C'est dans cette guerre et ce jeu de l'amour, sur ce théâtre de la

passion se donnant en spectacle à elle-même, que ce siècle révèle

peut-être ses qualités les plus profondes, ses ressources les plus

secrètes et comme un génie de duplicité tout inattendu du caractère

français. Que de grands diplomates, que de grands politiques sans nom,

plus habiles que Dubois, plus insinuants que Bernis, parmi cette

petite bande d'hommes qui font de la séduction de la femme le but de

leurs pensées et la grande affaire de leur vie, l'idée et la carrière

auxquelles ils sont voués! Que d'études, d'application, de science, de

réflexion! Quel grand art de comédien! quel art de ces déguisements,

de ces travestissements, dont _Faublas_ garde le souvenir, et qui

cachent si bien M. de Custine, qu'il peut, habillé en coiffeuse,

couper, sans être reconnu, les cheveux de la femme qu'il aime! Que de

combinaisons de romancier et de stratégiste! Pas un n'attaque une

femme sans avoir fait ce qu'on appelle un _plan_, sans avoir passé une

nuit à se promener et à retourner la position comme un auteur qui noue

son intrigue dans sa tête. Et l'attaque commencée, ils sont jusqu'au

bout ces comédiens étonnants, pareils à ces livres du temps dans

lesquels il n'y a pas un sentiment exprimé qui ne soit feint ou

dissimulé. Tous leurs effets, tous leurs pas sont réglés; et s'il faut

du pathétique, ils ont marqué d'avance le moment de s'évanouir. Ils

savent passer, par des gradations de la plus singulière finesse, du

respect à l'attendrissement, de la mélancolie au délire. Ils excellent

à cacher un sourire sous un soupir, à écrire ce qu'ils ne sentent pas,

à mettre de sang-froid le feu aux mots, à les déranger avec l'air de

la passion. Ils ont des regards qui semblent leur échapper, des

gestes, des cris amoureux qu'ils ont médités dans le cabinet. Ils

parlent comme l'homme qui aime, et l'on dirait que leur cœur éclate

dans ce qu'ils déclament, tant ils sont habiles à faire trembler

l'émotion dans leur parole comme dans leur voix, tant leur organe

ressemble à leur âme, tant à force d'être travaillé il a acquis de

sensibilité factice. «N'omettre rien,» c'est le précepte de l'un

d'eux. Et véritablement, ils n'oublient rien de ce qui peut faire

vibrer les sensibilités de la femme, captiver son intérêt, amener en

elle un amollissement ou un énervement, toucher aux fibres les plus

délicates de son être. Ils mettent avec eux et dans leur calcul, dans

leurs chances, la température même, et la détente qu'apportent aux

sens de la femme la douceur d'une atmosphère pluvieuse, la tristesse

et l'alanguissement d'une soirée grise. Ils sont scrupuleux, exacts,

appliqués. Ce n'est pas seulement vis-à-vis de la femme, c'est

vis-à-vis d'eux-mêmes qu'ils tiennent à bien jouer depuis la première

scène jusqu'à la dernière. Avant tout, ils veulent se satisfaire,

s'applaudir, plus fiers de sortir de leur rôle contents d'eux que

contents de la femme; car, à la longue, ces virtuoses de la séduction

ont fait entrer dans leur jeu un amour-propre d'artiste. Ils ont fait

plus: ils y ont apporté la conscience de véritables comédiens. Et pour

faire l'illusion complète, pour achever de troubler et d'émouvoir, il

en est qui ajustent jusque sur leur visage le mensonge de toute leur

personne, qui se griment, qui se plâtrent, qui se dépoudrent les

cheveux, qui se pâlissent en se privant de vin. Il en est même qui,

pour un rendez-vous décisif, se mettent du désespoir sur la figure

comme on s'y met du rouge: avec de la gomme arabique délayée, ils se

font sur les joues des traces de larmes mal essuyées[310]!

[310] Mémoires de Tilly, vol. II.

