Trois évolutions de son histoire attribuent trois formes à son esprit
social et lui imposent trois modes. Le commencement du règne de Louis
XV, la fin de ce règne, le règne de Louis XVI apportent au monde
qu'ils transforment et renouvellent successivement le changement de
trois âges. Et c'est la physionomie de ces trois âges qu'il faut
étudier d'abord. Mais où la saisir? où la prendre? Le livre nous
donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton général qui peint un monde
et le fait revivre? Trouverons-nous dans les Mémoires cette âme
extérieure d'une société, son expression animée, sa représentation
vivante? Non. Il sera temps tout à l'heure de leur demander des
souvenirs, des portraits, tout ce qu'une réunion d'hommes et de femmes
laisse de bruits éphémères et de fugitives images. Mais pour entrer
dans la société du dix-huitième siècle, pour la toucher du regard,
ouvrons un carton de gravures, et nous verrons ce monde, comme sur ses
trois théâtres, dans le salon de 1730, dans le salon de 1760, dans le
salon de 1780.
Ici, dans le premier salon, le monde est encore en famille. C'est une
assemblée intime, un plaisir qui a l'apaisement et l'heureuse
tranquillité d'un lendemain de bal. Dans la pièce large et haute,
entre ces murs où les tableaux montrent des baigneuses nues, sur les
ramages des panneaux de soie, sur les lourds fauteuils aux bras, aux
pieds tordus, près de cette cheminée où flambe un feu clair et d'où
monte la glace sortant d'une dépouille de lion et couronnée de
sirènes, il semble que l'œil s'arrête sur un Décaméron au repos. Ces
femmes qui se chauffent, un bichon sur les genoux, celles-là qui
penchées feuillettent d'un doigt volant, d'un regard errant, un cahier
de musique, celles-là qui font une reprise d'_hombre_, indolentes au
jeu et à demi rieuses, jusqu'à la jeune personne qui retournée sur sa
chaise s'amuse à agacer un chat avec un peloton de fil, tout ce
tableau fait songer à ces paradis de Watteau qui n'étaient que l'idéal
d'un salon français: même douceur, même paix, même coquetterie du
maintien, même sourire de l'heure présente. La noblesse vient
seulement de «s'enversailler»; et l'on trouverait encore dans ce salon
bien clos et dans ces passe-temps d'hiver un souvenir de la vie de
château. Et pourtant la vie du dix-huitième siècle est déjà commencée:
voilà le caprice de ses modes, les galants négligés des femmes piqués
de fleur sur fond blanc, les toques, les plumes, les colliers de
fourrure. Sur les livres on croirait entendre voltiger un esprit qui
vient de Boccace et qui va à Marivaux. Puis çà et là, près de cet
homme enveloppé d'un manteau qui semble un domino, au coin d'un
fauteuil, sur le tapis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu,
un masque pend ou repose, le masque de la Régence, noir aux joues,
blanc à la bouche, comme le masque d'Arlequin,--le masque du Bal et de
la Folie que vont prendre aux nuits de Venise les nuits de Paris[62].
[62] L'_Hiver_, peint par N. Lancret, gravé par J.-P. le Bas.
Le second salon du siècle, le voici tout brillant, tout bruyant. Le
brocart se retrousse en portières aux portes du fond. Les amours
jouent et folâtrent au-dessus des portes. Des médaillons de femmes
sourient dans les trumeaux. Des rosaces du plafond descendent les
lustres de cristal de Bohême, rayonnant de bougies. Les feux des bras
se reflètent dans les glaces. La vaisselle de Germain et les pyramides
de fruits apparaissent sur le buffet, par une porte ouverte. C'est le
plaisir dans sa vivacité, c'est le Bal. Le tambourin, la flûte, la
basse et le violon jettent leurs notes mariées du haut d'une estrade.
