Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'invite plus à des

soupers dansants. On invite, quinze jours d'avance, à des soupers où

l'on jouera à colin-maillard, à traîne-ballet; et le souper écourté

par la hâte, les belles-mères établies à la table de whisk, commence

ce jeu assez indigne de la femme et de la société du temps: le

colin-maillard et les coups de mouchoir[157].--Puis vient le loto.

[157] Adèle et Théodore, vol. II.

Au milieu des grands salons de noblesse qui restent ouverts à Paris

pendant toute la fin du dix-huitième siècle, M. de Ségur cite le salon

de Mme de Montesson, dont les ordonnateurs des fêtes étaient Dauberval

et Carmontelle. Le désir de plaire de la maîtresse de maison, tous ses

efforts pour s'attacher des amis et se faire pardonner une situation

fausse, une magnificence à laquelle elle prenait soin d'ôter

l'orgueil qui blesse et le faste qui écrase, un luxe qu'elle tempérait

par les simplicités de l'élégance et du bon goût, de mauvaises pièces

de sa façon très-bien jouées et suivies d'un très-bon souper,--ces

séductions, ces plaisirs attiraient un monde énorme dans le salon où

le duc d'Orléans n'était que M. de Montesson. Et le goût des

réceptions s'éteignant peu à peu, les grandes maisons si largement

hospitalières se fermant l'une après l'autre ou se restreignant, les

ambassadeurs ne recevant plus, cette maison de Mme de Montesson était

un moment, sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui n'avait

plus que les dîners du maréchal de Biron et les vendredis de la

duchesse de la Vallière[158].

[158] Souvenirs et portraits, par M. de Lévis.

Dans le monde des grandes dames, il en était une que l'on ne

rencontrait presque jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout

où allait le grand monde. Chez cette femme qui semblait, comme Mme de

Graffigny l'a dit de la France, s'être échappée des mains de la nature

lorsqu'il n'était encore entré dans sa composition que l'air et le

feu, chez madame la duchesse de Chaulnes, l'âme, le cœur, le

caractère, les sens, tout était esprit. Tout en elle venait de

l'esprit et retournait à l'esprit. Entretiens, causeries,

dissertations, sa parole n'avait que la langue de l'esprit et le thème

de l'esprit. Enfant gâtée, enfant terrible de ce siècle où il fallait

tant d'esprit pour en avoir assez, elle en avait trop. Elle le jetait

à toute volée, à l'étourdie, avec des boutades soudaines, des mots qui

partaient ainsi qu'un coup de batte, des traits, des images, des

portraits au vif, des facéties, un barbouillage effréné, du ridicule à

draper le monde, des épithètes à tuer un homme, des comparaisons

tirées on ne sait d'où, des caricatures qu'elle découpait comme au

ciseau[159]; et sans y songer, sans viser au rôle qu'allait prendre la

maréchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine de verve,

faisait, dans les plus grands salons de la noblesse, une police des

sottises et des bassesses pareille à celle que la raison de Mme

Geoffrin faisait, dans la société, des défauts d'ordre et de bon

sens[160].

[159] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et

Jules de Goncourt. _Charpentier_, 1877.

[160] Mélanges de Mme Necker, vol. III.

Elle osait tout avec une insolence de duchesse. «A quoi cela est-il

bon, un génie?» dit-elle un jour. Quand elle eut commis sa

mésalliance, quand elle fut «la femme à Giac», comme on parlait devant

elle d'une femme de qualité qui avait épousé un bourgeois: «Je ne le

crois pas, dit-elle; on ne fait qu'une de ces folies en un siècle, et

je l'ai déguignonnée.» Elle avait aussi bien le mot fin que le mot

vif. Étonnée de l'insuffisance d'une femme qui avait désiré ardemment

la voir, insuffisance qu'une amie de cette femme expliquait par la

crainte de se trouver devant une personne de son esprit: «Ah!--fit

Mme de Chaulnes,--cette crainte-là est la conscience des sots[161].»

A l'aventure, c'est la devise de sa pensée et de sa vie; sa conscience

n'est qu'un premier mouvement, et Sénac de Meilhan l'a peinte tout

entière en comparant sa tête au char du soleil abandonné à Phaéton.

