C'est la misérable maison de la vieille marquise d'Alluys, maison

d'affaires et de toutes sortes d'affaires, où le Paris galant, les

gens gais, les amants, les ménages viennent déjeuner à midi de

boudins, de saucisses, de pâtés de godiveau, de marrons arrosés de vin

muscat, assaisonnés de toutes les nouvelles scandaleuses du jour[75].

Ce sont quelques autres pauvres maisons, gênées, ruinées par le

système, presque affamées, pareilles à cette maison de la princesse de

Léon, où la matinée se passe à obtenir des marchands, à force de

diplomatie, le souper du soir. Et ce n'est point là un fait

exceptionnel ou exagéré: chez la maréchale d'Estrées, à un souper

maigre, le souper n'était pas servi, parce que la marchande de beurre

avait refusé de faire crédit[76].

[75] Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon.

Hachette, 1858, vol. 17.--Mémoires et Journal inédit du marquis

d'Argenson. Jannet, vol. II.

[76] Mémoires du président Hénault. Dentu, 1855.

Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les livres, les

anecdotes, les mémoires ne nomment guère dans la première moitié du

siècle d'autres salons dignes de ce nom, d'autres maisons ouvertes que

l'hôtel de Sully, où l'on voyait à côté de Voltaire Mme de Flamarens

et sa touchante beauté, Mme de Gontaut et sa beauté piquante[77];

l'hôtel de Duras, qui mêlait habituellement les plaisirs de l'esprit

aux plaisirs du bal et de la table[78]; et l'hôtel de Villars, rempli

jusqu'à la mort de la maréchale en 1763 par toutes les personnes de

la haute société, grand salon où Mme de Villars mettait le charme de

son visage admirable, le charme de ce ton que la cour seule donnait et

que le temps ne reconnaissait qu'à celles qui y avaient vécu[79]. Il

ne faut pas oublier les soupers de Mme de Chauvelin, où les sept

femmes assises à sa table une nuit de 1733 étaient représentées, dans

un vaudeville qui courut Paris, sous la figure des sept péchés

capitaux: Mme la vidame de Montfleury représentait l'Orgueil; Mme la

marquise de Surgères, l'Avarice; Mme de Montboissier, la Luxure; Mme

la duchesse d'Aiguillon, l'Envie; Mme de Courteille, la Colère, Mme

Pinceau de Luce, la Paresse[80].

[77] Id.

[78] Revue rétrospective. Chronique du règne de Louis XV, 1743.

[79] Mémoires de Hénault.

[80] Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792.

Vers les derniers mois de l'année 1750, se fondait à Paris un salon

qui allait être pendant toute la seconde moitié du dix-huitième

siècle, le premier salon de Paris, le salon de l'ancienne Mme de

Boufflers, de la toute nouvelle maréchale de Luxembourg. Rien n'était

épargné par la maréchale pour en faire le centre d'un siècle

d'intelligence. Jalouse du bruit, de l'influence de l'hôtel Duras, de

l'agrément que lui donnait Pont de Veyle, elle imaginait de décider la

duchesse de la Vallière, son amie intime, à donner congé à Jélyotte

pour s'attacher le comte de Bissy; et le comte de Bissy, qu'elle

faisait entrer à l'Académie par le crédit de Mme de Pompadour,

devenait ce personnage de première nécessité, ce meuble de fondation:

l'homme d'esprit de la maison[81]. Pourtant le véritable homme

d'esprit de ce salon, ce ne fut point Bissy, ce fut la maréchale

elle-même, avec son ton si tranché, à la fois sévère et plaisant, ses

épigrammes, l'originalité de ses jugements, son autorité sur l'usage,

le génie de son goût. Elle appela chez elle le plaisir, l'intérêt, la

nouveauté, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les _Barmécides_,

Gentil Bernard, qui y déclamait son manuscrit de l'_Art d'aimer_[82].

Et à ces distractions se joignaient, dernier agrément, la critique

frondeuse, une critique qui ménageait si peu les ministres et la

famille royale elle-même, qu'un moment il fut fait défense à Mme de

Luxembourg de paraître à la cour[83].

[81] Mémoires de d'Argenson, vol. III.

