Quand la femme avait ainsi surmonté les préjugés du passé et de la

jeunesse, quand elle était arrivée à ce point de coquetterie, il lui

restait bien peu de scrupules à dépouiller, et elle n'était pas loin

d'être dans cette disposition d'âme qui faisait désirer et chercher à

la femme du temps ce que le temps appelait «une affaire». Bientôt

auprès d'elle à sa toilette, à la promenade, au spectacle, on voyait

un homme chaque jour plus assidu, et qu'elle faisait prier à tous les

soupers où elle était invitée; car, à une première affaire, la femme

était encore parmi ces prudes qui ne pouvaient prendre sur elles de se

décider au bout de quinze jours de soins, et dont un mois tout entier

n'achevait pas toujours la défaite. Cela finissait pourtant: un soir

elle se montrait avec son cavalier en grande loge à l'Opéra[291], et

déclarait ainsi sa liaison, selon l'usage adopté par les femmes du

monde pour la présentation officielle d'un amant au public. Mais, au

bout de peu de temps, la désillusion venait, la jeune femme s'était

trompée dans son choix; il n'y avait point dans l'engagement auquel

elle s'était livrée des convenances suffisantes pour l'y attacher, et

la femme donnait à l'homme le congé que nous avons vu tout à l'heure

l'homme donner à la femme. Elle disait au jeune homme qu'elle avait

cru aimer à peu près ce que Mme d'Esparbès disait à Lauzun, dont

l'éducation n'était point encore faite: «Croyez-moi, mon petit cousin,

il ne réussit plus d'être romanesque, cela rend ridicule et voilà

tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant; ce n'est pas ma

faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous vous

êtes persuadé que cela ne serait jamais fini. Que vous importe si ce

goût est passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans

amant? Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes,

profitez-en pour leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une

peut toujours être réparée par une autre; c'est le moyen d'être

heureux et aimable[292].»

[291] Les Confessions du comte de ***, par feu M. Duclos.

_Amsterdam_, 1776, vol. I.

[292] Mémoires de M. le duc de Lauzun. _Paris_, 1822.

On se quittait comme on s'était pris. On avait été heureux de

_s'avoir_, on était enchanté de ne _s'avoir plus_[293]. Alors

s'ouvrait devant la femme la carrière des expériences. Elle y entrait

en s'y jetant, et elle y roulait dans les chutes, demandant l'amour à

des caprices, à des goûts, à des fantaisies, à tout ce qui trompe

l'amour, l'étourdit et le lasse, plus flattée d'inspirer des désirs

que du respect, tantôt quittant, tantôt quittée, et prenant un amant

comme un meuble à la mode; si bien que l'on croit entendre l'aveu de

son cœur dans la réponse de la Gaussin à qui l'on demandait ce

qu'elle ferait si son amant la quittait: «J'en prendrais un autre.»

D'ailleurs qui songerait à lui demander davantage par ce temps où

c'est une si grande et si étonnante rareté qu'un homme amoureux, un

homme «à préjugés de province», un homme enfin «qui veut du

sentiment[294]»? Il est convenu qu'à trente ans, une femme «a toute

honte bue», et qu'il ne doit plus lui rester qu'une certaine élégance

dans l'indécence, une grâce aisée dans la chute, et après la chute un

badinage tendre ou du moins honnête qui la sauve de la dégradation. Un

reste de dignité après l'entier oubli d'elle-même sera tout ce qu'elle

mettra de pudeur dans le libertinage[295].

[293] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le

prince de Ligne). _Dresde_, 1795-1811, vol. VIII.