Intelligence à la dérive et pleine de flammes, elle étonne toujours

par l'éclat et l'imprévu. Son génie fou, le caprice de sa

bouffonnerie, ses éclairs de raison, le déréglement et la chaleur de

ses idées, la fièvre de tout son être, le feu même de ses gestes et de

son regard, animent la société; et tous s'empressent autour de la

duchesse au teint de cire, aux yeux d'aigle[162].

[161] Mélanges de Mme de Necker, vol. II.

[162] Portraits et caractères, par Sénac de Meilhan.

Au-dessous des salons de la noblesse venaient les salons de la

finance. C'était d'abord le salon de ce patriarche de l'argent, tout

chargé d'or et d'années, le vieux Samuel Bernard,--maison de bonne

chère et de gros jeu où passait tout Paris, où le président Hénault,

entrant dans le monde, rencontrait le comte de Verdun, grand

janséniste et entreteneur de filles d'Opéra, le prince de Rohan, Mme

de Montbazon, Desforts, le futur contrôleur général, Mme Martel, la

beauté de Paris d'alors, le maréchal de Villeroy attiré par les beaux

yeux de Mme de Sagonne, la fille de Bernard, et que l'on ménageait

pour qu'il fermât les yeux sur la banqueroute de 32 millions que

Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossoré, qui devint secrétaire

des commandements de la Reine, Mme de Maisons, sœur de la maréchale

de Villars, Haute-Roche, conseiller au parlement, Mme Fontaine, fille

de la Dancourt et maîtresse de Bernard[163].

[163] Mémoires de Hénault. La table de Bernard, d'après le

témoignage de Barbier, coûtait par an, pour le dîner seulement,

150,000 livres.

Un autre salon dont parlent les _Mémoires d'un homme de qualité_,

c'était le salon de Law. On s'y réunissait autour d'un souper égayé

par l'enjouement de la maîtresse de la maison, et l'on y entendait

jusqu'à minuit, jusqu'à l'heure des affaires, mille charmantes folies

sortir de la bouche de l'homme portant la fortune d'un peuple et

sentant le crédit de la France crouler sous lui.

A côté de ce salon brillait le salon de Mme de Pléneuf, cette femme

faite, selon l'expression de Saint-Simon, «pour fendre la nue à

l'opéra et y faire admirer la déesse.» A cette beauté Mme de Pléneuf

joignait l'esprit, l'intrigue, et comme une grâce de domination. Son

salon avait encore l'agrément de sa fille, de cette fille qui sera Mme

de Prie, et que d'Argenson appelle «la fleur des pois du siècle»: air

de nymphe, visage délicat, de jolies joues, des cheveux cendrés, des

yeux un peu chinois, mais vifs et gais, l'attrayante personne

possédait tout ce qu'on appelait alors «des je ne sais quoi qui

enlèvent». La musique était le grand plaisir de ce salon, et c'est de

chez Mme de Pléneuf que sortira, patronnée par Mme de Prie, l'idée de

ces concerts _degli Paganti_ tenus chez Crozat et immortalisés par un

des derniers coups de crayon de Watteau dans ce dessin, léger comme

l'âme d'un air italien, qu'on voit au musée du Louvre[164]; premiers

grands concerts du siècle auxquels devaient succéder les fameux

concerts de l'hôtel Lubert présidés par la fille du président, et

courus par les personnes les plus qualifiées de France[165].--Et

quelquefois la bonne compagnie de ce temps poussait jusqu'à Plaisance,

jusqu'au beau château des Paris-Montmartel, où, après le dîner, une

loterie de bijoux magnifiques versait les diamants dans le cercle des

femmes[166].

[164] Les trois virtuoses de ce concert représentés par Watteau

étaient le flûtiste Antoine, le chanteur italien Paccini, la

chanteuse d'Argenon. Mathieu Marais nous apprend que Mlle

d'Argenon, qui chantait d'une manière très-remarquable, était une

nièce du peintre Lafosse qui habitait chez Crozat; c'était un

concert de musique italienne établi par Mme de Prie, qui avait

choisi soixante auditeurs qui devaient donner 400 livres par an.

