échancré et serré des deux côtés, et le lui lace au dos avec un
cordonnet qui par instants se prend dans la chemise qu'il retrousse.
Le cartel en forme de lyre accroché au panneau marque plus de midi; la
porte, mal fermée derrière le paravent, s'est déjà ouverte pour un
charmant homme qui, assis à côté du coffre aux robes, le coude appuyé
à la toilette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde habiller la
dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu; et
voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire
cercle autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne
de la femme. Elle est friande, elle est charmante, ramassée dans son
corset, avec cet aimable désordre et cet air chiffonné du déshabillé
du matin. Aussi que de monde autour d'elle! C'est un marquis, un
chevalier, ce sont des robins et des beaux esprits. Et, tout assaillie
de compliments, elle répond, elle sourit, remuant à tout moment,
choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en suspens la main du
coiffeur forcé d'attendre, le peigne en l'air, que cette tête de
girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle à la
dérobée. C'est là qu'on dépêche les grandes affaires, qu'on reçoit
l'amour, qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie; c'est
là qu'au milieu du babil interrompu et coupé, on écrit ces délicieux
billets du matin plus aisés que ceux du soir et où le cœur se montre
en négligé. Cependant les deux sonnettes du cabinet font sans cesse un
carillon étourdissant: ce sont des caprices, des ordres, des
commissions; toute la livrée est mise en campagne pour aller prendre
l'affiche de la comédie, acheter des bouquets, s'informer quand la
marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau goût, et quand le
vis-à-vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour,
tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer,
et qu'on gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté d'en faire
des papillotes. Le médecin de madame la complimente sur son magnifique
teint, sa brillante santé, «la collection de ses grâces». Et l'abbé,
car l'abbé est de fondation à la toilette, quelque petit abbé vif et
sémillant, se trémoussant sur le siége qu'une femme lui a avancé,
conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette courante, pirouette
sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va, on vient,
on piétine autour de la toilette: un homme à talent gratte une guitare
que les rires font taire, un marin présente un sapajou ou un
perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la porte
du Vauxhall, offre des odeurs, des piqûres de Marseille ou des
bonbons. Une marchande déroule sur un fauteuil une soie gorge de
pigeon ou fleur de pêcher; et à tout cela: «_Qu'en dit l'abbé?_» fait
la jolie femme qui se retourne à demi, et, revenant à la glace, se
pose au coin de l'œil une mouche assassine, tandis que l'abbé lorgne
la soierie et la marchande[174].
[174] Les Mille et Une Folies, par M. N... _Londres_, 1785.--Le
Colporteur, histoire morale et critique par Chevrier. _Londres_,
l'an de la Vérité 1774.--Le Nouvel Abailard, ou Lettres d'un
singe, _aux Indes_, 1763.--Ces Messieurs et ces Dames à leur
toilette.--_Qu'en dit l'abbé!_ dessiné par Lavreince, gravé par
Delaunay; _la Toilette_, peinte par Baudouin, gravée par Ponce;
_le Lever_, gravé par Massard.--Tableau de Paris (par Mercier).
_Amsterdam_, 1783, vol. VI.
