bruit, une perpétuelle distraction de soi-même, voilà cette vie. La
femme ne veut point avoir une heure de recueillement, un instant de
solitude. Et même aux heures où le monde lui manque, aux heures où
elle est menacée de retomber sur elle-même, il lui faut à côté d'elle,
sous la main, quelque chose de vivant, de bruyant, d'étourdissant. Il
faut, pour lui tenir compagnie et l'empêcher d'être seule, le jeu et
le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un singe, la bête d'élection
et d'affection du dix-huitième siècle, la chimère du Rococo, un
sapajou qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un
perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de
Carraccioli, un écureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe à
la rocaille d'un lambris. Les chambres à coucher et les salons se
remplissent de ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure,
qu'elle installe sur sa grande table de loto, et qui poussent de la
patte les jetons à leur portée[206]. Quelle femme n'a eu au moins un
chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche avec soi, qu'on fait manger
sur son assiette, auquel on sert un filet de chevreuil, une aile de
faisan, ou une carcasse de gelinotte[207], épagneul ou doguin qui
règne en maître sur les oreillers et les coussins, levrette blanche ou
chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: «Ma pauvre
défunte Diane ou Mitonnette[208]!...» Et quel amour, que de soins
pareils à ceux de Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour
chercher sa chienne[209]! A panser de petits chiens, Lionais gagnait
un château et une belle terre: on l'appelait Monseigneur en
Bourgogne[210]. Et quelles belles éducations! Il semble que ces bêtes
prennent, entre les mains de leurs maîtresses, quelque chose de leur
cœur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Aïssé, est
toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier; le chien de
M. de Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent[211], et
la princesse de Conti dresse le sien à mordre son mari[212]!
Intelligence, caresses, immoralité même, rien ne manque dans le
dix-huitième siècle à tous ces jolis petits animaux domestiques, bêtes
frottées de grâce à peu près comme l'abbé Trublet était frotté
d'esprit. Le _Mercure_ est rempli des élégies que leur mort inspire.
De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une généalogie:
c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme
d'Épinay, fils de Thisbé et de Sibéli, qui manque un moment de
brouiller la Chevrette et le Grandval[213]. On les fait dessiner, on
les fait graver. Cochin donne à la postérité les chats de Mme du
Deffand. Les chiens de Mme de Pompadour n'ont pas seulement l'honneur
de l'estampe: ils ont la gloire de la pierre gravée. Poëtes, artistes
et peintres les chantent ou les représentent au-dessous d'un nom ou
d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de leur fortune que ce
chien de la _Gimblette_, peint par Fragonard, modelé par Clodion, dans
le cadre d'un conte de la Fontaine?
[206] Souvenirs par M. de Lévis.
[207] Les Numéros. _Amsterdam_, 1782, vol. I.
[208] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[209] Mémoires et Journal du marquis d'Argenson. _Jannet_, 1857,
vol. I.
[210] Les Dîners de M. Guillaume, 1788.
[211] Correspondance secrète, vol. XVIII.
[212] Mémoires du comte de Maurepas. _Buisson_, 1792, vol. I.
[213] Mémoires de Diderot. _Paris_, _Garnier_, 1841, vol. I.
Cependant, malgré tout, des heures restent à la femme qui seraient
bien vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque
machinal. Au logis, au coin du feu où la tient un mauvais temps
d'hiver, un accès de paresse, dans le salon même où elle va s'établir
toute une soirée, elle a besoin d'un de ces travaux qui occupent dans
tous les temps les mains et les yeux de son sexe: petits ouvrages ne
demandant à la femme qu'une attention d'habitude et sans réflexion,
passe-temps de son loisir qui est la contenance de son activité. Il y
a au dix-huitième siècle une grande imagination de ces menues
occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se
répandent comme une épidémie, elles disparaissent comme un engouement;
un caprice les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fureur est
de découper. Toutes les estampes passent à la découpure, celles-là
surtout qui sont enluminées, et le désœuvrement de la femme taille
aux ciseaux les plus belles, les plus vieilles, les plus rares, des
estampes de cent livres pièce[214]; une fois découpées, on les colle
sur des cartons, on les vernit et on en fait des meubles et des
tentures, des espèces de tapisseries, des paravents, des écrans. Folie
générale, grand art que cet art des découpures! Crébillon ne manque
pas de le faire appeler le chef-d'œuvre de l'esprit humain par le
sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle son
grand homme et son génie dans le fameux Huber, le Watteau, le Callot,
et le Paul Potter du découpage improvisé?