[165] Notice sur les femmes illustres, 1769.

[166] L'Ami des femmes, 1758. Annotation manuscrite de Jamet.

L'argent a toujours été glorieux en France, et la tradition de Bullion

servant à ses convives des médailles d'or se continue dans les hommes

d'argent qui lui succèdent. Mais les traitants se façonnent dans le

dix-huitième siècle; ils se forment aux délicatesses et aux

raffinements du temps. Leur générosité se dépouille de grossièreté et

de brutalité: elle vise à être bien élevée, galante, à avoir le bon

air, elle prend une coquetterie et une modestie. Leur opulence

n'éclate plus; elle n'est plus un soufflet donné aux gens: l'esprit

lui vient ainsi que l'invention. Elle se pare de recherches,

d'imaginations, d'une grâce, où le goût d'un caprice de femme semble

se mêler à la folie d'un grand seigneur. Elle s'élève aux charmantes

attentions, aux prodigieuses fantaisies de ce Bouret qui, ne pouvant

faire manger à une femme, condamnée au régime du lait, un litron de

petits pois,--une primeur de cent écus!--les faisait donner à sa

vache!

De ce côté du monde, la finance, dans cet ordre de l'argent, éclate,

en se voilant à peine, le désir, l'ambition, la fureur d'attirer les

gens de qualité. Maîtres et maîtresses de maison ne reculent devant

aucun effort, devant aucune peine, devant aucune dépense pour avoir

cet honneur si disputé, si envié, l'honneur de recevoir un peu de la

cour et quelques femmes nobles. C'est l'idée fixe, la préoccupation

constante, souvent la ruine du financier et de la financière. Et comme

ils jettent largement de leur opulence dans leurs appartements, dans

leur mobilier, dans leurs cuisines, dans leurs fêtes, pour donner à la

noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y asseoir un moment, et

d'y laisser tomber le bruit de ses titres qu'on ramasse pour le faire

sonner! Que ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites,

pour frotter contre un vieux nom son argent neuf? Ce sont des

soumissions, mille ambassades, c'est la liste de sa société qu'on

soumet à l'homme ou à la femme de Versailles; c'est le choix qu'on lui

laisse, c'est la permission qu'on lui donne d'amener ceux et celles

qu'il désire: c'est la porte de son salon dont on lui donne la clef.

Le plus grand salon de finance du dix-huitième siècle fut le salon de

Grimod de la Reynière, «le premier souper de Paris», ainsi qu'on

l'appelait[167]. Née de Jarente et tenant par sa famille à une grande

maison, Mme de la Reynière était désolée de n'être pas mariée à un

homme de qualité, désolée d'être une financière à laquelle était

défendue la présentation à la cour. S'il faut en croire le portrait

qu'en a tracé Mme de Genlis sous le nom de Mme d'Olcy dans _Adèle et

Théodore_, elle ne pouvait entendre parler du Roi, de la Reine, de

Versailles, d'un grand habit, de tout ce qui lui rappelait le monde où

son or ne pouvait atteindre, sans éprouver des angoisses intérieures

si violentes qu'elles échappaient au dehors: elle rompait aussitôt la

conversation. Pour s'étourdir et se tromper, elle avait appelé

Versailles chez elle. Une chère exquise, des fêtes merveilleuses, un

luxe qui par l'excès touchait à la majesté, avaient amené dans son

hôtel les hommes et les femmes du plus haut parage, et elle était

arrivée à avoir pour amies intimes la comtesse de Melfort et la

comtesse de Tessé, pour monde habituel ce qu'il y avait de mieux

nommé. De là bien des colères et bien des ingratitudes autour d'elle,

bien des jalousies encore excitées par sa beauté, par la magnificence

de son train, par la suprême élégance de sa toilette, par la facilité

si noble de son accueil. On exagéra les ridicules de cette financière

délicate et vaporeuse qui se plaignait toujours de sa santé; et l'on

oublia de voir la bonté, la charité, la bienfaisance qui rachetaient

largement en elle les faiblesses et les petites vanités si durement

humiliées par les sociétés, les soupers et les _cochonailles_ de son

fils[168].--Il semble qu'il y ait dans les richesses un degré qui les

rend inexcusables, et où les vertus mêmes ne sont pas pardonnées.