D'autres vont droit au fait. Du jour où l'homme pour plaire n'eut pas

besoin d'être amoureux, il pensa que dans des cas pressés on le

dispenserait même d'être aimable. Avec cette pensée tomba le dernier

honneur de la femme, le respect qui l'entourait; et l'amour n'eut plus

honte de la violence. L'insolence, la surprise, devinrent des procédés

à la mode; leur usage ne marqua pas l'homme d'infamie ni de bassesse,

leur succès lui donna une sorte de gloire. La femme même, brutalement

insultée, trouva comme une humiliation flatteuse dans ce vil moyen de

séduction. Que de brusques attaques pardonnées! que de liaisons, qui

souvent durent, commencées vivement par l'insolence, dans un carrosse

dont le cocher est précieux pour prendre par le plus long, faire le

sourd, et mener les chevaux au petit pas! «Une aventure, de ces choses

qu'on voit tous les jours, une misère enfin,» c'est tout ce que le

monde dit le lendemain de ces tours d'audace. La violence ne fait-elle

pas école dans le meilleur monde? Un jour elle ose bien toucher à la

robe de la reine de France; et pour un martyr, pour un Lauzun qu'on

chasse, comptez, dans les confessions du siècle, tous les héros

heureux de l'aventure. De triomphes en triomphes, de raffinements de

cynisme en délicatesses d'impudeur, la galanterie brutale finit par

avoir des principes, une manière de philosophie, des moyens

d'apologie. On mit en théorie savante l'art de saisir le _moment_; et

il se trouva des beaux esprits pour décider qu'un téméraire avait au

fond plus d'égards pour la femme que le timide, et la respectait plus

effectivement en lui épargnant le long supplice des concessions

successives, et la honte de sentir qu'elle se manque, et de se le dire

inutilement[311].

[311] OEuvres complètes de Crébillon le fils. _Le Hasard du coin

du feu._--_La Nuit et le Moment._

Mais il est un genre de victoire estimé supérieur à tous les autres et

particulièrement recherché par l'homme: la victoire par l'esprit. Les

raffinés, les maîtres de la séduction, ne trouvent que là un amusement

toujours nouveau et la jouissance d'une véritable conquête de la

femme. Blasés, par l'habitude et le succès, sur les brusqueries et les

violences, sur les surprises qui vont aux sens, ils font avec

eux-mêmes le pari d'arriver jusqu'au cœur de la femme sans même

essayer de la toucher, et de triompher absolument d'elle sans parler

un moment à sa sensibilité. C'est sa tête, sa tête seule qu'ils

remueront, qu'ils troubleront, qu'ils rempliront de caprice et de

tentation, jusqu'à ce qu'ils aient amené par là toute sa personne à

une disposition de complaisance imprévue, presque involontaire. Un

tête-à-tête pour ces hommes est une lutte, une lutte sans brutalité,

mais sans merci, d'où la femme doit sortir humiliée par leur

intelligence, domptée et soumise par la supériorité de leur rouerie,

non point aimante, mais vaincue. Qu'ils aient la permission d'une

entrevue, l'occasion d'un dialogue: ils semblent qu'ils allient le

sang-froid du chasseur au coup d'œil du capitaine pour attaquer la

femme, la poursuivre, la pousser, la battre de phrases en phrases, de

mots en mots, la débusquer de défenses en défenses, rétrécir

sourdement le cercle de l'attaque, la presser, l'acculer, la forcer,

et la tenir enfin, au bout de la conversation, dans leur main,

palpitante, le cœur battant, à bout de souffle comme un oiseau

attrapé à la course! C'est un spectacle presque effrayant de les voir

s'emparer d'une coquette ou d'une imprudente avec de l'impertinence et

du persiflage. Écoutez-les: quel manége étonnant! Jamais l'insolence

des idées ne s'est si joliment cachée sous le ménagement des termes.

Entre ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, ils ne mettent guère, par

égard pour leur interlocutrice, qu'un tour d'entortillage, voile léger

qui ressemble à cette fine robe de chambre de taffetas avec laquelle,

dans les châteaux, les hommes vont rendre visite aux dames dans leur

chambre.