[214] Lettres de Mlle Aïssé.--En 1777, le goût de l'enluminure et
du vernissage des estampes reprenait aux femmes, et l'on ne
faisait sa cour à la duchesse et à la présidente, dit Métra,
qu'en lui apportant une boîte de couleurs.
Quand les découpures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion
des pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil
remue les bras et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit garnie;
c'est l'étrenne demandée par toutes les femmes et toutes les filles,
et partout les petites figures s'agitent sur l'air de la chanson:
Que Pantin serait content
S'il avait l'art de vous plaire,
Que Pantin serait content
S'il vous plaisait en dansant!
Partout dansent et _pantinent_ les Scaramouches, les Arlequins, les
mitrons, les bergers, les bergères, un peuple de comédie et d'opéra en
miniature, pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis le pantin
de vingt-quatre sols jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la
duchesse de Chartres fait dessiner et peindre à Boucher
lui-même[215].--Dans la vogue des pantins passe, en 1749, la vogue des
cheminées à la Popelinière, petites cheminées avec une plaque qui
s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.--A quelques années de là, en
1754, une brochure prend cette singulière date de publication: _L'an
42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets_[216]. Nous apprenons
là que la mode des bilboquets, signalée par Mlle Aïssé avant la mode
des découpures, est déjà vieille d'un demi-siècle et que les pantins
ont fait place à une nouveauté. Collé va nous donner le secret de cet
amusement singulier, dont l'idée fut peut-être donnée à la femme par
l'usage de porter ses bouquets au bal dans une espèce de petite
bouteille de fer blanc couverte de ruban vert, et de les garder frais
en les tenant dans l'eau[217]. Cela consistait à creuser un navet et à
faire entrer dans le creux un ognon de jacinthe, et le tout mis dans
l'eau, le plaisir était de voir croître les deux plantes ensemble et
l'une dans l'autre, la jacinthe poussant ses fleurs et le navet ses
feuilles[218]. C'est le temps où pas une femme n'est meublée sans
cabinets de la Chine, sans magots achetés à l'homme de la rue du
Roule[219]; et ne semble-t-il pas qu'il y ait un goût de chinoiserie
dans ses plaisirs, dans ses modes, dans le caprice de ses
distractions?
[215] Journal historique de Barbier, vol. III.
[216] Déclaration de la mode.
[217] Lettres d'Horace Walpole, _Paris_, 1818.
[218] Journal de Collé. _Paris_, 1805, vol. III.
[219] Angola, vol. I.
Au milieu de ces fantaisies et de ces enfantillages d'un instant, la
femme retrouve un travail que toutes les femmes adoptent, que le bon
ton consacre, et qui fait tomber en désuétude tous les autres ouvrages
et même la tapisserie au petit point. On voit reparaître et se
répandre la mode des nœuds[220], mode charmante. En occupant les
doigts de la femme d'un travail léger et négligent, en lui faisant
tantôt allonger, tantôt _crochir_ le petit doigt, elle laisse son
corps sur une chaise longue; elle lui permet de s'abandonner
coquettement aux grâces de la nonchalance éveillée, de la paresse qui
semble faire quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent armées de
ces jolies navettes, de ces navettes dont Martin le peintre vernisseur
fera des bijoux d'art, «petits magasins des grâces», comme on les
appelle, que bientôt l'on ne voudra plus qu'en nacre, en acier ou en
or. Et où ne fait-on point de nœuds? On en fait chez soi par tenue,
dans sa chambre par air, dans son boudoir par désir de plaire, par
embarras ou par décence. On en fait dans le monde, on en fait au
spectacle; et l'on voit dans les salles de théâtre, pendant que l'on
joue, les dames tirer l'une après l'autre une navette d'or d'un sac
brodé et se mettre à faire des nœuds d'un air fort appliqué, et en ne
regardant guère que le public[221].
[220] Cette mode n'était que renouvelée; car déjà en 1718 les
carmélites offraient à la mère du Régent un sac à nœuds.
(_Lettres de la duchesse d'Orléans._)
[221] Lettres de Mme *** à une de ses amies sur les spectacles,
1745.
