Trois époques apparaissent dans la société du dix-huitième siècle.

Trois évolutions de son histoire attribuent trois formes à son esprit

social et lui imposent trois modes. Le commencement du règne de Louis

XV, la fin de ce règne, le règne de Louis XVI apportent au monde

qu'ils transforment et renouvellent successivement le changement de

trois âges. Et c'est la physionomie de ces trois âges qu'il faut

étudier d'abord. Mais où la saisir? où la prendre? Le livre nous

donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton général qui peint un monde

et le fait revivre? Trouverons-nous dans les Mémoires cette âme

extérieure d'une société, son expression animée, sa représentation

vivante? Non. Il sera temps tout à l'heure de leur demander des

souvenirs, des portraits, tout ce qu'une réunion d'hommes et de femmes

laisse de bruits éphémères et de fugitives images. Mais pour entrer

dans la société du dix-huitième siècle, pour la toucher du regard,

ouvrons un carton de gravures, et nous verrons ce monde, comme sur ses

trois théâtres, dans le salon de 1730, dans le salon de 1760, dans le

salon de 1780.

Ici, dans le premier salon, le monde est encore en famille. C'est une

assemblée intime, un plaisir qui a l'apaisement et l'heureuse

tranquillité d'un lendemain de bal. Dans la pièce large et haute,

entre ces murs où les tableaux montrent des baigneuses nues, sur les

ramages des panneaux de soie, sur les lourds fauteuils aux bras, aux

pieds tordus, près de cette cheminée où flambe un feu clair et d'où

monte la glace sortant d'une dépouille de lion et couronnée de

sirènes, il semble que l'œil s'arrête sur un Décaméron au repos. Ces

femmes qui se chauffent, un bichon sur les genoux, celles-là qui

penchées feuillettent d'un doigt volant, d'un regard errant, un cahier

de musique, celles-là qui font une reprise d'_hombre_, indolentes au

jeu et à demi rieuses, jusqu'à la jeune personne qui retournée sur sa

chaise s'amuse à agacer un chat avec un peloton de fil, tout ce

tableau fait songer à ces paradis de Watteau qui n'étaient que l'idéal

d'un salon français: même douceur, même paix, même coquetterie du

maintien, même sourire de l'heure présente. La noblesse vient

seulement de «s'enversailler»; et l'on trouverait encore dans ce salon

bien clos et dans ces passe-temps d'hiver un souvenir de la vie de

château. Et pourtant la vie du dix-huitième siècle est déjà commencée:

voilà le caprice de ses modes, les galants négligés des femmes piqués

de fleur sur fond blanc, les toques, les plumes, les colliers de

fourrure. Sur les livres on croirait entendre voltiger un esprit qui

vient de Boccace et qui va à Marivaux. Puis çà et là, près de cet

homme enveloppé d'un manteau qui semble un domino, au coin d'un

fauteuil, sur le tapis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu,

un masque pend ou repose, le masque de la Régence, noir aux joues,

blanc à la bouche, comme le masque d'Arlequin,--le masque du Bal et de

la Folie que vont prendre aux nuits de Venise les nuits de Paris[62].

[62] L'_Hiver_, peint par N. Lancret, gravé par J.-P. le Bas.

Le second salon du siècle, le voici tout brillant, tout bruyant. Le

brocart se retrousse en portières aux portes du fond. Les amours

jouent et folâtrent au-dessus des portes. Des médaillons de femmes

sourient dans les trumeaux. Des rosaces du plafond descendent les

lustres de cristal de Bohême, rayonnant de bougies. Les feux des bras

se reflètent dans les glaces. La vaisselle de Germain et les pyramides

de fruits apparaissent sur le buffet, par une porte ouverte. C'est le

plaisir dans sa vivacité, c'est le Bal. Le tambourin, la flûte, la

basse et le violon jettent leurs notes mariées du haut d'une estrade.