S'excuser tout d'abord d'être incommode, feindre de croire qu'on

dérange une personne occupée, nier du bout des lèvres les bonnes

fortunes qu'on vous prête, puis en convenir, en en demandant le

secret, car on en est honteux; piquer la curiosité de la femme sur

une femme de ses amies qu'on a eue, et lui détailler des pieds à la

tête comment elle est _coupée_; être indiscret à plaisir comme si l'on

avait peur, par le silence, de s'engager pour l'avenir à la

discrétion; parler de l'oubli en sage, et citer le nom d'une femme qui

dernièrement a été forcée de vous rappeler que vous l'aviez tendrement

aimée, faire des protestations de respect, et manquer au respect dans

le même moment; s'étonner des amants que le public a donnés à la femme

avec laquelle on cause et lui donner la lanterne magique de leurs

ridicules; définir la différence qu'il y a entre aimer une femme et

l'avoir; exposer les bienfaits de la philosophie moderne, le bonheur

d'être arrivé à la suppression des grimaces de femme et des

affectations de pruderie, l'avantage de ce train commode où l'on se

prend quand on se plaît, où l'on se quitte quand on s'ennuie, où l'on

se reprend pour se quitter encore, sans jamais se brouiller; montrer

tout ce qu'a gagné l'amour à ne plus s'exagérer, à perdre ses grands

airs de vertu, à être tout simplement cet éclair, ce caprice du moment

que le temps appelle un goût; et par le ton dont on dit tout cela, par

le tour rare et dégagé qu'on y met, par le sourire supérieur qu'on

jette de haut sur toutes ces chimères, étourdir si fort et si à fond

la femme qu'un peu d'audace la trouve sans résistance,--c'est le grand

art et le grand air, une façon de séduction vraiment flatteuse pour la

vanité de l'homme qui n'a eu recours, dans toute cette courte

affaire, à rien qu'aux ressources et aux armes de l'esprit. Que

l'homme conserve jusqu'au bout son ironie, que dans la reconnaissance

même il garde un peu d'impertinence; et il aura le plaisir d'entendre

la femme se réveiller et sortir de l'égarement avec ce cri de sa

honte: «Au moins dites-moi que vous m'aimez!» tant il est resté pur de

toute affectation de tendresse. Et ce mot même que la femme lui

demande pour excuser son abaissement, il le lui refusera, en la

raillant galamment sur cette fantaisie de sentiment qui lui prend si

mal à propos, sur le ridicule, pour une personne d'esprit, de tant

tenir à de pareilles misères, et sur l'inconvenance d'exiger, au point

où ils en sont, un aveu qu'il n'a pas eu besoin de faire pour en venir

là[312]. Refuser dans l'amour, ou dans l'à peu près de l'amour,

jusqu'au mot qui est sa dernière illusion et sa dernière pudeur, là

est la satisfaction suprême de l'amour-propre et de la fantaisie de

l'homme du temps.

[312] OEuvres complètes de Crébillon le fils, _passim_.

* * * * *

C'est ici que l'on commence à toucher le fond de l'amour du

dix-huitième siècle et à percevoir l'amertume de ses galanteries, le

poison qui s'y cache. N'y a-t-il pas déjà dans ce refus d'excuser la

femme à ses propres yeux, dans cette impudique bonne foi de la

séduction, le mauvais instinct des derniers plaisirs de la corruption?

Sur cette pente d'ironie et de persiflage, l'amour se fait bien vite

un point d'honneur et une jouissance de la méchanceté; et la

méchanceté du temps, cette méchanceté si fine, si aiguisée, si

exquise, entre jusqu'au cœur des liaisons. Il ne suffit plus à la

vanité du petit maître de perdre une femme de réputation; il faut

qu'il puisse rompre en disant d'un ton leste: «Oh! fini, et

très-fini... Je l'ai forcée d'adorer mon mérite, j'ai pris mille

plaisirs avec elle, et je l'ai quittée en confondant son

amour-propre[313].» La grande mode est de _ravoir_ une femme par

caprice, pour la quitter authentiquement[314]. Une source d'appétits

mauvais s'est ouverte dans l'homme à femmes, qui lui fait rechercher,

non plus seulement le déshonneur, mais les souffrances de la femme.