[294] Contes moraux par Marmontel, 1765, vol. I. _Tout ou rien._

[295] Le Sopha.--OEuvres complètes de Dorat. 1764-1789. _Point de

lendemain._

Bientôt par la liberté, le changement, la galanterie de la femme va

prendre dans ce siècle les allures et les airs de la débauche de

l'homme. La femme va vouloir, selon l'expression d'une femme, «jouir

de la perte de sa réputation[296].» Et des femmes auront, pour loger

leur plaisir, des petites maisons pareilles aux petites maisons des

_roués_, des petites maisons dont elles feront elles-mêmes le marché

d'achat, dont elles choisiront le portier, afin que tout y soit à leur

dévotion et que rien ne les gêne si elles veulent y aller tromper leur

amant même[297].

[296] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la

cour. _Paris_, 1727.

[297] Adèle et Théodore.

La morale du temps est indulgente à ces mœurs. Elle encourage la

femme à la franchise de la galanterie, à l'audace de l'inconduite, par

des principes commodes et appropriés à ses instincts. Des pensées qui

circulent, de la philosophie régnante, des habitudes et des doctrines

conjurées contre les préjugés de toute sorte et de tout ordre, de ce

grand changement dans les esprits qui ébranle ou renouvelle, dans la

société, toutes les vérités morales, il s'élève une théorie qui

cherche à élargir la conscience de la femme, en la sortant des

petitesses de son sexe. C'est toute une autre règle de son honnêteté,

et comme un déplacement de son honneur qu'on fait indépendant de sa

pudeur, de ses mérites, de ses devoirs. Modestie, bienséance, le

dix-huitième siècle travaille à dispenser la femme de ces misères. Et

pour remplacer toutes les vertus imposées jusque-là à son caractère,

demandées à sa nature, il n'exige plus d'elle que les vertus d'un

honnête homme[298].

[298] Dialogues moraux d'un petit maître philosophe et d'une

femme raisonnable. _Londres_, 1774.

En même temps l'homme commence à donner à la femme l'idée d'un bonheur

qui ne laisse aucun lien à dénouer. Il lui expose une théorie de

l'amour parfaitement indiquée dans une nouvelle qui la résume par son

titre: _Point de lendemain_. A en croire la nouvelle doctrine, il n'y

a d'engagements réels, philosophiquement parlant, «que ceux que l'on

contracte avec le public en le laissant pénétrer dans nos secrets et

en commettant avec lui quelques indiscrétions». Mais, hors de là,

point d'engagement; seulement quelques regrets dont un souvenir

agréable sera le dédommagement; et puis au fait, du plaisir sans

toutes les lenteurs, le tracas et la tyrannie des procédés d'usage.

Les sophismes commodes, les apologies de la honte, les leçons

d'impudeur flottent dans le temps, descendent des intelligences dans

les cœurs, enlèvent peu à peu le remords à la femme éclairée,

enhardie, étourdie, conviée aux facilités par les systèmes, les idées

qui tombent du plus haut de ce monde, qui s'échappent des bouches les

plus célèbres, des âmes les plus grandes, des génies les plus

honnêtes. Et l'amour proclamé par le naturalisme et le matérialisme,

pratiqué par Helvétius avant son mariage avec Mlle de Ligneville,

glorifié par Buffon dans sa phrase fameuse: «Il n'y a de bon dans

l'amour que le physique,»--l'amour physique finit par apparaître, chez

la femme même, dans sa brutalité.

* * * * *

Au bout de cette philosophie nouvelle de l'amour, on entrevoit, quand

on lève les voiles du siècle, un dieu nu, volant et libre, fêté dans

l'ombre par des adorateurs masqués; et l'on perçoit vaguement des

initiations, des mystères, le lien de confréries secrètes, dans des

sortes de temples où la statue de l'Amour, se retournant comme dans le

conte de Dorat, montre le dieu des Jardins. On saisit à demi des

mots, des signes de ralliement, une langue, des listes d'affiliation.