Les souliers de satin glissent sur le parquet losangé, les colliers

sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent les robes, les

montres battent à la ceinture, les diamants étincellent dans les

cheveux. Au milieu du salon, la danse noue les couples, noue les mains

dégantées: les sveltes cavaliers font volter contre eux les danseuses

légères; les dentelles se chiffonnent contre les manchettes de

fourrure que Lauzun se taillera dans le manteau des princesses

polonaises. La causerie voltige et sourit. Les femmes s'éventent et se

parlent à l'oreille. Les cordons bleus, les chevaliers de l'Ordre,

penchés sur les fauteuils, font leur cour aux jeunes mariées. Près du

feu, la vieillesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en tendant

à la flamme la semelle de ses mules, et en laissant tomber des oranges

dans la main des enfants. Joie voluptueuse! Fête enivrante et

délicate! Le peintre qui nous en a laissé cette image délicieuse

semble avoir fait tenir dans un coin de papier la danse, l'amour, la

jeunesse du temps, ses nobles élégances, la fleur de toutes ses

aristocraties, à leur moment de plein épanouissement, à leur heure de

triomphe[63].

[63] Le _Bal paré_, dessiné par A. de Saint-Aubin, gravé par

Duclos.

Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon du temps de Louis XVI,

il y a la différence des deux règnes. Le salon du temps de Louis XV

paraissait ouvrir sur le présent, le salon du temps de Louis XVI ouvre

sur l'avenir. Ses murs, son architecture, s'attristent comme la cour

et comme la société, par la réforme, le sérieux, la roideur. Des

amours jouent bien encore au plafond, mais ils paraissent laissés là,

oubliés comme des génies du passé; et déjà les pilastres se profilent

droits à côté du cintre nu des glaces. Et dans ce grand salon où deux

chiens seulement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce n'est

plus un étourdissement. Vous ne verrez plus de couples, mais des

groupes, formés çà et là: à une table de jeu, deux femmes jouent

contre un homme, et se retournent pour consulter en montrant leurs

cartes; à une table de trictrac, une femme tenant le cornet joue avec

un abbé. Contre la cheminée, une femme cause. Auprès de la fenêtre,

une jeune femme lit un livre[64]. C'est encore la société, mais ce

n'est plus le plaisir. Il y a déjà, dans ce salon, l'air de 1788 et de

1789; la causerie y prend des attitudes de dissertation, le jeu y

semble du temps gagné contre l'ennui, la lecture met sa gravité sur le

front de la femme. On attend, on se prépare, on écoute, et si l'on

rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes détachés, froideur,

sécheresse, tout me montre dans ce salon, peint par Lavreince, une

société disgraciée et qui s'assombrit, un salon de Chanteloup, par

exemple, mais où Mme Necker aurait pris la place de Mme de Choiseul.

[64] L'_Assemblée au salon_, peint par Lavreince, gravé par

Dequevau Villiers.

* * * * *

Les deux plus grands salons de Paris au dix-huitième siècle étaient

deux petites cours; le Palais-Royal et le Temple.

Le Palais-Royal était ouvert à toutes les personnes présentées, qui

pouvaient y venir souper sans invitation tous les jours de

représentation d'Opéra. Ce jour-là, toute la bonne compagnie y passait

et s'y succédait. Les _petits jours_ une société intime entourait la

table. Cette société se composait à peu près de vingt personnes qui,

invitées une fois pour toutes, pouvaient venir quand il leur plaisait,

et qui le soir, allant et venant dans le salon, promenaient d'un bout

du salon à l'autre la gaieté, la vivacité d'une conversation piquante.

A ces réunions libres et charmantes, l'on voyait le plus souvent Mme

de Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mmes de Ségur, mère

et belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec son joli visage

vieillot, et la marquise de Fleury. Le haut du salon était tenu par

une dame d'honneur de la duchesse de Chartres, Mme de Blot qui devait

sa grande place au Palais-Royal à une passion du duc d'Orléans que sa

victorieuse résistance avait changée en amitié tendre et respectueuse.