[167] «Avez-vous lu les Deux Éloges?--Ah! mon Dieu! le petit

Cossé est mort, c'est une désolation!--M. de Clermont qui vient

de perdre sa femme!--Hé bien! madame, et M. Chambonneau qui doit

reprendre la sienne; mais c'est affreux!--A propos, on dit qu'on

vient de nommer deux dames à Mme Élisabeth. Si je le sais!--Bon!

ne voilà-t-il pas que je viens de me faire écrire chez Mme de

Boucherolles!--_Soupez-vous par hasard chez Mme de la Reynière?_»

Telle était, d'après Walpole, la sténographie de la conversation

du monde quintessencié de Paris, le 9 septembre 1775, à midi

moins un quart.

[168] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.--Mémoires de

Mme de Genlis, vol. I.--_Nini_, le délicat mouleur de Chaumont, a

fait, en 1769, du buste de Suzanne Jarente de la Reynière, le

chef-d'œuvre de ses médaillons en terre cuite.

En sortant du salon Grimod de la Reynière, l'on trouvait le salon

Trudaine familièrement appelé «le salon du garçon philosophe», où deux

grands dîners par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient les

ducs et les pairs, les ambassadeurs et les étrangers de distinction,

la première noblesse, le simple gentilhomme, les gens de lettres, la

robe, la finance, tout ce que Paris avait de nommé ou de connu.

C'était l'endroit où se rassemblait en hommes la meilleure compagnie,

et où l'on trouvait la conversation la plus solide aussi bien que la

causerie la plus piquante. Cependant le complet agrément de ce monde

était un peu empêché par la maîtresse de maison, Mme Trudaine, femme

spirituelle, aimable, sensible, mais qui jouait avec affectation le

mépris pour les préjugés du siècle, et dont l'attention silencieuse,

un peu dédaigneuse, laissait tomber autour d'elle une certaine

froideur.

Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bonhomie dans une

maison célèbre par sa table, la plus somptueuse peut-être de Paris, et

par ses concerts si recherchés. Cette maison, la maison de M. Laborde,

était tenue par une femme vertueuse et raisonnable, plus sage que les

autres financières, moins engouée de noblesse, accueillant avec

politesse, mais sans empressement, les avances et les caresses des

grandes dames, et se réservant dans ce salon où le monde passait un

petit coin d'intimité, un petit cercle d'amis choisis[169].

[169] Dans le monde de la finance Métra cite encore les fins

dîners de Mme Herbert et de Mme Chanteclair, dîners que faisaient

plus rares, en 1775, la résiliation de leurs baux de ferme et

l'établissement des voitures publiques remplaçant les coches.

Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont il reste

aujourd'hui à peine un nom, le salon de Mme Dumoley! un salon un peu à

la façon de ces hôtels de la place Vendôme, de la place Royale, où

l'on ajoutait sans le savoir des scènes si comiques à Turcaret, où

l'on ne recevait pas les hommes sans dentelles arrivant à pied. Mme

Dumoley était une personne occupée toute la semaine du nombre d'hommes

qu'elle devait avoir à son lundi, et savourant d'avance les louanges

sur la richesse de ses ameublements, le luxe de sa table, le goût de

son opulence. Réglant son accueil sur la fortune et la noblesse des

gens, affichant les gens titrés, montant au plus extrême des airs de

la cour, elle voulait bien trouver dans l'esprit d'un homme un

prétexte à le recevoir quelquefois. Cette complaisance la sauvait un

peu du ridicule. Mme Dumoley avait encore pour elle les restes d'un

aimable visage, un agréable vernis de politesse, un joli petit esprit

de femme qui parfois lui mettait la plume en main et lui faisait

tracer un amusant croquis de «la figure en zigzag de l'abbé

Delille»[170]. Et le portrait de la financière sera fini quand nous

aurons ajouté avec la méchanceté d'un contemporain: «Elle ne fait

point entrer l'amour dans ses moyens de bonheur. Acceptant à la

campagne, en voyage, aux eaux, de petits soins offerts sans aucuns

frais de sentiment et payés par elle en sentiments presque purs, elle

ne serait capable de descendre à des complaisances un peu marquées que

pour un homme titré[171].»