Puis, vers 1770, les nœuds et le filet, qui semble venir après les
nœuds, ne sont plus le goût du jour: on parfile. On parfile des
galons, des épaulettes, toute passementerie où il y a de l'or. On
parfile pour parfiler, et aussi pour faire sur son parfilage des
bénéfices de cent louis par an[222]. Le gain se mêlant ici à la mode,
ce fut une furie qui fit taire un moment dans les sociétés jusqu'à
l'amour du jeu. L'excès devint tel qu'un homme entrant dans un salon
où l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de leurs
mains, de leurs ciseaux, l'habit entièrement dégalonné. C'est le
moment où, pour rappeler la femme à la discrétion, à l'honnêteté, le
duc d'Orléans imagine la charmante perfidie de faire mettre à son
habit des brandebourgs d'or faux qu'il laisse sans rien dire découdre
par les dames dans le salon de Villers-Cotterets, et parfiler avec de
l'or vrai[223]. Corrigée de ces violences, la femme trouva bientôt
dans le commerce mille objets de parfilage. Les fabriques filèrent
pour elle l'or en toutes sortes de jouets. Au jour de l'an de l'année
de 1772, l'on vit une boutique pleine de pièces d'or à parfiler pour
étrennes: bobines à tout prix, meubles, fauteuils, cabriolets, écrans,
cabarets, tasses à café, pigeons, poules, canards, moulins, danseurs
de corde. Pendant une dizaine d'années, l'usage, la vogue dura des
cadeaux en parfilage d'homme à femme et surtout de femme à femme:
c'était la surprise et le souvenir de l'amitié. Mme du Deffand
envoyait à la duchesse de la Vallière un panier rempli d'œufs de
parfilage[224], à Mme la maréchale de Luxembourg une chaise de
parfilage, enveloppée dans ces vers que Grimm lui dispute pour les
donner à qui? à M. Necker!
Vive le parfilage!
Plus de plaisir sans lui.
Cet important ouvrage
Chasse partout l'ennui.
Tandis que l'on déchire
Et galons et rubans,
L'on peut encor médire
Et déchirer les gens[225].
[222] Mémoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des
étiquettes.
[223] Correspondance de Grimm, vol. VIII.
[224] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[225] Id., vol. VIII.
Dans le monde, à la maison, c'est la grande occupation de toutes les
heures où l'on a les mains libres; c'est la ressource de toutes contre
l'oisiveté, et l'on n'entend entre femmes que ce dialogue: «Mon cœur,
avez-vous du gros or?--Assurément, de l'or de bobine?--Je n'en parfile
jamais d'autre.--En voulez-vous un _fagot_? Allons, je vais vous en
donner un fagot, c'est tout ce que j'aime de faire un fagot[226].»
[226] _Les Dangers du monde._ Théâtre de société, par Mme de
Genlis.
En ce temps de la fin du siècle, quand la journée est finie, la femme
a pour employer sa soirée toutes les maisons, toutes les réunions,
toutes les fêtes dont tout à l'heure nous donnions la liste et la
physionomie. Elle a encore tous les spectacles de Paris, où elle va,
non point en grande loge, mais, selon l'usage suivi, en petite
loge[227], dans une loge masquée par des stores; petit salon commode,
entouré tout à la fois de monde et de mystère, où Lauzun et Mme de
Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On y arrive en déshabillé,
on y apporte son épagneul, son coussin et sa chaufferette. On y
échappe aux importuns qui assiégent une femme avant l'heure du
souper[228]. On y reçoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut
une conversation dont on n'interrompt le babil et les éclats que pour
regarder par le morceau de verre de son éventail les entrants et les
sortants sans qu'ils vous voient. Innovation charmante qui est une
fortune pour les comédiens français, et leur fait remanier leur
salle: une partie du parterre est supprimée pour augmenter le nombre
de ces petites loges, dont chacune rapporte par an 4,800 livres à la
Comédie[229].
[227] Ah! quel conte!
[228] Correspondance de Grimm, vol. XIII.
[229] Tableau de Paris (par Mercier), vol. II et X.
Mais la femme a pour se distraire mieux encore que tous les
spectacles: elle a le théâtre où elle joue, le théâtre de société.