Heure charmante du matin, que le dix-huitième siècle appelait
poétiquement la _jeunesse de la journée_! La coquetterie semblait se
lever, la beauté renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration
d'une cour. Il y avait auprès de la toilette un mouvement délicieux,
et qu'animait encore l'activité des femmes de chambre autour de leur
maîtresse, le travail léger des soubrettes lestes et voltigeantes. On
les voyait à tout moment passer et repasser, aller et revenir, et
doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe faisant lever la
poudre tombée, tantôt agenouillées tendant les mules, ou bien droites
tirant du bout des doigts le lacet d'un _corps_, ou bien encore
penchées mettant la main à un accommodage de cheveux. Et quel air à
tout cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines
matoises, des minois délicats, la plus jolie tournure de visage, les
yeux les plus fripons, la peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble
de figure le plus frais[175]. Car la femme d'alors voulait _du joli_
dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les suivantes avenantes et
ragoûtantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour accompagner sa
beauté ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les choisir
l'amour-propre et le goût de la duchesse de Grammont dont les
chambrières étaient si renommées[176]. Il semble qu'elle ait voulu
donner à Baudouin ces modèles de filles ravissantes, si bien parées
des dépouilles encore fraîches de leurs maîtresses, le petit papillon
de dentelle posé sur le haut de la tête, le fichu des Indes glissant
entre les deux seins, les bras nus sortant des dentelles, la jupe
retroussée et falbalassée, le grand tablier de linge à bavette sur la
poitrine[177]; toilette des grandes maisons qui fait si vite oublier à
la femme de chambre sa tenue passée dans les maisons bourgeoises où
elle a d'abord servi, le juste de molleton rayé, la jupe de calemande,
le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la croix
d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile à
carreaux rouges[178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et
écrire, faire un lit, une petite soupe, blanchir le menu linge,
coudre, raccommoder[179]; maintenant, que de talents! Elle est femme
de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière, couturière. Elle sait
faire de la tapisserie à point carré et à petit point, monter une
blonde, attacher un falbala ou des quilles[180]. Elle est précieuse à
madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et à force de voir
d'en bas la meilleure société, elle en prend à l'antichambre et dans
l'office le maintien, les petits airs, les travers et l'élégance[181];
si bien qu'elle pourrait, comme Lisette, doubler sa maîtresse dans les
Jeux de l'Amour. Elle porte dans toute sa personne comme un goût de
monde qui fait dans ce siècle sa tentation si grande, qui irrite
l'infidélité de ces maris peints par Baudouin dans l'_Épouse
indiscrète_, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette furieuse
passion pour la femme de chambre de sa mère[182]. Les grâces de la
femme de chambre, ce sont les grâces de Marton devenant les grâces de
Suzanne.
[175] Les Lauriers ecclésiastiques, ou Campagnes de l'abbé T... à
Luxuropolis, 1777.
[176] Correspondance secrète, par Métra, vol. II.
[177] Voyez les planches de Baudouin, les planches de Freudeberg,
pour le _Monument du costume physique et moral de la fin du
dix-huitième siècle_; _la Femme de chambre_, par Cochin, et _la
Jolie Femme de chambre_, publiée chez Aveline.
[178] Les Contemporaines, vol. I.
[179] Les Illustres Françoises, vol. III.
[180] Angola, vol. I.
[181] Mémoires de Mme Roland, publiés par Barrière, vol. I.
[182] Correspondance secrète, vol. IX.
Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes
de service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une
vertu: le dévouement, si commun dans le service plein de douceur de ce
temps où les maîtresses faisaient danser aux chansons dans leur
antichambre[183], où les Choiseul donnaient le bal aux domestiques de
leurs amis[184]. A côté du nom de Mme du Deffand, de Mlle de
Lespinasse, de Mlle Aïssé, l'histoire n'a-t-elle pas conservé le
souvenir de ces trois servantes attachées à leur mémoire comme elles
furent attachées et pour ainsi dire mêlées à leur vie: Devreux,
Rondet, et cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra de
chagrin dans un couvent[185]?
[183] Les Illustres Françoises, vol. III.
[184] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[185] Lettres de Mlle Aïssé. Préface par M. Sainte-Beuve.
