peintre Detroy nous les a gardés; et nous voici grâce à lui dans ce
riche appartement où les bras allumés, se tordant aux murs, jettent
leurs éclairs aux cadres superbement chantournés des glaces. La flamme
pétille dans la cheminée, derrière les feux de bronze doré qui sont
des sirènes coiffées à la Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune
brûlent aux deux coins de la toilette. Et debout ou assis, les
dominos, largement étoffés dans leur robe sombre, causent, sourient,
se rajustent, rattachent le gros nœud qui relève leurs manches. Les
mains jouent avec les lourds masques de carton d'où pendent deux
rubans; un coup léger d'éventail chatouille là-bas deux yeux qui
commencent à se fermer. Ici, le coude poussé par les plus éveillés de
la bande, une soubrette donne le _dernier léché_ à la coiffure plate
d'une jeune femme déjà animée de la joie et de l'esprit du bal,
les épaules couvertes, la gorge à demi voilée d'un manteau de
lit flottant laissant voir les ramages opulents de sa robe de
brocart[249].--L'heure venue, l'on part; l'on est arrivé, et sitôt la
rencontre faite de «quelqu'un qui en vaut la peine», que
d'espiègleries dont le feu s'ouvre par la vieille phrase, toujours
jeune: _Je te connais, beau masque!_ Ce sont des libertés prises et
des pardons demandés, des hardiesses suivies d'excuses, et des excuses
accompagnées d'audaces, des éloges de la beauté appuyées par le geste.
Pendant que les deux orchestres font leur bruit, les éventails donnent
sur les doigts, et pas une minute ne se passe sans qu'on entende un
froissement de soie, et ce mot d'une bouche de femme: _Finissez vos
folies[250]!_ C'est un flux, un reflux jusque dans les corridors. Que
de rendez-vous donnés sur les degrés de l'amphithéâtre! Que de
reconnaissances et de méprises! Tout se mêle, les rangs, les ordres,
les plus grandes dames et les bourgeoises qui se gonflent sous leur
carton pour jouer la dame de qualité[251]. Qu'est ce bruit? un masque
déchiré sur le visage d'une duchesse par un prince du sang. Qu'est
cette main qu'un masque baise au même bal? La main de la reine de
France donnée à une poissarde qui reproche gaiement à Marie-Antoinette
de n'être pas auprès de son mari[252].
[249] _Les Préparatifs du bal_, peints par Detroy, gravés par
Beauvariet.
[250] Angola.--Le Grelot.
[251] Le Babillard, vol. I.
[252] Correspondance secrète, vol XI.
Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la causerie. L'esprit du
dix-huitième siècle est à l'aise sous le masque: le masque lui donne
la verve, il émancipe ses malices, il fait pétiller ses ironies. Sous
la voûte de l'Opéra, les mots volent, les ripostes sifflent.
L'épigramme de Piron se mêle à la chanson de Nivernois; et tous les
esprits de la France, ivres et charmants comme à la fin d'un souper, y
rappellent à tout instant que, là où ils parlent, le Régent causa de
Rabelais avec Voltaire.
Au fond de ces saturnales de la conversation, la femme trouve et goûte
la distraction des rencontres, l'amusement de la coquetterie, le jeu
vif et léger de l'amour. Elle arrête ses amis par le bras, leur donne
en passant un soupçon de jalousie. Elle reçoit, sans être forcée de
rougir, les compliments des inconnus. Elle jouit, à l'abri du
déguisement, des aveux et des déclarations. Elle peut laisser échapper
les mots qu'elle ne veut pas dire à visage découvert, encourager la
timidité, renouer après avoir rompu, ébaucher un roman d'un instant,
laisser tomber, comme par mégarde, son sourire sur un mot, son cœur
sur un passant. Et même si elle ne veut que jouer, badiner, n'a-t-elle
pas aux mains cette tabatière que les dames laissent si volontiers
échapper au bal de l'Opéra, pour avoir le lendemain, comme Mme
d'Épinay, la visite de l'aimable homme qui la rapporte[253]?