De _coteries_ en _coteries_, des _antifaçonniers_, ennemis des façons

et des cérémonies, qui se réunissent une fois le mois à certain jour

préfix, on peut suivre à tâtons la filière de cette étrange

franc-maçonnerie jusqu'au centre, jusqu'au cœur, jusqu'à «l'Isle de

la Félicité». C'est là qu'est la colonie et le grand ordre, l'Ordre de

la Félicité qui emprunte à la marine toutes ses formes, son

cérémonial, son dictionnaire métaphorique, ses chansons de réception,

ses invocations à saint Nicolas. _Maître_, _patron_, _chef d'escadre_,

_vice-amiral_ sont les grades des aspirants, des affiliés, qui

promettent, en étant reçus, de porter l'ancre amarrée sur le cœur, de

contribuer en tout ce qui dépendra d'eux au bonheur, à l'agrément et à

l'avantage de tous les chevaliers et chevalières, de se laisser

conduire dans l'Isle de la Félicité et d'y conduire d'autres matelots

quand ils en connaîtront la route[299]. Plus cachés, plus jaloux de

leurs grands mystères et de leur grand serment qu'ils ne révèlent

point aux affiliés pratiquants, changeant de local, et dispersant

souvent la société pour l'épurer, les _Aphrodites_, qui baptisent les

hommes avec des noms de l'ordre minéral et les femmes avec des noms de

l'ordre végétal, disparaissent avec leur secret presque tout entier.

Mais il reste d'une autre société «de félicité», de cette société qui

s'appelait de ce nom qui la signifie: la société du _Moment_, il reste

encore, en manuscrit, le règlement, la description des signes de

reconnaissance, le registre des affiliés et leurs noms de plaisirs, un

code, un formulaire, une constitution, où l'on peut voir jusqu'à quel

point la mode avait poussé, dans les rangs les plus hauts de cette

société, l'oubli et le débarras de tout ce que la galanterie avait eu

jusque-là l'habitude de mettre dans l'amour pour lui faire garder au

moins une politesse, une coquetterie, une humanité!

[299] La Coterie des Antifaçonniers. _A Bruxelles_,

1739.--Histoire de la Félicité. _Amsterdam_, 1741.--L'Isle de la

Félicité. _A Babiole_, 1746.--Formulaire du cérémonial en usage

dans l'ordre de la Félicité, 1745.

A l'autre extrémité des idées et du monde de la galanterie, en

opposition à ces sociétés de cynisme, il se formait, dans un coin de

la haute société, une secte qui trouvait de bon air de proscrire

jusqu'au désir dans l'amour. Par une réaction naturelle, les excès de

l'amour physique, la brutalité du libertinage, rejetaient un petit

nombre d'âmes délicates, et de nature, sinon élevée, au moins fine,

vers l'amour platonique. Un groupe d'hommes et de femmes, à demi

cachés dans l'ombre discrète des salons, revenait doucement aux

coquetteries du cœur qui parle à demi voix, aux douceurs de l'esprit

qui soupire, presque à la carte du Tendre. Ce petit monde méditait le

projet, il faisait le plan d'un ordre de la _Persévérance_, d'un

temple qui aurait eu trois autels: à l'Honneur, à l'Amitié, à

l'Humanité[300]. Ainsi, au commencement du siècle, lorsqu'avait

éclaté sa première licence, la cour de Sceaux avait affecté de

restaurer l'_Astrée_, et jeté aux soupers du Palais-Royal la

protestation de ses devis d'amour et l'institution romanesque de

l'ordre de la _Mouche à miel_.

[300] Mémoires de la République des lettres, vol. XIX.

«Le sentiment», c'est le nom du nouvel ordre où quelques personnes de

marque s'engagent. Il se dessine ici et là, de loin en loin, des

figures de gens à grands sentiments, affichant une délicatesse

particulière de goût, de ton, de manières, de principes, et gardant,

avec les traditions de politesse du grand siècle, comme une dernière

fleur de chevalerie dans l'amour. Et pour accepter les hommages de

leur passion pure, voici des femmes qui ne mettent point de rouge, des

femmes pâles, allongées sur leur chaise longue, la figure

sentimentale, prédestinées pour ainsi dire au rôle d'être adorées de

loin et courtisées religieusement. On aperçoit Mme de Gourgues donnant

avec ses poses indolentes et sa grâce languissante le ton à la

confrérie. Et près d'elle, cet homme agréable, aux yeux noirs, au

teint pâle, aux cheveux négligés et sans poudre, se tient ce chevalier

de Jaucourt, véritable héros d'un roman tendre, tourné pour être le

rêve de la femme, tout plein d'histoires de revenants et que le siècle

appelle si joliment de ce nom qui semble un portrait: _Clair de lune_.

