galante à l'excès, et à laquelle le monde prêtait l'archevêque de
Lyon, M. de Montazet, Radix de Sainte-Foix[113], et quelques
autres[114]. C'était du reste la seule générosité du monde à l'égard
de cette femme, Mme de Mazarin, qu'une mauvaise fée semblait avoir
maudite. Belle, le monde qui allait chez elle ne la trouvait que
grasse; fraîche, la maréchale de Luxembourg disait qu'elle avait la
fraîcheur de la viande de boucherie; riche des plus beaux diamants du
monde[115], on la comparait, lorsqu'elle en était chargée, à un
lustre; obligeante et polie, elle passait pour méchante; spirituelle
quand elle se trouvait à l'aise, elle avait la réputation d'être
ridicule, et l'usage était de la trouver sotte; mangeant sa fortune,
elle était réputée avare. Beauté, parure, esprit, prodigalité, rien
chez cette femme ne trouvait grâce auprès du public, et «son guignon»
s'étendait jusqu'à ses fêtes. On avait ri longtemps de cette
singulière entrée dans le grand salon de danse, décoré de glaces du
parquet au plafond, l'entrée d'un troupeau de moutons savonnés et
enrubannés qui devaient défiler à travers un transparent sous la
conduite d'une bergère d'Opéra; fourvoyés, débandés, ils s'étaient
précipités dans le salon en troupe furieuse, et quel tumulte! que de
glaces cassées! que de danseurs et de danseuses culbutés[116]!
L'accident pourtant n'avait point arrêté les fêtes; et les salons de
Mme de Mazarin continuaient à être la grande salle de bal de ce siècle
dansant, qui suit avec les révolutions de sa danse les révolutions de
ses mœurs. Au menuet grave, majestueux, monotone, succèdent les
danses vives, animées, volantes. C'est le règne de la contredanse, et
l'on danse _la Nouvelle Badine_, _les Étrennes mignonnes_, _la
Nouvelle Brunswick_, _la Petite Viennoise_, _la Belzamire_, _la
Charmante_, _la Belle Amélie_, _la Belle Alliance_, _la_
_Pauline_[117]. Mais les figures, les noms même de toutes ces danses,
une danse venue de l'étranger va les faire oublier. Toutes se perdent
et disparaissent dans le triomphe de l'Allemande, notre seule conquête
de la guerre de Sept ans, qui règne sans partage et qui a l'honneur
d'être représentée dans le _Bal paré_ de Saint-Aubin. Danse charmante,
qui n'est qu'enlacement, passage des danseuses sous le pont d'amour
formé par les bras des danseurs, dos à dos liés par les mains
pressées. Arrivée en France «grossièrement gaie», l'Allemande est
renouvelée par les grâces françaises, dès qu'elle touche les parquets
de Paris. Débarrassée de la rudesse et de la pesanteur germaines, elle
prend la flexibilité, la mollesse, le liant, et suit la légèreté d'une
cadence vive. «Voluptueuse, passionnée, lente, précipitée,
nonchalante, animée, douce et touchante, légère et folâtre»,
l'Allemande dessine toutes les coquetteries du corps de la femme; elle
donne occasion à toutes les expressions de sa physionomie[118]. Et par
l'abandon des attitudes, par l'entrelacement des bras, par le mariage
des mains, par les regards qui se cherchent et semblent se jeter un
sourire ou un baiser par-dessus l'épaule, elle unit si agréablement et
si mollement les couples que le temps l'accuse d'être un des grands
périls de la vertu de la femme[119].
[113] Correspondance secrète, par Métra, vol. VII.
[114] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[115] La duchesse de Mazarin laissa à sa mort un des plus riches
mobiliers du siècle. Il fallut deux ventes pour le disperser. La
première avait lieu le 10 décembre 1781 et était ainsi annoncée:
«Catalogue raisonné des marbres, jaspes, agates, porcelaines
enrichies, laques, beaux meubles... formant le cabinet de Mme la
duchesse de Mazarin... par J.-D.-P. Lebrun.» La seconde avait
lieu le 27 juillet 1784: «Notice d'objets rares et précieux
provenant de la succession de Mme la duchesse de Mazarin.» Ce
goût des choses de luxe, des riches _jolités_, était du reste
héréditaire dans la famille. C'était la duchesse de Valentinois,
la fille de la duchesse de Mazarin, qui paraissait en 1778 à
Longchamps, dans un carrosse de porcelaine.