[253] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
Le goût et le ton du monde, gardé au milieu de la licence de l'esprit,
une galanterie libre, mais relevée d'élégance, conservent pendant tout
le siècle une délicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une
grosse joie, une turbulence folle, ne se montrent qu'un moment dans ce
siècle à l'Opéra, alors que paraissent les arlequins, les pierrots,
les polichinelles, les mendiants, les podagres, les chinois, les
chauves-souris, les _hirondelles de nuit de carême_; mais tous ces
masques de tapage sont bien vite renvoyés aux bals des maîtres de
danse de la ville, et même plus bas, aux bals de la Courtille et du
Grand-Salon. La mode des costumes espagnols emplissant la salle de
duègnes et de señoras ne dure guère plus; et après quelques hivers,
les hommes et les femmes reviennent au costume de la causerie, au
manteau de l'intrigue: le domino reparaît, annonçant le retour des
anciens plaisirs, qui rendent aux échos de l'Opéra le bruit, le rire
et la gaieté d'un salon. Puis, à la fin du siècle, quand le domino est
dans son plein règne, on trouve à sa couleur brune ou noire une
monotonie trop sévère. Alors, ce ne sont plus sous le feu des lustres
et des bougies que couleurs éclatantes et tendres, du blanc, du rose,
du lilas, du gris de lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et gais
qu'égayent encore la gaze et les fleurs artificielles. Et la Folie ne
sait pas pour ses nuits de fête de plus beau voile à jeter sur une
femme qu'un domino jaune pâle noué par des rubans roses, les devants
et le capuchon fleuris d'une guirlande de roses qui repasse deux fois
sur un falbala de gaze blanche, le masque noir et luisant avec une
barbe de taffetas rose[254].
[254] Cabinet des modes.
La femme du dix-huitième siècle est sortie du bal. Mais sa nuit n'est
pas encore finie. Après un médianoche, un souper, le jour est venu ou
va venir: il lui prend fantaisie d'aller tempérer les vapeurs du
champagne avec un ratafia qu'il est de bon goût de prendre au pont de
Neuilly, et qu'il faut boire en mangeant des macarons, si l'on se
pique d'usage[255].
[255] Angola.--Déclaration de la mode.
Arrive enfin le coucher. Je l'ai là sous les yeux, ce coucher de la
femme du temps, dans un fin et coquet dessin de Freudeberg. Auprès
d'une cheminée dont le feu clair est masqué par un écran de Beauvais,
à côté du marchepied de lit à deux marches cloutées d'or, devant le
lit à la couronne empanachée, aux draps bombés par la bassinoire que
promène une fille de chambre, la femme, debout sur le tapis peluché,
où elle vient de laisser tomber une lettre, se laisse déshabiller par
une femme de chambre. Elle est déjà coiffée du _battant l'œil_ qui
enferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse sur son sein
découvert, son jupon falbalassé va tomber au bas des hauts talons de
ses mules. Les lumières des bras vont s'éteindre; la femme demande ses
bougies de nuit,--et derrière elle, dans un cadre éclairé d'une
dernière lueur, un Amour rit comme le dieu de ses rêves et l'ange de
sa nuit.
* * * * *
Cette dissipation de la vie, cette dissipation du monde, cet
étourdissement des sens, de la tête et de l'âme, ne tardaient pas à
amener chez la femme un certain étourdissement du cœur. Dans ce
cercle de plaisirs où l'épouse s'éloignait chaque jour un peu plus de
son mari et s'en détachait davantage, soit qu'elle eût contre lui le
ressentiment de nouveaux torts, soit qu'elle se refroidît
naturellement et d'elle-même, elle commençait bientôt à souffrir comme
d'une vague inquiétude. Elle trouvait le vide au fond de son existence
agitée; et dans cet état flottant où elle était entre la retenue, les
scrupules, une disposition tendre, l'énervement, et les premières
tentations des idées, son cœur inoccupé croyait se défendre et se
remplir, en allant à quelque femme, à une amie, au choix de laquelle
on mettait alors presque autant de vanité qu'au choix d'un amant.
Encouragée par l'exemple et le bon ton du temps, elle se jetait à
l'amitié brillante d'une femme à la mode, et y apportait l'engouement,
la frénésie, l'excès d'emportement de son sexe. C'était là pour elle
un premier pas vers l'amour et comme son essai enfantin et son jeu
innocent. Car dans ces liaisons il y avait plus que des soins,
exclusivement réservés à la famille, plus qu'un intérêt, banale
politesse de cœur qu'une femme laissait tomber sur une douzaine de
personnes; il y avait un sentiment, une illusion vive, une sorte de
passion. On se jurait une amitié qui devait durer toute la vie; et que
de mines, que d'embrassades, que de tendresses, que de transports
mignards, que de chuchotages! On ne pouvait se quitter, vivre l'une
sans l'autre; et tous les matins, c'étaient des lettres. _Mon cœur_,
_mon amour_, _ma reine_, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix claire
et traînante, en penchant doucement la tête. On portait les mêmes
couleurs, on se soignait, on se gardait dans ses migraines, on se
disait mille secrets à l'oreille; on n'allait qu'aux soupers où l'on
était priées ensemble, et il fallait inviter l'une pour avoir l'autre.