Des traits charmants, la fraîcheur du teint, la légèreté de la taille,

des dents un peu longues, mais éclatantes de blancheur, la nuance de

cheveux la plus agréable, un art de parure remarquable[65], toutes

sortes de grâces, de celles qui survivent à la première jeunesse et en

donnent comme le dernier parfum, valaient à Mme de Blot les hommages

de tous. Sage dans une cour qui ne s'était point piquée de retenue,

elle se faisait pardonner la sagesse par la gaieté, la vertu par

l'amabilité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel et un

enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où elle lut Clarisse,

pour faire place à un fond de sentimentalité jusque-là cachée, à de

grandes affiches, à de longues thèses de sensibilité, au plus fin

galimatias de la pruderie. Elle imagina de porter à son cou en

miniature la façade de l'église où son frère avait été enterré: elle

eut le bel esprit du cœur, et elle devint une précieuse de vertu.

Auprès de Mme de Blot, la vicomtesse de Clermont-Gallerande

s'abandonnait à tout ce qu'elle pensait, s'échappait en saillies, en

plaisanteries, amusait, déridait, emportait le rire, non par l'esprit

qu'elle avait, mais par celui qu'elle rencontrait, par la fantaisie de

l'humeur, les changements de caractère, la vivacité des impressions,

le mouvement des idées, le jet imprévu et l'heureux hasard des

paroles. Puis venait cette femme à talents, la fée de la Pédanterie:

Mme de Genlis.

[65] Mémoires du baron de Besenval. Baudoin, 1821, vol. 1.

A ces femmes se joignaient d'autres femmes, moins jeunes en général,

et qui avaient été attachées à la feue duchesse: Mme de Barbantane,

qui, au dire de son intime ennemie, ne possédait plus de ses charmes

passés qu'un nez rouge, une tournure commune, et une réputation assez

bien établie de sagesse et d'esprit; Mme la comtesse de Rochambeau,

agréable vieille femme qui se rajeunissait rien qu'en souriant, et

dont la mémoire était toute pleine d'amusantes anecdotes; la vieille

comtesse de Montauban, qui donnait à la société le spectacle comique

de sa gourmandise, de ses étourderies et de son amour effréné du jeu.

Mais une femme faisait surtout l'amusement et la distraction du

Palais-Royal: c'était la marquise de Polignac, qui devait à sa

laideur, à sa figure de vieux singe, à la brusquerie de ses manières

et de ses plaisanteries, à l'audace de sa langue, une réputation

d'originalité qu'elle semblait prendre à tâche de justifier.

Recherchée pour le plaisir qu'elle donnait, cajolée pour son esprit,

que l'on craignait un peu, quoiqu'il eût plus de malice que de

méchanceté, elle avait habitué les salons à ses grogneries, dont elle

était la première à plaisanter, à son vieil amour pour le comte de

Maillebois qu'elle avouait si vaillamment et dont elle proclamait si

haut le ridicule. Elle avait imposé à ses amis ses brutalités de

mauvaise humeur, ses boutades, ce ton qui tranchait si singulièrement

sur la politesse générale et monotone, ce tour populaire, cette

crudité des mots avec laquelle elle relevait ses pensées et qui lui

faisait répondre à une personne s'extasiant sur la vivacité de Mme de

Lutzelbourg, la femme de soixante-huit ans la plus active de France:

«Oui, elle a toute la vivacité que donnent les puces[66].»

[66] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II et vol. IX. (Souvenirs de

Félicie.)

Au milieu de ce salon, Mme la marquise de Fleury, qui partageait avec

la baronne de Talleyrand l'amitié intime de la duchesse de Chartres,

paraissait comme une jeune Folie, avec son beau visage, ses yeux

admirables, sa fureur d'enfantillages, cette fièvre d'imaginations

extraordinaires et de soudaines extravagances qui tout à coup chez Mme

de Guéménée au sortir de la cour lui faisait ôter son panier, sa robe,

et ne lui lassait pour toute la soirée que son _corps_, sa palatine et

un petit jupon de basin sur lequel ballottaient ses deux poches.