C'est un amusement qui lui sourit de pousser la raillerie jusqu'à la

blessure, de laisser une plaie où il a mis un baiser, de faire saigner

jusqu'au bout ce qui reste de remords à la faiblesse. Et sitôt qu'il a

rendu une femme folle de lui, qu'il l'a, selon l'argot galant du

temps, _soutirée au caramel_[315], c'est un plaisir pour lui de lui

faire une scène de jalousie, et sur sa défense de s'emporter et de

s'éloigner. Jeux sans pitié, où se révèlent, dans une sorte de grâce

qui fait peur, la cruauté d'esprit de l'époque et la profondeur de son

libertinage moral! Et quoi de plus piquant que de parler à une femme

de l'amant qu'elle a eu, ou qu'elle a encore, au moment où elle

l'oublie le plus; de lui rappeler ses devoirs, ou du moins ce qu'on

est convenu d'entendre par là, lorsqu'elle ne peut plus ne pas y

manquer; de voir ses sourcils se froncer, ses regards devenir sévères,

ses yeux enfin se remplir de larmes, au portrait qu'on lui trace de

l'homme qui l'adore et qu'elle trompe? Ou bien encore si la femme

vient d'enterrer l'homme qu'elle a aimé, c'est un tour charmant, après

avoir triomphé de ce chagrin tout chaud, de remettre le mort sur le

tapis, de le regretter, de dire d'un ton attendri: «Quelle perte pour

vous!» et d'entourer de son ombre la femme éperdue! C'est alors

seulement, après de telles preuves, qu'on a droit à ce compliment

flatteur: «En vérité, vous êtes singulièrement méchant[316]!»--un mot

qu'il serait presque indécent de n'avoir ni mérité, ni reçu, quand on

quitte une femme!

[313] Le Grelot ou les etc. _Londres_, 1781.

[314] Les Confessions du comte de ***, par Duclos.

[315] OEuvres complètes de M. de Chevrier. _Londres, chez

l'éternel Jean Nourse_, l'an de la vérité, 1774.

[316] OEuvres de Crébillon le fils.

A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère, qu'il

creuse ses passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il s'endurcit et

se consume dans la sécheresse et la sensualité de tête, il cherche

plus résolûment de ce côté l'assouvissement de je ne sais quels sens

dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal. La méchanceté, qui était

l'assaisonnement, devient le génie de l'amour. Les «noirceurs» passent

de mode, et la «scélératesse» éclate. Il se glisse dans les relations

d'hommes à femmes quelque chose comme une politique impitoyable, comme

un système réglé de perdition. La corruption devient un art égal en

cruautés, en manques de foi, en trahisons, à l'art des tyrannies. Le

machiavélisme entre dans la galanterie, il la domine et la gouverne.

C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses _Liaisons

dangereuses_, ce livre admirable et exécrable qui est à la morale

amoureuse de la France du dix-huitième siècle ce qu'est le traité du

_Prince_ à la morale politique de l'Italie du seizième.

Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette

société traversée et pénétrée, jusqu'au plus profond de l'âme, par le

malaise d'un orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour

remplacer les petits maîtres sémillants et impertinents de Crébillon

fils, les grands maîtres de la perversité, les roués accomplis, les

têtes fortes de l'immoralité théorique et pratique. Ces hommes sont

sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilité,

l'impudence, l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des

résolutions, la constance de la volonté, la fécondité d'imagination.

Ils connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte de

vertu ou de bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de chambre,

des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont calculé

de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre «d'horreurs», et

ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d'assaut, dans un

secrétaire, le secret d'un cœur de femme, ils se prennent à regretter

que le talent d'un filou n'entre pas dans l'éducation d'un homme qui

se mêle d'intrigues. Leur grand principe est de ne jamais finir une

aventure avant d'avoir en main de quoi déshonorer la femme: ils ne

séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur

joie, leur bonheur c'est de faire «expirer la vertu d'une femme dans

une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle»; et ils s'arrêtent à

moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils ont attaquée

à chaque degré, à chaque station de la honte, du désespoir, lui faire

savourer à loisir le sentiment de sa défaite, et la conduire à la

chute assez doucement pour que le remords la suive pas à pas. Leur

passe-temps, leur distraction dont ils rougissent presque, tant elle

leur a peu coûté, est de subjuguer par l'autorité une jeune fille, un

enfant, d'emporter son honneur en badinant, de la dépraver par

désœuvrement; et c'est pour eux comme une malice de faire rire cette

fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée dans la chambre à

côté et qu'une cloison sépare de la honte et des risées de son

sang!--Le dix-huitième siècle a marqué là, à ce dernier trait, les

dernières limites de l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.