La toilette finie,--et cette toilette n'est souvent qu'une des trois
toilettes de la journée[186],--la femme va répéter l'ariette nouvelle
et s'accompagner au clavecin; ou bien elle prend sa leçon de harpe,
cette leçon, dessinée par Moreau dans l'_Accord parfait_, qui met le
bras en si beau jour, fait jouer si joliment la main, et donne au
visage un air d'enthousiasme fort apprécié par le siècle de Mme de
Genlis[187]. Est-ce le temps du règne de Tronchin imposant l'exercice
à la femme comme une sorte de devoir à la mode? L'ordre est donné de
seller un joli cheval dont la crinière est nouée tout le long de
rubans, dont la queue ornée d'une rosette flotte au vent qui la
fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au
bois de Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonné d'or, à
la jupe rose soutachée de dentelles d'argent. C'est la grande
distraction des élégantes quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de
Boulogne se remplit de cavalcades où les amazones se croisent avec
les cavaliers. Le cheval donne à la femme mille coquetteries, une
allure nouvelle, piquante, libre, le charme d'un demi-travestissement,
les provocations singulières de ce costume d'homme dans lequel Mme du
Barry a voulu être peinte, a voulu être gravée: ainsi l'on se
figurerait la Volupté essayant l'uniforme de Chérubin. Tailleurs et
couturières s'empressent à renouveler la mode théâtrale des amazones
du commencement du siècle; ils s'appliquent à trouver l'habit le moins
habillé qui soit en même temps le plus simple et le plus galant. Et
les femmes à cheval, que le bois de Boulogne voit passer en 1786 dans
ses allées de poussière, portent la veste de pékin puce à trois
collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits
boutons d'ivoire; la jupe pareille, bordée d'un ruban rose, cache et
montre, en allant et venant, un soulier de peau rose à talon plat. Un
petit gilet de pékin vert pomme se croise et se rabat sur la poitrine,
au-dessous d'une large cravate de gaze blanche qui fait au cou un gros
nœud. Sur un chapeau de feutre de laine couleur _queue de serin_, la
nuance en vogue, tremble, se balance et s'envole un bouquet de plumes
blanches et vertes; et les cheveux, serrés en gros catogan, à la
manière des hommes, parfois enfermés dans une coiffure _au flambeau
d'amour_, battent au dos des amazones[188].
[186] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XIII.
[187] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, 1765, vol. II.
[188] Cabinet des modes, 1786.
Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques
brochures feuilletées menaient la femme jusqu'au dîner[189]. Le dîner
achevé, les chevaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses
visites, mille courses; elle passait au Palais-Marchand, et chez les
marchandes de modes pour choisir quelques dentelles ou les _petites
oyes_ les plus élégantes. Elle entrait au _Chagrin de Turquie_, la
boutique de joaillerie à la mode, où on lui montrait les aigrettes du
dernier goût, les girandoles, les boucles, les _esclavages_, les
rivières de diamants[190]. Elle battait la ville, courait les
curiosités du jour, allait donner un regard au bâtiment fini, à
l'incendie fumant, à la tapisserie exposée. Tout en courant d'ici là,
d'une chose à une autre, elle mettait des billets de visite, elle se
faisait écrire à une dizaine de portes, elle entrait dans vingt
maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une médisance et
d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une désobligeante
«azurée comme le firmament», et quand le jour commençait à baisser
elle faisait toucher aux Tuileries: c'était le moment brillant de la
promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de
décence à s'y montrer plus tôt. Les diamants brillaient dans la grande
allée, dont quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au
bout de ces Tuileries, où Richelieu mourant se traînera pour saluer
une dernière fois Paris, le soleil et la femme, on voyait des
révérences de grandes dames rendues, d'un air distrait, aux hommes qui
défilaient. Les grands habits, les grandes toilettes passaient, mêlés
aux petites toilettes, aux déshabillés des femmes qui venaient
promener «leur nonchalance ou leur mauvaise santé»; le panier à
ouvrage à la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières
allaient lentement, la coiffure avancée, un soupçon de rouge à la
joue, en robe ouverte, en jupe falbalassée et assez courte pour
laisser voir un pied chaussé d'une mule blanche. A chaque pas, dans
tout ce monde qui se croisait, c'étaient des rencontres, des
reconnaissances, un regard, un mot échangé, un bras offert, et qu'on
prenait pour l'enlever à une autre. Parfois, en se promenant, l'idée
venait d'une partie improvisée. On attendait, en faisant le tour du
grand bassin, que le Pont tournant fût fermé; et, après un souper chez
le Suisse, on avait à soi le jardin et la nuit[191].--Parfois encore
l'on finissait la journée par une partie de garçon, un souper aux
Porcherons ou au Port à l'Anglais[192], à moins que l'on ne préférât
le passe-temps de ces _nuits blanches_ du Cours la Reine, nuits
joyeuses et brillantes, pleines de symphonies, et d'illuminations, et
de jeux, qui retenaient jusqu'à l'aube les hommes et les femmes à la
mode[193].