Les souliers de satin glissent sur le parquet losangé, les colliers
sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent les robes, les
montres battent à la ceinture, les diamants étincellent dans les
cheveux. Au milieu du salon, la danse noue les couples, noue les mains
dégantées: les sveltes cavaliers font volter contre eux les danseuses
légères; les dentelles se chiffonnent contre les manchettes de
fourrure que Lauzun se taillera dans le manteau des princesses
polonaises. La causerie voltige et sourit. Les femmes s'éventent et se
parlent à l'oreille. Les cordons bleus, les chevaliers de l'Ordre,
penchés sur les fauteuils, font leur cour aux jeunes mariées. Près du
feu, la vieillesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en tendant
à la flamme la semelle de ses mules, et en laissant tomber des oranges
dans la main des enfants. Joie voluptueuse! Fête enivrante et
délicate! Le peintre qui nous en a laissé cette image délicieuse
semble avoir fait tenir dans un coin de papier la danse, l'amour, la
jeunesse du temps, ses nobles élégances, la fleur de toutes ses
aristocraties, à leur moment de plein épanouissement, à leur heure de
triomphe[63].
[63] Le _Bal paré_, dessiné par A. de Saint-Aubin, gravé par
Duclos.
Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon du temps de Louis XVI,
il y a la différence des deux règnes. Le salon du temps de Louis XV
paraissait ouvrir sur le présent, le salon du temps de Louis XVI ouvre
sur l'avenir. Ses murs, son architecture, s'attristent comme la cour
et comme la société, par la réforme, le sérieux, la roideur. Des
amours jouent bien encore au plafond, mais ils paraissent laissés là,
oubliés comme des génies du passé; et déjà les pilastres se profilent
droits à côté du cintre nu des glaces. Et dans ce grand salon où deux
chiens seulement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce n'est
plus un étourdissement. Vous ne verrez plus de couples, mais des
groupes, formés çà et là: à une table de jeu, deux femmes jouent
contre un homme, et se retournent pour consulter en montrant leurs
cartes; à une table de trictrac, une femme tenant le cornet joue avec
un abbé. Contre la cheminée, une femme cause. Auprès de la fenêtre,
une jeune femme lit un livre[64]. C'est encore la société, mais ce
n'est plus le plaisir. Il y a déjà, dans ce salon, l'air de 1788 et de
1789; la causerie y prend des attitudes de dissertation, le jeu y
semble du temps gagné contre l'ennui, la lecture met sa gravité sur le
front de la femme. On attend, on se prépare, on écoute, et si l'on
rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes détachés, froideur,
sécheresse, tout me montre dans ce salon, peint par Lavreince, une
société disgraciée et qui s'assombrit, un salon de Chanteloup, par
exemple, mais où Mme Necker aurait pris la place de Mme de Choiseul.
[64] L'_Assemblée au salon_, peint par Lavreince, gravé par
Dequevau Villiers.
* * * * *
Les deux plus grands salons de Paris au dix-huitième siècle étaient
deux petites cours; le Palais-Royal et le Temple.
Le Palais-Royal était ouvert à toutes les personnes présentées, qui
pouvaient y venir souper sans invitation tous les jours de
représentation d'Opéra. Ce jour-là, toute la bonne compagnie y passait
et s'y succédait. Les _petits jours_ une société intime entourait la
table. Cette société se composait à peu près de vingt personnes qui,
invitées une fois pour toutes, pouvaient venir quand il leur plaisait,
et qui le soir, allant et venant dans le salon, promenaient d'un bout
du salon à l'autre la gaieté, la vivacité d'une conversation piquante.
A ces réunions libres et charmantes, l'on voyait le plus souvent Mme
de Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mmes de Ségur, mère
et belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec son joli visage
vieillot, et la marquise de Fleury. Le haut du salon était tenu par
une dame d'honneur de la duchesse de Chartres, Mme de Blot qui devait
sa grande place au Palais-Royal à une passion du duc d'Orléans que sa
victorieuse résistance avait changée en amitié tendre et respectueuse.