La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de

la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau, où toutes les

adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes

d'esprit de son sexe, se tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie

qui donne l'épouvante. La rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares

et abominables, à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle,

une dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie

maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l'être, une observation

profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination des sens, une

curiosité, un désir de science, qui ne leur laissaient voir dans

l'amour que des faits à méditer et à recueillir, c'étaient à des

facultés et à des qualités si redoutables que ces femmes avaient dû,

dès leur jeunesse, des talents et une politique capables de faire la

réputation d'un ministre. Elles avaient étudié dans leur cœur le

cœur des autres; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché,

et elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de

ce secret de chacun. Décidées à respecter les dehors et le monde, à

s'envelopper et à se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient

sérieusement cherché dans les moralistes et pesé avec elles-même ce

qu'on pouvait faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on devait paraître.

Ainsi formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables,

elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le

plaisir, dans la haine, un cœur de sang-froid, un esprit toujours

présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame, mêlé d'une

hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes

perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la

candeur, la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent l'honnête

femme dont la vertu leur déplaît; et, l'ont-elles touchée à mort,

elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand une femme frappe dans le

cœur d'une autre, la blessure est incurable.....» Elles font éclater

le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre: elles mettent

aux mains des hommes les querelles et les épées qui tuent. Figures

étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire d'elles,

dans le sens moral, qu'elles dépassent de toute la tête la Messaline

antique. Elles créent en effet, elles révèlent, elles incarnent en

elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que l'on

serait tenté d'appeler une corruption idéale: le libertinage des

passions méchantes, la Luxure du Mal!

Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits,

soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont

pas le rêve d'un romancier; ils sont des individualités de ce monde,

des personnages vivants de cette société. Les autorités du temps sont

là pour attester leur ressemblance et pour mettre sur ces portraits

les initiales de leurs noms. Le seul embarras est qu'on leur trouve

trop de modèles. Valmont ne fait-il pas nommer un homme fameux? M. de

Choiseul n'a-t-il pas commencé sa grande carrière par ce rôle d'homme

à bonnes fortunes, de méchant impitoyable, de roué consommé, marchant

à son but avec l'air étourdi, n'avançant ni un pas, ni une parole sans

un projet contre une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les

menaçant de son esprit, en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on

de Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa

création dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la

figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer Mme de Blot?--Et pour

la femme que Laclos a peinte et à laquelle il a attribué tant de

grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas rencontré

l'original, et ne l'avait-il pas étudiée sur le vif? Le prince de

Ligne et Tilly n'affirment-ils pas, d'après la confidence de Laclos,

qu'il n'a eu qu'à déshabiller la conscience d'une grande dame de

Grenoble, la marquise _L. T. D. P. M._, qu'à raconter sa vie, pour

trouver en elle sa marquise de Merteuil?

A quoi cependant devait aboutir cette méchanceté dans l'amour, dont

nous avons essayé de suivre dans le siècle l'effronterie, la

profondeur, les appétits croissants et insatiables? Devait-elle

s'arrêter avant d'avoir donné comme une mesure épouvantable de ses

excès et de son extrémité? Il est une logique inexorable qui commande

aux mauvaises passions de l'humanité d'aller au bout d'elles-mêmes, et

d'éclater dans une horreur finale et absolue. Cette logique avait

assigné à la méchanceté voluptueuse du dix-huitième siècle son

couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop

grande habitude de la cruauté morale, pour que cette cruauté demeurât

dans la tête et ne descendit pas jusqu'aux sens. On avait trop joué

avec la souffrance du cœur de la femme pour n'être pas tenté de la

faire souffrir plus sûrement et plus visiblement. Pourquoi, après

avoir épuisé les tortures sur son âme, ne pas les essayer sur son

corps? Pourquoi ne pas chercher tout crûment dans son sang les

jouissances que donnaient ses larmes? C'est une doctrine qui naît, qui

se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle est allé sans le

savoir, et qui n'est au fond que la matérialisation de ses appétits;

et n'était-il pas fatal que ce dernier mot fût dit, que l'éréthisme de

la férocité s'affirmât comme un principe, comme une révélation, et

qu'au bout de cette décadence raffinée et galante, après tous ces

acheminements au supplice de la femme, un de Sade vînt pour mettre,

avec le sang des guillotines, la Terreur dans l'Amour?