[82] Lettres de Mme du Deffand, 1812, vol. II.--Correspondance de

Grimm, vol. II.

[83] Mémoires de la République des lettres, vol. 18.

Là, dans ce salon d'une femme, sous ses leçons, se formait et se

constituait cette France si fière d'elle-même, d'une grâce si

accomplie, d'une si rare élégance, la France polie du dix-huitième

siècle,--un monde social qui jusqu'en 1789 allait apparaître au-dessus

de toute l'Europe, comme la patrie du goût de tous les États, comme

l'école des usages de toutes les nations, comme le modèle des mœurs

humaines. Là se fondait la plus grande institution du temps, la seule

qui resta forte jusqu'à la révolution, la seule qui garda, dans le

discrédit de toutes les lois morales, l'autorité d'une règle: là se

fondait ce qu'on appela _la parfaitement bonne compagnie_,

c'est-à-dire une sorte d'association des deux sexes dont le but était

de se distinguer de la mauvaise compagnie, des sociétés vulgaires, des

sociétés provinciales, par la perfection des moyens de plaire, par la

délicatesse de l'amabilité, par l'obligeance des procédés, par l'art

des égards, des complaisances, du savoir-vivre, par toutes les

recherches et les raffinements de cet esprit de société qu'un livre du

temps compare et assimile à l'esprit de charité. Air et usages,

façons, étiquette de l'extérieur, la bonne compagnie les fixait; elle

donnait le ton à la conversation; elle apprenait à louer sans emphase

et sans fadeur, à répondre à un éloge sans le dédaigner ni l'accepter,

à faire valoir les autres sans paraître les protéger; elle entrait et

faisait entrer ceux qu'elle s'agrégeait dans ces mille finesses de la

parole, du tour, de la pensée, du cœur même, qui ne laissaient jamais

une discussion aller jusqu'à la dispute, voilaient tout de légèreté,

et, n'appuyant sur rien plus que n'y appuie l'esprit, empêchaient la

médisance de dégénérer en méchanceté toute noire. Si elle ne donnait

point la modestie, la réserve, la bonté, l'indulgence, la douceur et

la noblesse de sentiments, l'oubli de l'égoïsme, elle en imposait du

moins les formes, elle en exigeait les dehors, elle en montrait

l'image, elle en rappelait les devoirs. Car la bonne compagnie ne fut

pas seulement dans le dix-huitième siècle la gardienne de l'urbanité;

elle fit plus que de maintenir toutes les lois qui dérivent du goût:

elle exerça encore une influence morale en mettant en circulation de

certaines vertus d'usage et de pratique, en faisant garder un orgueil

aux âmes, en sauvant la noblesse dans les consciences. Que

représente-t-elle en effet dans son principe le plus haut? La religion

de l'honneur, la dernière et la plus désintéressée des religions d'une

aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, c'est elle qui

le juge; tout ce qui y manque, bassesses, vilenies, instincts ou vices

qui dégradent, c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance

d'une opinion publique. Et que cette bonne compagnie repousse un

homme, qu'elle fasse dire de lui: «On lui a fermé toutes les portes,»

voilà une existence perdue.

Mme la maréchale de Luxembourg donnait d'ordinaire deux grands soupers

par semaine. On citait après ses soupers les soupers de Mme de la

Vallière, dont le visage céleste, la première fois qu'elle avait paru

à la cour, avait arraché ce cri au duc de Gesvres: «Nous avons une

Reine[84]!» Mme de la Vallière n'avait point d'esprit pour faire

naître le plaisir, mais elle était agréable naturellement, par manière

d'être. Indolente jusque dans ses passions, indifférente dans l'amour,

et ne consultant pas même son cœur pour le choix de ses amants, elle

dut à des qualités passives, à des vertus de société un peu froides,

à la paix de son humeur, à la mollesse de ses affections, à la douceur

de ses antipathies, un certain charme tranquille qui, joint à de

grandes et excellentes façons de maîtresse de maison[85], remplit

pendant tout le siècle son salon du plus beau monde. Venaient ensuite

les soupers de Mme de Forcalquier, la _Bellissima_, «cette honnête

bête obscure et entortillée» qui pourtant eut une fois l'esprit aussi

vif que la main. Ce fut ce jour où, ne pouvant se faire séparer sur un

soufflet reçu de son mari en tête-à-tête et sans témoin, elle alla

trouver le brutal dans son cabinet et au moment de la restitution:

«Tenez! Monsieur, voilà votre soufflet: je n'en peux rien faire[86].»

