vivantes comme des choses inanimées, qui se mêle à la parole, qui
palpite dans la musique, qui est la voix, l'accent, la forme de ce
monde, la femme la retrouve dans l'art du temps plus matérielle et
pour ainsi dire incarnée. La statue, le tableau sollicitent son regard
par un agrément irritant, par la grâce amusante et piquante du joli.
Sous le ciseau du sculpteur, sous le pinceau du peintre, dans une nuée
d'Amours, tout un Olympe naît du marbre, sort de la toile, qui n'a
d'autre divinité que la coquetterie. C'est le siècle où la nudité
prend l'air du déshabillé, et où l'art, ôtant la pudeur au beau,
rappelle ce petit Amour de Fragonard qui, dans le tableau de la
_Chemise enlevée_, emporte en riant la décence de la femme. Que de
petites scènes coquines, grivoises! que d'impuretés mythologiques! que
de _Nymphes scrupuleuses_, que de _Balançoires mystérieuses_! Que de
pages spirituellement immodestes, échappées au grand Baudouin et au
petit Queverdo, à Freudeberg, à Lavreince, aux mille maîtres qui
savent si bien décolleter une idée de Collé dans une miniature du
Corrége! Et la gravure est là, avec son burin leste, vif et fripon,
pour répandre ces idées en gravures, en estampes vendues publiquement,
entrant dans les plus honnêtes intérieurs et mettant jusqu'aux murs de
la chambre des jeunes filles[265], au-dessus de leur lit et de leur
sommeil, ces images impures, ces coquettes impudicités, ces couples
enlacés dans des liens de fleurs, ces scènes de tendresse, de
tromperie, de surprise, au bas desquelles souvent le graveur appelle
dans un titre naïf le Plaisir par son nom[266]!
[265] Entretiens du Palais-Royal. _Paris_, _Buisson_, 1786.
[266] Voyez la planche de Queverdo dédiée à M. le comte de
Saint-Marc.
Quelle résistance pouvait opposer la femme à cette volupté qu'elle
respirait dans toutes choses et qui parlait à tous ses sens? Le
siècle, qui l'assaillait de tentations, lui laissait-il au moins pour
les repousser, pour les combattre, cette dernière vertu de son sexe,
l'honnêteté de son corps: la pudeur?
Il faut le dire: la pudeur de la femme du dix-huitième siècle ignorait
bien des modesties acquises depuis elle par la pudeur de son sexe.
C'était alors une vertu peu raffinée, assez peu respectée, et qui
restait à l'état brut, quand elle ne se perdait pas au milieu des
impressions, des sensations, des révélations, à l'épreuve desquelles
le siècle la soumettait. Il y avait dans les mœurs une naïveté, une
liberté, une certaine grossièreté ingénue qui en faisait, dans toutes
les classes, assez bon marché. Comme la pudeur n'entrait point dans
les agréments sociaux, on ne l'apprenait guère à la femme, et c'est à
peine si on lui en laissait l'instinct. Une fille déjà grande fille
était toujours regardée comme une enfant, et on la laissait badiner
avec des hommes; on tolérait même souvent qu'elle fût lacée par eux,
sans attacher à cela plus d'importance qu'à un jeu[267]. La jeune
fille devenue femme, un homme que vous montrera une gravure de Cochin
lui prenait, sur sa chemise, la mesure d'un corps[268]. Mariée, elle
recevait au lit, à la toilette où elle s'habillait et où l'indécence
était une grâce, où la liberté quelquefois dégénérait en cynisme[269].
