touchante? Une

femme condamnée par les médecins n'avait plus que quelques jours à

vivre. Son mari sentait qu'elle lisait sa mort dans la tristesse, dans

les larmes qu'il essayait de lui cacher. Il va acheter un collier de

diamants de 48,000 livres, l'apporte à la mourante, lui parle du jour

où elle le mettra, du bal de la cour où elle le montrera; et, faisant

briller le collier sur son lit, faisant luire devant son âme l'espoir,

la convalescence, la guérison, la vie, l'avenir, il endort son agonie

dans un rêve! Et ce mari, le marquis de Choiseul, était pauvre: il

avait engagé une terre pour acheter ces diamants qui devaient, par une

clause de son contrat de mariage, revenir à la famille de sa

femme[324]. Au milieu de tant de femmes, si faciles à la séduction,

quand le séducteur est le Roi, ne verra-t-on point une comtesse de

Périgord repousser l'amour du Roi, essayer de l'arrêter par un respect

glacial, le fuir par un exil volontaire dans une terre près de

Barbézieux? Et de cet exil qui durait de longues années, elle ne

sortait que sur cette lettre, où Louis XV lui envoyait les excuses

d'un roi, lors de la mort de la dame d'honneur de Mesdames: «Mes

filles viennent de perdre leur dame d'honneur: cette place, Madame,

vous appartient autant par vos hautes vertus que pour le nom de votre

maison[325].» Et si le mariage a ses héroïnes, il a aussi ses martyrs:

la Trémouille s'enferme avec sa femme malade de la petite vérole, et

meurt avec elle.

[324] Souvenirs de Félicie.

[325] Mémoires de Mme Campan. _Baudouin_, 1822, vol. III.

Le dévouement, l'amour, se rencontrent et se retrouvent jusque dans

les ménages où le temps fait les séparations à la mode, jusque dans

les mariages dénoués par l'inconstance et l'indifférence de l'un des

époux. Ils persistent malgré les froideurs, les infidélités, les

outrages. Ils pardonnent souvent avec les suprêmes caresses de la

duchesse de Richelieu à son mari, à ce mari que l'amour de toutes les

femmes semblait devoir garder de l'adoration de la sienne. Mme de

Richelieu venait d'être confessée par le père Ségaud, et comme

Richelieu lui demandait si elle en était bien contente: «Oh! oui, mon

bon ami, lui dit-elle en lui serrant la main, car il ne m'a pas

défendu de vous aimer...» Et tout près d'expirer, elle rassemblait ses

forces et sa vie pour l'embrasser, pour essayer de l'étreindre en lui

répétant d'une voix pleine de larmes, d'une voix déchirée et mourante,

qu'elle avait désiré toute sa vie mourir dans ses bras[326]!

[326] Mémoires du maréchal de Richelieu, vol III.