On se promenait dans les salons, les bras enlacés autour de la taille,
ou bien on se tenait sur un sopha dans des attitudes qui montraient
un groupe de l'Amitié. On ne parlait que des charmes de l'amitié; on
était fière d'afficher son _intimité sentimentale_, et le portrait de
la délicieuse amie ne manquait pas de se balancer au bracelet[256].
[256] Tableau de Paris (par Mercier). vol. V et VII.
Vers la fin du siècle, quand la sécheresse des âmes cherche à se
retremper ou plutôt à se tromper par la _sensiblerie_, quand la mode
exige de la tendresse, les amitiés de femmes exagèrent encore leur
spectacle et leur affectation. C'est une fureur d'autels à l'amitié,
d'hymnes à l'amitié. Les femmes ne portent plus que des ajustements de
cheveux pour porter leur amitié sur elle; et la manufacture de Sèvres
fabrique à l'honneur de cette amitié des groupes d'une _sensibilité
passionnée_. Alors entrent dans la langue toutes sortes de petites
finesses alambiquées, d'expressions molles, et de coquettes
mièvreries. Une femme dit, parlant d'une autre: «J'ai un _sentiment_
pour elle, elle a un _attrait_ pour moi... Ce qu'elle m'inspire a
quelque chose de si vif et de si tendre, que c'est véritablement de la
_passion_. Et puis il y a une telle _conformité_ dans notre manière
d'être, une telle _sympathie_ entre nous...» Tel est le ton, le
parler, et pour ainsi dire le son de voix de cette amitié toute
nouvelle et véritablement propre à ce siècle, dont le plus gros
ridicule et l'extravagance de générosité nous sont retracés dans une
petite comédie de femme, la comédie où Juliette, femme de chambre de
la marquise de Germini, ouvre la scène en lisant les mémoires des
fournisseurs. «Pour un bureau, 800 livres!... C'est vraiment bien
nécessaire pour écrire à la vicomtesse Dorothée; car, grâce au ciel,
voilà la plus grande occupation de Madame: passer sa vie ensemble, et
s'écrire régulièrement dix billets par jour! Pour une grande
écritoire, 300 livres! Pour un portefeuille à secret... Pour un
déjeuner de Sèvres, double chiffre de myrte et de roses, dix écus!
Pour deux vases, double chiffre d'immortelles et de pensées, 400
livres! Pour un groupe représentant «la Confidence de deux jeunes
personnes», 120 livres... Mémoires pour bagues de cheveux, montres de
cheveux, chaînes de cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux,
collier de cheveux, boîte de cheveux...[257].»
[257] _Les Dangers du monde._ Théâtre à l'usage des jeunes
personnes, par Mme de Genlis.
Cette grande amitié des femmes baissa pourtant un moment comme une
mode qui va passer. La _délicieuse amie_ fut pendant quelques années
détrônée et remplacée par un confident, par l'ami, par un homme auquel
la jeune femme confiait «ses vrais secrets».--Il y avait par le monde
d'alors des hommes très-nuls, très-insignifiants, généralement hors
d'âge, sans nul danger, en qui tout s'alliait, la douceur d'esprit, le
caractère effacé, l'amabilité sans exigence, pour écarter de la femme
qui s'approchait d'eux toute idée d'être compromise. Modestes, ils
s'étaient rendu justice en bornant leur ambition dans la société à la
familiarité amicale de la femme, leur rôle à la direction de la
coquetterie féminine; et la considération qu'ils tiraient de cette
place sans fatigue ni agitation, dans l'ombre, derrière la femme,
souvent en tiers dans son cœur, leur suffisait. Discrets, portant
dans toute leur personne une apparence de réserve, à l'écart et le dos
tourné à la conversation générale, ils prenaient position dans un coin
de cheminée où ils restaient à se chauffer: une femme passait-elle à
leur portée? elle était prise, ils l'accaparaient toute la soirée, ils
ne la quittaient plus, ils prenaient place à ses côtés au souper, ils
étaient toujours auprès d'elle, affairés, penchés confidemment,
parlant bas, glissant à tout moment un murmure à son oreille, des
petits mots, de petites phrases, des riens qu'ils coupaient d'un air
de mystère, de repos à intention. Les femmes, les maris, les amants
eux-mêmes les laissaient faire, sans en prendre ombrage: ils
demandaient si peu pour être heureux! D'ailleurs pour les femmes où
trouver plus d'indulgence? Ces confesseurs de leurs secrets avaient si
peu de mauvaises pensées ou les cachaient si bien, qu'ils paraissaient
toujours croire que les intrigues dont on leur faisait confidence
étaient des passions platoniques. Et comment s'étonner, après tant de
qualités, du succès des deux grands amis des femmes: le marquis de
Lusignan, appelé _Grosse-tête_, et le vieux marquis d'Estréhan, appelé
familièrement par toutes les femmes le _Père_, suprême confident de
tout le monde féminin, si bien en pleine possession de la confiance
générale, qu'il regardait comme un mauvais procédé l'oubli qu'une
femme faisait de s'ouvrir entièrement à lui[258]?