Dans l'écho des propos d'antichambre, dans la parole des vieux parents
égrillards, une langue, encore chaude du franc parler de Molière, une
langue expressive, colorée, sans pruderie, apportait à son oreille les
mots vifs de ce temps sans gêne. Ses lectures n'étaient guère plus
sévères: de main en main passaient les recueils polissons, les
_Maranzakiniana_, dictés par quelque grande dame à la plume de
Grécourt[270]; la _Pucelle_ traînait sur les tables, et les femmes qui
se respectaient le plus ne se cachaient pas de l'avoir lue et ne
rougissaient pas de la citer[271]. La femme gardait-elle, malgré
tout, une virginité d'âme? Le mari du temps, tel que nous le dessinent
les Mémoires, était peu fait pour la lui laisser. Il agissait,
là-dessus, fort cavalièrement avec sa femme, qu'il formait aux
docilités d'une maîtresse; et, s'il avait bien soupé, il donnait
volontiers à ses amis le spectacle du sommeil et du réveil de sa
femme[272]. La femme se tournait-elle vers l'amitié? Elle y trouvait
les confidences galantes, les paroles d'expérience qui ôtent le voile
à l'illusion, dans la compagnie de quelque femme affichée comme Mme
d'Arty. Elle allait à une représentation de proverbe gaillard sur un
théâtre de société, à quelque pièce de haute gaieté pareille à la
_Vérité dans le vin_, ou bien à un de ces prologues salés des
spectacles de la Guimard auxquels les femmes honnêtes assistaient en
loges grillées[273]. Elle essuyait «les jolies horreurs» des soupers à
la mode[274], elle affrontait les chansons badines à la Boufflers
courant le monde à la fin du siècle[275]. Puis, pour achever de lui
enlever le préjugé de ces misérables délicatesses, la philosophie
venait: entraînée à quelque souper de comédienne fameuse, à la table
d'une Quinault, dans la débauche de paroles de Duclos et de
Saint-Lambert, au milieu des paradoxes grisés par le champagne, dans
la belle ivresse de l'esprit et de l'éloquence, la femme entendait
dire de la pudeur: «Belle vertu! qu'on attache sur soi avec des
épingles[276]!...»
[267] Les Contemporaines, par Rétif, _passim_.
[268] _Le Tailleur pour femmes_, dessiné par Cochin.
[269] Voyez dans d'Argenson la façon dont il est reçu par Mme de
Prie à sa toilette.
[270] Mémoires de Richelieu, vol. VIII.
[271] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Michel Lévy_,
1859, vol. I.
[272] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[273] Mémoires de la République des lettres, vol. V.
[274] Correspondance secrète, vol. VIII.
[275] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
[276] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
C'est ainsi que peu à peu, d'âge en âge, la facilité des approches,
les spectacles donnés aux sens, l'irrespect de l'homme, les
corruptions de la société et du mariage, les enseignements, les
systèmes de pure nature, attaquaient et déchiraient chez la femme
jusqu'aux derniers restes de cette innocence qui est, dans la jeune
fille, la candeur de la chasteté, dans l'épouse, la pureté de
l'honneur. Aussi le jour où l'amour se présentait à sa pensée, la
femme ne trouvait pas pour repousser cette pensée de force
personnelle; elle appelait vainement contre la tentation de ce mot et
de ces images la défense, la révolte de sa pudeur physique. Et
bientôt, dans cet intérieur que désertait le mari, quel effort ne lui
fallait-il pas pour garder ce qu'elle croyait avoir encore de pudeur
morale, devant tant d'exemples publics d'impudeur sociale, devant tant
de ménages auxquels l'amour ou l'habitude servait de contrat, tant de
liaisons reconnues, consacrées par l'opinion publique: Mme Belot et le
président de Meinières, Hénault et Mme du Deffand, d'Alembert et Mlle
de Lespinasse, Mme de Marchais et M. d'Angivilliers, etc.,--jusqu'à
Mme Lecomte et Watelet que personne ne s'étonnait de trouver ensemble
chez la rigide Mme Necker[277]!
[277] Souvenirs de Félicie.
Facilités, séductions, mœurs, habitudes, modes, tout conspire donc
contre la femme. Tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle rencontre et
tout ce qu'elle voit, apporte à sa volonté la faiblesse, à son
imagination le trouble et l'amollissement. De tous côtés se lève
autour d'elle la tentation, non-seulement la tentation grossière et
matérielle, touchant à la paix de ses sens, irritant les appétits de
sa fantaisie et les curiosités de son caprice, mais encore la
tentation redoutable même aux plus vertueuses et aux plus délicates,
la tentation qui frappe aux endroits nobles, aux parties sensibles de
l'âme, qui touche, qui attendrit doucement le cœur avec les larmes
qui montent aux yeux.