Mais les plus grands, les plus éclatants exemples de l'amour dans le

mariage, du bonheur dans le ménage, vous apparaîtront en ce temps dans

les mariages et dans les ménages de ministres, dans ces intimes unions

de tant d'hommes d'État du siècle avec une femme entièrement associée

à leurs projets, à leur fortune, à leur gloire, souvent à leurs

travaux. D'un bout à l'autre du siècle, le ministre apparaît ayant à

ses côtés la force et l'appui des joies de l'intérieur, les

inspirations de l'imagination d'une femme ou les consolations de ses

tendresses. Où retrouve-t-on les cinquante ans de ménage et de bonheur

du marquis de Croissy? Dans le ménage de M. et de Mme de Maurepas, qui

faisait songer au ménage Philémon et Baucis. A la mort de M. de

Maurepas, n'échappait-il point à sa femme ce beau cri «qu'ils avaient

passé cinquante-cinq ans sans s'être quittés une journée?» Et que

d'autres ménages pareillement unis! C'est le ménage du maréchal et de

la maréchale de Beauvau; c'est le ménage Chauvelin, où le mari

poussait jusqu'à la fanfaronnade le respect de la foi conjugale; c'est

le ménage Vergennes; c'est ce ménage où, malgré les écarts du mari, la

femme reste si indulgente, si aimable, si pure, le ménage Choiseul, où

par l'enjouement, les épanchements du cœur, les effusions de

l'humanité, l'amitié tendre, l'égalité de caractère, la fécondité de

l'esprit, Mme de Choiseul met un peu de ces vertus dans le caractère

de M. de Choiseul[327], tant d'agrément et de repos dans les fatigues

de sa vie ministérielle, tant de consolations dans son exil. C'est

enfin le ménage de M. et de Mme Necker où le bonheur est un peu mêlé

d'enthousiasme, l'union d'orgueil, et l'amour de la femme d'idolâtrie

pour le mari.

[327] Le Parallèle vivant des deux sexes. _Dufour_, 1769.

Ainsi se conserve au dix-huitième siècle l'institution du mariage. Un

certain nombre de ménages, osant se mettre au-dessus de l'opinion

publique, lui demandent encore le bonheur. Quelques maris vont même

plus loin: par le contraste le plus étrange avec les idées du temps,

ils exigent du mariage plus que la paix de l'amour, ils prétendent lui

imposer la passion. Ils veulent être aimés comme ils aiment. Leur

jalousie réclame de la femme un abandon complet d'elle-même, les

ardeurs et les sacrifices d'un cœur qui s'est donné tout entier et

qui ne s'appartient plus. Ils ne lui permettent pas les amitiés pour

d'anciennes amies; à peine s'ils l'autorisent à aimer sa mère. La

femme doit vivre, selon eux, uniquement occupée de son mari; et s'ils

ne trouvent point dans le mariage une femme qui se plie à leurs

exigences, ils s'écrient «que leur femme ne les aime point, qu'elle ne

vit point pour eux, qu'ils ne sont pas pour elle ce qu'elle a de plus

cher au monde»: telle était la lamentation sincère, la désolation

désespérée de ce malheureux frère de Mme de Pompadour, le marquis de

Marigny.

Devoirs, plaisirs, le cœur même du mariage, nous allons le retrouver

dans cette suite d'estampes où Moreau a peint le foyer du temps, ses

fêtes et ses grands jours. Là nous verrons l'autre côté des Baudoin et

des Lavreince, la femme et l'homme unis par le présent, par l'avenir,

par ces petits êtres sur la tête desquels leurs regards, leurs baisers

et leurs âmes se rencontrent. D'abord ce sera la femme en toilette de

matin souriant sous son joli bonnet de linge de nuit, souriant comme

on sourit à un songe, aux paroles du docteur qui va prendre sa canne à

bec de corbin, et lui annonce qu'elle est mère. Ici la voilà dans son

costume lâche et flottant, tout entourée et soutenue d'oreillers, à

demi couchée sur le lit de repos dont le fond est une glace. Elle ne

descend plus l'escalier qu'appuyée sur le bras de son mari; elle ne va

plus à l'église, aux Tuileries que portée doucement dans sa chaise par

deux grands valets picards[328]. En dépit de Tronchin qui veut

qu'elle marche et coure seule, qui la plaisante si par hasard il la

rencontre, elle ne fait plus qu'une courte promenade où, pour un petit

caillou qui lui roule sous le pied, son mari devient pâle. Nulle

privation ne coûte au mari ni à la femme pour faire venir au monde en

bonne santé cet enfant auquel ils commencent à s'attacher par les

sacrifices, et pour lequel la femme est heureuse de souffrir déjà.