[170] Correspondance de Grimm, vol. XI.

[171] Galerie des dames françoises. _Félicie._--Il y a un joli

portrait de Mme Lecoulteux de Moley, gravé par Augustin de

Saint-Aubin en 1776, d'après un dessin de Cochin. Le même Cochin

a dessiné un portrait de l'ancienne chanteuse en tête d'un

recueil de morceaux de musique, où son joli profil est enfermé

dans un médaillon appuyé contre un forte-piano au-dessous duquel

des Amours déchiffrent de la musique et jouent du violon et du

basson. Ce dernier portrait a été gravé par Nicollet.

Mais le salon de finance où le monde trouvait les plus vives

distractions, les fêtes les plus animées, un spectacle continuel,

était la maison de M. de la Popelinière à Passy, où Gossec et Gaïffre

conduisaient les concerts, où Deshayes, le maître de ballets de la

Comédie-Italienne, réglait les divertissements; maison pareille à un

théâtre avec sa scène machinée comme un petit Opéra et ses corridors

remplis d'artistes, d'hommes de lettres, de virtuoses, de danseuses

qui y mangeaient, couchaient, logeaient comme dans un hôtel garni

d'habitude; maison hospitalière à tous les arts, pleine du bruit de

tous les talents, vestibule de l'Opéra, où descendaient tous les

violons, les chanteurs et les chanteuses d'Italie, où les danses, les

chants, les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne

cessaient pas du matin au soir! Ce n'était point assez que les jours

de spectacle, et ces grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet,

Rameau, Mme Riccoboni, Vaucanson, le poëte Bertin, Vanloo et sa femme,

la chanteuse à la voix de rossignol; la maison avait encore ses

dimanches où Paris arrivait dès le matin, pour la messe en musique de

Gossec, arrivait plus tard pour le grand dîner, arrivait à cinq heures

pour le couvert dans la grande galerie, arrivait à neuf heures pour le

souper, arrivait après neuf heures pour la petite musique particulière

où jouait Mondonville.

Une femme donnait le mouvement à toutes ces fêtes, une femme rare et

charmante, Mme de la Popelinière. A la beauté et à la grâce de la

beauté, elle joignait l'esprit, la verve d'imagination et de parole,

la délicatesse, la finesse, un goût exquis des choses de l'art et de

la littérature, le naturel du ton et la simplicité de l'âme. Fille

d'une comédienne, la Dancourt, et d'abord maîtresse du financier qui

lui avait promis le mariage et se dérobait tout doucement à sa

promesse, elle avait été conter son chagrin à Mme de Tencin. «Il vous

épousera, j'en fais mon affaire,» lui avait dit Mme de Tencin, et elle

n'avait rien trouvé de mieux que de travailler sourdement les

scrupules religieux du vieux Fleury; en sorte qu'au rembaillement des

fermes, Fleury faisait à la Popelinière une condition d'épouser sa

maîtresse. La petite Dancourt se trouva être, une fois mariée, une

maîtresse de salon admirable. Elle racheta son passé en l'oubliant,

sans mettre de l'orgueil sur cet oubli; elle chercha à plaire, et elle

y parvint si bien, elle fut si bien adoptée par la mode, que peu à

peu, sans y songer, elle fut portée naturellement dans un monde où le

financier ne pouvait la suivre, dans des soupers où il n'était pas

invité. Il voulut la retenir, la retirer de ces grandes relations qui

le rendaient jaloux; car, en la voyant si courtisée, il avait repris

de l'amour pour elle. Elle traita ces prétentions de tyrannie

capricieuse, d'esclavage humiliant; et bientôt arrivait la découverte

de la liaison avec Richelieu que suivait la séparation des époux. Mais

déjà, elle était malade du mal qui devait la tuer, et sur lequel elle

semble mettre la main pour le faire taire quand elle écrit à

Richelieu. Un cancer emportait la pauvre femme.