C'est le maître du genre; et il n'a qu'un rival, M. de Guines, qui

affiche si hautement et avec des démonstrations si réservées tout

à la fois et si galantes son attachement spirituel à Mme de

Montesson[301].--Petite secte après tout, et qui ne fut, vers la

réhabilitation de l'amour, qu'un mouvement de mode. L'on ne sait même

si elle eut la sincérité d'un engouement; et bien des doutes viennent

sur ce méritoire essai de platonisme en plein dix-huitième siècle et

sur la conviction de ses adeptes, quand on voit comment finit la

dernière de ces liaisons platoniques: Mme de Montesson devint la femme

du duc d'Orléans, et M. de Guines, renonçant net à son amour, obtint

par elle une ambassade.

[301] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.

* * * * *

Que l'on veuille cependant se représenter l'amour du dix-huitième

siècle selon la plus juste vérité; que l'on cherche ses traits

constants, sa physionomie ordinaire et moyenne en dehors de

l'exagération et de l'exception, du pamphlet, de la satire qui

s'échappe de tous les livres du temps et qui force toujours un peu la

vérité, ce n'est point dans ces excès ou dans ces affectations que

l'on trouvera son caractère le plus général et ses couleurs les plus

propres: l'amour d'alors n'est essentiellement ni dans ces extrémités

qui le livrent au hasard des rencontres, ni dans ces engagements qui

le nourrissent de pur sentiment. Il consiste avant tout dans une

certaine facilité de la femme désarmée, mais gardant le droit du

choix, entrant, sans idée de constance, dans une liaison sans promesse

de durée, mais voulant au moins y être entraînée par la passion de

l'instant, par un _goût_. Il consiste dans cette disposition

singulière où la vertu de la femme semble éprouver, comme la vie chez

Fontenelle mourant, une grande impossibilité d'être; abandon naturel,

faiblesse, apathie, dont on trouve l'aveu et l'accent dans cette

confidence féminine: «Que voulez-vous? Il était là, et moi aussi; nous

vivions dans une espèce de solitude; je le voyais tous les jours, et

ne voyais que lui[302]...»

[302] Mémoires de Tilly, vol. I.

L'amour du dix-huitième siècle est à la mesure et à l'image de la

femme du temps: il n'est ni plus large, ni plus profond, ni plus haut.

Et qu'est celle-ci? Interrogez-la, étudiez-la; retrouvez, par la

déduction, son être et son type en reconstituant son personnage moral

et son organisme physique: cette femme produite par la société du

dix-huitième siècle ne diffère guère de la femme formée par la

civilisation du dix-neuvième. Elle est la Parisienne, cette Parisienne

grandie dans ces milieux excitants qui hâtent et forcent la puberté,

mûrissent le corps avant l'âge, et font ces organisations alanguies et

nerveuses auxquelles est défendue la forte santé des sens et du

tempérament. Rien donc de ce côté qui soit impérieux. Montons au cœur

de la femme: les mouvements, les instincts n'y ont pas plus de

vigueur, d'élan, d'emportement. Il n'y a point au fond de lui de ces

irrésistibles besoins de tendresse, de déploiement, qui ravissent une

femme et l'enlèvent d'elle-même pour la jeter au dévouement de

l'amour: ce n'est qu'un cœur aimable, charitable, s'apitoyant à ses

heures, aimant ce qui le touche doucement, les émotions larmoyantes,

les théories sentimentales, les mélancolies qui le caressent comme une

musique triste et un peu éloignée. Il y a dans ce cœur bien plus

d'imagination que de passion, bien plus de pensée que d'amour. La

remarque n'a point échappé à un observateur qui vit de près la femme

du dix-huitième siècle: «Les femmes de ce temps n'aiment pas avec le

cœur, a dit Galiani, elles aiment avec la tête.» Et il a dit vrai.