Parties charmantes de jeu, de veille, de courses, amusements,

récréations, la femme quitte tout, elle renonce au monde pour se vouer

à sa grossesse; elle fait contraste avec ces femmes qui portent si

impatiemment cet état, et qui avec tant d'ennui, tant de fatigue, tant

de regret d'un plaisir dérangé, ou d'un souper abrégé, donnent le jour

à un être «économisé dès sa conception»[329]: elle est mère du jour où

elle le devient.--Bientôt la lingère apporte la layette dans un grand

coffret de dentelles, et fait l'étalage de sa belle lingerie, de ses

layettes en point d'Argentan. Après l'accouchement, la femme reste

quatorze jours sur sa chaise longue, les pieds et les jambes couverts

d'un de ces couvre-pieds qui sont la coquetterie des accouchées; et,

le quatorzième jour, elle sort pour une visite à l'église et un

remercîment à Dieu.

[328] Tableaux de la vie, ou les Mœurs du dix-huitième siècle.

_A Neuwied._

[329] Éloge de l'impertinence.

Une fois mère, la femme veut nourrir; car elle ne se croit plus

dispensée de ce devoir et de ce dévouement si doux, par les raisons

que les belles dames se donnaient tout à l'heure en disant: «Allaiter

un enfant! le bel emploi, l'aimable passe-temps! J'aime à jouir la

nuit d'un sommeil tranquille... Le jour je reçois des visites et j'en

rends... Je vais montrer une robe d'un nouveau goût au Petit-Cours, à

l'Opéra, quelquefois même à la comédie; je joue, je danse[330]...» La

femme commence à s'affranchir de la mode, de l'usage. Elle passe,

comme Mme d'Épinay, par-dessus l'étonnement que fait dans sa société,

dans sa famille, sa résolution de nourrir son enfant. Les craintes de

sa mère, la singularité qu'elle va se donner, les ridicules que le

monde lui prêtera si elle est obligée de renoncer à une entreprise

au-dessus de ses forces, rien ne l'arrête[331]: hier, malgré toutes

les représentations, toutes les menaces des médecins, elle eût, pour

ne pas nourrir, compromis sa santé[332] en portant au cou quelque

poudre de Lecrom ou de quelque autre charlatan privilégié du Roi qui

lui promettait de lui faire passer son lait en deux fois vingt-quatre

heures[333]: aujourd'hui il lui semblerait n'être qu'à moitié mère si

elle ne nourrissait pas. Les médecins n'avaient fait que l'effrayer:

Rousseau l'a touchée[334].

[330] Les Mœurs. 1755.

[331] Mémoires de Mme d'Epinay, vol. I.

[332] Dissertation sur ce qu'il convient de faire pour faire

diminuer le lait des femmes de Paris. 1763.

[333] Mercure de France. _Janvier, 1720._

[334] Du reste, l'allaitement par les parisiennes n'eut pas tout

le succès que s'en étaient promis les partisans de Rousseau. Les

femmes ne prenant que le plus aisé de leur rôle de nourrices, il

arrivait qu'un grand nombre d'enfants nourris avec un sang âcre

et échauffé périssaient, et que les médecins étaient obligés de

défendre aux femmes de nourrir. Les Contemporaines, vol. VI. _La

belle laide._

Si elle est trop délicate pour nourrir, elle veut du moins avoir son

enfant près d'elle. Et l'enfant grandit sous ses yeux, contre son

sein, à portée de ses caresses, la faisant vivre dans ce bonheur de

tous les instants, dans ces saintes délices, les _Délices de la

Maternité_, dont le siècle nous a laissé un tableau si lumineux, si

doucement égayé de verdure et de soleil, si gracieusement animé par le

rire qui va d'une bouche d'enfant aux yeux de ses parents. Dans un

beau jardin, au-dessous d'une statue de Vénus fouettant l'Amour avec

un bouquet de roses, serrée contre son mari qui tient un hochet

au-dessus de sa tête, élevant, soulevant dans ses bras un tout petit

enfant, sorti de sa barcelonnette, à peu près nu, la courte chemisette

remontée aux épaules par l'effort qu'il fait vers le hochet,--c'est

ainsi qu'est peinte, dans sa joie et son triomphe, la Maternité du

temps, la mère des dernières années du siècle.