Cette mort n'assombrissait qu'un moment la maison de la Popelinière,

bientôt remarié avec la jolie Mlle de Mondran, qu'il épousait sur la

réputation de ses talents. Mais ce n'était plus Mme de la Popelinière.

Malgré tous ses talents, son esprit, son art de grande comédienne, la

nouvelle maîtresse du salon de la Popelinière n'avait plus la grâce

attachante, attirante de celle qui l'avait précédée. Le monde affluait

toujours; mais il n'accourait plus que par curiosité pour les fêtes et

la magnificence de l'hôte[172].

[172] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.--Mémoires de Marmontel,

vol. I.

III

LA DISSIPATION DU MONDE

Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.

Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence à faire jour chez une

femme de bon ton du dix-huitième siècle. Jusque-là «il n'est pas

encore jour»: c'est l'expression consacrée qui ferme sa porte. Une

raie de lumière glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou

de la petite chienne gredine couchée sur le lit à ses pieds,

l'éveille: elle détourne son rideau, elle ouvre les yeux dans ce

demi-jour de sa chambre toute pleine encore des tiédeurs de la nuit,

et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de chambre vient

faire. La maîtresse demande le temps qu'il fait, se plaint d'une nuit

_affreuse_, trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant

ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit,

caressant d'une main la petite chienne, de l'autre retenant sa

chemise, elle laisse ses deux femmes lui passer une jupe et lui

chausser, en s'agenouillant, ses deux mules. Cela fait, elle

s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la transportent sur une

magnifique _délassante_, et la voilà devant sa toilette. Dans

l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table

surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée

de mousseline comme un berceau, toute encombrée de philtres et de

parures, fards, pâtes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minéral,

végétal, blanc chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les

rides[173], et les rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit

monde enchanté des coquetteries du siècle d'où s'envole un air

d'ambre dans un nuage de poudre!--Depuis longtemps les experts ont

réglé sa place: la toilette est toujours dans un cabinet au nord, pour

que le jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier de peinture

tombe sur la femme qui s'habille.

[173] Dans ce siècle où la toilette tient une si grande place

dans la vie de la femme, où l'éclat du teint est en si grand

honneur, où sa fraîcheur, la fraîcheur d'_un teint de couvent_

est si appréciée, si recherchée, que la vieille maréchale de

Clérambaut n'affronte jamais l'air extérieur sans un loup de

velours sur le visage,--il existe, indépendamment du blanc et du

rouge, mille pâtes, mille essences, toutes sortes d'eaux pour

l'embellissement et la conservation du teint. C'est le baume

blanc; c'est l'eau pour rendre la peau de la face vermeille,

l'eau pour blanchir, l'eau pour les teints grossiers, l'eau pour

nourrir et laver les teints corrodés, l'eau pour faire pâlir

lorsqu'on est trop rouge, l'eau de chair admirable pour les

teints jaunes et bilieux, l'eau pour conserver le teint fin des

personnes maigres, enfin l'eau «pour rendre le visage comme à

vingt ans». Viennent ensuite les eaux et les laits contre les

rides, les tannes, les rousseurs, les rougeurs, les boutons, le

hâle du soleil et du froid, puis les _mouchoirs de Vénus_, les

bandeaux pénétrés de cire vierge qui lissent et purifient la peau

du front; on va jusqu'à faire suer des feuilles d'or dans un

limon exposé au feu pour donner au visage «un lustre surnaturel».

N'oublions point la pommade pour effacer les marques de la petite

vérole, et en remplir les creux, pommade qui succède à cette _Eau

de beauté_, inventée par le parfumeur du roi d'Angleterre,

donnant au teint, à la gorge un air de fraîcheur naturel, rendant

le rouge couleur de chair et enlevant à la peau par le lavage

toute trace de petite vérole (_Mercure_, 1722). Et pour les

cheveux, pour les dents, pour les ongles, etc., c'étaient autant

de recettes, autant de baumes, d'onguents, de petits pots, de

flacons.--Voyez la _Toilette de Vénus, extrait du Médecin des

Dames ou l'Art de les conserver en santé_. _Paris_, 1771, et la

_Toilette de Flore_.

La femme au dix-huitième siècle · 第 6 / 33 段