Le monde qui se réunissait chez Mme de Forcalquier s'appelait la

société du _Cabinet vert_, et c'est dans le Cabinet vert que Gresset

trouva sa comédie du Méchant[87].

[84] Souvenirs de Félicie.

[85] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc.

_Paris_, 1809. _Portrait par la marquise de G...._

[86] Correspondance de Mme du Deffand, 1809.

[87] Correspondance littéraire, par la Harpe. _Verdière_, 1823,

vol. I.

On soupait en compagnie de quelques hommes de lettres chez la

princesse de Talmont, l'ancienne amie du Prétendant, la plus

originale, la plus extravagante des femmes, qui marquait tout au coin

de sa bizarrerie, ses actions, ses paroles, sa tenue, sa toilette et

ses repas[88]. On soupait chez cette comtesse de Broglie qui

ressemblait à une tempête, et dont la force, la vivacité, les éclats

eussent animé, au dire de Mme du Deffand, douze corps comme le sien.

On soupait chez Mme de Crussol. On soupait chez Mme de Cambis. On

soupait chez Mme de Bussy. On soupait chez Mme de Caraman, la sœur

aînée du prince de Chimay. On soupait chez la femme qui appelait, avec

son temps, le souper «une des quatre fins de l'homme», on soupait chez

Mme du Deffand.

[88] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859,

vol I.

Il y avait les fins soupers du président Hénault, cuisinés par le

fameux Lagrange[89], dont les honneurs étaient faits par l'amabilité

un peu intéressée de Mme de Jonsac, et par l'amabilité empressée, mais

un peu commune, de Mme d'Aubeterre, la nièce du président[90]. Et l'on

allait encore aux excellents soupers de cette marquise de Livry si

jeune, si naturelle, si vive, qui d'un bout du salon à l'autre, dans

le feu d'une discussion, envoyait à la tête du discuteur sa mule,--une

vraie pantoufle de Cendrillon[91].

[89] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol.

_Londres_, 1750.

[90] Lettres de la marquise du Deffand, vol. 2 et 3.

[91] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'entretint d'une fête,

de ce fameux bal chinois où l'on avait vu vingt-quatre danseurs et

vingt-quatre danseuses en costumes du Céleste Empire, divisés en six

bandes de quatre hommes et de quatre femmes dont la première était

menée par le duc de Chartres et la comtesse d'Egmont. Ce bal, où le

prix de la beauté fut accordé à Mme de Saint-Mégrin, avait été offert

par la duchesse de Mirepoix à Mme d'Henin. Nulle femme n'était plus

aimée, plus aimable que cette amusante duchesse de Mirepoix, toujours

désordonnée, noyée d'embarras d'argent, ruinée par le jeu, perdue de

contrariétés et de gêne au milieu de ses cent mille livres de

rente[92]; et cependant, quand elle s'échappait de Versailles et

tombait à Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, complaisante,

gracieuse à tous, empressée à plaire, ne demandant que des services à

rendre, si bonne qu'elle réussissait à faire oublier ses lâchetés à la

cour et à remplacer autour d'elle l'estime par la sympathie[93]. Mme

de Mirepoix ne faisait pas seulement danser la cour, elle avait aussi

des soupers auxquels Mme du Deffand reconnaissait un ton de gaieté et

une légèreté de causerie qu'elle se plaignait de ne point retrouver

chez elle. Un moment ces soupers avaient lieu chez Mme de Mirepoix

tous les dimanches[94]; et la table n'était pas assez grande pour les

neveux, nièces, cousins, cousines, parents, alliés de cette femme de

cour qui avait la vocation de l'obligeance et dont le crédit semblait

appartenir aux autres.