Et bientôt ce ne sera plus assez pour la mère de garder l'enfant

auprès d'elle, de le voir grandir sur ses genoux, d'entendre son rire

mettre une gaieté dans son bonheur: elle va vouloir lui donner les

soins qui forment l'homme ou la femme, en ébauchant dans un petit être

l'intelligence et la conscience. Elle sera jalouse de faire elle-même

son éducation, de l'instruire, d'être, à l'exemple de Mme de

Montullé, l'institutrice de ses enfants[335].

[335] Mémoires d'un père, par Marmontel. _Paris_, an XIII.

Il y a, dans l'éducation de la première moitié du dix-huitième siècle,

un sens nettement indiqué par l'institution de la femme telle que la

comprenait, telle que la pratiqua sur sa petite-fille la grand'mère de

Mme Geoffrin[336]. Cette éducation est avant tout une éducation

morale. Elle ne s'attache pas à ce qu'on est convenu d'appeler

_instruction_: avant d'_instruire_, elle veut _élever_. Elle ne

surcharge pas la jeune fille d'études, elle n'accable pas sa mémoire

de leçons; elle ne vise pas à la remplir de toutes sortes de

connaissances: elle a là-dessus la prudence du temps, et sa grande

peur est de faire de son élève une savante. Ce qu'elle cherche à

développer dans la femme qui grandit sous sa tutelle sans rigueur,

c'est la femme elle-même, c'est la personnalité d'un être qui sent et

qui pense par lui-même. Pensée, sentiment, voilà ce que cette

éducation guide, ce qu'elle encourage, ce qu'elle fait lever et

redresse dans l'âme et dans le cœur des enfants confiés à ses soins,

comme une force et une conscience individuelles, sincères et libres.

Elle raisonne avec les premières idées, avec l'enfance de la raison,

avec la jeunesse de l'intelligence; et sans imposer à la femme les

ennuis, les dégoûts et les servitudes de la science des livres, elle

affermit peu à peu son esprit en le laissant jouer sur lui-même avec

ses réflexions, son imagination, son ignorance même. Éducation

élémentaire, sans fatigue, sans assujettissement, à laquelle la femme

du temps doit plus que ses facultés, son caractère; et n'est-ce pas

elle qui fonde cette indépendance d'idées et d'expressions, cette vive

et profonde originalité d'âme que montreront d'un bout à l'autre du

siècle toutes ces femmes qui semblent faire leur esprit avec des

fautes d'orthographe, leur bon sens avec de l'expérience, leur science

avec du goût?

[336] Éloges de Mme Geoffrin, par M. Morellet, Thomas et

d'Alembert. _Nicole_, 1812.