[116] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[117] L'énumération des contredanses du dix-huitième siècle ne
finirait pas. Le _Répertoire du bal_ ou _Théorie pratique des
contredanses_, par le sieur de la Cuisse, maître de danse, 1762,
donne, pour quelques années seulement: _la Marquise_,--_la
Mienne_,--_l'Originale_,--_l'Intime_,--_le Tambourin de
Daquin_,--_la Bonne Foy_,--_les Moulinets brisés_,--_la
Dubois_,--_les Amusements de Clichy_,--_la Fleury, ou Amusements
de Nancy_,--_les Festes de Paphos_,--_la Bonne Année_,--_la
Baudri_,--_les Babillardes_,--_la Belotte_,--_la Cocotte_,--_les
Jolis Garçons_,--_la Strasbourgeoise_,--_la Nouvelle Cascade de
Saint-Cloud_,--_la Trop Courte_,--_les Caprices_,--_les Plaisirs
grecs_,--_la Clairon_,--_la Coaslin_,--_la Marseillaise_,--_la
Rosalie_,--_les Échos de Passy_,--_la Roucouleuse_,--_les Quatre
Vents_,--_la Gardel_,--_la Tigrée_,--_la Promenade de Mesdames_,
_etc._, _etc._, sans compter les nouvelles contredanses
allemandes.
[118] Almanach dansant, ou Positions et Attitudes de l'Allemande,
par Guillaume, maître de danse. Paris, 1770.--Principes
d'Allemande, par M. Dubois de l'Opéra. _Paris, à l'hôtel des
Pompes._
[119] La Parisienne en province. _Amsterdam_, 1769.--Les Jeux de
la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, 1769. _Le Menuet et
l'Allemande._
Une femme qui eut le talent de mettre sa grâce dans ses défauts et
dans ses faiblesses[120], la princesse de Bouillon, donnait dans son
hôtel du quai Malaquais de gais soupers de femmes dont les familières
étaient la duchesse de Lauzun, Mme de la Trémouille, la marquise de la
Jamahique, la princesse d'Henin. Le dessert de ces soupers, au rapport
des médisants, était la venue de M. de Coigny, fort occupé de la
princesse d'Henin, et la venue de M. de Castries, fort assidu auprès
de la princesse de Bouillon[121].
[120] La Galerie des dames françoises. _Briséis._
[121] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel Bouillon au
sujet des récréations de M. de Castries, ou de la danse de
l'ours. _A Bouillon_, 1783.
Une cousine de Mme de Pompadour, appelée familièrement par la favorite
«mon torchon», Mme d'Amblimont, donnait à l'Arsenal ces fêtes où M. de
Choiseul faisait solliciter M. de Jarente par deux actrices costumées
en abbé, qui paraissaient sur le théâtre après avoir attendri le
prélat sur leur sort, et rejouaient en face de la salle, dans les
rires, la comédie qu'elles venaient de jouer[122].
[122] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.
Une personne sans méchanceté, mais impitoyablement curieuse et
cruellement bavarde, jalouse d'ailleurs de la réputation de femme
amusante et piquante, Mme d'Husson tenait un salon tout plein d'un
bruit d'anecdotes et d'un sifflement de malices: la médisance y jouait
avec le scandale. Le monde s'y pressait pourtant, sans se croire
obligé d'accorder la moindre considération à la maîtresse de la
maison[123].
[123] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Chez la comtesse de Sassenage avaient lieu des bals, des fêtes, courus
par ce que Paris avait de plus jeune et de plus aimable. Pour s'y
montrer, pour obtenir du maréchal de Biron une permission d'abord
refusée, Létorière se faisait saigner trois fois en un jour[124].
[124] Paris, Versailles, etc., vol. II.
De jolis soupers étaient les soupers de Mme Filleul, gais, animés,
enchantés par la beauté naissante, l'enjouement de la jeune comtesse
de Seran, et de cette spirituelle Julie devenue plus tard Mme de
Marigny[125].
[125] Mémoires de Marmontel, vol. II.