C'est une fureur, une folie que le théâtre de société dans la seconde
moitié du dix-huitième siècle. Le goût de jouer la comédie gagne
toutes les classes. Il va des petits appartements de Versailles
aux sociétés dramatiques de la rue des Marais et de la rue
Popincourt[230]. La _mimomanie_ règne dans le grand monde, et des
mères comme Mme de Sabran donnent à leurs enfants pour professeurs
Larive et Mlle Sainval. La _mimomanie_ éclate dans tous les coins de
Paris[231]. Elle se répand dans les campagnes aux environs de Paris.
Un petit théâtre se dresse dans les hôtels, un grand théâtre se monte
dans les châteaux. Toute la société rêve théâtre d'un bout de la
France à l'autre, et il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne
veuille avoir des tréteaux et une troupe. Les spectacles de société
ont leurs deux grands auteurs: M. de Moissy, peintre moraliste en
détrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules à gouache[232]. Les
grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre, sans une scène à
elles; et lorsque Mme de Guéménée est exilée après la «souveraine
banqueroute» des Guéménée, que fait-elle tout d'abord en arrivant au
lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur fait arranger
un théâtre[233].
[230] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[231] Le Babillard, chez Jean-François Bastien, 1778, vol. I.
[232] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[233] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.
Comptez toutes ces scènes où se presse la plus grande compagnie de
France, dont les entrées sont si recherchées, et qui font rage au
carême et surtout pendant la clôture des spectacles[234]:--théâtre de
Monsieur, où se donnent les drames historiques de Desfontaines, les
comédies-parades de Piis et Barré[235]; théâtre au Temple, chez le
prince de Conti, où Jean-Jacques Rousseau fait jouer son grand opéra
_les Neuf Muses_, déclaré injouable par toute la société du
Temple[236]; théâtre à l'Ile-Adam, où _le Comte de Comminges_, le
drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les femmes[237]; théâtre de Mme de
Montesson, où Mme de Montesson figure dans ses pièces en véritable
comédienne, et rappelle, dans les autres, le jeu de Mlle Doligny, de
Mlle Arnould et de Mme Laruette[238]; théâtre chez la duchesse de
Villeroy, où les comédiens français représentent, avant de le jouer
sur leur scène, _l'Honnête Criminel_; théâtre chez le duc de Grammont
à Clichy, où Durosoy fait un rôle dans sa tragédie du _Siége de
Calais_, et où paraissent les demoiselles Fauconnier; théâtre chez le
baron d'Esclapon au faubourg Saint-Germain, où a lieu la
représentation au bénéfice de Molé dont les six cents billets sont
placés avec tant d'empressement par les femmes de la cour[239];
théâtre à Chilly chez la duchesse de Mazarin, qui offre à Mesdames la
représentation de la _Partie de chasse de Henri IV_[240]; théâtre chez
M. de Vaudreuil à Gennevilliers, où _le Mariage de Figaro_ est
représenté pour la première fois[241]; théâtre de M. le duc d'Ayen à
Saint-Germain, où sa fille, la comtesse de Tessé, et le comte d'Ayen
déploient tant de talents dans un drame de Lessing traduit par M.
Trudaine[242]; théâtre de Mme d'Amblimont; théâtre de la Folie-Titon;
théâtre à la Chaussée-d'Antin de Mme de Genlis, où ses deux filles
jouent _la Petite Curieuse_, piquante satire contre les mœurs de la
cour[243]; théâtres d'Auteuil et de Paris des demoiselles Verrière,
qui ont des loges grillées pour les femmes du monde qui ne veulent pas
être vues[244]; théâtre de M. de Magnanville à la Chevrette, le
théâtre de société modèle, supérieur même au théâtre de Mme de
Montesson par le goût, la magnificence, le local, les décorations, les
auteurs, les acteurs, les actrices même; le théâtre qui attire deux
cents carrosses à trois lieues de Paris, le théâtre où l'on joue
_Roméo et Juliette_ du chevalier de Chastellux «tiré du théâtre
anglais et accommodé au nôtre», le théâtre où la marquise de Gléon
montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où Mlle Savalette fait les
soubrettes de manière à donner de l'ombrage à Mlle Dangeville[245]!
[234] Correspondance de Grimm, vol. X.
[235] Correspondance secrète, vol. II.
[236] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[237] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[238] Correspondance de Grimm, vol. IX et X.
[239] Mémoires de la République des lettres, vol. III.
[240] Id., vol. IV.
[241] Correspondance de Grimm, vol. XII.
[242] Id., vol. IV.
[243] Mémoires de la République des lettres, vol. XIII.