Des traits charmants, la fraîcheur du teint, la légèreté de la taille,
des dents un peu longues, mais éclatantes de blancheur, la nuance de
cheveux la plus agréable, un art de parure remarquable[65], toutes
sortes de grâces, de celles qui survivent à la première jeunesse et en
donnent comme le dernier parfum, valaient à Mme de Blot les hommages
de tous. Sage dans une cour qui ne s'était point piquée de retenue,
elle se faisait pardonner la sagesse par la gaieté, la vertu par
l'amabilité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel et un
enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où elle lut Clarisse,
pour faire place à un fond de sentimentalité jusque-là cachée, à de
grandes affiches, à de longues thèses de sensibilité, au plus fin
galimatias de la pruderie. Elle imagina de porter à son cou en
miniature la façade de l'église où son frère avait été enterré: elle
eut le bel esprit du cœur, et elle devint une précieuse de vertu.
Auprès de Mme de Blot, la vicomtesse de Clermont-Gallerande
s'abandonnait à tout ce qu'elle pensait, s'échappait en saillies, en
plaisanteries, amusait, déridait, emportait le rire, non par l'esprit
qu'elle avait, mais par celui qu'elle rencontrait, par la fantaisie de
l'humeur, les changements de caractère, la vivacité des impressions,
le mouvement des idées, le jet imprévu et l'heureux hasard des
paroles. Puis venait cette femme à talents, la fée de la Pédanterie:
Mme de Genlis.
[65] Mémoires du baron de Besenval. Baudoin, 1821, vol. 1.
A ces femmes se joignaient d'autres femmes, moins jeunes en général,
et qui avaient été attachées à la feue duchesse: Mme de Barbantane,
qui, au dire de son intime ennemie, ne possédait plus de ses charmes
passés qu'un nez rouge, une tournure commune, et une réputation assez
bien établie de sagesse et d'esprit; Mme la comtesse de Rochambeau,
agréable vieille femme qui se rajeunissait rien qu'en souriant, et
dont la mémoire était toute pleine d'amusantes anecdotes; la vieille
comtesse de Montauban, qui donnait à la société le spectacle comique
de sa gourmandise, de ses étourderies et de son amour effréné du jeu.
Mais une femme faisait surtout l'amusement et la distraction du
Palais-Royal: c'était la marquise de Polignac, qui devait à sa
laideur, à sa figure de vieux singe, à la brusquerie de ses manières
et de ses plaisanteries, à l'audace de sa langue, une réputation
d'originalité qu'elle semblait prendre à tâche de justifier.
Recherchée pour le plaisir qu'elle donnait, cajolée pour son esprit,
que l'on craignait un peu, quoiqu'il eût plus de malice que de
méchanceté, elle avait habitué les salons à ses grogneries, dont elle
était la première à plaisanter, à son vieil amour pour le comte de
Maillebois qu'elle avouait si vaillamment et dont elle proclamait si
haut le ridicule. Elle avait imposé à ses amis ses brutalités de
mauvaise humeur, ses boutades, ce ton qui tranchait si singulièrement
sur la politesse générale et monotone, ce tour populaire, cette
crudité des mots avec laquelle elle relevait ses pensées et qui lui
faisait répondre à une personne s'extasiant sur la vivacité de Mme de
Lutzelbourg, la femme de soixante-huit ans la plus active de France:
«Oui, elle a toute la vivacité que donnent les puces[66].»
[66] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II et vol. IX. (Souvenirs de
Félicie.)
Au milieu de ce salon, Mme la marquise de Fleury, qui partageait avec
la baronne de Talleyrand l'amitié intime de la duchesse de Chartres,
paraissait comme une jeune Folie, avec son beau visage, ses yeux
admirables, sa fureur d'enfantillages, cette fièvre d'imaginations
extraordinaires et de soudaines extravagances qui tout à coup chez Mme
de Guéménée au sortir de la cour lui faisait ôter son panier, sa robe,
et ne lui lassait pour toute la soirée que son _corps_, sa palatine et
un petit jupon de basin sur lequel ballottaient ses deux poches.