Du bruit, du mouvement, des joies délicates, des fêtes spirituelles,
musiques, concerts, spectacles, tous les plaisirs qui vont à l'âme et
à l'intelligence, un salon les réunit qui semble la salle de
répétition des Menus, de l'opéra, de la comédie: c'est le salon de la
duchesse de Villeroy, la sœur du duc d'Aumont, premier gentilhomme de
la chambre; et ce salon est la femme même, pleine d'affaires, toujours
allante, parlante, agissante, le tintamarre personnifié, «un ouragan
sous la forme d'un vent coulis[126]», une femme dont le théâtre est la
passion, la vie, la fièvre. C'est chez elle qu'on essaye les pièces
arrêtées; chez elle que l'on joue jusqu'à des opéras à machines. Elle
fait rentrer Clairon au théâtre, elle monte les représentations de la
cour, elle y préside, elle ramène _Athalie_ à Versailles[127]. Au
milieu de tout, elle a de l'esprit, un esprit qui prend feu dans la
contradiction, des traits qui partent, des mots qui éclatent sur les
visages des gens de la cour, toutes sortes de coups de lumière sur les
hommes, les ouvrages d'esprit, les opérations des ministres. Il semble
qu'elle passe à tout moment de sa mémoire à son intelligence, et de
son intelligence à son imagination, sans arrêt, sans repos, toujours
ardente, extrême, _hurluberlue_, étourdie sauf dans la haine et la
vengeance, échappée d'elle-même à moins qu'elle ne joue la comédie,
qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne promette un service, qu'elle
n'offre son crédit: alors on lui croirait un cœur, on se jugerait
déjà engagé par les liens de la reconnaissance, on penserait avoir
affaire à une protectrice zélée, à une amie généreuse[128].
[126] Lettres de Mme du Deffand, vol. 1.
[127] Mémoires de la République des lettres, vol. III, V, XIX.
[128] La Galerie des dames françoises. _Cléonice._
Quand la duchesse et le duc de Choiseul n'étaient point retenus à
Versailles, du temps du ministère du duc, quand, au temps de la
disgrâce, ils quittaient Chanteloup et venaient prendre pied à Paris,
ils déployaient dans leur hôtel de Paris les magnificences d'une
hospitalité princière, presque royale. Leur grande réception n'était
point le dîner, qui se composait simplement tous les jours d'une table
de douze couverts; c'était le souper. Dans l'immense galerie qu'une
cheminée et deux grands poêles avaient peine à échauffer, sous la
lumière de soixante-douze bougies, autour d'une grande table de jeu où
l'on jouait à ce jeu du temps fait de toutes sortes de jeux, la
_Macédoine_, près d'autres tables plus petites occupées par le whisk,
le piquet, la comète, près d'autres où le trictrac faisait son bruit,
dans les salons où les billes roulaient sur un billard, dans les
salons où l'on s'amusait à lire, se réunissait toute la société du
temps, les grands et les petits seigneurs, les plus hautes dames, les
plus jeunes, les plus belles[129]; véritable cour rangée, pressée
autour de cette adorable duchesse de Choiseul, la Raison animée par le
feu du cœur, la femme d'esprit la plus tendre du temps, la femme de
ministre à laquelle Mme de Pompadour reconnaissait le grand art de
dire toujours la chose qui convient[130], admirable maîtresse de
maison, qui sut rester naturelle en ne laissant jamais échapper un mot
méchant ou piquant.--Un quart d'heure avant dix heures, Lesueur, le
maître d'hôtel, venait jeter un coup d'œil dans les salons; et, au
juger, il faisait mettre cinquante, soixante, quatre-vingts couverts.
Ces soupers avaient lieu tous les jours à l'exception du vendredi et
du dimanche, que le duc et la duchesse se réservaient pour aller chez
Mme du Deffand ou dans quelque autre intime société[131]. L'exemple de
cette splendeur superbe, de ce train de maison prodigieux, ruineux,
absorbant et au delà les 800,000 livres de rente des Choiseul,
apportait un grand changement dans les habitudes du monde: les soupers
_priés_ passaient de mode; toutes les riches maisons se faisaient
gloire de tenir table ouverte à tout venant,--révolution fatale qui
devait transformer peu à peu le salon en lieu banal, presque public,
où la conversation allait s'éteindre sous le bruit, où la société
n'allait plus se reconnaître[132].
[129] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[130] Mémoires de Mme du Hausset. Baudouin, 1824.
[131] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.
[132] Mémoires du comte Alexandre de Tilly. Heideloff, 1830, vol.