Il est un charme de l'amour, tout plein de fraîcheur et de poésie, à
l'épreuve duquel le dix-huitième siècle soumettra les femmes les plus
pures, comme pour leur donner l'assaut dont elles sont dignes. Le
péril ne sera plus représenté par un homme, mais par un enfant. La
séduction se cachera sous l'innocence de l'âge, elle jouera presque
sur les genoux de la femme, qui croira la combattre en la grondant, et
qui ne la repoussera qu'une fois blessée: ainsi, dans l'ode antique,
ce petit enfant mouillé et plaintif qui frappe avec une voix de prière
à la porte du poëte; puis, assis à son feu, les mains réchauffées à
ses mains, l'enfant tend son arc, l'arc de l'amour, et touche son hôte
au cœur.
Prières d'enfant, larmes d'enfant, blessure d'enfant, n'est-ce pas la
jolie histoire de Mme de Choiseul avec le petit musicien Louis, si
doux, si sensible, si intéressant et qui joue si bien du clavecin?
Elle s'en amuse, elle l'aime à la folie comme un joujou; elle a pour
lui la _passionnette_ qu'une femme a pour son chien. Puis le petit
homme grandissant, en grâces, en intelligence, en douceur, en
sensibilité, un matin vient où il faut lui défendre ces caresses
enfantines qui bientôt ne seront plus de son âge. Alors plus de joie,
plus d'appétit: il ne dîne pas. Le cœur gros, il reste assis au
clavecin de Mme de Choiseul, si triste qu'elle laisse tomber sur sa
petite tête ce mot de caresse: «Mon bel enfant.» A ce mot l'enfant
éclate; il fond en larmes, en sanglots, en reproches. Il dit à Mme de
Choiseul qu'elle ne l'aime plus, qu'elle lui défend de l'aimer. Il
pleure, il se tait, il pleure encore et s'écrie: «Et comment vous
prouver que je vous aime?» Il veut se jeter et pleurer sur la main de
Mme de Choiseul; mais Mme de Choiseul s'est enfuie déjà pour dérober
son attendrissement, ses larmes, son cœur, à ce doux affligé qui
semble implorer l'amour d'une femme comme on implore l'amour d'une
mère et d'une reine, agenouillé, et caressant le bas de sa robe. Et
comment se défendre de pitié, d'indulgence, les jours suivants? Il a
la fièvre; et, comme il le dit à l'abbé Barthélemy, «son cœur tombe».
Il reste en contemplation, en adoration, laissant venir à ses yeux les
pleurs qu'il va cacher dans une autre chambre. Il s'approche de Mme de
Choiseul, il embrasse ce qui la touche, et, quand elle l'arrête d'un
regard, il la supplie d'un mot: «Quoi! pas même cela?» Tant de
candeur, tant d'ardeur, tant d'audace ingénue, un enfantillage de
passion si naturel et qui est la passion même finiront par mettre sous
la plume de Mme de Choiseul le cri du temps, le cri de la femme: «Quoi
qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer.» Et peut-être
dira-t-elle plus vrai qu'elle ne croit elle-même lorsqu'elle écrira:
«Mes amours avec Louis sont à leur fin; leur terme est celui de son
voyage à Paris, et je l'y renvoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je
vais être bien désœuvrée[278].»
[278] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Paris_, 1859,
vol. II.
Mais on rencontre dans le dix-huitième siècle, à côté du petit Louis,
de plus grands enfants et qui menacent les maris de plus près. Ceux-ci
ne sont pas encore hommes, mais ils commencent à l'être. Le dernier
rire de l'enfance se mêle en eux au premier soupir de la virilité. Ils
ont les grâces du matin de la vie, la flamme de la jeunesse,
l'impatience, la légèreté, l'étourderie. Ils ont pour plaire l'âge où
l'on obtient une compagnie, l'âge où l'on voudrait avoir une jolie
maîtresse et un excellent cheval de bataille. Ils séduisent par un
mélange de frivolité et d'héroïsme, par leur peau blanche comme la
peau d'une femme, par leur uniforme de soldat que le feu va baptiser.
Ils badinent à une toilette, et la pensée de la femme qui les regarde
les suit déjà à travers les batteries, les escadrons ennemis, sur la
brèche minée où ils monteront avec un courage de grenadier. Et
lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit tout bas à elle-même: Il va
partir, il va se battre, il va mourir! comme la Bélise de Marmontel
écoutant les adieux du charmant petit officier: «Je vous aime bien, ma
belle cousine! Souvenez-vous un peu de votre petit cousin: il
reviendra fidèle, il vous en donne sa parole. S'il est tué, il ne
reviendra pas, mais on vous remettra sa bague et sa montre[279]...»