Espiègle enragée qui faisait dire à Walpole: «Que fait-on de cela a

logis?» la duchesse de Fleury avait, sauf l'esprit d'ordre, tous les

esprits, de l'esprit de mots qui se moquait de tout et de l'esprit

d'idées qui ne respectait rien. Lorsque d'Alembert à la retraite

de Turgot parlait avec éloge du furieux abattis qu'avait fait le

ministre dans la forêt des préjugés, elle ripostait à la grosse

phrase du philosophe: «C'est donc pour cela qu'il nous a donné

tant de _fagots_[67].» Une autre fois, soutenant contre Mme de

Laval les droits de la noblesse attaqués par Turgot: «Vous

m'étonnez,--disait-elle à Mme de Laval en défendant la noblesse

française avec une parole d'un orgueil tout castillan,--quelque

respect que j'aie pour le Roi, je n'ai jamais cru lui devoir ce que je

suis. Je sais que les nobles ont fait quelquefois des souverains; mais

quoique vous ayez autant d'esprit que de naissance, je vous défie,

Madame, de me dire le roi qui nous a fait nobles[68].»

[67] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. IX.

[68] Correspondance littéraire, philosophique et critique de

Grimm. _Paris_, 1829, vol. 9.

Il est au musée de Versailles un tableau où un petit maître à peu près

inconnu nous a laissé comme une miniature de ce grand salon: le

Temple. Voilà ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux

lignes droites; entre les hautes fenêtres aux rideaux de soie rose, on

aperçoit des arbres et du ciel; des portraits de femmes sourient

au-dessus des portes; dans un angle, une gaîne de bois doré se dresse

où l'heure se balance; et c'est, avec des bras qui se tordent au bas

des glaces, tout l'or qui paraît: nous sommes chez le prince de Conti,

dans le salon des _Quatre glaces_. Et toutes ces petites figures,

debout ou assises sur les fauteuils de tapisserie à fond blanc,

passant, marchant, ou se reposant, ont un nom et font repasser devant

nos yeux le souvenir d'une femme, son ombre, sa robe même. Ici c'est

la princesse de Beauvau habillée de violet tendre, un fichu noir au

cou. Celle-là, qui laisse traîner derrière elle la queue de son ample

robe rouge, cette vieille grande dame de si belle mine sous son petit

bonnet rabattu par devant, est la comtesse d'Egmont, la mère. Non loin

de la maréchale de Luxembourg en robe de satin blanc garnie de

fourrure, Mlle de Boufflers, les cheveux à peine poudrés, vêtue de

rose, les épaules couvertes de gaze blanche, apparaît dans la vapeur

d'un matin de printemps. La maréchale de Mirepoix en noir porte une

fanchon sur la tête, et au cou un fichu blanc bouffant attaché à la

ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel à fourrures est Mme de

Vierville. Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au fichu

blanc, à la robe d'un rose vif, au tablier à bavette de tulle uni

mettant sur le rose la trame blanche d'une rosée, cette jolie

servante qui sert de ce plat posé sur ce réchaud, s'appelle la

comtesse de Boufflers. N'oublions pas là-bas, auprès du guéridon,

cette femme en robe de soie rayée de blanc et de cerise, Mlle

Bagarotti, dont le prince de Conti payera les dettes. Mais au milieu

de toutes il en est une qui appelle le regard: c'est cette petite

personne qui passe, au premier plan du tableau, portant un plat,

tenant une serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords

relevés, ses rubans d'un violet pâle au chapeau, au cou, au corsage,

aux bras, son fichu blanc, sa robe d'un gris tendre, son grand tablier

de dentelle, elle semble une bergère d'opéra sur le chemin du petit

Trianon: c'est la comtesse d'Egmont jeune, née Richelieu. Çà et là

entre les femmes, au milieu d'elles, on voit aux tables ou la main sur

le dossier d'une chaise, le bailli de Chabrillant et le mathématicien

d'Ortous de Mairan, les comtes de Jarnac et de Chabot, le président

Hénault, dont le vêtement noir se détache d'un paravent de soie rose à

fleurs, Pont de Veyle, le prince d'Hénin, le chevalier de la Laurency,

et le prince de Beauvau qui lit une brochure. Le maître de la maison

lui-même, si connu pour sa répugnance à se laisser peindre, est là

représenté: par grande faveur, il a permis au peintre, pour que le

tableau fût complet, de montrer sa perruque et de le faire ressemblant

de dos, tandis qu'il cause avec Trudaine. Du côté du prince de Conti

un clavecin est ouvert que touche un enfant tout petit sur un grand