I. Préface.
A côté de ce salon, M. de Choiseul remplissait un autre salon, auquel
présidait son nom, sa gloire, un salon tout occupé de sa personne,
tout fier de sa fortune, et tenu par sa sœur, la duchesse de
Grammont. Désirable, selon l'expression de Lauzun, malgré la dureté
de ses traits et de sa voix, plaisante sans réputation d'esprit, sans
mots à citer[133], Mme de Grammont s'attachait les gens par des
qualités un peu masculines, et surtout par une étude de politesse,
poussée jusqu'à l'infiniment petit du détail, jusqu'à la dernière
nuance: jamais elle ne laissait entrer personne dans son salon sans se
lever, entamer une conversation debout et la finir avant de se
rasseoir[134]. Son salon était assiégé dès le matin; et la maîtresse à
peine éveillée, sa porte était poussée par les princes, les plus
grands seigneurs, les plus grandes dames. Toute la politique du temps
y aboutissait; tous les secrets de Versailles, jusqu'aux secrets
d'État, y tombaient d'heure en heure: ce salon avait le mouvement,
l'autorité, les portes secrètes, les profondeurs voilées et
redoutables d'un salon de maîtresse de roi. Tout le jour, les gens en
place et postés au plus haut de la faveur s'y pressaient, accourant
demander des conseils à cette intelligence de femme rompue à la
pratique des affaires, soumettant leurs plans, confiant leurs projets
à cette exilée volontaire de Versailles, qui, de Paris, touchait à
tout ce qu'il y avait de grand à la cour et de caché dans le
ministère. Toutefois, si grande que fût dans ce salon la préoccupation
de la politique, les lettres n'y étaient pas oubliées, et elles
faisaient comme un charmant intermède dans les soupers de vingt-cinq
couverts[135].
[133] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan. Dentu, 1813.
[134] Mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker. Pougens, an
VI, vol. II.
[135] Lettres de Mme de Deffand, vol. III.
Dans le salon Brancas, accusé par Grimm de trop rappeler l'hôtel
Rambouillet[136], régnait paisiblement cette belle duchesse de Brancas
qui à côté de la duchesse de Cossé semblait le repos de la terre à
côté de son mouvement[137]. C'était la personne la plus sage et la
plus paresseuse, la grâce recueillie dans un bon fauteuil au coin du
feu.
[136] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[137] Correspondance secrète, vol. X.
Une femme spirituelle, mais tourmentée par le désir de montrer de
l'esprit, prétentieuse, affectée, et qui faisait par le travail et
l'effort de ses grâces le pendant de Mme d'Egmont,--on les appelait
toutes deux les deux minaudières du siècle,--Mme la comtesse de Tessé
recevait à Paris, et plus tard à Chaville, dans ce somptueux château
dont son ridicule mari portait une vue sur sa tabatière, entourée de
ce vers de Phèdre:
Je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner[138].
[138] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
Ce salon de Mme de Tessé ressemblait à sa maîtresse: un ton entortillé
y régnait, une fausse délicatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon
nombre de prudes y venaient souper, moins pour la cuisine du
cuisinier vanté par Sénac[139], que pour faire dire: «_Elles vont
là[140]._»
[139] Lettres de Mme de Créqui. Potier, 1856.
[140] Mémoires de la République des lettres. _Lettre de feu Mme
la comtesse de Tessé._
L'exemple de ces réceptions à la campagne avait été donné par la
marquise de Mauconseil dans sa maison de Bagatelle au bois de
Boulogne, un joli palais champêtre tout rempli des fêtes, des
amusements, des surprises et des changements à vue d'une féerie. Tout
Paris avait parlé des fêtes offertes par elle au roi Stanislas en
1756; tout Paris s'entretenait des fêtes qu'elle montait chaque année
en l'honneur du maréchal de Richelieu[141], fêtes que Favart imaginait
le plus souvent, et dont le scénario remplit deux volumes manuscrits
conservés à la bibliothèque de l'Arsenal.
[141] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Buisson, 1793, vol.
VIII.--Mémoires de Favart, 1808, vol. III.
Vers le temps où Mme de Tessé s'établissait à Chaville, Mme de
Boufflers, quittant le Temple à la mort du prince de Conti, ralliait
ses amis et son ancienne société dans cette jolie maison d'Auteuil qui
faisait l'envie de la princesse de Lamballe. Trois fois par semaine,
elle y donnait un grand souper; et, tous les jours, elle y recevait à
dîner douze à quatorze personnes[142].
[142] Lettres de Mme du Deffand, vol. IV.