[279] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, 1765, vol. I. _Le
Scrupule._
Amours d'enfants, amours de jeunes gens, un poëte va venir à la fin du
siècle pour immortaliser vos dangers et vos enchantements; et faisant
tomber les larmes du petit Louis sur l'uniforme de Lindor,
Beaumarchais nous laissera cette figure ingénue et mutine, où
s'unissent les ensorcellements de l'enfant, de la jeune fille, du
lutin et de l'homme: Chérubin! le démon de la puberté du dix-huitième
siècle.
* * * * *
A côté de ce danger, que d'autres dangers pour la vertu, pour
l'honneur de la femme dans la grande révolution faite par le
dix-huitième siècle dans le cœur de la France: la passion remplacée
par le désir!
Le dix-huitième siècle, en disant: _Je vous aime_, ne veut point faire
entendre autre chose que: _Je vous désire_. _Avoir_ pour les hommes,
_enlever_ pour les femmes, c'est tout le jeu, ce sont toutes les
ambitions de ce nouvel amour, amour de caprice, mobile, changeant,
fantasque, inassouvi, que la comédie de mœurs personnifie dans ce
Cupidon bruyant, insolent et vainqueur, qui dit à l'Amour passé: «Vos
amants n'étaient que des benêts, ils ne savaient que languir, que
faire des hélas, et conter leurs peines aux échos d'alentour. J'ai
supprimé les échos, moi... Allons, dis-je, je vous aime, voyez ce que
vous pouvez faire pour moi, car le temps est cher, il faut expédier
les hommes. Mes sujets ne disent point: Je me meurs, il n'y a rien de
si vivant qu'eux. Langueurs, timidité, doux martyre, il n'en est plus
question; fadeur, platitude du temps passé que tout cela... Je ne les
endors pas, mes sujets, je les éveille; ils sont si vifs, qu'ils n'ont
pas le loisir d'être tendres; leurs regards sont des désirs; au lieu
de soupirer, ils attaquent; ils ne disent point: Faites-moi grâce, ils
la prennent: et voilà ce qu'il faut[280].»
[280] La Réunion des Amours, par Marivaux, 1731.
Le siècle est arrivé «au vrai des choses», il a rendu «le mouvement
aux sens». Il a supprimé, et s'en vante, les exagérations, les
grimaces et les affectations[281]. Avec ce nouvel amour, plus de
mystère, plus de manteaux couleur de muraille dans lesquels on se
morfondait! Du bruit de ses laquais frappant à coups redoublés, le
galant éveille le quartier où dort sa belle, et il laisse à la porte
son équipage publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus de
discrétion: les hommes apprennent à n'en avoir plus que par ménagement
pour eux-mêmes[282]! Plus de grandes passions, plus de sensibilité; on
serait montré au doigt. Quelles railleries ferait de vous l'amour
libre, hardi, et, comme on dit, _grenadier_[283], s'il vous voyait
garder l'habitude d'aimer languissamment, et cette «bigoterie» de
langage avec laquelle autrefois l'homme courtisait la femme! Que de
mépris dans ce mot: _inclinations respectables_[284], dont on baptise
ces quelques liaisons où le goût succède à la jouissance, et dont la
durée scandalise la société qu'elle gêne! Le respect pour la femme?