[244] Ibid., vol., I.
[245] Correspondance secrète, vol. II.
Car c'était là la grande séduction du théâtre de société pour la
femme: il lui permettait d'être une actrice, il la faisait monter sur
les planches[246]. Il lui donnait l'amusement des répétitions,
l'enivrement de l'applaudissement. Il lui mettait aux joues le rouge
du théâtre qu'elle était si fière de porter, et qu'elle gardait au
souper qui suivait la représentation, après avoir fait semblant de se
débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie, le
mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait
monter au cœur et dans la tête l'ivresse d'un public. Que lui faisait
un travail de six semaines, une toilette de six heures, un jeûne de
vingt-quatre? N'était-elle pas payée de tout ennui, de toute
privation, de toute fatigue, lorsqu'elle entendait à sa sortie de
scène: «Ah! mon cœur, comme un ange!... Comment peut-on jouer comme
cela? C'est étonnant! Ne me faites donc pas pleurer comme ça...
Savez-vous que je n'en puis plus?» Et quelle plus jolie invention pour
satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités, mettre en
lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses coquetteries? Pour
quelques-unes, le théâtre était une vocation: il y avait en effet des
génies de nature, de grandes comédiennes et d'admirables chanteuses
dans ces actrices de société. «Plus de dix de nos femmes du grand
monde, dit le prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que
j'ai vu de mieux sur tous les théâtres.» Pour beaucoup, le théâtre
était un passe-temps; pour un certain nombre, il était une occasion;
pour toutes, il était une fièvre, une fièvre et un enchantement qui
n'était rompu qu'à ces mots: «Ces dames sont servies.» On courait
souper; car on avait à peine déjeuné pour être plus sûre de son
organe. En passant, une glace faisait voir à une ou deux femmes que
leurs épingles étaient tombées; on pensait aux fautes qu'on se
ressouvenait d'avoir commises, on se disait: J'aurais dû dire ceci
autrement. Puis on se rappelait que deux personnes, passant pour être
bien ensemble, s'étaient parlé sur le troisième banc. On n'était plus
comédienne, on redevenait femme, et la comédie finissait par une
jalousie de talent, d'amant ou de figure[247].
[246] Quelquefois les grandes dames et leurs tenants se donnaient
le plaisir de jouer pour un petit public d'admirateurs, dans une
salle louée, où l'on montait un théâtre. Je copie dans un recueil
de pièces manuscrites qui m'a été communiqué par M. Claudin et
qui porte l'_ex libris_ de la bibliothèque du président Hénault,
ce curieux compte-rendu écrit par le président en tête du _Jaloux
de soi-même_:
«Cette pièce a été représentée le 20 août 1740. On choisit pour
cela une salle aux Porcherons, où l'on construisit un théâtre tout
à fait galant; il ne devoit y avoir qu'un très-petit nombre de
spectateurs, et il n'y avoit, en effet, que Mme la duchesse de
Saint-Pierre, Mme la maréchale de Villars, Mme de Flamarens, M. de
Céreste et M. d'Argental.
«La pièce commença par une espèce de prologue fort court qui
rouloit sur le secret que nous exigions _de nos spectateurs_.
C'étoit M. de Pont-de-Veyle, habillé en _Pythie_, qui chantoit la
parodie de la Pythie de Bellérophon, accompagné par Rebel et
Francœur, qui composoient seuls notre _orchestre_; on y joignit
depuis l'abbé pour jouer du violoncelle.»
A la fin de cette pièce: le _Jaloux de lui-même_, on lit:
«Après la comédie, il y eut un ballet composé par M. le marquis de
Clermont d'Amboise et dansé par lui, par M. de Clermont son fils,
et par Mme la duchesse de Luxembourg. Après le divertissement il y
eut une parade exécutée par Mlle Quinault, M. de Pont-de-Veyle, M.
d'Ussé et M. de Forcalquier. Cette même pièce fut jouée une
seconde fois dans une salle que l'on avoit louée aux Porcherons;
elle fut suivie d'une comédie composée par M. le comte de
Forcalquier, intitulée _l'Homme du bel air_, en trois actes. MM.
de Rupelmonde et de la Marche y jouèrent pour la première fois; la
pièce est très-bien écrite et amusa beaucoup. Il y eut un ballet
dans lequel on chanta le vaudeville suivant.....