[92] Walpole a tracé de Mme de Mirepoix ce portrait sévère dans

sa vérité: «Elle a de la lecture, mais elle le montre rarement,

et son goût est parfait. Elle a des manières froides, mais

très-polies, et elle sait même dissimuler l'orgueil du sang

lorrain, sans l'oublier jamais. Personne, en France, ne connaît

mieux le monde et personne n'est si bien avec le roi. Elle est

fausse, artificieuse et insinuante outre mesure quand son intérêt

le demande, mais elle est aussi indolente et peureuse. Elle n'a

jamais eu d'autres passions que le jeu et elle y perd toujours.

Le seul fruit de son assiduité à la cour et de toute une vie

d'artifice est l'argent qu'elle tire du roi pour payer ses dettes

et en contracter de nouvelles dont elle se débarrasse aussitôt

qu'elle peut. Elle a affiché la dévotion pour devenir _dame du

palais de la reine_, et le lendemain cette princesse de Lorraine

se laissait voir sur le devant du carrosse de Mme de Pompadour.»

[93] Souvenirs et Portraits par M. de Lévis. Boisson

1813.--Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.

[94] Lettres de la marquise du Deffand, vol. III.

Un salon rivalisait avec le salon de la maréchale de Luxembourg: le

salon de la maréchale de Beauvau. Mme de Beauvau était, comme Mme de

Luxembourg, une maîtresse des élégances et des convenances, un conseil

et un modèle des usages du monde. Mais des formes moins cassantes,

moins brusques, une noblesse de manières peut-être supérieure, lui

donnaient une politesse particulière, et faisaient d'elle une des

femmes qui contribuaient le plus à faire regarder Paris comme la

capitale de l'Europe par les gens bien nés de tous les pays. C'était

une politesse douce, sans sarcasme, encourageant le trouble, rassurant

la timidité, communiquant l'aisance par son aisance naturelle[95].

Sans être belle, Mme de Beauvau avait un visage plaisant par son air

ouvert et franc. Mais un charme en elle effaçait tout le reste: son

talent de conversation, cet art de causer[96] qui fut sa gloire et son

enchantement. Et que de dons elle y apportait, au dire des

contemporains: l'élévation de l'âme, une chaleur qui allait à

l'enthousiasme, sans effort, sans affectation, la séduction de la

caresse et la force du raisonnement, une logique d'homme maniée par

l'esprit délicat d'une femme!

[95] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

[96] Galerie des dames françaises pour servir de suite à la

Galerie des états généraux. _Londres_, 1790. _Desdemona._

Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et pur honneur, comme

un éclat des vertus domestiques qui y attiraient le monde. Les

sympathies, les respects allaient à cet heureux ménage qui donnait le

grand exemple de l'amour conjugal. On aimait et on estimait les

Beauvau pour leur noblesse d'âme, leur indépendance, leur dédain de la

faveur malgré des alliances qui les mettaient si avant dans la cour,

la constance et le dévouement qu'ils montraient en restant attachés à

Choiseul disgracié, en soutenant Necker dans toutes les variations de

son crédit, en adoucissant la chute à Loménie de Brienne. Le monde

accourait donc dans ce salon où il trouvait à côté de Mme de Beauvau

deux charmantes femmes: l'une, qui n'était pas jolie et qui boitait

même un peu, la princesse de Poix, la belle-fille de Mme de Beauvau,

avait un si beau teint et tant d'esprit sur le visage qu'on ne voyait

que cela de sa personne; l'autre, la princesse d'Henin, fille de Mme

de Mauconseil, mariée au jeune Beauvau, était l'enfant gâtée qu'elle

fut toute sa vie, une diabolique petite personne, tournant à tout

vent, volontaire, impérieuse, coquette, et se faisant tout pardonner

avec un fond de bonté, de gaieté et d'esprit, un esprit d'observation,

de finesse et de nuances, qui trouva de si jolis mots sur la

politesse des hommes[97].

[97] Lettres inédites de la marquise de Créqui. Introduction par

M. Sainte-Beuve.--Vie de la princesse de Poix née Beauvau, par la

vicomtesse de Noailles. Lahure, 1855.