fauteuil: cet enfant sera Mozart. Et près de l'enfant, Jélyotte chante

en s'accompagnant de la guitare. Salon de plaisir, de liberté et

d'intimité sans façon: de la musique, des chiens et point de

domestiques, c'est l'habitude de ces fêtes familières du prince de

Conti, dont les thés à l'anglaise sont si joliment servis par des

femmes en tablier, coupant les gâteaux, allumant le feu des

bouilloires, versant à boire, portant les plats, et dont les soupers

même se passent de livrée, grâce aux _servantes_ placées sous la main

des convives aux quatre coins des tables.

De cette société du Temple, l'âme était la maîtresse du prince de

Conti: la comtesse de Boufflers. Le prince de Conti avait commencé à

la connaître auprès de sa sœur la duchesse d'Orléans, dont elle était

dame d'honneur. Les années avaient resserré cette liaison, et le temps

ajoutant à l'habitude ce qu'il ôtait à l'amour, le commerce du prince

et de la comtesse était devenu, par l'intimité aussi bien que par

l'aveu public, une sorte de ménage où la constance faisait oublier le

scandale, et dont le bonheur était comme la décence.

Cette femme qui était la moitié de la vie du prince de Conti, à

laquelle il consacrait toutes les heures qu'il ne donnait pas à la

chasse, cette reine de l'Ile-Adam, l'_Idole_ du Temple, madame de

Boufflers passait pour être la personne la plus aimable du monde. Elle

avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et un esprit à elle, neuf, vif,

brouillé parfois avec le bon sens par horreur naturelle du lieu

commun, mais toujours piquant et décisif, donnant dans la

contradiction l'accent d'une âme rebelle à plier et d'une personnalité

libre. Sa causerie était surtout charmante et brillante quand elle

jouait avec des thèses déraisonnables: le paradoxe donnait alors à sa

parole un feu, un caprice, un imprévu, toute l'heureuse audace des

causes désespérées. Gaie de la gaieté qu'elle répandait, heureuse

d'amuser, à l'aise et bienveillante, sachant rendre l'attention, elle

donnait à l'esprit des autres un sourire si joli, si bien placé, que

tous le recherchaient comme une approbation de la grâce, et qu'une

cour de jeunes gens et de jeunes personnes entouraient cette femme de

quarante ans conservant sur son visage sa jeunesse de vingt ans.

A l'agrément que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince

de Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa

belle-fille, la comtesse Amélie de Boufflers. Celle-ci avait dans

toute sa personne un tel air de candeur, de douceur, d'ingénuité,

d'enfance, que l'on retrouve ses traits dans ce portrait d'une femme

appelée avec le petit style du temps «le modèle des grâces mignardes,

de la démarche enfantine, de tout ce qui fait chérir une femme comme

un bijou». Mais cette candeur cachait bien de la finesse; cette

naïveté, ce rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune comtesse de

Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement aiguisé, une

intelligence prompte aux reparties déconcertantes. Souvent elle

donnait à sa belle-mère de cruelles contrariétés; mais comme elle les

rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots

délicieux et soudains, si profonds dans la délicatesse, qui lui

sortaient de l'esprit et qu'on eût dit partis de son cœur! «Je crois

toujours qu'il n'est que votre gendre,» répondait-elle un jour à la

mère de son mari qui lui faisait reproche de la façon dont elle

parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour désarmer sa

belle-mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut un

mot, un cri presque sublime. On jouait à un jeu fort à la mode un

moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr

avec les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le

mieux, sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la très-méchante

indiscrétion de vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli

par sa belle-mère et par sa mère, qui ne l'avait point élevée et

qu'elle avait à peine connue, on demandait à la comtesse Amélie qui

elle sauverait: «Je sauverais ma mère, et je me noierais avec ma

belle-mère!»--Et c'était encore une femme à talents. Elle avait la

plus jolie voix, et sa harpe était un des enchantements des petits

concerts que présidait le prince de Conti[69].

[69] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. _Paris_,

1806, _passim_.--Souvenirs de Félicie.

Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier dans le tableau de

Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de

Pons, madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Ségur,

le prince de Pons, le duc de Guines, l'archevêque de Toulouse, l'on

aura les noms et les figures de la société intime du prince de Conti.

C'est le fond de ce petit monde, ce sont les habitués de tous les

jours, les amis de la maison garnissant les deux tables de ce grand

salon à alcôve, peint dans un autre tableau d'Olivier, où le style de

la Renaissance rayonne sourdement sur fond d'or, où la nappe retombe

sur les touches du clavecin résonnant[70].

[70] Voyez à Versailles le souper du prince de Conti, par

Olivier.

Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses soupers du lundi

passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de

cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un

soir, devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser

chemin, et comme le prince de Conti se moquait de sa prétendue

timidité: «Jugez-en, Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement

perdu la tête que j'ai fait la révérence à M***,»--et elle désignait

un de ses ennemis[71].

[71] Souvenirs de Félicie.

Dans une autre maison princière qui semblait réserver toutes ses

magnificences de réception pour Chantilly, à l'hôtel Condé, deux

grands bals étaient donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont

les femmes de la finance étaient exclues pour ne pas nuire, dit un

journaliste du temps, «aux beautés d'épée»; l'autre masqué, où l'on

invitait une douzaine de filles de _par le monde_ pour animer la fête

et relever par le contraste la vertu des duchesses[72].

[72] Les Cinq Années littéraires, par Clément. _Berlin_, 1755,

vol. 1.

* * * * *

Que l'on remonte au commencement du siècle, les soupers du Régent au

Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les fêtes données à

l'Ile-Adam, à Chantilly, à Berny, et qui n'approchent point de celles

que le siècle verra aux mêmes lieux, c'est à peu près tout le bruit du

plaisir, c'est presque tout le mouvement de la société. Dans le peu de

documents qui nous restent sur ce temps, à peine si çà et là l'on

retrouve la trace d'un endroit de réunion où le monde se rassemble, où

les esprits s'appareillent, le souvenir d'une maison qui ait été un

centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous et le lien

d'une famille d'intelligences ou de caractères. Les plaisirs, les

fêtes, les grands dîners, les grands soupers, les hospitalités larges,

les réceptions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent

réservés à la cour et aux princes. Si parfois on les rencontre encore

à Paris, ce n'est plus que dans des salons sans passé, sans histoire,

sans goût, dans les hôtels de quelques financiers et de

_mississipiennes_ passées subitement de la _grisette_ à l'étoffe d'or

et des colliers d'ambre aux colliers de perles[73]. Et devant ce monde

qui fait une débauche de la richesse, une orgie du luxe, il s'échappe,

au milieu de la Régence, une grande plainte des femmes délicates sur

la disparition de ces maisons où il était permis autrefois de penser

et de parler: les regrets vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces

entretiens d'où l'on sortait, comme des repas de Platon, l'âme nourrie

et fortifiée[74].

[73] Mercure de France. Juillet 1720.

[74] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la

cour. _Paris_, 1727.

Ce que le dix-huitième siècle appellera «le monde» n'existe pas encore

pour la société française. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore

tout; et il faut attendre jusqu'au milieu du règne de Louis XV pour

que la vie sociale, se détachant de ce point unique et retombant sur

elle-même, reflue à Paris, s'élance, se ramifie, batte partout,

circule dans mille hôtels. Alors seulement apparaît dans son agrément

et dans sa force, dans sa splendeur et dans son élégance, épanoui,

multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par annihiler

Versailles: le salon.

Les femmes célèbres de la Régence, les plus brillantes, les plus

adorées, Mme de Prie, Mme de Parabère, Mme de Sabran, ne laissent

point derrière elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette

immortalité que donnera bientôt à la moindre des femmes la réunion

d'une société, l'entour de quelques noms autour de son nom,

l'accompagnement de sa mémoire par la mémoire de ses amis et de ses

hôtes.--A cette première heure du dix-huitième siècle, où les mœurs

du temps s'ébauchent dans la grossièreté, quels sont les salons?

La femme au dix-huitième siècle · 第 3 / 33 段