[258] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
Il arrivait que ce coquetage de l'amitié avec un homme, ce commerce de
sentiment passionné avec une femme, amusant, sans le satisfaire, le
cœur de la jeune épouse, l'acheminaient doucement et insensiblement
vers l'idée d'un caprice plus sérieux. Le tête à tête de l'amitié,
assez froid, assez languissant lorsqu'il n'était plus en spectacle, en
représentation dans un salon, se tournait naturellement vers ce qui
occupe la pensée de la femme: la causerie se laissant aller à son
cours se mettait à rouler sur les ridicules des maris, les
inconvénients du mariage. On s'abandonnait à des dissertations sur
l'amour, à des réflexions, à des confidences; et, l'amour-propre se
mettant du jeu, on se contait les passions qu'on inspirait, tout cela
ingénument, au moins de la part de la jeune mariée, sans penser à mal,
sans croire au danger. Mais la coquetterie s'excitait, l'imagination
s'enhardissait, la pensée s'échauffait. Il se dégageait, des paroles
que se renvoyaient les deux femmes, des questions qu'elles
soulevaient, des images qu'elles faisaient naître devant elles, un
commencement de tentation, une sourde envie d'émulation pour celle qui
était pure. Ce n'était rien que cette causerie badine et folâtre; et
cependant, à chaque mot, elle touchait à fond une âme pleine de
trouble. Et lorsque, selon l'ordinaire, cette amie de la jeune femme
n'était ni aussi jeune ni aussi neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le
monde et qu'elle était de celles qui s'occupaient à former les jeunes
femmes, ce n'était point pour elle un bien long ouvrage de monter tout
à fait cette jeune tête et de disposer entièrement la petite personne
à l'amour de quelque joli homme attendant le moment et l'heure.
Ces dialogues de femme à femme, qui avancent si fort les choses, il
semble qu'on les écoute à la porte quand on entend Mme d'Épinay avec
Mlle d'Ette, cette Flamande maîtresse du chevalier de Valory, que
Diderot a peinte ainsi: «une grande jatte de lait sur laquelle on a
jeté des feuilles de rose, et des tetons à servir de coussins au
menton.» C'est un jour où la jeune femme, mal à l'aise, accablée de
langueur, étouffant comme dans un grand vide, est couchée sur sa
chaise longue, les yeux fermés et mouillés de larmes qui y montent,
faisant semblant de dormir pour ne pas éclater, le cœur gros,
débordant, prêt à se rompre et à se répandre. D'abord elle essaye de
rejeter son état, sa tristesse sur les vapeurs, sur un ennui qu'elle
ne peut définir. «Oui, l'ennui du cœur, et non de l'esprit,» lui dit
Mlle d'Ette, et avec ce mot elle entre en elle, et met le doigt et la
lumière sur tout ce que Mme d'Épinay craignait de creuser et de
s'avouer. Elle lui affirme et lui prouve qu'elle n'aime plus son mari,
qu'elle ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle que la
révolte d'un amour humilié. Et le remède c'est d'aimer quelque autre
objet plus digne d'elle. Mme d'Épinay s'écrie vivement «qu'elle ne
pourra aimer un autre homme». Puis, ce premier mouvement passé, elle
demande où trouver un homme qui se sacrifie pour elle et se contente
d'être son ami sans prétendre être son amant. «Mais je prétends bien
qu'il sera votre amant,» interrompt la d'Ette jetant le grand mot et
la vérité des choses dans ces illusions de pensionnaire. Cependant,
comme Mme d'Épinay demeure effarouchée, balbutiant qu'elle ne veut pas
mal se conduire, Mlle d'Ette lui développe la théorie qu'il n'y a
qu'un mauvais choix ou l'inconstance d'une femme qui puissent flétrir
une réputation. Au bout de cela, la jeune femme n'en est déjà plus aux
principes; il n'est plus question de sa part que de la difficulté de
cacher une intrigue aux yeux du monde. Mlle d'Ette, pour réponse, lui
jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel elle vit, que
personne ne soupçonne, que Mme d'Épinay ignorait. Et comme elle voit,
sous le coup qu'elle lui a porté, Mme d'Épinay chancelante, étourdie,
confondue, éperdue, disant qu'il lui faudra du temps pour s'accoutumer
à ces idées: «Pas tant que vous croyez, répond-elle. Je vous promets
qu'avant peu ma morale vous paraîtra toute simple, et vous êtes faite
pour la goûter[259].»