Lorsque le zèle des éducations maternelles éclate, cet esprit, ce sens

pratique disparaît de l'institution de la femme. A l'ancienne

éducation qui laissait l'enfant, l'abandonnait presque à ses

instincts, succède une éducation pédagogique. Un génie de maîtresse

d'école se révèle dans la mère et se personnifie dans ces deux femmes

qui représentent si complétement l'éducation philosophique et

l'éducation _romancée_ de la fin du dix-huitième siècle: Mme de Genlis

et Mme d'Épinay. Que l'on parcoure ces livres, ces manuels modestement

annoncés comme échappés au cœur d'une mère pour le bien moral,

l'avancement intellectuel d'une fille; que l'on feuillette ces traités

visant, sous ce voile et cette excuse de l'affection et de la

sollicitude maternelles, à devenir la règle des idées des filles nées

depuis 1770,--à peine si l'on trouvera une pensée, une leçon qui ne

passe pas par-dessus la tête d'un enfant. Leur forme seule s'adresse à

l'enfance; et c'est toujours, comme dans les _Conversations

d'Émilie_, au nom d'abstractions métaphysiques qu'ils font appel aux

sentiments d'une petite fille de cinq ans et demi. Ils lui forment

l'âme, ils lui développent le cœur, comme on bâtit un système sur des

principes. Et ne veulent-ils pas faire de la petite fille, non une

femme, mais une _réfléchissante_? Pour la rendre sage, ils lui

parleront, par exemple, de l'accomplissement du devoir comme d'un

parfait moyen pour arriver au bonheur. Pour la rendre patiente, ils

lui démontreront la nécessité d'avoir des contrariétés par des

arguments tirés de la morale stoïcienne. A propos d'un singe, ils

apprendront à l'enfant que ce singe est un être organisé qui vit, qui

sent, qui se meut. La petite fille se réjouit-elle de mettre une robe

neuve? ils lui feront honte, en trois points, de mettre son bonheur

dans une robe. Ils lui donneront encore des recettes pour diriger sa

conduite morale, les titres de prééminence des qualités du caractère

sur la beauté, l'explication de l'homme et de l'animal raisonnable;

ils iront jusqu'à lui définir l'auteur «un homme qui prend le public

pour confident de ses pensées!» Éducation qui ne laisse que des mots à

la mémoire de l'enfant et qui lui force la cervelle comme sa toilette

lui brise la taille; c'est l'utopie de la Pédanterie formulée comme en

un premier catéchisme de cette Raison qui sera à la fin de ce siècle

la dernière religion de la France.

* * * * *

Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par ces jolis tableaux

du ménage inspirés bien plutôt par les aspirations que par les mœurs

du temps. Ces grâces, ces vertus, ces beaux exemples du ménage, ce

zèle de la maternité, ne doivent point nous voiler le Mariage même tel

qu'il se révèle dans la généralité de sa pratique, dans l'essence de

son principe. Ils ne doivent point nous faire oublier la forme

d'habitude du ménage, le type de la société conjugale que montrent et

qu'attestent par tant de traits, par l'exagération même et la

caricature, les anecdotes, les brochures, les satires, tous les

témoignages de l'histoire morale d'une époque.

Ainsi considéré, le Mariage du dix-huitième siècle ne semble plus une

institution ni un sacrement, mais seulement un contrat en vue de la

continuation d'un nom, de la conservation d'une famille, un contrat

qui n'engage ni la constance de l'homme ni la fidélité de la femme. Il

ne représente point pour la société de ce temps ce qu'il représente

pour la société contemporaine. Il n'évoque point chez l'homme, chez la

femme même, les émotions que donne la conscience d'un engagement du

cœur. Il n'implique pas l'idée de l'amour, et c'est à peine s'il la

comporte: là est son grand signe, son mal originel, et aussi son

excuse.

Tout d'ailleurs dans le siècle conspire contre le Mariage. Il a contre

lui les relâchements, les accommodements de la morale sociale, la

liberté chaque jour plus grande des habitudes privées. La Régence

passée, il fallait, au commencement du siècle, une certaine énergie,

une force de volonté pour avoir un amant. Pour se voir, pour se

rencontrer, il était besoin de vaincre de grands obstacles, d'imaginer

des moyens, de tromper les yeux du monde: une faute demandait de

l'audace pour son accomplissement. Le scandale était un risque,

l'effronterie ne sauvait pas encore du déshonneur. Avec le temps, ces

obligations cessent, ce reste de retenue s'oublie. La jeune femme

reçoit les jeunes gens de son âge. Elle va au spectacle en petite loge

seule avec des hommes. Au bal de l'Opéra, elle n'emmène que sa femme

de chambre. La mode lui donne le droit de toutes ces démarches qui

autrefois auraient fait noter une femme de légéreté[337]. Rendez-vous,

occasions, toutes les facilités, elle les a sous la main: elle ne va

plus à l'adultère, l'adultère vient à elle.