[189] L'heure du dîner remonte dans le dix-huitième siècle d'une
heure à quatre. Cette dernière heure de quatre heures gêne les
vieilles gens habitués aux heures du commencement du siècle et
font refuser à Mme de Créqui les dîners de Mme Necker.
[190] Angola, vol. II.
[191] Le Livre des quatre couleurs.--Angola, vol. I.
[192] Lettres juives. _La Haye_, 1742, vol. I.
[193] Mercure de France, juillet 1721.
Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point jours d'opéra ou
grands jours de comédie, la femme se laissait entraîner à quelqu'une
de ces foires qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la
campagne autour de Paris. Une compagnie l'emmenait à la foire de
Bezons, à la foire Saint-Ovide, à la foire Saint-Laurent et de
préférence à la foire Saint-Germain, qui l'éblouissaient,
l'étourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumières, leurs
bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce: cris de
marchands, appels et compliments, annonces et représentations de
danseurs de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de
gibecière, de montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on
vendait de tout et des brochures nouvelles, fête de Babel dont la
femme allait oublier la fatigue et le fracas à l'Opéra-Comique[194].
[194] Le Livre à la mode, en Europe, chez les libraires,
100070060.
Plus tard tout est changé, les amusements, les promenades, la vogue
des marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au
Palais-Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de
Turquie, à peine si l'on sait encore ce nom, c'est à la Descente du
Pont-Neuf, au _Petit Dunkerque_, au _Petit_, comme on dit
familièrement, que s'arrêtent les petites maîtresses désœuvrées, et
qu'elles perdent agréablement deux heures à choisir une délicieuse
inutilité[195]. Et de même que le Palais-Marchand est déserté pour le
Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnées pour les boulevards, la
nouvelle promenade en vogue, qui a son jour de mode, le jeudi, où l'on
voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les allemandes, les
diligences, les dormeuses, les vis-à-vis, les _soli_, les paresseuses,
les cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines à cul de singe,
les haquets et les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel
air se lorgnant d'un carrosse à l'autre, se saluant en levant et
abaissant les glaces. Les chevaux vont au pas pour permettre aux
promeneurs d'aller à la portière dire un bonjour à leurs
connaissances, et les bouquetières montent sur les marchepieds pour
offrir leurs fleurs aux dames[196]. On s'arrête, on descend; on va
prendre une glace aux tables placées devant le café Gaussin ou devant
le café du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde,
défiler toutes ces voitures, les livrées, les figures, la mode, dans
ce bruit des boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain
des parades, le _grommellement_ bourdonnant des buveurs, le sifflement
des petites marchandes de nougat, la musique des vielleuses
montagnardes, le claquement des coups de fouet, le hennissement des
chevaux, le son des tambours et des trompettes[197].
[195] Tableau de Paris (par Mercier), vol. VII.
[196] Les _Portraits à la mode_, les _Remparts de Paris_,
dessinés par Saint-Aubin, gravés par Courtois et Duclos.
[197] Déclaration de la mode portant règlement pour les
promenades des boulevards.
Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien élargi.