[259] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
IV
L'AMOUR
Jusqu'à la mort de Louis XIV, la France semble travailler à diviniser
l'amour. Elle fait de l'amour une passion théorique, un dogme entouré
d'une adoration qui ressemble à un culte. Elle lui attribue une langue
sacrée qui a les raffinements de formules de ces idiomes qu'inventent
ou s'approprient les dévotions rigides, ferventes et pleines de
pratiques. Elle cache la matérialité de l'amour avec l'immatérialité
du sentiment, le corps du dieu avec son âme. Jusqu'au dix-huitième
siècle, l'amour parle, il s'empresse, il se déclare, comme s'il tenait
à peine aux sens et comme s'il était, dans l'homme et dans la femme,
une vertu de grandeur et de générosité, de courage et de délicatesse.
Il exige toutes les épreuves et toutes les décences de la galanterie,
l'application à plaire, les soins, la longue volonté, le patient
effort, les respects, les serments, la reconnaissance, la discrétion.
Il veut des prières qui implorent et des agenouillements qui
remercient, et il entoure ses faiblesses de tant de convenances
apparentes, ses plus grands scandales d'un tel air de majesté, que ses
fautes, ses hontes même, gardent une politesse et une excuse, presque
une pudeur. Un idéal, dans ces siècles, élève à lui l'amour, idéal
transmis par la chevalerie au bel esprit de la France, idéal
d'héroïsme devenu un idéal de noblesse. Mais au dix-huitième siècle
que devient cet idéal? L'idéal de l'amour au temps de Louis XV n'est
plus rien que le désir, et l'amour est la volupté.
Volupté! c'est le mot du dix-huitième siècle; c'est son secret, son
charme, son âme. Il respire la volupté, il la dégage. La volupté est
l'air dont il se nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et
son souffle. Elle est son élément et son inspiration, sa vie et son
génie. Elle circule dans son cœur, dans ses veines, dans sa tête.
Elle répand l'enchantement dans ses goûts, dans ses habitudes, dans
ses mœurs et dans ses œuvres. Elle sort de la bouche du temps, elle
sort de sa main, elle s'échappe de son fond intime et de tous ses
dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possède, elle est sa fée, sa
muse, le caractère de toutes ses modes, le style de tous ses arts; et
rien ne demeure de ce temps, rien ne survit de ce siècle de la femme,
que la volupté n'ait créé, n'ait touché, n'ait conservé, comme une
relique de grâce immortelle, dans le parfum du plaisir.
La femme alors n'est que volupté. La volupté l'habille. Elle lui met
aux pieds ces mules qui balancent la marche. Elle lui jette dans les
cheveux cette poudre qui fait sortir, comme d'un nuage, la physionomie
d'un visage, l'éclair des yeux, la lumière du rire. Elle lui relève le
teint, elle lui allume les joues avec du rouge. Elle lui baigne les
bras avec des dentelles. Elle montre au haut de la robe comme une
promesse de tout le corps de la femme; elle dévoile sa gorge, et l'on
voit, non-seulement le soir dans un salon, mais encore tout le jour
dans la rue, à toute heure, passer la femme décolletée, provocante, et
promenant cette séduction de la chair nue et de la peau blanche qui
dans une ville caressent les yeux comme un rayon et comme une fleur.