[337] Mémoires de Mme de Genlis, _passim_.

Le Mariage a encore contre lui les arrangements du monde, les

obligations de la vie et des places du temps, ces absences du mari qui

si souvent laissent l'épouse à elle-même, et l'abandonnent à sa vertu.

Emplois à Versailles, gouvernements en province, garnisons, services

auprès du Roi, service à l'armée, enlèvent à tout moment, dans les

ménages de la noblesse, le mari à sa femme. Le mari appartient à la

cour, à la guerre, avant d'appartenir au mariage. Pendant qu'il fait

les campagnes, qu'il suit l'armée du Roi dans les Flandres, en

Allemagne, en Italie, la femme, libre et ennuyée, reste à Paris livrée

aux plaisirs du monde; ou bien elle se retire dans une terre qui,

loin de la mettre à l'abri des séductions, lui apporte les tentations

de la solitude et les promesses du mystère. Et l'épreuve de ces

séparations exposant à tant de périls l'honneur du mari, exigeant de

la femme tant de patience, de courage, de résolution dans le devoir,

dure pendant presque tout le siècle. Mme d'Avaray, la sœur de Mme de

Coislin, est la première qui donne, en suivant son mari dans sa

garnison, un exemple d'abord fort critiqué, puis adopté par la mode,

par les plus grandes dames, les plus jeunes, les plus jolies, que l'on

voit suivre leurs maris aux manœuvres commandées par le maréchal de

Broglie en 1778, manœuvres où la grande table est tenue par une

femme, la maréchale de Beauvau[338].

[338] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.

Mais le lien conjugal dut surtout son relâchement à certaines idées

propres au dix-huitième siècle, à de singuliers préjugés régnant et

réglant presque absolument le train des unions. L'amour conjugal est

regardé par le temps comme un ridicule et une sorte de faiblesse

indigne des personnes bien nées: il semble que ce soit un bonheur

roturier, bourgeois, presque avilissant, un bonheur fait pour les

petites gens, un sentiment bas, en un mot, au-dessous d'un grand

mariage et capable de compromettre la réputation d'un homme ou d'une

femme usagés. Plus que de tout le reste, du libertinage flottant dans

l'air, de la corruption ambiante, des séductions, le mariage souffrit

de ces paradoxes de la mode, de ces théories du bon ton, plus

effrontées, plus parées et relevées d'esprit, plus charmantes, plus

effrayantes de légèreté et d'impudence à mesure que le siècle vieillit

et se raffine. C'est leur esprit qui met entre la femme et le mari

cette froideur de détachement, cette intimité de glace, ces façons qui

ne dépassent point la politesse. L'indifférence, il ne restera bientôt

que cette amabilité aux deux époux. Et l'insouciance deviendra la

vertu du mari. Elle sera sa vanité même, la consolation de son

bonheur, sa dignité. Elle sourira sur les lèvres des époux trompés

avec une ironie si leste, des mots si dégagés, d'un tel sang-froid, et

d'apparence si naturels, que ces époux auront l'air d'être le public

de leur honte: ils sembleront assister passivement ou complaisamment à

l'inconduite de leurs femmes. Ils joueront l'amitié pour les amants

qu'elle aura, la familiarité avec les amants qu'elle aura eus: et,

dans l'oubli d'eux-mêmes et de leur bien, ils iront jusqu'à la parole

fameuse, la parole sublime de cynisme et de présence d'esprit qui

résume, selon le temps, toute la philosophie et toutes les grâces du

rôle de mari en bornant la vengeance d'un homme surprenant sa femme à

cette réflexion: «Quelle imprudence, Madame! Si c'était un autre que

moi[339]!....»

[339] OEuvres complètes du M. de Chevrier. _Londres, chez

l'éternel Jean Nourse_, l'an de la vérité 1774.

La femme au dix-huitième siècle · 第 14 / 33 段