C'était une autre maison que celle de la maréchale d'Anville sur

laquelle se reportaient la considération acquise par les la

Rochefoucauld, l'estime des vertus et de la bienfaisance héréditaires

dans ce noble sang, dans cette famille que les dignités, les places

n'avaient pu corrompre[98]. Continuant ces traditions de charité

généreuse, Mme d'Anville avait la passion du bien, ou plutôt du mieux

public. Son cœur était à toutes les utopies, son esprit à tous les

systèmes d'illusion. Amie des philosophes, amie de Mlle Lespinasse que

l'on voit si souvent s'asseoir chez elle à ces dîners d'une heure d'où

la société se levait pour aller à l'Académie[99], Mme d'Anville était

la femme à laquelle Voltaire s'adressait pour obtenir un

sauf-conduit[100], la femme de France qui se montrait la plus dévouée

à la fortune de Turgot, à la gloire de ses idées. De ce dévouement,

elle ne recueillit guère qu'une caricature la représentant, à la chute

du ministre, en cabriolet avec l'ancien contrôleur général, culbutée

sur un tas de blé, avec ce mot sur ses jupes: _Liberté, liberté,

liberté tout entière_[101].

[98] Lettres nouvelles de Mlle de Lespinasse. Maradan, 1820.

[99] Lettres de Mlle de Lespinasse. Collin, 1809, vol. II.

[100] Correspondance de Voltaire. Lequien, 1823, vol. XIV.

[101] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.

Les idées philosophiques, l'esprit de l'Encyclopédie trouvaient encore

asile et protection chez une autre grande dame qui recueillait l'abbé

de Prades et le sauvait de la persécution, chez la duchesse douairière

d'Aiguillon[102]. Une bouche enfoncée, un nez de travers, un regard

fou, ne l'avaient pas empêchée longtemps d'être belle par l'éclat du

teint. Massive de corps, elle était lourde d'esprit: le goût lui

manquait comme la grâce; mais dans cette femme qui se dessinait toute

en force, la force sauvait tout. Avec une parole inspirée, presque

égarée, elle étonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa

conversation, ses idées, ses mouvements, sa personne, un signe les

marquait: la puissance[103].

[102] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.

[103] Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.--Lettres, vol.

I.

Au milieu de tous ces salons de la noblesse où les doctrines nouvelles

trouvaient tant d'échos, tant d'applaudissements, la complicité de

passions si vives, l'encouragement d'amitiés si chaudes, une femme

faisait de son salon le point de ralliement des protestations, des

résistances, des colères que les philosophes s'honoraient de soulever.

Nous avons de cette ennemie personnelle de l'Encyclopédie, de cette

héroïque adversaire du parti philosophique, de la princesse de Robecq,

un portrait où l'agonie lui donne comme une canonisation: la gravure

où Saint-Aubin l'a représentée la tête sur l'oreiller, à sa dernière

heure, lui prête la sainteté de la mort. On la retrouve, on la voit

encore dans une mauvaise brochure du temps, sous la figure de

l'Humanité, avec la paix au front, de grands yeux bleus sous des

sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et douce[104]. Pourtant

que d'ardeur sous ce visage! C'est cette femme dont les blasphèmes de

la philosophie blessent non point l'esprit, mais le cœur, qui excite

la religion aux représailles, qui retourne la satire contre ses

maîtres! La comédie des _Philosophes_ s'élabore dans son salon, sous

ses yeux: Palissot l'écrit, la main poussée, pressée par cette

mourante de trente-six ans, qui, n'ayant que quelques mois à vivre,

anime le pamphlétaire avec ses impatiences, l'échauffe, l'inspire, lui

dicte la scène capitale de son œuvre. Et la pièce finie, l'ordre de

la jouer obtenu, par un crédit singulier, du ministre des philosophes,

de M. de Choiseul, la princesse de Robecq ne demandait plus à Dieu que

la grâce de vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de

mourir en disant: «C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller

votre servante; car mes yeux ont vu la vengeance[105]...»

[104] Le _Conseil des lanternes_.

[105] Préface de la comédie des _Philosophes_.