L'amour, dans tout le siècle, porte les signes d'une curiosité de

l'esprit, d'un libertinage de la pensée. Il paraît être chez la femme

la recherche d'un bonheur ou du moins la poursuite d'un plaisir

imaginé dont le besoin la tourmente, dont l'illusion l'égare. Au lieu

de lui donner les satisfactions de l'amour sensuel et de la fixer dans

la volupté, l'amour la remplit d'inquiétudes, la pousse d'essais en

essais, de tentatives en tentatives, agitant devant elle, à mesure

qu'elle fait un nouveau pas dans la honte, la tentation des

corruptions spirituelles, un mensonge d'idéal, le caprice

insaisissable des rêves de la débauche.

Aussi les plus grands scandales, les plus grands éclats de l'amour,

sont-ils des entraînements de tête, entraînements particularisés,

caractérisés par un mobile qui n'a rien de sensuel: la vanité. Les

femmes résistent assez souvent à la jeunesse d'un Chérubin agenouillé

à leurs pieds, aux agréments d'un homme dont la personne leur plaît

entièrement. Il peut arriver qu'elles soient fortes contre les périls

de l'habitude, de l'intimité, de la beauté, de la force, de la grâce,

de l'esprit même, contre les mille séductions qui ont fait de tout

temps l'homme redoutable à la femme. Mais il est une séduction contre

laquelle elles essayent à peine une défense, une fascination qu'elles

ne savent point fuir: qu'un homme à la mode paraisse, c'est à peine si

on lui laissera la fatigue de se baisser pour ramasser les cœurs,

tant l'amour a dans la femme de ce temps, la bassesse de la vanité!

Qu'un homme à la mode paraisse, elles se livreront à lui tout

entières; elles l'aideront de leur amitié amoureuse, de leurs

intrigues, de leur influence; elles le porteront dans le meilleur

courant de la cour. Elles seront fières de le servir, sans qu'il les

remercie, fières d'être renvoyées comme elles ont été prises. Et

n'arriveront-elles point à accepter, comme une déclaration, la lettre

circulaire envoyée le même jour par Létorière à toutes les dames qu'il

ne connaissait point encore[303]? Nous sommes loin de ce temps des

billets galants et raffinés qui fit la fortune de la mère de Montcrif

en lui empruntant sa plume amoureuse et délicate[304]. Qu'il se donne

la peine de vaincre, cet homme irrésistible, l'homme à la mode; et

l'on verra demander grâce aux plus pures, aux plus vertueuses, à

celles-là qui avaient jusqu'à lui conservé la paix de leur bonheur et

de leur vertu contre toutes les tentatives et toutes les occasions.

Qu'il veuille, et Mme de Tourvel elle-même sera perdue!

[303] Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (par le

prince de Ligne), vol. XX.

[304] Mémoires de d'Argenson. _Jannet_, vol. I.