Espiègle enragée qui faisait dire à Walpole: «Que fait-on de cela a
logis?» la duchesse de Fleury avait, sauf l'esprit d'ordre, tous les
esprits, de l'esprit de mots qui se moquait de tout et de l'esprit
d'idées qui ne respectait rien. Lorsque d'Alembert à la retraite
de Turgot parlait avec éloge du furieux abattis qu'avait fait le
ministre dans la forêt des préjugés, elle ripostait à la grosse
phrase du philosophe: «C'est donc pour cela qu'il nous a donné
tant de _fagots_[67].» Une autre fois, soutenant contre Mme de
Laval les droits de la noblesse attaqués par Turgot: «Vous
m'étonnez,--disait-elle à Mme de Laval en défendant la noblesse
française avec une parole d'un orgueil tout castillan,--quelque
respect que j'aie pour le Roi, je n'ai jamais cru lui devoir ce que je
suis. Je sais que les nobles ont fait quelquefois des souverains; mais
quoique vous ayez autant d'esprit que de naissance, je vous défie,
Madame, de me dire le roi qui nous a fait nobles[68].»
[67] Mémoires secrets de la République des lettres, vol. IX.
[68] Correspondance littéraire, philosophique et critique de
Grimm. _Paris_, 1829, vol. 9.
Il est au musée de Versailles un tableau où un petit maître à peu près
inconnu nous a laissé comme une miniature de ce grand salon: le
Temple. Voilà ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux
lignes droites; entre les hautes fenêtres aux rideaux de soie rose, on
aperçoit des arbres et du ciel; des portraits de femmes sourient
au-dessus des portes; dans un angle, une gaîne de bois doré se dresse
où l'heure se balance; et c'est, avec des bras qui se tordent au bas
des glaces, tout l'or qui paraît: nous sommes chez le prince de Conti,
dans le salon des _Quatre glaces_. Et toutes ces petites figures,
debout ou assises sur les fauteuils de tapisserie à fond blanc,
passant, marchant, ou se reposant, ont un nom et font repasser devant
nos yeux le souvenir d'une femme, son ombre, sa robe même. Ici c'est
la princesse de Beauvau habillée de violet tendre, un fichu noir au
cou. Celle-là, qui laisse traîner derrière elle la queue de son ample
robe rouge, cette vieille grande dame de si belle mine sous son petit
bonnet rabattu par devant, est la comtesse d'Egmont, la mère. Non loin
de la maréchale de Luxembourg en robe de satin blanc garnie de
fourrure, Mlle de Boufflers, les cheveux à peine poudrés, vêtue de
rose, les épaules couvertes de gaze blanche, apparaît dans la vapeur
d'un matin de printemps. La maréchale de Mirepoix en noir porte une
fanchon sur la tête, et au cou un fichu blanc bouffant attaché à la
ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel à fourrures est Mme de
Vierville. Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au fichu
blanc, à la robe d'un rose vif, au tablier à bavette de tulle uni
mettant sur le rose la trame blanche d'une rosée, cette jolie
servante qui sert de ce plat posé sur ce réchaud, s'appelle la
comtesse de Boufflers. N'oublions pas là-bas, auprès du guéridon,
cette femme en robe de soie rayée de blanc et de cerise, Mlle
Bagarotti, dont le prince de Conti payera les dettes. Mais au milieu
de toutes il en est une qui appelle le regard: c'est cette petite
personne qui passe, au premier plan du tableau, portant un plat,
tenant une serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords
relevés, ses rubans d'un violet pâle au chapeau, au cou, au corsage,
aux bras, son fichu blanc, sa robe d'un gris tendre, son grand tablier
de dentelle, elle semble une bergère d'opéra sur le chemin du petit
Trianon: c'est la comtesse d'Egmont jeune, née Richelieu. Çà et là
entre les femmes, au milieu d'elles, on voit aux tables ou la main sur
le dossier d'une chaise, le bailli de Chabrillant et le mathématicien
d'Ortous de Mairan, les comtes de Jarnac et de Chabot, le président
Hénault, dont le vêtement noir se détache d'un paravent de soie rose à
fleurs, Pont de Veyle, le prince d'Hénin, le chevalier de la Laurency,
et le prince de Beauvau qui lit une brochure. Le maître de la maison
lui-même, si connu pour sa répugnance à se laisser peindre, est là
représenté: par grande faveur, il a permis au peintre, pour que le
tableau fût complet, de montrer sa perruque et de le faire ressemblant
de dos, tandis qu'il cause avec Trudaine. Du côté du prince de Conti
un clavecin est ouvert que touche un enfant tout petit sur un grand
fauteuil: cet enfant sera Mozart. Et près de l'enfant, Jélyotte chante
en s'accompagnant de la guitare. Salon de plaisir, de liberté et
d'intimité sans façon: de la musique, des chiens et point de
domestiques, c'est l'habitude de ces fêtes familières du prince de
Conti, dont les thés à l'anglaise sont si joliment servis par des
femmes en tablier, coupant les gâteaux, allumant le feu des
bouilloires, versant à boire, portant les plats, et dont les soupers
même se passent de livrée, grâce aux _servantes_ placées sous la main
des convives aux quatre coins des tables.