«Après ce divertissement, M. de Pont-de-Veyle se présenta à la
porte de la salle en habit d'opérateur et demanda qu'il lui fût
permis d'étaler sa boutique et de vendre ses drogues. Il n'eut pas
de peine à obtenir cette permission. Il monta sur le théâtre, et
là, secondé par M. de Forcalquier, habillé en Arlequin et dont la
figure et le jeu furent d'autant plus admirables qu'assurément ce
n'est pas son genre, ils trouvèrent le secret d'amuser pendant
plus d'une heure et demie, par le récit de tout ce qu'il y avoit
de merveilleux dans le cours de ses voyages. Ensuite il distribua
ses drogues à tout le monde, c'est-à-dire qu'il donna des petites
boites dont chacune renfermoit un vaudeville applicable à la
personne qui le recevoit. Cette scène fut extrêmement
divertissante par la chaleur et le comique des deux acteurs; et M.
de Pont-de-Veyle eut lieu d'être content de la joie et des rires
continuels que l'on donna à tout ce que son imagination lui
fournit. La fête fut terminée par des présents de rubans que M. de
Pont-de-Veyle et M. de Forcalquier avoient enfermés dans des
boites et qu'ils jetèrent à toutes les femmes de chambre et à tous
les valets de chambre, et par des poignées de dragées qui volèrent
dans la salle pour le peuple qui étoit en grande affluence; car
les représentations, qui avoient commencé par un très-petit nombre
de spectateurs, se trouvoient comblées de monde, quelques
précautions qu'on eût prises pour l'empêcher. On s'étoit trop bien
trouvé de cette espèce de fête pour ne pas demander aux acteurs de
vouloir bien continuer à en donner de nouvelles. En effet, on
représenta _le Baron d'Albierac_ quinze jours après, suivi d'un
divertissement et terminé par _le Baron de la Crasse_, où M. de
Pont-de-Veyle joignit quelques scènes de sa façon. On se proposoit
de donner bientôt après de nouvelles comédies; mais des
incommodités survenues en firent différer la représentation, et ce
ne fut qu'au bout d'un mois que l'on se rassembla pour jouer deux
comédies, chacune en trois actes, l'une de M. Duchastel, intitulée
_Zayde_ et l'autre, _la Petite Maison_. La première pièce est
prise d'un roman intitulé _la Belle Grecque_, qui venoit de
paroistre, et M. Duchastel avoit su tirer du sujet un bien
meilleur parti que dom Prévost, auteur du roman. Mme de Rochefort,
dans le rôle de Zayde, fit répandre bien des larmes; Mme de
Luxembourg fut charmante, habillée à la turque, dans le rôle de
Fatime; M. de Forcalquier se surpassa dans le rôle de Florimond,
amant de Zayde; et M. Duchastel, auteur de la pièce, représenta
avec un très-grand succès le rôle d'Alcippe, rival de Florimond.
Après cette pièce on joua _la Petite Maison_. Le succès du _Jaloux
de lui-même_ m'avoit porté à composer cette nouvelle comédie. Il y
avoit une difficulté à surmonter: c'étoit le déguisement de Mme de
Rochefort en homme. Cela suspendit quelque temps l'idée de la
donner. Mais enfin on imagina une espèce d'habillement qui accorda
la décence avec l'illusion nécessaire pour le plaisir des
spectateurs.»
_Acteurs représentant dans_ la Petite Maison:
JULIE. Mme de Rochefort déguisée en homme.
CIDALISE. Mme de Luxembourg.
ARAMINTE. Mme du Deffand.
PHROSINE.
JAVOTTE.
VALÈRE. M. de Forcalquier.
CLITANDRE. M. d'Ussé.
MATHURIN. M. de Pont-de-Veyle.
LA MONTAGNE. M. de Clermont.
[247] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XI et XII.
Quand c'était l'hiver et le carnaval, la nuit de la femme s'achevait
d'ordinaire à quelque bal masqué et de préférence au bal de
l'Opéra[248].
[248] Les bals de l'Opéra, qui commençaient alors à la fête de
Saint-Martin, s'ouvraient à onze heures du soir et fermaient à
six heures du matin. L'entrée était de six livres. Leur succès
était tel à la fin du siècle que l'Opéra donnait l'été des
_après-soupers_, bals masqués, précédés de sérénades. (Mémoires
de la République des lettres, vol. XXIII.)