offense pour ses charmes, ridicule pour l'homme! Lui dire à première
vue qu'on l'aime, lui montrer toute l'impression qu'elle fait, lancer
une déclaration, quel risque à cela? N'est-ce pas un principe partout
répété, un fait affirmé bien haut par les hommes, qu'il suffit de dire
trois fois à une femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie à
la première fois, pour qu'elle vous croie à la seconde, et pour qu'à
la troisième elle vous récompense? Les façons ainsi supprimées, les
bienséances suivent les façons[285], et l'amour connaît pour la
première fois ces arrangements appelés si nettement par Chamfort
«l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes»;
commerce d'un genre nouveau, déguisé sous tous ces euphémismes,
_passades_, _fantaisies_, _épreuves_, liaisons où l'on s'engage sans
grand goût, où l'on se contente du peu d'amour qu'on apporte, unions
dont on prévoit le dernier jour au premier jour, et dont on écarte les
inquiétudes, la jalousie, tout ennui, tout chagrin, tout sérieux, tout
engagement de pensée ou de temps. Cela commence par quelques mots
dits, dans un salon plein de monde, à l'oreille d'une femme par
quelque joli homme qui prend en badinant la permission de revenir,
qu'on lui accorde sans y attacher de conséquence. Dès le lendemain,
c'est une visite en négligé, en _polisson_, à la toilette de la dame,
étonnée et déjà flattée des compliments sur sa beauté du matin; puis
la demande brusque si elle a fait un choix dans sa société, et le
persiflage sans pitié de tous les hommes qu'elle voit. «Cependant,
vous voilà libre, lui dit-on en revenant à elle. Que faites-vous de
cette liberté?» L'on parle du besoin de perdre à propos cette liberté:
«Si vous ne donniez pas votre cœur, il se donnerait tout seul.» Et
l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant un conseil, un
ami, un guide, un homme formé par l'usage du monde. L'on se désigne;
puis négligemment: «Je serais assez votre fait, sans tout ce monde qui
m'assiége.» Et faisant un retour sur la femme que l'on a dans le
moment: «Elle m'a engagé à lui rendre quelques soins, à lui marquer
quelque empressement; il n'eût pas été honnête de lui refuser. Je me
suis prêté à ses vues; pour plus de célébrité à notre aventure, elle a
voulu prendre une petite maison: ce n'était pas la peine pour un mois
tout au plus que j'avais à lui donner; elle l'a fait meubler à mon
insu et très-galamment...» Et l'on raconte le souper qu'on y fit avec
tant de mystère, et où l'on eût été en tête à tête si l'on n'y avait
point amené cinq personnes, et si la dame n'en avait amené cinq
autres. «Je fus galant, empressé, et ne me retirai qu'une demi-heure
après que tout le monde fût parti. C'est assez pour lui attirer la
vogue...» Et l'on ajoute que l'on peut prendre congé d'elle sans avoir
aucun reproche à craindre. Ici l'on ne manque point de parler de ses
qualités, de son savoir-vivre, de la différence qu'il y a de soi aux
autres hommes: on vante la délicatesse qu'on s'est imposée de se
laisser quitter par égard pour la vanité des femmes, et l'on conte,
comme le beau trait de sa vie, que l'on s'est enfermé trois jours de
suite pour laisser à celle dont on se détachait l'honneur de la
rupture. La femme, qu'on étourdit ainsi d'impertinences, se
récrie-t-elle? «En honneur, lui dit-on sans l'écouter, plus j'y pense,
et plus je voudrais pour votre intérêt même que vous eussiez quelqu'un
comme moi.» Et comme la femme déclare que si elle avait l'intention de
faire un choix, elle ne voudrait qu'une liaison solide et durable: «En
vérité? dit vivement l'aimable homme, si je le croyais, je serais
capable de faire une folie, d'être sage et de m'attacher à vous. La
déclaration est assez mal tournée, c'est la première de ma vie, parce
que jusqu'ici on m'avait épargné les avances. Mais je vois bien que je
vieillis...» Là-dessus, un sourire de la femme qui pardonne, et qui
avoue trouver à l'homme qui lui parle des grâces, de l'esprit, un air
intéressant et noble; mais elle a besoin d'une connaissance plus
approfondie de son caractère, d'une persuasion plus intime de ses
sentiments; à quoi l'homme répond quelquefois d'un air sérieux que,
bien qu'il soit l'homme de France le plus recherché et un peu las
d'être à la mode, en considération d'un objet qui peut le fixer, il
veut bien accorder à la femme le temps de la réflexion, vingt-quatre
heures: «Je crois que cela est bien honnête, je n'en ai jamais tant
donné[286].»--Et cet engagement, qui est à peu d'exagération près
l'engagement du temps, cet engagement finit par ces mots de l'amant:
«Ma foi! Madame, je n'ai pas cru la chose si sérieuse entre vous et
moi. Nous nous sommes plu, il est vrai; vous m'avez fait l'honneur de
votre goût, vous étiez fort du mien. Je vous ai confié mes
dispositions, vous m'avez dit les vôtres, nous n'avons jamais fait
mention d'amour durable. Si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas
mieux, mais j'ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un
caprice heureux et passager; je me suis réglé là-dessus[287].»
[281] _La Nuit et le Moment_, ou les _Matines de Cythère_.