La mère de l'amant de Clairon, Mme la comtesse de Valbelle, avait à
Courbevoie un salon où la compagnie était détestable[143], mais où le
jeu faisait oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux
cavagnols; et toute la nuit, du cercle des femmes en arrêt sur leurs
numéros et leurs avantages, tout occupées à _arroser_, l'on
n'entendait partir que ces mots: «J'ai joué d'un guignon qui n'a point
d'exemple... J'ai perdu la possibilité... J'avais douze tableaux, je
ne crois pas qu'ils aient marqué trois fois[144].»
[143] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[144] Les Bijoux indiscrets. Au Monomotapa.
Trouvant qu'il n'y avait plus de gaieté dans les soupers, qu'on n'y
buvait plus de champagne, qu'on y périssait d'ennui, que les femmes,
au lieu d'y apporter de la gaieté, y mettaient de la gêne et de la
contrainte, y répandaient du sérieux, Mme de Luxembourg avait imaginé
d'organiser des soupers d'hommes[145]. En opposition à ces soupers
d'hommes, et comme protestation, la comtesse de Custine improvisait
des soupers de femmes, fixés aux jours où les maris allaient coucher à
Versailles pour chasser le lendemain avec le Roi. Ces soupers se
composaient presque exclusivement de la maîtresse de la maison, de Mme
de Louvois, de Mme de Crenay, de Mme d'Harville, et de cette Mme de
Vaubecourt si naïve, si charmante. Qui eût dit qu'elle serait enfermée
pour la fin de ses jours dans un couvent, à la suite d'aventures
d'éclat[146]?
[145] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[146] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Une société amusante, jeune et gaie, en tête de laquelle se remarque
le cardinal de Rohan, entoure dans sa retraite de l'Abbaye au Bois la
marquise de Marigny, la femme du frère de Mme de Pompadour, tout
heureuse de sa séparation, et des 20,000 livres dont sa pension est
augmentée[147]. Celle qui fut d'abord Julie Filleul est toujours une
des plus jolies personnes de son temps; et, libre de la jalousie de
son mari, débarrassée des ombrages de son amour, des taquineries de sa
tendresse, elle semble renaître à la jeunesse, à la gaieté, à tous ces
agréments de la raison, de l'esprit, du caractère, qui font grossir
autour d'elle le monde de ses amis[148].
[147] Correspondance secrète, vol. VI.
[148] Mémoires de Marmontel, vol. III.
Mme de Rochefort, «cette bégueule spirituelle», ainsi que l'appelait
Baudeau[149], tenait au Luxembourg un salon où les grosses et petites
nouvelles de la politique avaient la grande place. C'était une
personne réfléchie, d'esprit délicat, d'amabilité douce, savante sans
prétention, de grâces un peu effacées, et dont tout le rôle consistait
à être l'amie _décente_ du duc de Nivernois, «la grande prêtresse de
ses admirateurs», disait une femme[150]. Pour garder cet hôte assidu
de son salon, pour avoir tous les soirs cet esprit caressant et léger
qui faisait si bon ménage avec le sien, elle faisait refuser le
ministère à M. de Nivernois lors de la mort de Louis XV. Le salon de
Mme de Rochefort, quand il n'était pas réduit à la petite coterie
intime convoquée pour entendre une fable du fabuliste grand seigneur,
contenait beaucoup de monde illustre. Aux habitués survivants de
l'hôtel de Brancas, les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, les
d'Ussé, les Bernis, se joignaient les relations de la seconde moitié
de la vie de l'élégante précieuse, les Belle-Isle, les Cossé-Brissac,
le vieux duc, l'ancien gouverneur de Paris, l'antique chevalier que
Walpole rencontrait là avec ses bas rouges, les Castellane, Mmes de
Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio qui habitait le Luxembourg.
L'_ami des hommes_, le père de Mirabeau, était un familier du salon,
un attentionné de la dame du lieu, s'intéressant à ses tortues et aux
pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beaucoup d'Anglais et
d'Anglaises introduits par l'ancien ambassadeur de France en
Angleterre, entre autres la sœur de lord Chatam, une Anglaise
très-amoureuse de notre France du dix-huitième siècle, et encore des
étrangers comme le baron de Gleichen, comme l'original et spirituel
Gatti. On entendait dans ce salon l'impérieuse voix de Duclos et la
verve endiablée de Diderot qui étonnait si fort le marquis de
Mirabeau. Et bon nombre d'évêques et d'abbés étaient mêlés à des
femmes comme Mme Lecomte vivant publiquement avec Watelet et des
chanteuses comme la Billioni. Quelquefois un théâtre se dressait dans
une salle, et les acteurs de la comédie italienne représentaient un
proverbe du duc de Nivernois, un proverbe mêlé d'ariettes et
entremêlé de couplets adressés aux grandes dames et aux prélats de
l'assemblée[151].