Dans le salon d'une dévote plus accommodante, d'une bonne personne un

peu précieuse, d'une sœur du duc de Noailles, qui n'avait rien de la

hauteur de son rang, chez la comtesse de Lamarck, brillait et

coquetait, montrant son petit pied, ses mains délicieuses, une femme

de manége et de séduction, l'ancienne Mme Pater, toujours jolie sous

son nouveau nom de Mme Newkerque, et qui le sera encore sous le nom

de Mme de Champcenets.

Parmi les six ou sept grands salons du temps, il ne faut pas oublier

le salon de Mme de Ségur mère, cette fille naturelle du Régent, qui

malgré la vieillesse gardait encore une pointe d'esprit et de gaieté,

se plaisait aux jeunes compagnies, et les amusait avec sa mémoire où

le passé revenait en riant. Charmante de douceur et d'élégance, sa

belle-fille, la femme du maréchal de Ségur, l'aidait à faire les

honneurs de son salon[106].

[106] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.

Il existait un salon, le salon de la comtesse de Noisy, dont le grand

amusement était la guerre acharnée et spirituelle que s'y faisaient un

prince du sang et un lieutenant de police: le prince de Conti et M. de

Marville. En sortant de ce salon pour aller patronner le fils de Mme

de Noisy au bal de l'Opéra, M. de Marville trouvait au bal toutes les

filles de Paris, auxquelles le prince de Conti avait fait donner le

mot, et qui le saluaient de mille injures. Le lendemain d'une soirée

passée chez Mme de Noisy, le prince partant de grand matin, incognito,

pour une campagne où il était attendu à dîner de bonne heure, trouvait

sur toute sa route, à tous les bourgs et villages, les officiers

municipaux en grand costume, armés de si longues harangues qu'il

n'arrivait qu'à sept heures du soir[107].

[107] Paris, Versailles et les Provinces. _Paris_, 1823, vol. I.

Dans un hôtel de la place du Carrousel, la société trouvait une femme

aux traits réguliers et singulièrement belle, Mme de Brionne, une

Vénus, comme l'appelait le temps, à laquelle manquait l'air de volupté

pris par la comtesse d'Egmont[108], une Vénus qui ressemblait à

Minerve. Princesse dans toute l'étendue du mot et avec tous les dehors

de l'orgueil, elle était digne, imposante, haute dans son maintien,

sévère dans ses manières; et, tenant les gens à distance, elle avait

l'air de compter ses regards pour des grâces, ses paroles pour des

services, sa familiarité pour des bienfaits. Elle avait l'âme de son

visage: la chaleur, la vivacité lui manquaient: mais la sûreté de son

jugement, la finesse de son tact, un sens rare acquis dans la pratique

des affaires politiques, une facilité de parole qui se montait au ton

le plus haut, la constance de son amitié, un mélange de roideur et de

grandeur froides, lui valaient les respects du monde qui n'abordait

son salon qu'avec une certaine gêne[109]. Quoiqu'elle refusât les

dédicaces, et qu'elle affichât un dédain de grande dame pour le parfum

des vers, si goûté par toute la société qui l'entourait, Mme de

Brionne offrait souvent aux invités de ses dîners la distraction d'une

lecture: c'était chez elle que Marmontel donnait pour la première fois

connaissance de ces Contes moraux qui remplissaient de larmes tant de

beaux yeux[110].

[108] Mémoires d'un père pour servir à l'instruction de ses

enfants, par Marmontel. _Paris_, an XIII, vol. II.

[109] La Galerie des dames françoises. _Herminie._

[110] Mémoires de Marmontel, vol. II.

Les dîners, à l'imitation des dîners de Mme de Brionne, faisant dans

quelques maisons concurrence aux soupers, la mode venait des bals

d'après dîners[111]. Les plus courus de ces bals étaient donnés par la

comtesse de Brienne qui avait apporté à son mari une si énorme

fortune; par la marquise du Chastelet, une des femmes les plus

estimables de la cour; et par Mme de Monaco, qui passait pour belle,

en dépit de ses traits aplatis dans une figure trop large[112].

[111] Lettres de la marquise du Deffand, vol. II.

[112] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.

La femme au dix-huitième siècle · 第 4 / 33 段