Collection complète des œuvres de Crébillon le fils. _Londres_,
1772, vol. I.
[282] Bibliothèque des petits maîtres pour servir à l'histoire du
bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie. _Au Palais-Royal,
chez la Petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité_,
1742.
[283] Dialogue entre l'Amour et la Vérité. _Mercure de France_,
mars 1720.
[284] Mémoires de Besenval.
[285] Les Égarements du cœur et de l'esprit, ou Mémoires de M.
de Mellcourt. OEuvres de Crébillon le fils, vol. I.
[286] Contes moraux de Marmontel, 1765, vol. I. _L'Heureux
Divorce._
[287] OEuvres de Marivaux. _Paris_, 1830, vol. IX. _Le Spectateur
français._
Les femmes se prêtèrent presque sans résistance à cette révolution de
l'amour. Elles renoncèrent vite «au métier de cruelles». La lecture de
la Calprenède, lecture ordinaire des filles de quinze ans, ces romans
de _Pharamond_, de _Cassandre_, de _Cléopâtre_, qui gonflaient les
poches des fillettes[288], tous les livres qui façonnaient le cœur et
l'esprit de la femme dès l'enfance, la femme ne tardait pas à les
oublier dès qu'elle entrait dans le monde, dès qu'elle respirait l'air
de son temps. Le siècle qui l'entourait, les conseils de l'exemple,
les moqueries de ses amies plus avancées dans la vie, lui enlevaient
bientôt le goût et le souvenir des amours héroïques: leurs lenteurs,
leurs tremblants aveux, leurs nobles dépits, leurs transports à la
suite d'innocentes faveurs, leurs raffinements de délicatesse, leur
quintessence de générosité et de galanterie, s'effaçaient dans sa
mémoire. Elle perdait vite toutes les illusions du romanesque, ces
tendres rêveries et ces langueurs du jour, ces insomnies et ces
fièvres de nuits, ces beaux tourments du premier amour qui, les jours
d'absence de l'amoureux d'abord entrevu au parloir, lui arrachaient de
si douloureux soupirs, après les soupirs une apostrophe à «ce cher
Pyrame», après l'apostrophe, un monologue où elle s'appelait «fille
infortunée»! Puis c'étaient encore de nouveaux soupirs suivis de
nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où elle était couchée, à la
chambre qu'elle habitait: grand roman qu'elle se jouait à elle-même
jusqu'au jour[289]. Mais comment garder une imagination si enfantine
et s'enflammer à de tels jeux, au milieu d'une société qui ne
s'attache qu'au matériel et à l'agréable des passions, qui en rejette
la grandeur, l'effort, l'exagération naïve et la poésie ennuyeuse? La
femme voit autour d'elle le persiflage poursuivre et déchirer ce
qu'elle croyait être l'excuse de l'amour, son honneur, ses voiles, ses
vertus de noblesse. Par tous ses professeurs, par ses mille voix, par
ses leçons muettes, le monde lui apprend ou lui fait entendre qu'il y
a un grand vide dans les grands mots et une grande niaiserie dans les
grands sentiments. Pudeur, vertu, amour, tout cela se dépouille à ses
yeux comme des idées qui perdraient leur sainteté. La femme arrive à
rougir des mouvements de son cœur, des élancements de tendresses qui
avaient transporté son âme de jeune fille dans le songe des vieux
romans; et la honte se mêlant en elle à la peur du ridicule, elle se
débarrasse si bien des préjugés et des sottises de son premier
caractère, que, revoyant son amoureux de couvent, l'homme dont la
pensée la fit pour la première fois si heureuse et si confuse, elle
l'accueille avec un air de coquetterie folâtre, une mine impertinente,
le rire de la femme _la plus faite_; on dirait qu'elle veut lui faire
entendre par toute son attitude la phrase de la jeune femme de
Marivaux: «Je vous permets de rentrer dans mes fers; mais vous ne
vous ennuierez pas comme autrefois, et vous aurez bonne
compagnie[290].»
[288] Correspondance de Mme du Deffand.--Mémoires d'un voyageur
qui se repose, par Dutens.
[289] OEuvres de Marivaux, vol. IX. Pièces détachées. _Première
Lettre de M. de M. contenant une aventure._
[290] OEuvres de Marivaux, vol. IX.