[149] Revue rétrospective, vol. III.
[150] Lettres de Mme du Deffand, vol. I.
[151] La Comtesse de Rochefort et ses Amis, par Louis de Loménie,
_Paris_, 1870.
Un lieu de réunion agréable était le concert de la comtesse
d'Houdetot, où la voix de sa belle-sœur, sans grande étendue, mais
menée avec goût, rendait avec succès les airs d'opéra d'_Atys_ et de
_Roland_ chantés au clavecin[152].
[152] Mémoires de Marmontel, vol. III.
Un moment les grandes maisons du dix-huitième siècle donnent ce qu'on
appelle des _journées de campagne_ où l'on héberge les invités pendant
toute une journée, et où se rencontrent tous les plaisirs de la vie de
château[153]. Un moment les salons s'amusent à jouer les cafés, les
femmes à prendre l'habit, à faire le rôle de maîtresses de café. On
les voit, dans une lettre de Mme d'Épinay, en robe à l'anglaise, en
tablier de mousseline, en fichu pointu, en petit chapeau, assises à
une espèce de comptoir où se trouvent des oranges, des biscuits, des
brochures, et tous les papiers publics. Autour du comptoir, de petites
tables simulant les tables de café sont garnies de cartes, de jetons,
d'échecs, de damiers, de trictracs. Sur la tablette de la cheminée on
a mis en rang les liqueurs. La salle à manger est pareillement toute
pleine de petites tables garnies d'une entrée relevée d'un entremets,
soutenue par une poule au riz et un rôti placés sur le buffet. Les
domestiques, dépouillés de leur livrée, sont vêtus de vestes et de
bonnets blancs; chacun les appelle: garçons, tandis qu'ils servent le
souper de cette comédie de salon qui fait fureur[154], à laquelle on
invite comme pour un bal, qu'on fait suivre de musique, de pantomimes,
et le plus souvent de proverbes improvisés dont le public doit deviner
le mot. Quelle fête alors se passerait de proverbes? C'est la mode,
succédant à la mode des bouts-rimés, qui fait travailler les
imaginations de femmes. Mais toutes sont dépassées par Mme de Genlis
et obligées de lui céder, du jour où, dans le salon de cette Mme de
Crenay qui, en dépit de sa grosseur et de sa grandeur, raffolait de
danse, elle organise le merveilleux quadrille des _proverbes_. Gardel,
qui a pour programme: _Reculer pour mieux sauter_, en fait la plus
jolie figure de contredanse. Mme de Lauzun danse avec M. de Belzunce,
dans le costume le plus simple, ce qui veut dire: _Bonne renommée vaut
mieux que ceinture dorée_. Mme de Marigny figurant avec M. de
Saint-Julien en nègre, et lui passant dans les figures son mouchoir
sur le visage, est chargée de signifier: _A laver la tête d'un More on
perd sa lessive_. Et les autres couples, la duchesse de Liancourt et
le comte de Boulainvilliers, Mme de Genlis et le vicomte de Laval,
sont aussi parlants[155].
[153] Mémoires secrets de d'Allonville, vol. I.
[154] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. III.
[155] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
De temps en temps dans tous les salons courait ainsi une mode
nouvelle qui régnait, occupait les femmes, s'envolait. A la fureur de
jouer des proverbes succédait dans les sociétés la passion des
synonymes, passion qui devenait épidémique lors de l'apparition du
livre de Roubaud[156], le manuel du genre, que Mme de Créqui annonce
complaisamment dans ses lettres. Puis le succès de _Nina_, le succès
du _Roi Lear_, représenté à la Comédie-Française, faisaient jeter de
côté Roubaud et les synonymes; ce n'était plus dans les salons que
compositions impromptues, noires histoires, petits romans lugubres,
récits attendrissants débités par de jolies conteuses: le plaisir
était de pleurer.
[156] Nouveaux Synonymes français. Moutard, 1785.