L'habit et le détail de l'habit de la femme, la volupté l'invente et
le commande, elle en donne le dessin et le patron, elle l'accommode à
l'amour, en faisant de ses voiles mêmes une tentation. Parures et
coquetteries, elle les baptise de noms qui semblent attaquer le
caprice de l'homme et aller au-devant de ses sens.
Ainsi parée par la volupté, la femme trouve la volupté partout autour
d'elle. La volupté lui renvoie de tous les côtés son image, elle
multiplie sous ses yeux les formes galantes comme dans un cabinet de
glaces. La volupté chante, elle sourit, elle invite par les choses
muettes et habituelles de l'intérieur de la femme, par les ornements
de l'appartement, par le demi-jour de l'alcôve, par la douceur du
boudoir, par le moelleux des soieries, par les _réveilleuses_ de satin
noir dont le ciel est un grand miroir. Elle étale sur les panneaux
des aventures toujours heureuses, qui semblent bannir d'une chambre de
femme les rigueurs même en peinture. Et, tenant la femme dans une
odeur d'ambre, elle la fait vivre, rêver, s'éveiller au milieu d'une
clarté tendre et voilée, sur des meubles de langueur conviant aux
paresses molles, sur les sophas, sur les lits de repos, sur les
_duchesses_ où le corps s'abandonne si joliment aux attitudes lasses
et comme négligées, où la jupe se relevant un tant soit peu laisse
voir un bout de pied, un bas de jambe. L'imagination de la volupté est
l'imagination de tous les métiers qui travaillent pour la femme, de
tous les luxes qui veulent lui plaire. Et la femme sort-elle de ce
logis où tout est tendre, coquet, adouci, caressant, mystérieux? la
volupté la suit dans une de ces voitures si bien inventées contre la
timidité, dans un de ces _vis-à-vis_ où les visages se regardent, où
les respirations se mêlent, où les jambes s'entrelacent[260].
[260] Angola, vol. I.
La femme se répand-elle dans les sociétés? Causerie, propos aimables,
équivoques, compliments, anecdotes, charades et logogriphes à la
mode[261], voilant dans le plus grand monde le cynisme sous la
flatterie, l'esprit du temps apporte sans cesse à la femme l'écho de
la galanterie et le fait résonner au fond d'elle. L'esprit du temps
l'assiége, il éveille ses sens à toute heure; il jette sur sa
toilette, il lui met dans les mains les livres qu'il a dictés et
qu'il applaudit, les brochurettes de ruelles, les opuscules de
légèreté et de passe-temps, les petits romans où l'allégorie joue sur
un fond libre et danse sur une gentille ordure, les contes de fée
égayés de licence et de polissonnerie, les tableaux de mœurs fripons,
les fantaisies érotiques qui semblent, dans un Orient baroque, donner
le carnaval des _Mille et une Nuits_ à l'ennui d'un sultan du Parc aux
cerfs. Puis, c'est autour de la femme une poésie qui la courtise, qui
la lutine; ce sont de petits vers qui sonnent à son oreille comme un
baiser de la muse de Dorat sur une joue d'opéra. C'est Philis,
toujours Philis qu'on attaque, qui combat, qui se défend mal... des
regards, des ardeurs, des douceurs. «J'inspire là-dessus en me
jouant,» dit l'Apollon de Marivaux. Poésie de fadeurs qui embaume et
qui entête! Rondeaux de Marot retouchés par Boucher, idylles de
Deshoulières ranimées par Gentil-Bernard, poëmes où les rimes
s'accouplent avec un ruban rose, et où la pensée n'est plus qu'un
roucoulement! Il semble que les lettres du dix-huitième siècle,
agenouillées devant la femme, lui tendent ces tourterelles dans une
corbeille de fleurs dont les bouquetières offraient l'hommage aux
reines de France[262].
[261] Correspondance secrète, _passim_.
[262] Correspondance secrète, vol. VII.
La femme se met-elle au clavecin? chante-t-elle? Elle chante cette
poésie; elle chante: _De ses traits le Dieu de Cythère_..., ou: _Par
un baiser sur les lèvres d'Iris_..., ou: _Non, non, le Dieu qui
fait aimer_[263]..., chansons partout goûtées, jetées sur toutes les
tablettes, dédiées à la Dauphine, et auxquelles le temps trouve si peu
de mal qu'il met sur les lèvres de Marie-Antoinette le refrain:
En blanc jupon, en blanc corset...[264].
[263] Choix de chansons mises en musique par M. de Laborde.
_Paris_, _Delormel_, 1773.
[264] Correspondance secrète, vol. II.