Les femmes vont maintenant après le dîner, reculé à trois heures, aux
sermons du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont voir la
fabrication de la thériaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez
l'horloger Furet voir la négresse qui a l'heure peinte dans l'œil
droit, les minutes dessinées dans l'œil gauche. Elles vont à
Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la chambre où fut
enfermé le grand Condé[198], ou bien chez Greuze admirer son tableau
de Danaé[199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent
treize esclaves français rachetés à Alger[200], ou l'hôtel Thélusson
qui s'élève, ou les deux têtes parlantes de l'abbé Mical qui
articulent quatre phrases[201]. Elles vont faire dessiner leur profil,
le faire _écrire à main levée_ par le calligraphe Bernard[202]. Elles
vont assister à l'inventaire de la marquise de Massiac, voir ce
mobilier de deux millions, ce magasin d'étoffes et de porcelaines et
de bijoux, comme il n'y en avait pas un à Paris[203]. Après avoir fait
dire une messe le matin pour le succès de l'ascension d'un aérostat,
elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du Rozier avant
qu'ils ne s'enlèvent[204]. L'engouement des sciences, des arts, de
l'industrie, entré dans la société, a développé chez la femme une
curiosité universelle et fébrile, une envie de tout voir et de tout
connaître. Son imagination vole d'idées en idées, de spectacles en
spectacles, d'occupations en occupations; sa journée n'est que
mouvement, empressement, projets d'un instant, ardeur tourbillonnante,
inconstante, qui l'emporte aux quatre coins de Paris, sur les pas de
l'opinion, sur les annonces des feuilles publiques, sur le bruit des
systèmes, des théories, des cours et des expériences, sur le vent
qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice qui lui
effleure le front en passant. Journée pleine et vide, grosse de
désirs, d'aspirations, de résolutions, qui semble remuer avec ce
qu'elle se promet de plaisirs sérieux et de distractions
philosophiques, économiques même, la table d'une encyclopédie! Un
méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a esquissée d'après
nature, cette journée d'une femme de la fin du siècle, et il va nous
en peindre le train, la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié
chemin, la folie courante et à bâtons rompus. La femme sort; elle
passe prendre le chevalier, elle l'enlève: il l'accompagnera au cours
d'anatomie où elle va. En route, elle rencontre la marquise, qui a
besoin de la consulter sur la chose du monde la plus essentielle, et
qui la mène chez sa marchande de modes. A trois portes de la marchande
de modes, le chasseur du baron aborde la voiture de ces dames retardée
par un embarras: c'est le baron, qui leur propose de voir de nouvelles
expériences sur l'air inflammable. «Je n'aime rien tant, répond la
femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de détonations.
Montez, baron.» Et le baron jette au cocher: «Rue de la Pépinière!» On
arrive. «Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je manquerais
mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des nôtres?» Près de
l'Arsenal: «Germain, voici l'adresse imprimée.» On commence à rouler.
Mais on aperçoit de jolies perruches: il faut arrêter pour les
regarder, leur parler; le marchand engage les dames à entrer pour voir
un superbe perroquet disant, à ce qu'il assure, des polissonneries qui
attireraient trop de monde autour de la voiture. «Oh! descendons, ma
chère, nous nous amuserons comme des dieux!» On achète le perroquet.
Une berline passe. La femme crie à l'homme qui est dedans: «Un mot. Où
courez-vous, comte?--Je vais voir l'imprimerie des aveugles.--Unique!
délicieux! charmant! Courons-y tous!» Mais en chemin, la femme demande
au comte si c'est cette berline qu'il avait le jour où il l'a conduite
voir le tableau de Drouais: voilà la marquise enflammée par la
description du tableau, qui veut absolument le voir. On se dit que les
aveugles imprimeront encore longtemps, que le tableau peut disparaître
d'un moment à l'autre: «Chez Drouais!» On s'est mis à causer peinture,
le chevalier avoue qu'il peint: aussitôt l'idée prend aux femmes de
surprendre ses portefeuilles en désordre et de juger ses fleurs. «A la
Barrière Blanche!» Les chevaux tournent et repartent. «Eh! bon dieu! à
propos de fleurs, reprend la marquise, on est venu me dire que le
grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce qui n'aura
lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-être... Si
c'était le dernier moment, nous l'aurions manqué pour la vie.» Et du
Jardin des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, à un
architecte de Parthénion qui demeure rue des Marais, de l'architecte à
un stucateur du boulevard de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de
Réveillon à Desenne pour prendre des brochures. Au bout de quoi le
chevalier dit à la dame: «Vous vouliez aller au Lycée...» C'est le mot
final de la journée[205].
[198] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
[199] Adèle et Théodore.
[200] Mémoires de la République des lettres, vol. XXX.
[201] Id., vol. XXVI.
[202] Abrégé du Journal de Paris, vol. III.
[203] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[204] Correspondance secrète, vol. XVI.
[205] Éloge philosophique de l'impertinence; ouvrage posthume de
M. de Bractéole, à Abdère, 1788.