* * * * *

C'en est assez: ne descendons pas plus bas, ne fouillons pas plus loin

dans les entrailles pourries du dix-huitième siècle. L'histoire doit

s'arrêter à l'abîme de l'ordure. Au delà, il n'y a plus d'humanité; il

n'y a plus que des miasmes où l'on ne respire plus rien, où la lumière

s'éteindrait d'elle-même aux mains qui voudraient la tenir.

Remontons vers ce qui est la vie, vers ce qui est le jour, vers ce qui

est l'air, vers la Nature, vers la Passion, vers la Vérité, la santé,

la force et la grâce des affections humaines. Aussi bien après cette

longue exposition de toutes les maladies et de toutes les hontes des

plus nobles parties du cœur, après cette démonstration des plaies et

des corruptions de l'amour, on a besoin de secouer ses dégoûts. Il

semble qu'on ait hâte de sortir d'une atmosphère empoisonnée. L'âme

demande une hauteur où elle reprenne haleine, un souffle qui lui rende

le ciel, un rayon qui la délivre, une image qui la console, et où

elle retrouve la conscience de ses instincts droits, de ses purs

attachements, de ses élévations tendres, de ses immortelles illusions,

de sa vitalité divine. Il est temps de chercher le véritable amour, de

le retrouver, et de montrer ce qu'il garda d'honneur, de sincérité, de

dévouement, ce qu'il imposa de sacrifices, ce qu'il coûta de douleurs,

ce qu'il arracha de vertus aux faiblesses de la femme dans un siècle

de caprice, de libertinage et de rouerie.

Pour n'avoir pas eu la même publicité, la même popularité que la

galanterie, pour apparaître au second plan des aventures du temps,

hors du cadre des mœurs générales, des théories régnantes, des

habitudes morales et de la pratique journalière, l'amour véritable

n'en a pas moins eu sa place dans le dix-huitième siècle. Que l'on

prenne en ce temps l'homme qui a le mieux peint l'impudence de l'amour

en vogue, l'élégance de son cynisme, la politesse de son libertinage,

le romancier qui a écrit le _Sopha_, les _Égarements du cœur et de

l'esprit_, la _Nuit et le Moment_; que trouve-t-on derrière son œuvre

et au fond de sa vie? une mystérieuse passion, un bonheur et une

religion voilés, l'amour de Mlle de Stafford[317].--Voilà le siècle:

il a affiché le scandale, mais il a connu l'amour.

[317] C'est une curieuse histoire que ces amours de Crébillon et

de Mlle de Stafford. Le succès des romans de Crébillon fils à

Londres est tel qu'une jeune Anglaise, d'une naissance

distinguée, vivant très-retirée et par là-dessus très-dévote, se

monte la tête pour l'écrivain et que, pour le voir, elle fait le

voyage de Paris. Elle rencontre l'auteur du _Sopha_ chez Mme de

Sainte-Maure, en tombe subitement amoureuse, l'épouse secrètement

et renonce pour lui à son nom, à sa famille, à sa patrie.

Crébillon vit à Paris dans la plus grande retraite en même temps

que dans l'union la plus parfaite avec cette créature, douce,

aimante, sensée, laide et louche, peu riche et vivant d'une

pension de mille écus que lui faisait mylord Stafford et qu'il

payait comme et quand il pouvait. Un garçon, l'unique enfant né

de la liaison du romancier et de l'Anglaise, avant que les

mauvais propos des parents de la demoiselle eussent fait déclarer

le mariage, mourait en 1750, et la mère était morte avant l'année

1771. (Correspondance de Grimm, vol. VII. Journal et Mémoires de

Collé, vol. I.)

Il est au commencement du siècle une femme qui retrouve les larmes de

l'amour. Elle rend à l'amour son honneur, sa poésie, en lui rendant le

dévouement et la pudeur. Elle laisse au seuil du dix-huitième siècle

un de ces tendres souvenirs dont le cœur humain fait ses légendes et

vers lesquels les amoureux de tous les siècles vont en pèlerinage.

Elle lègue à l'avenir un de ces humbles romans qui survivent au temps,

et, cachés sur les côtés de l'histoire, à son ombre, loin de la

politique et de la guerre, semblent des chapelles où l'imagination se

repose du bruit du grand chemin, oublie ce qui passe et ce qui meurt,

se recueille, s'attendrit et se rafraîchit.

La femme au dix-huitième siècle · 第 12 / 33 段