Qu'il s'appelle Richelieu, il traversera tout le siècle, en triomphant

comme un dieu et rien que par son nom. Il sera ce maître qui devient

une idole, et devant lequel la pudeur n'a plus que des larmes! La

femme ira chercher le scandale auprès de lui: elle briguera la gloire

d'être affichée par lui. Il y aura de l'honneur dans la honte qu'il

donnera. Tout lui cédera, la coquetterie comme la vertu, la duchesse

comme la princesse. L'adoration de la jeunesse, de la beauté, de la

cour du Régent, de la cour de Louis XV, ira au-devant de lui comme une

prostituée. Les passions des femmes se battront pour lui comme des

colères d'hommes; et il sera celui pour lequel Mme de Polignac et la

marquise de Nesle échangeront au bois de Boulogne deux coups de

pistolet[305]. Il aura des maîtresses dont la complaisance étouffera

la jalousie et qui serviront jusqu'à ses infidélités, des maîtresses

dont il ne pourra épuiser la patience, et qu'il essayera vainement de

rassasier d'humiliations. Celles qu'il insultera lui baiseront la

main, celles qu'il chassera reviendront. Il ne comptera plus les

portraits, les mèches de cheveux, les anneaux et les bagues, il ne les

reconnaîtra plus: ils seront pêle-mêle dans sa mémoire comme dans ses

tiroirs. Chaque matin il s'éveillera dans l'hommage, il se lèvera dans

les prières d'un paquet de lettres; il les jettera sans les ouvrir

avec ce mot dont il soufflettera l'adresse: _Lettre que je n'ai pas eu

le temps de lire_; on retrouvera à sa mort, encore cachetés, cinq

billets de rendez-vous, implorant le même jour, au nom de cinq grandes

dames, une heure de sa nuit[306]! Ou bien, s'il daigne les ouvrir, il

les effleurera d'un regard, il bâillera sur ces lignes brûlantes et

suppliantes qui lui tomberont des mains comme un placet des mains d'un

ministre!

[305] Mémoires de Richelieu, vol. II.

[306] Mémoires de Richelieu, vol. VI.

Et si ce n'est point Richelieu, ce sera un autre. Car peu importe à la

femme d'où vient cet homme, d'où il sort; peu lui importe sa

naissance, son rang, son état même: que la mode le couvre, c'est assez

pour qu'il honore celles qu'il accepte. Que cet homme soit un acteur,

un chanteur, qu'il ait encore aux joues le rouge du théâtre: s'il est

couru, il sera un homme, un _vainqueur_! Les plus grandes dames et les

plus jeunes l'inviteront, l'appelleront, le prieront, lui jetteront

sous les yeux leurs avances, leur humilité, leur reconnaissance. Elles

l'aimeront jusqu'à se faire enfermer, presque jusqu'à en mourir, comme

la comtesse de Stainville aima Clairval[307]. Elles se l'arracheront

comme ces deux marquises se disputant publiquement Michu dans une loge

de la Comédie-Italienne[308]. Elles en voudront avec la fureur

éhontée de la comtesse fameuse criant devant tous: «Chassé! Chassé!»

ou bien avec la volonté fixe, l'entêtement résolu, la fermeté douce de

la belle-sœur de Mme d'Épinay, de Mme de Jully. Et quel mot échappe à

celle-ci, lorsque demandant à Mme d'Épinay d'être la complaisante de

ses amours avec Jélyotte, Mme d'Épinay s'exclame: «Vous n'y pensez

pas, ma sœur! un acteur de l'Opéra, un homme sur qui tout le monde a

les yeux fixés, et qui ne peut décemment passer pour votre

ami!...--Doucement, s'il vous plaît, lui répond Mme de Jully, je vous

ai dit que je l'aimais, et vous me répondez comme si je vous demandais

si je ferais bien de l'aimer[309].»

[307] Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.

[308] Correspondance secrète, vol. X.

[309] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

* * * * *

Mais ce n'était point encore assez que la profanation du scandale. Il

était réservé au dix-huitième siècle de mettre dans l'amour, dont il

avait fait la lutte de l'homme contre la femme, le blasphème, la

déloyauté, les plaisirs et les satisfactions sacrilèges d'une comédie.

Il fallait que l'amour devînt une tactique, la passion un art,

l'attendrissement un piége, le désir même un masque, afin que ce qui

restait de conscience dans le cœur du temps, de sincérité dans ses

tendresses, s'éteignît sous la risée suprême de la parodie.

La femme au dix-huitième siècle · 第 11 / 33 段