De cette société du Temple, l'âme était la maîtresse du prince de
Conti: la comtesse de Boufflers. Le prince de Conti avait commencé à
la connaître auprès de sa sœur la duchesse d'Orléans, dont elle était
dame d'honneur. Les années avaient resserré cette liaison, et le temps
ajoutant à l'habitude ce qu'il ôtait à l'amour, le commerce du prince
et de la comtesse était devenu, par l'intimité aussi bien que par
l'aveu public, une sorte de ménage où la constance faisait oublier le
scandale, et dont le bonheur était comme la décence.
Cette femme qui était la moitié de la vie du prince de Conti, à
laquelle il consacrait toutes les heures qu'il ne donnait pas à la
chasse, cette reine de l'Ile-Adam, l'_Idole_ du Temple, madame de
Boufflers passait pour être la personne la plus aimable du monde. Elle
avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et un esprit à elle, neuf, vif,
brouillé parfois avec le bon sens par horreur naturelle du lieu
commun, mais toujours piquant et décisif, donnant dans la
contradiction l'accent d'une âme rebelle à plier et d'une personnalité
libre. Sa causerie était surtout charmante et brillante quand elle
jouait avec des thèses déraisonnables: le paradoxe donnait alors à sa
parole un feu, un caprice, un imprévu, toute l'heureuse audace des
causes désespérées. Gaie de la gaieté qu'elle répandait, heureuse
d'amuser, à l'aise et bienveillante, sachant rendre l'attention, elle
donnait à l'esprit des autres un sourire si joli, si bien placé, que
tous le recherchaient comme une approbation de la grâce, et qu'une
cour de jeunes gens et de jeunes personnes entouraient cette femme de
quarante ans conservant sur son visage sa jeunesse de vingt ans.
A l'agrément que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince
de Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa
belle-fille, la comtesse Amélie de Boufflers. Celle-ci avait dans
toute sa personne un tel air de candeur, de douceur, d'ingénuité,
d'enfance, que l'on retrouve ses traits dans ce portrait d'une femme
appelée avec le petit style du temps «le modèle des grâces mignardes,
de la démarche enfantine, de tout ce qui fait chérir une femme comme
un bijou». Mais cette candeur cachait bien de la finesse; cette
naïveté, ce rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune comtesse de
Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement aiguisé, une
intelligence prompte aux reparties déconcertantes. Souvent elle
donnait à sa belle-mère de cruelles contrariétés; mais comme elle les
rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots
délicieux et soudains, si profonds dans la délicatesse, qui lui
sortaient de l'esprit et qu'on eût dit partis de son cœur! «Je crois
toujours qu'il n'est que votre gendre,» répondait-elle un jour à la
mère de son mari qui lui faisait reproche de la façon dont elle
parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour désarmer sa
belle-mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut un
mot, un cri presque sublime. On jouait à un jeu fort à la mode un
moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr
avec les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le
mieux, sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la très-méchante
indiscrétion de vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli
par sa belle-mère et par sa mère, qui ne l'avait point élevée et
qu'elle avait à peine connue, on demandait à la comtesse Amélie qui
elle sauverait: «Je sauverais ma mère, et je me noierais avec ma
belle-mère!»--Et c'était encore une femme à talents. Elle avait la
plus jolie voix, et sa harpe était un des enchantements des petits
concerts que présidait le prince de Conti[69].
[69] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. _Paris_,
1806, _passim_.--Souvenirs de Félicie.
Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier dans le tableau de
Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de
Pons, madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Ségur,
le prince de Pons, le duc de Guines, l'archevêque de Toulouse, l'on
aura les noms et les figures de la société intime du prince de Conti.
C'est le fond de ce petit monde, ce sont les habitués de tous les
jours, les amis de la maison garnissant les deux tables de ce grand
salon à alcôve, peint dans un autre tableau d'Olivier, où le style de
la Renaissance rayonne sourdement sur fond d'or, où la nappe retombe
sur les touches du clavecin résonnant[70].
[70] Voyez à Versailles le souper du prince de Conti, par
Olivier.
Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses soupers du lundi
passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de
cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un
soir, devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser
chemin, et comme le prince de Conti se moquait de sa prétendue
timidité: «Jugez-en, Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement
perdu la tête que j'ai fait la révérence à M***,»--et elle désignait
un de ses ennemis[71].
[71] Souvenirs de Félicie.
Dans une autre maison princière qui semblait réserver toutes ses
magnificences de réception pour Chantilly, à l'hôtel Condé, deux
grands bals étaient donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont
les femmes de la finance étaient exclues pour ne pas nuire, dit un
journaliste du temps, «aux beautés d'épée»; l'autre masqué, où l'on
invitait une douzaine de filles de _par le monde_ pour animer la fête
et relever par le contraste la vertu des duchesses[72].
[72] Les Cinq Années littéraires, par Clément. _Berlin_, 1755,
vol. 1.
* * * * *
Que l'on remonte au commencement du siècle, les soupers du Régent au
Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les fêtes données à
l'Ile-Adam, à Chantilly, à Berny, et qui n'approchent point de celles
que le siècle verra aux mêmes lieux, c'est à peu près tout le bruit du
plaisir, c'est presque tout le mouvement de la société. Dans le peu de
documents qui nous restent sur ce temps, à peine si çà et là l'on
retrouve la trace d'un endroit de réunion où le monde se rassemble, où
les esprits s'appareillent, le souvenir d'une maison qui ait été un
centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous et le lien
d'une famille d'intelligences ou de caractères. Les plaisirs, les
fêtes, les grands dîners, les grands soupers, les hospitalités larges,
les réceptions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent
réservés à la cour et aux princes. Si parfois on les rencontre encore
à Paris, ce n'est plus que dans des salons sans passé, sans histoire,
sans goût, dans les hôtels de quelques financiers et de
_mississipiennes_ passées subitement de la _grisette_ à l'étoffe d'or
et des colliers d'ambre aux colliers de perles[73]. Et devant ce monde
qui fait une débauche de la richesse, une orgie du luxe, il s'échappe,
au milieu de la Régence, une grande plainte des femmes délicates sur
la disparition de ces maisons où il était permis autrefois de penser
et de parler: les regrets vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces
entretiens d'où l'on sortait, comme des repas de Platon, l'âme nourrie
et fortifiée[74].
[73] Mercure de France. Juillet 1720.
[74] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la
cour. _Paris_, 1727.
Ce que le dix-huitième siècle appellera «le monde» n'existe pas encore
pour la société française. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore
tout; et il faut attendre jusqu'au milieu du règne de Louis XV pour
que la vie sociale, se détachant de ce point unique et retombant sur
elle-même, reflue à Paris, s'élance, se ramifie, batte partout,
circule dans mille hôtels. Alors seulement apparaît dans son agrément
et dans sa force, dans sa splendeur et dans son élégance, épanoui,
multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par annihiler
Versailles: le salon.
Les femmes célèbres de la Régence, les plus brillantes, les plus
adorées, Mme de Prie, Mme de Parabère, Mme de Sabran, ne laissent
point derrière elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette
immortalité que donnera bientôt à la moindre des femmes la réunion
d'une société, l'entour de quelques noms autour de son nom,
l'accompagnement de sa mémoire par la mémoire de ses amis et de ses
hôtes.--A cette première heure du dix-huitième siècle, où les mœurs
du temps s'ébauchent dans la grossièreté, quels sont les salons?